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Pour faire une histoire courte

Les personnes disertes n’en finissent plus de parler. Elles racontent toutes sortes d’histoires et adorent être le centre d’attention. D’ailleurs, une histoire peut être un récit long et ennuyeux…

Pour faire une histoire courte, ces personnes au verbe luxuriant peuvent parfois être envahissantes, pour rester poli.

Certains d’entre vous ont peut-être sursauté en lisant l’amorce de la phrase précédente. Pour faire une histoire courte… to make a long story short.

Des ouvrages comme le Dictionnaire des anglicismes de Colpron et le Multidictionnaire de la langue française, de Marie-Eva De Villers mettent les lecteurs en garde contre cette expression, qui est un anglicisme. Le calque est tellement naturel qu’on peut n’y voir que du feu.

Heureusement, on peut y remédier facilement :

En résumé, bref, pour couper court, pour résumer, sans vouloir tout vous raconter, pour faire court, pour faire vite, allons droit au but, pour abréger, pour abréger mon récit/mon histoire, en deux mots, somme toute, etc.

Bref, allez droit au but, comme dans ce billet.

À la fin de la journée

L’expression « à la fin de la journée » s’entend partout au Canada français et il n’échappe à personne qu’elle n’est rien d’autre qu’un calque de l’anglais At the end of the day.

Mais l’expression anglaise est tellement collée sur la réalité qu’elle est souvent reprise en français.

Des tournures plus longues peuvent aussi être envisagées. Pour faire une histoire courte, si on résume le tout; une conclusion s’impose, etc. Et pourquoi pas ultimement ?

On se rend compte que les possibilités offertes par le français sont nettement plus abstraites, ce qui peut expliquer la popularité de la version anglaise.

Ce phénomène anglais concret/imaginé et français plus abstrait n’est pas nouveau. En fin de compte, nous sommes condamnés à nous exprimer en bon français et à délaisser l’anglais, à moins qu’une personne puisse suggérer une expression française aussi imagée que l’anglais.

À la fin du jour? Voilà qui ressemble à l’anglais.

Bât qui blesse

Bât

« C’est ici que le bât blesse. » Combien de fois entend-on cette phrase, sans vraiment connaitre le sens du mot bât ?

 On peut bien sûr se reporter au dictionnaire et apprendre qu’il s’agit d’un dispositif que l’on place sur le dos des bêtes pour qu’elles puissent transporter leur charge. Un bât qui blesse, c’est un point sensible.

D’autres expressions sont entrées dans l’usage courant sans que l’on connaisse la signification exacte de tous les mots qui composent ces expressions. En voici quelques-unes.

Férule

« Être sous la férule d’un chef d’équipe intransigeant. » La férule est une petite palette de bois ou de cuir avec laquelle les enseignants frappaient la main des écoliers en faute.

Inutile de préciser que cela ne se voit plus tellement en Occident. À présent, ce sont plutôt les enseignants qui sont sous la férule des élèves et des étudiants lorsqu’ils prononcent un mot de trop.

Égide

L’égide est le bouclier de Zeus. Être sous l’égide de quelqu’un signifie que vous êtes sous sa protection.

Houlette

La houlette est un bâton de berger. Le Larousse : « Bâton de berger terminé soit par un crochet pour attraper les animaux par une patte, soit par une lame de fer pour leur lancer des mottes de terre. »

Par conséquent, être sous la houlette de quelqu’un veut dire que vous êtes sous sa conduite.

Tutelle

Nous savons tous que la tutelle est un régime de protection de l’État pour les mineurs et les personnes majeures incapables d’administrer leurs biens. La tutelle est donc une protection vigilante.

L’expression peut être utilisée en dehors du contexte administratif ou juridique. Par exemple, un jeune employé peut être sous la tutelle de son supérieur.

Auspices

À l’origine, on appelait « auspices » l’étude du comportement du vol, de l’appétit ou du chant des oiseaux. Les Romains de l’Antiquité y voyaient un présage.

« Sous les auspices de… » signifie que l’on reçoit l’appui d’une personne ou une organisation.

Imaginons un bal des finissants organisé sous les auspices d’une chaîne d’alimentation. Mais l’organisation de ce bal peut aussi être de mauvais augure…

Augure

Toujours en Antiquité, un augure était un prêtre chargé d’observer les signes avant-coureurs.  Les augures étaient le présage qui découlaient de cette observation.

Par exemple, on pourrait dire que la tenue du bal des finissants pouvait être de mauvais augure, car les météorologistes annonçaient des averses.  

Intéressant de voir comment de vieilles expressions survivent dans le français moderne. Une petite dernière?

Le coup de l’étrier. Lorsque les messagers s’arrêtaient dans une auberge pour se restaurer et, avant de partir, buvaient un dernier verre. C’était le coup de l’étrier, avant de monter à cheval pour aller vers sa destination.

