Monthly Archives: octobre 2022

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Impropriétés

Une impropriété est un mot mal employé. Ce peut être un barbarisme, qui est une faute grossière de langage. Par exemple : « Solutionner l’environnement », comme je l’ai lu jadis dans un document électoral du Parti libéral du Québec. On peut aussi penser au solécisme, une faute de syntaxe grossière elle aussi : « Si j’aurais su, j’aurais pas venu » entend-on parfois au Québec.

Mais est-il concevable que l’impropriété de l’un soit l’usage de l’autre? Et pourquoi pas? Autrement, cela peut revenir à dire que la manière de parler en France doit devenir parole d’évangile pour les Africains, les Belges et les Québécois.

C’est sûrement vrai pour la grammaire et la syntaxe, mais pour le sens des mots…

Certains usages considérés comme fautifs se sont bien implantés au Québec et dans le reste du Canada à un point tel que recourir à l’expression française consacrée risque de semer la confusion.

Chauffer

Le cas le plus évident est fournaise qui, au Canada, désigne un appareil de chauffage, alors qu’ailleurs dans la francophonie il signifie « lieu où il fait très chaud ». Le réchauffement climatique a transformé l’Europe en fournaise, l’été dernier.

Le terme exact est chaudière. Toutefois, une chaudière pour un Québécois n’est rien d’autre qu’un seau… Donc si vous dites à un réparateur que votre chaudière ne fonctionne plus, il ne comprendra pas un traitre mot de ce que vous dites.

Au supermarché

Aucun problème pour garer votre voiture, car l’espace ne manque pas au Québec. Le supermarché a un grand stationnement. En Europe on dirait un grand parking.

Arrivé au supermarché, vous allez chercher un carrosse, qui n’a rien d’un véhicule d’apparat, puisqu’il s’agit d’un charriot… Vous ne pigez toujours pas? En Europe, c’est un caddie, anglicisme inusité ici.

Gardienne d’enfants

Vous voulez faire garder vos enfants? Eh bien trouvez une gardienne. Peut-on vraiment parler d’impropriété ici? Pas vraiment. Le mot français est employé de manière logique et permet d’éviter un autre anglicisme, baby-sitter. Pour calmer ce bébé qui pleure, vous vous assoirez dans une chaise berçante, et non une rocking-chair.

En vous berçant, vous commencez à vous endormir. Au Québec, une personne qui s’endort est une personne qui a sommeil; cela ne veut pas dire qu’elle ronfle…

Vous bercez le bébé sur le perron et écoutez le chant des criquets. Attention! Ce ne sont pas ces insectes envahisseurs qui dévastent les récoltes, bref des sauterelles. Non, ce sont tout simplement des grillons.

Piger et Piocher

Le risque de confusion est également très grand si vous entamez une partie de cartes. Vous direz à votre partenaire de bridge français qu’il doit piger une carte. Point d’interrogation dans ses yeux. Il finira par comprendre qu’il faut piocher. Ce qui pour son partenaire québécois veut obligatoirement dire qu’il doit s’emparer d’une pioche et donner des coups avec elle… Bref, il ne pige pas…

Impropriétés?

Bien sûr, d’un point de vue européen ou africain, il s’agit d’impropriétés. Mais pour nous il serait plutôt question de régionalismes. Expressionsqu’il est difficile de contourner puisqu’ils font partie du vocabulaire courant et qu’en plus, leur équivalent français officiel est souvent incompréhensible.

Un Québécois qui irait au Congo ou en Belgique devrait employer les termes connus là-bas pour se faire comprendre. Il en serait de même pour des francophones venant s’établir ici. L’impropriété de l’un est l’usage de l’autre.

Lori Saint-Martin

J’avais tellement hâte de la voir, cette intrigante Lori Saint-Martin. J’étais arrivé en avance au kiosque des éditions du Boréal afin de pouvoir lui parler avant que la foule ne se presse. Je fus le premier.

Lori est décédée subitement cette nuit à Paris, où elle assistait à un congrès d’écrivains. Elle avait 63 ans et laisse une marque indélébile dans le paysage littéraire québécois.

