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Problématique

Le mot problématique est devenu une véritable épidémie au point où il a supplanté le mot problème, qui fait certes moins savant mais qui convient dans la majorité des cas. Voir mon article à ce sujet.

Que veut dire au juste problématique? Une problématique est un ensemble de problèmes; il s’agit donc d’une situation complexe. On pourra par exemple parler de la problématique des changements climatiques ou du terrorisme.

Pour le reste, il faudra s’en tenir au mot problème, qui suffit amplement à nos besoins, même s’il est moins flamboyant, moins accrocheur aux yeux des communicateurs.

Entendre un plombier dire qu’une fuite d’eau est une problématique est quelque peu ridicule. Et que dire de ce policier : « Nous devons adresser cette problématique. » S’attaquer à ce problème, peut-être?

L’utilisation abusive des journalistes, entre autres, s’est malheureusement répandu comme une trainée de poudre.

S’infliger une blessure et s’objecter

Les verbes pronominaux constituent un des éléments difficiles du français. Leur utilisation devient encore plus problématique… quand il ne s’agit pas vraiment d’un verbe pronominal.

Crosby s’est infligé une blessure en bloquant un lancer. Que signifie en réalité infliger? Ce n’est pas du tout ce que l’on croit : appliquer une peine. Exemple : infliger une sanction. Faire subir quelque chose à quelqu’un : infliger un affront, un supplice.

La forme pronominale existe dans le sens de s’imposer quelque chose, de s’astreindre. Il s’agit donc d’un acte volontaire. Lorsqu’un joueur de hockey se blesse, ce n’est certainement pas un choix délibéré.

S’objecter est une expression courante qui a toutes les allures de l’innocence. Là encore, il faut se méfier : on objecte un argument pour en rejeter un autre. On objecte la fatigue pour ne pas sortir.

La forme pronominale s’objecter est fautive. Il suffit de dire s’opposer.

Communauté : de quoi parle-t-on?

En anglais, tout est devenu est une communauté : un hameau, un village, une ville, un quartier et même une province. Les anglophones emploient ce mot à profusion au point qu’on ne sait pas toujours de quoi il est question. Les anglophones s’expriment parfois avec imprécision, se contentent de généralités et jugent le contexte assez éclairant pour que l’on devine ce qu’ils veulent dire. Malheureusement, le contexte ne suffit pas toujours. Mais, parfois, il est tellement explicite qu’on se demande pourquoi on n’emploie pas le bon mot, au lieu de se cramponner à communauté.

Les incidents survenus récemment à Moncton en sont un bel exemple. Les francophones de l’endroit vivent en milieu anglophone et sont influencés par les tics de langage de l’autre langue officielle. C’est un phénomène normal qui mène à de petits dérapages qui s’insinuent dans notre langue et qu »on ne voit plus. Le même phénomène se produit à Ottawa, autre ville, et non communauté, où les francophones subissent la lourde influence de l’anglais.

Moncton est une VILLE, pas une communauté. Mais les médias sont des propagateurs aussi efficaces que zélés de l’optique anglaise. Preuve, encore une fois, que nous parlons une langue de traduction. Il était écrit dans le ciel que les journalistes de l’endroit parleraient de la communauté secouée par les meurtres de la semaine dernière.

Ce qui est triste, sur le plan linguistique, c’est que les médias francophones, à force de se faire l’écho de l’anglais, voient des communautés partout, au point d’éviter des expressions idiomatiques plus évocatrices en français. Lamentable. Bref, nous sommes piégés, voire hypnotisés par l’anglais, et nous nous cramponnons au mot community que nous tentons de traduire tant bien que mal.

Pour nous libérer de cette chausse-trape, il faut déterminer avec précision de quoi il est question. Si, par exemple, une ville veut offrir de nouveaux services à la communauté, qui en bénéficiera? Les citoyens, la population, tout simplement.

Autre exemple : le gouvernement fédéral veut assurer la sécurité des communautés. Que veut-on dire exactement? La sécurité dans les villes, probablement, ou encore la sécurité des Canadiens en général. Bref, comme dans un roman policier, il faut identifier le coupable!

D’autres calques de l’anglais nous guettent : la communauté des affaires, la communauté artistique, la communauté médicale, la communauté universitaire. Il est pourtant possible d’y échapper : le monde des affaires, les gens d’affaires; le milieu des artistes, le monde des artistes, les artistes tout court; le corps médical; les universitaires.

Comme on le voit, il suffit de réactiver des expressions idiomatiques bien connues pour recommencer à parler français. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Communauté est un mot dont on peut largement se passer en français.

Dans un autre article, vous trouverez des exemples pour remplacer facilement communauté.

Historique

Lorsque j’ai écrit la première mouture de cet article, je ne croyais pas que j’allais le remanier pour la deuxième fois six ans plus tard. Force est de constater que, encore et toujours, tout est historique. Tout.

Il fait chaud : nous avons une canicule historique; une rencontre entre deux leaders devient vite historique; un sommet entre deux pays aussi; la saison misérable des Canadiens est historique tout comme, tenez-vous bien, l’élection d’une députée caquiste dans la circonscription de Jean-Talon en 2019 est qualifiée d’historique. Pensez-vous vraiment qu’on va en parler dans dix, quinze, vingt ans? Poser la question, c’est y répondre.

Les marottes des médias prennent l’allure d’une épidémie dont le ridicule semble leur échapper. À un point tel que certains mots en deviennent galvaudés au point de perdre toute leur force expressive.

Cette tendance à l’hyperbole s’explique facilement par les exigences du style journalistique : un article ou un commentaire doit être vivant, se comprendre facilement, susciter l’intérêt du lecteur, mais on conviendra qu’il y a quand même certaines limites à respecter, notamment le sens des mots.

Le Larousse définit historique ainsi : « Qui est resté célèbre dans l’histoire ou qui mérite de le rester. » Le mot a donc un sens très fort qui appelle à une certaine retenue. Un évènement peut sembler important au moment où on le vit, mais seule… l’histoire tranchera.

Alors qu’est-ce qui est historique? Un évènement d’ENVERGURE, chers journalistes.

  • Le krach boursier de 1929 avec les conséquences énormes qu’il a eues. La ruine des petits épargnants, un chômage massif et la prise du pouvoir par les fascistes en Allemagne et ce qui s’ensuit. Voilà qui est historique.
  • La création du Marché commun européen est 1957 est historique parce qu’elle a ouvert la voie à la création de l’Union européenne.
  • Le Brexit est également historique, car ce sera la première fois qu’un pays sort de l’Union européenne.
  • Le rapatriement de la Constitution au Canada en 1982 est historique. Il a changé le visage du Canada à bien des égards.
  • L’élection de Barack Obama aux États-Unis en 2008 est historique parce qu’il devenait le premier président noir.
  • La tentative de coup d’État au Capitole, le 6 janvier 2021 est historique, car on parlera encore dans cent ans.

Avant de qualifier un évènement d’historique, nos scribes auraient intérêt à se demander si leurs descendants en parleront. Par exemple, un simple repli boursier, si marqué soit-il, ne peut être historique, si la Bourse remonte le mois suivant. Évidemment, la tentation de faire une manchette accrocheuse est plus forte que tout.

Et non, la triste saison des Canadiens de Montréal n’est PAS HISTORIQUE. Elle risque malheureusement de se répéter pendant les prochaines années.