Sergueï

Le prénom Serge, qu’il soit décliné en russe ou en ukrainien, en voit de toutes les couleurs. On l’écrit de toutes sortes de manières, le plus souvent de façon erronée.

Qu’on en juge :

  • Pour le russe : Sergei, Sergey, Serghei, Serguei, Sergueï
  • Pour l’ukrainien : Serhii, Serhiy

Mais pourquoi autant de versions? Ceux et celles qui connaissent la problématique de la translittération peuvent sauter les deux prochains paragraphes.

Encore la translittération

Ces variantes existent parce ces deux langues slaves s’écrivent en caractères cyrilliques et que les sons doivent être transcrits dans les langues qui s’écrivent en caractères latins, le problème étant que l’anglais, le français ou l’allemand n’écrivent pas les sons de la même manière. Voir mon article à ce sujet.

Les médias canadiens, et parfois européens, continuent de multiplier les fautes de transcription des noms slaves. Va pour les noms connus de personnalité comme Poutine ou Zelensky. Toutefois le nom de personnes moins connues, comme un général de brigade ou un obscur porte-parole, est trop souvent écrit à l’anglaise, une faute inaperçue.

Sergueï

Le ministre des Affaires étrangères de Russie s’appelle Sergueï Lavrov. En cyrillique : Сергей Лавров. Ceux qui lisent le russe voient tout de suite deux choses : le p cyrillique représente le son G et le й un I allongé. Écrire Sergei est une erreur grossière, car le G devant un E se prononce comme un J en français. Nous aurions donc Ser-Jè. En français, on met un U après le G pour le « durcir », comme dans guerre. Et ei se prononce è, comme dans seigneur.

Écrire Sergey n’est pas mieux, car le G continue d’être prononcé comme un J. D’ailleurs, cette graphie vient de l’anglais.

Sergey

En anglais, le G devant un E peut être prononcé de deux manières. Un G dur comme dans geek ou un G « mou », comme dans generous. Dans le cas de Sergey le G est dur. Le Y marque le I allongé.

Conclusion : il faudrait écrire Sergueï pour obtenir la même prononciation qu’en russe.

Serhiy

Le prénom Serge en ukrainien peut s’écrire de deux façons.

Prenons le cas de Serhiy Jadan, qui s’écrit ainsi en ukrainien : Сергій Жадан. Comme on le voit, le prénom comporte un double I, un I court et le I allongé, qui ressemble à un N à l’envers. En français, cet I allongé est souvent transcrit par la lettre y, d’où la graphie Serhiy.

On voit parfois Serhii, ce qui est une autre manière de représenter le I allongé. Il me semble plus traditionnel d’utiliser le Y.

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Vous lirez avec intérêt les articles suivants :

L’écriture des noms russes en français

Écrire les noms ukrainiens en français

L’ukrainien et le russe

Kiev ou Kyïv?

Diktat

Le mot sonne comme un coup de poing sur la table et c’est probablement ce qu’ont éprouvé les représentants allemands devant les conditions de paix imposées à leur pays par le traité de Versailles, après la Grande Guerre.

Ce sont eux, les politiciens allemands, qui ont imposé le mot , dont le sens ne laisse aucune place à l’ambigüité, et celui-ci s’est propagé en français et dans d’autres langues. En français, il a pris deux sens :

1. Traité imposé par le vainqueur au vaincu.

2. Exigence absolue imposée à un groupe ou à une autre personne.

Employé dans un contexte politique, Diktat a un sens très fort et il n’est pas très courant. Il semble qu’on préfère le réserver à la situation de l’après Grande Guerre. Le deuxième sens a percé dans l’usage, mais il a un concurrent : oukase.

Lui aussi vient du vocabulaire politique et historique. Un oukase est un édit du tsar. Mais lui aussi peut prendre le sens d’ordre impératif.

Dans le contexte politique actuel, il serait certainement pertinent de parler des diktats des mollahs iraniens quant au port du voile islamique et des oukases de Vladimir Poutine à l’Ukraine.

Célébrer

 Peut-on célébrer la Journée internationale des personnes en situation de handicap? C’est ce que m’a demandé un lecteur la semaine dernière.

De prime abord, la formulation ne me parait pas erronée, mais en tant que langagier, ne suis-pas une personne qui doute sans arrêt?

Il faut dire que la formulation naturelle serait de souligner, de marquer une journée. Certes oui, et une petite consultation aux dictionnaires semble le confirmer. Célébrer peut signifier : « Marquer (un évènement) par une cérémonie, une démonstration », nous dit le Robert. Il ajoute : « Faire publiquement la louange de. »

On peut célébrer un mariage, une victoire ou encore les mérites de quelqu’un. L’ennui étant ici que l’ouvrage ne donne pas journée comme cooccurent. Faut-il en conclure que c’est une faute? Pas du tout, car les dictionnaires courants n’énumèrent pas systématiquement toutes les constructions possibles avec un mot. Absence n’est pas erreur.