Lori était simple, modeste. Elle m’a dédicacé son livre Pour qui je me prends : « Pour André, un autre de ces êtres qui vivent entre les langues. »

Une grande écrivaine et traductrice

Lori a publié un roman en 2013, Les portes closes. Mais c’est surtout son œuvre d’essayiste qui retient l’attention. À cet égard, son dernier opus, Un bien nécessaire lève le voile sur le monde méconnu de la traduction littéraire, trop souvent assimilée à une déformation du texte original.

Que nenni! Clame l’auteure. Et elle a raison. « On voit souvent la traduction comme un mal nécessaire, dit-elle. On a tort. Elle est un bien nécessaire comme l’eau, comme l’air. » Elle montre que la traduction littéraire est miracle, beauté, plénitude.

Un ouvrage clé pour quiconque apprécie la littérature étrangère.

Pour qui je me prends étonne encore plus. Le parcours personnel de Lori Saint-Martin est unique : anglophone née à Kitchener, elle décide très jeune de rompre non seulement avec son milieu, cette ville provinciale sans intérêt, mais aussi avec sa culture anglophone. Elle décide à dix ans de devenir francophone et se met à la tâche.

Son livre est bien plus qu’un récit personnel, il est un hymne à l’apprentissage des autres langues, à ce bonheur indicible de devenir quelqu’un d’autre quand on parle le français et l’espagnol au lieu de l’anglais.

Ce bonheur fait sauter tous les obstacles du français : les listes de verbes à apprendre, l’orthographe, la grammaire… Le livre est parsemé de réflexions remarquables, profondes, sur l’apprentissage des langues.

Le Québec vient de perdre l’une de ses brillantes plumes.

Plume-fontaine

Plume-fontaine. Les Européens ne connaissent pas ce mot, mais les Québécois si. Il s’agit d’un stylo doté d’un réservoir d’encre. On le recharge de temps à autre en plongeant sa pointe dans un encrier ou en changeant la cartouche, selon le modèle.

Un stylo-plume, diront les Européens. L’ennui étant que ce terme est à peu près inconnu ici. Je lisais la traduction d’une excellente écrivaine d’ici qui, justement, a traduit fountain pen par plume fontaine (sans trait d’union). Elle a été surprise d’apprendre qu’il s’agissait d’un anglicisme. Elle m’a confié que l’eût-elle su, elle aurait probablement gardé l’anglicisme. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un excès d’orgueil, mais plutôt d’un certain réalisme.

J’ai découvert l’anglicisme en cherchant vainement plume-fontaine dans le Petit Robert. Je comprenais mal que le célèbre ouvrage ne répertoriait pas cette expression.

On voit ici tout le charme de l’anglais qui décrit ce qu’il voit. Une plume qui trempe son bec dans la fontaine de la poésie. N’est-ce pas merveilleux?

Ortografe…

Les rectifications orthographiques ont soulevé un tollé il y a plus de trente ans à un point tel que peu de publications les appliquent encore aujourd’hui. J’ai approfondi le sujet dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, paru en 2020.

Une docteure en linguistique, Mireille Elchacar, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, relance la question au Québec. Son livre, Délier la langue, brille par sa concision et la clarté de son propos.

Son chapitre sur l’orthographe est remarquable. L’auteure explique que l’orthographe n’est rien d’autre, en fin de compte, que la représentation de la prononciation. L’invention de l’alphabet par les Phéniciens est un tournant dans l’histoire des langues. Auparavant, on représentait les mots par des dessins, comme les hiéroglyphes ou les idéogrammes chinois, ce qui rendait l’apprentissage de l’écriture extrêmement difficile. De nos jours, les Chinois doivent apprendre quelque cinq mille symboles pour être capables de lire et d’écrire.

L’alphabet tirait un trait sur cette façon de faire et décomposait les sons de la langue oral pour les écrire avec des lettres. Le but était donc de communiquer avec clarté. Il était logique d’écrire phonétiquement pour se simplifier la vie. Des langues comme l’espagnol, l’allemand ou l’italien s’écrivent au son et tout le monde trouve cela normal. Personne ne viendrait affirmer que l’espagnol est une langue inférieure au français parce que les Espagnols « écrivent au son ».

Comme le fait valoir Mme Elchacar : « Écrire au son, ce n’est pas un problème : c’est respecter le principe alphabétique. C’est la base même du système d’écriture que nous avons adopté. » Les langues écrites phonétiquement sont tout simplement plus efficaces.