Une recension dans la Toile permet de découvrir que l’expression « célébrer une journée » se voit surtout au Canada. Cause entendue? Ce qui est canadien est forcément faux? Pantoute!

L’Organisation des Nations unies a une page web sur les diverses journées soulignées dans le monde. En bas de la photo, on remarquera le texte suivant « Des femmes de la Côte d’Ivoire se sont réunies pour célébrer la Journée internationale de la femme… »

La rubrique en-dessous de la photo s’intitule Célébrations.

Mon lecteur curieux, qui voulait en avoir le cœur net, m’envoya ensuite une citation de Racine, dans Athalie : « Je viens, selon l’usage antique et solennel, célébrer la fameuse journée… »

La question était quand même pertinente, car les formulations maladroites s’entendent un peu partout et qu’il faut être vigilant.

En situation de handicap?

Je reviens sur la formulation étonnante mentionnée en début de texte. « Personnes en situation de handicap »? En cette période d’extrême sensibilité, il aurait été risqué de parler des handicapés tout simplement. Même la tournure « personnes handicapées » en aurait choqué quelques-uns. Dure journée…

Prétention

Le mot prétention m’est toujours apparu suspect. Les exemples suivants, puisés dans La Presse et Le Devoir alimentaient mes doutes.

Selon les prétentions de la Poursuite…

Le juge Christian Immer a toutefois considérablement réduit leurs prétentions.

Des prétentions juridiques différentes ou opposées.

Une étude qui n’avait aucune prétention scientifique.

Il s’agissait pourtant de remplacer prétention par allégation, affirmation, etc. Aucun doute, le français canadien se vautrait encore dans l’ignoble fange des anglicismes.

Pourtant, une courte vérification dans le Collins sema le doute dans mon esprit. Le mot anglais pretension a le sens d’une affirmation exagérée, le fait de prétendre être quelqu’un de plus important qu’en réalité. Dixit :

1. a pretext or allegation

2. a claim, as to a right, title, distinction, etc.

3. assertion of a claim

4. pretentiousness; ostentation

On n’est plus très loin de la définition que donne le dictionnaire en ligne Usito :

Revendication d’un droit réel ou supposé, d’un privilège jugé mérité.

Par ailleurs, le Robert ne retient pas le sens de simple allégation :

Haute idée que l’on se fait de ses propres capacités. Estime trop grande de soi-même.

Une incursion dans Trésor de la langue française a permis d’isoler la remarque suivante :

Dans quelques textes, prétention prend des valeurs qui se rattachent au sens II de prétendre et tend à signifier « affirmation catégorique, abusive ».

Le mot en l’objet n’est donc pas carrément fautif, mais il me parait s’éloigner du sens traditionnel du terme retenu dans les ouvrages de langue. Le Trésor considère qu’il est marginal de lui attribuer le sens d’allégation ou d’affirmation.

Livrer la marchandise

L’ancienne cheffe libérale du Québec, Dominique Anglade, n’a pas livré la marchandise. Son parti a obtenu le pire résultat de son histoire aux élections de 2022, sans compter que le lien avec les francophones est rompu, ce qui est très grave.

Un calque

L’expression livrer la marchandise est un calque de l’anglais deliver the goods et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est expressif. Il a malheureusement fait plusieurs bâtards dans le franglais parlé au Québec, particulièrement par les personnalités politiques.

Encore une fois, en calquant l’anglais, on dira livrer sur quelque chose, dans le sens de livrer la marchandise. En poussant un peu, on finira par avancer que le gouvernement n’a pas livré tout court.

En français

Au sens littéral, on peut livrer des marchandises, ce que confirment les dictionnaires courants, aussi bien que le TLF. Ces ouvrages ne signalent que le sens propre. Le sens figuré… livré par l’anglais ne s’y trouve pas.

Pour en revenir à Mme Anglade, on peut affirmer qu’elle n’a pas été à la hauteur des attentes, qu’elle n’a pas répondu aux attentes. Elle n’a pas tenu le pari de relancer le Parti libéral du Québec. Bref, elle n’a pas rempli sa mission.

Chose promise, chose due

Une personne qui ne « livre pas la marchandise » n’a pas tenu ses promesses. Elle n’a pas respecté sa parole, elle n’a pas tenu parole.

L’expression livrer la marchandise illustre bien la force d’attraction de l’anglais, toujours prêt à recourir à une image pour exprimer une réalité abstraite.