Or, le français est une des langues dont l’apprentissage est le plus ardu, justement parce que son orthographe tarabiscotée est fastidieuse à apprendre. Pour l’auteure, « L’orthographe ne peut donc jamais devenir automatique, alors que c’est ce qui est souhaitable. »

Alors que Finnois, Grecs, Espagnols arrivent à plus de 95 pour 100 à lire les mots après une année de scolarisation, les Français affichent un piètre 79 pour cent.

Moderniser l’orthographe

L’écart entre l’écrit et l’oral ne cesse de se creuser depuis 1000 ans, et ce, malgré les multiples tentatives de simplifier le français au fil siècles, comme je le signale dans mon livre. Malheureusement, les francophones ont perdu de vue cette réalité pourtant très simple, à savoir que l’orthographe n’est rien d’autre que la transcription phonétique de la langue orale. En France, on a érigé l’orthographe en monument immuable de sorte que la moindre tentative de réforme suscite une levée de boucliers.

Comme le dit Mme Elchacar : « L’orthographe n’est pas une fatalité, une incongruité que l’on n’a pas le choix de subir : c’est un artéfact que l’on peut modeler. »

Si l’orthographe d’un mot change, la nature du mot reste intacte. Moderniser une graphie ne change rien au sens du mot. Qu’on écrive orthographe ou ortografe, le sens du mot reste le même.

Alibi

Ce mot est simple; il est alphabétique aussi bien que phonétique. Une pépite d’or. Il s’écrit exactement comme il se prononce. Des élèves de deuxième année l’écrivent correctement, mais pas ceux rendus en cinquième. Pourquoi? Parce que ces derniers ont compris qu’en français rien n’est jamais aussi simple qu’un alibi. Alors ils proposent toutes sortes de graphies, allant jusqu’à Halliby!

Je vais vous parler d’un outil de jardin imaginaire, le sloto. Je vous demande de l’écrire spontanément. Plusieurs obstacles se dressent devant nous.

Le premier est la multitude de façons d’écrire le son O : o, au, eau.

Slauteau, slotau, sleauto, sleautau, etc.

À cela s’ajoutent les improbables et imprévisibles lettres muettes. Elles peuvent être une consonne finale qu’on n’entend pas.

Slauteaud, slotaut, sleautop, sleautaug, etc.

Ces lettres muettes pourraient apparaitre en milieu de mot.

Slautheau, slothau, sleautho, sleauthau, etc.

Amusons-nous et ajoutons quelques digrammes.

Slauteault, slotauld, sleautost, sleautaux, etc.

Comme on le voit, le mot pourrait s’écrire de dizaines de façons. Cela n’a aucun sens.

Et le participe passé…

L’auteur partage mon opinion sur la nécessité et les moyens de simplifier l’accord du participe passé. Dixit : « Les participes passés employés avec l’auxiliaire avoir restent invariables; tous les autres s’accordent avec le sujet (ou avec le nom dans le cas du participe passé employé à la forme adjectivale. »

Finies les recherches fastidieuses dans le Grevisse, parce qu’on a affaire à une phrase complexe et que le complément d’objet direct est camouflé…

Voici les exemples que donne l’auteure.

Elles sont arrivées en retard.

Les invités déjà arrivés.

Ils se sont évanouis.

Elles se sont penchées.

J’ai lu un livre passionnant.

Les livres que j’ai lu étaient passionnants.

Des livres passionnants, j’en ai lu plusieurs.

Ces propositions ne sont pas une coquetterie que se permet l’auteure. Des langagiers comme moi et certains d’entre vous les défendent. D’ailleurs, certains organismes les mettent de l’avant ; le Conseil de la langue française; le Conseil de la langue française et des politiques linguistiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles; la Fédération internationale des professeurs de français; l’Association belge des professeurs de français. Et au Québec l’Association québécoise des professeur.es de français a pris position en faveur de cette réforme.

L’auteure suggère d’appliquer ces règles simplifiées dans nos écrits en précisant qu’ils sont recommandés par le Conseil de la langue française.

Certains s’y opposeront en faisant valoir qu’on se dirige vers l’anarchie. Cet argument ne tient pas. La grammaire et l’orthographe évoluent en fonction de l’usage; ce qui était fautif hier devient la nouvelle règle aujourd’hui.

Un jour, tout le monde se demandera comment on a pu pendant des siècles imposer une ortografe illogique et des règles d’accord incompréhensibles qui ont considérablement nui à l’apprentissage de notre belle langue.

Bleu royal

Au Canada français, il est souvent question de bleu royal. Au Canada anglais, il est souvent question de royal blue… Vous me voyez venir. Le premier est le calque du second, de toute évidence.

Ailleurs dans la Francophonie, on parle de bleu roi, car cette couleur est souvent associée à la monarchie déchue. Mais employer cette expression ici risque de dérouter tout le monde.

On entend aussi bleu marin, qui se dit plutôt bleu marine en Europe et ailleurs. Cette fois-ci, l’expression européenne est alignée sur l’anglais navy blue. Ce n’est probablement pas un anglicisme.

Peu de gens le savent, mais bleu provient des langues germaniques, en fait du francique blao, qui ressemble à l’allemand blau. Les langues latines, comme l’italien, l’espagnol ou le portugais désignent la couleur ainsi : azurro et azul.  On voit tout de suite que le mot français azur vient du latin.

Une visite au dictionnaire nous permet de constater qu’un grand nombre d’expression ont été forgées avec le nom de cette couleur.

Autre article : bleu poudre

Shrinkflation

Tout le monde a remarqué que les emballages des denrées que l’on achète au supermarché rétrécissent sans cesse, alors que le prix augmente. C’est une tactique pas si nouvelle que cela qu’adoptent les entreprises de l’agroalimentaire pour masquer la hausse des prix due à l’inflation.

Ce phénomène a fait l’objet d’un reportage à France 2 qui a gratifié ses téléspectateurs d’une nouvelle horreur linguistique : shrinkflation. Pourtant, dès le début du reportage, le journaliste faisait un petit effort en traduisant le terme par réduflation. Par la suite, il s’en est tenu à l’anglicisme.

Je serais curieux de savoir combien de personnes en France comprendraient le mot shrinkflation. Bien entendu, ils auraient également du mal à comprendre son pendant français, mais, avec un petit d’effort, certains arriveraient à se figurer de quoi il s’agit.

Chose certaine, nous n’avons pas fini d’entendre parler de réduflation par les temps qui courent.

Bleu poudre

La Coalition avenir Québec a peint le Québec en bleu poudre, c’est-à-dire en bleu pâle. Tous les commentateurs le disent. Cette teinte de bleu est la couleur du logo de la CAQ, ce qui lui permet de se distinguer des deux autres formations politiques ayant adopté le bleu comme couleur principale, à savoir le Parti québécois et le Parti conservateur.

Le langagier en moi tique : et si c’était un anglicisme, calque de powder blue? Le Dictionnaire Larousse anglais-français donne comme traduction bleu pastel, mais pas bleu poudre.

Le fait est que cette expression douteuse ne figure pas dans les grands dictionnaires. On verra bleu marine, certes, mais jamais bleu poudre. L’expression semble appartenir au registre québécois, comme en témoigne le nom d’un ancien groupe d’humoristes, les Bleu poudre (sans S).

Ici et là sur la Grande Toile on verra bleu poudré, mais en autant que j’ai pu voir, ce terme ne semble pas du tout répandu dans la francophonie. C’est pourquoi je demeure dubitatif par rapport à cette expression.

Ceux qui redoutent de commettre un anglicisme opteront pour bleu clair ou bleu pastel.

Continuons d’être vigilants…

Dernier droit

Les Québécois vont aux urnes aujourd’hui et les journalistes n’ont pas manqué de souligner, la semaine dernière, que la campagne était dans le dernier droit. Chose exceptionnelle, un journaliste, Antoine Robitaille, a sonné l’alarme en dénonçant cette expression trop souvent utilisée dans les médias québécois. Un journaliste qui signale un anglicisme, évènement rarissime. A-t-il seulement été entendu?

Comme on peut s’en douter, l’expression dernier droit vient directement de l’anglais the last straight.

En athlétisme, ou dans les sports équestres, il sera question de la dernière ligne droite. En effet, droit n’a pas le sens de « ligne droite » en français.

Puisque la joute électorale est une compétition, puisons dans le vocabulaire du sport et parlons de dernier sprint, de sprint final. On pourrait aussi parler de dernière étape et, avec un peu d’imagination et de vocabulaire, des derniers moments, du dernier souffle de la campagne électorale. Et pourquoi pas le dernier virage avant la fin de la campagne?