Impropriétés

Une impropriété est un mot mal employé. Ce peut être un barbarisme, qui est une faute grossière de langage. Par exemple : « Solutionner l’environnement », comme je l’ai lu jadis dans un document électoral du Parti libéral du Québec. On peut aussi penser au solécisme, une faute de syntaxe grossière elle aussi : « Si j’aurais su, j’aurais pas venu » entend-on parfois au Québec.

Mais est-il concevable que l’impropriété de l’un soit l’usage de l’autre? Et pourquoi pas? Autrement, cela peut revenir à dire que la manière de parler en France doit devenir parole d’évangile pour les Africains, les Belges et les Québécois.

C’est sûrement vrai pour la grammaire et la syntaxe, mais pour le sens des mots…

Certains usages considérés comme fautifs se sont bien implantés au Québec et dans le reste du Canada à un point tel que recourir à l’expression française consacrée risque de semer la confusion.

Chauffer

Le cas le plus évident est fournaise qui, au Canada, désigne un appareil de chauffage, alors qu’ailleurs dans la francophonie il signifie « lieu où il fait très chaud ». Le réchauffement climatique a transformé l’Europe en fournaise, l’été dernier.

Le terme exact est chaudière. Toutefois, une chaudière pour un Québécois n’est rien d’autre qu’un seau… Donc si vous dites à un réparateur que votre chaudière ne fonctionne plus, il ne comprendra pas un traitre mot de ce que vous dites.

Au supermarché

Aucun problème pour garer votre voiture, car l’espace ne manque pas au Québec. Le supermarché a un grand stationnement. En Europe on dirait un grand parking.

Arrivé au supermarché, vous allez chercher un carrosse, qui n’a rien d’un véhicule d’apparat, puisqu’il s’agit d’un charriot… Vous ne pigez toujours pas? En Europe, c’est un caddie, anglicisme inusité ici.

Gardienne d’enfants

Vous voulez faire garder vos enfants? Eh bien trouvez une gardienne. Peut-on vraiment parler d’impropriété ici? Pas vraiment. Le mot français est employé de manière logique et permet d’éviter un autre anglicisme, baby-sitter. Pour calmer ce bébé qui pleure, vous vous assoirez dans une chaise berçante, et non une rocking-chair.

En vous berçant, vous commencez à vous endormir. Au Québec, une personne qui s’endort est une personne qui a sommeil; cela ne veut pas dire qu’elle ronfle…

Vous bercez le bébé sur le perron et écoutez le chant des criquets. Attention! Ce ne sont pas ces insectes envahisseurs qui dévastent les récoltes, bref des sauterelles. Non, ce sont tout simplement des grillons.

Piger et Piocher

Le risque de confusion est également très grand si vous entamez une partie de cartes. Vous direz à votre partenaire de bridge français qu’il doit piger une carte. Point d’interrogation dans ses yeux. Il finira par comprendre qu’il faut piocher. Ce qui pour son partenaire québécois veut obligatoirement dire qu’il doit s’emparer d’une pioche et donner des coups avec elle… Bref, il ne pige pas…

Impropriétés?

Bien sûr, d’un point de vue européen ou africain, il s’agit d’impropriétés. Mais pour nous il serait plutôt question de régionalismes. Expressions qu’il est difficile de contourner puisqu’ils font partie du vocabulaire courant et qu’en plus, leur équivalent français officiel est souvent incompréhensible.

Un Québécois qui irait au Congo ou en Belgique devrait employer les termes connus là-bas pour se faire comprendre. Il en serait de même pour des francophones venant s’établir ici. L’impropriété de l’un est l’usage de l’autre.

Plume-fontaine

Plume-fontaine. Les Européens ne connaissent pas ce mot, mais les Québécois si. Il s’agit d’un stylo doté d’un réservoir d’encre. On le recharge de temps à autre en plongeant sa pointe dans un encrier ou en changeant la cartouche, selon le modèle.

Un stylo-plume, diront les Européens. L’ennui étant que ce terme est à peu près inconnu ici. Je lisais la traduction d’une excellente écrivaine d’ici qui, justement, a traduit fountain pen par plume fontaine (sans trait d’union). Elle a été surprise d’apprendre qu’il s’agissait d’un anglicisme. Elle m’a confié que l’eût-elle su, elle aurait probablement gardé l’anglicisme. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un excès d’orgueil, mais plutôt d’un certain réalisme.

J’ai découvert l’anglicisme en cherchant vainement plume-fontaine dans le Petit Robert. Je comprenais mal que le célèbre ouvrage ne répertoriait pas cette expression.

On voit ici tout le charme de l’anglais qui décrit ce qu’il voit. Une plume qui trempe son bec dans la fontaine de la poésie. N’est-ce pas merveilleux?