Tous les articles par Andre Racicot

Expressions anglaises francisées

Certaines formulations anglaises sont tellement percutantes qu’elles se sont imposées en français. Ce n’est pas toujours une mauvaise chose.

On le sait, les langues s’empruntent des mots et des expressions, phénomène normal et le plus souvent enrichissant, malgré certains excès dénoncés dans cette chronique.

L’anglais est une langue expressive; il parle souvent par images. Le français, en comparaison, est plus abstrait, et donc plus terne. D’où certains emprunts.

Le chat est sorti du sac.

On a connu le fin mot de l’histoire. La vérité est apparue au grand jour. Voilà ce qu’on pourrait dire dans notre langue. Le sens est maintenu, tout est clair. Mais l’image de l’anglais frappe davantage l’imagination.

Le diable est dans les détails.

Votre police d’assurance ne couvre pas les tornades. Bien entendu, votre assureur ne le claironne pas vous devez lire les petits caractères du contrat.

En français? Il faut faire attention aux détails. Ce sont les détails qui posent un problème. Il faut être vigilant. Il faut bien lire le contrat. Attention aux clauses dissimulées/cachées.

On n’est pas sorti du bois.

Locution très canadienne, cent fois plus expressive que l’expression consacrée : on n’est pas sorti de l’auberge.

Les forêts canadiennes sont immenses. Parler d’une auberge n’interpelle pas du tout la population canadienne.

L’éléphant dans la pièce, aux États-Unis, c’est la santé mentale du président.

Le sujet tabou, le sujet dont personne n’ose parler. Le français dit bien ce qu’il a à dire, mais l’anglais est nettement plus imagé. Comme le disait bien un sénateur français, Trump est le seul éléphant à se promener avec son magasin de porcelaine…

Les mathématiques, ce n’est pas ma tasse de thé.

Très britannique indeed. Les mœurs britanniques nous fascinent à un point tel que nous avons calqué cette délicieuse expression.

Ce n’est pas à mon goût, ce n’est pas mon truc. Les mathématiques, ça ne m’excite pas… aussi vrai que un et un font trois.

Conclusion

Les expressions empruntées respectent la syntaxe du français, c’est pourquoi elles sont parfaitement admissibles. Ce qui explique que l’emprunt passe le plus souvent inaperçu.

Le 11 Septembre

Tout le monde se souvient de l’endroit où il était le 11 septembre 2001. Je n’ajouterai pas mon propre témoignage à ce déferlement de souvenirs douloureux. Je me contenterai du point de vue linguistique.

Majuscule ou pas?

En français, on écrit le nom des mois en minuscule, comme dans la date précitée. Certains évènements historiques, lorsqu’ils sont énoncés de manière elliptique, voient la majuscule apparaitre au nom du mois.

On parle par exemple des attentats du 11 Septembre. Il ne s’agit pas de n’importe quel 11 septembre, mais de celui des attentats de New York et de Washington.

Trait d’union

L’utilisation du trait d’union dans notre belle langue est souvent arbitraire et illogique. Que l’on pense à compte rendu et à procès-verbal.

C’est ce qui explique que les dates elliptiques s’écrivent de deux manières : le 11-Septembre, le 11 Septembre.

L’usage français est confus, on ne s’en étonnera pas. Le Monde titre 25 ans du 11-Septembre; Le Figaro : 25 ans du 11 Septembre. De ce côté-ci de l’Atlantique, La Presse parle lui aussi du 11-Septembre, tandis que Le Devoir écrit le 11 Septembre.

Conclusion

Vous avez le choix pour le trait d’union, mais ce qui importe est de mettre la majuscule elliptique lorsque la date n’est pas énoncée au complet. C’est le marqueur évident qu’il est question d’un évènement historique.

Le même principe s’applique pour le 11 Novembre.

Crosse

Le conflit commercial entre le Canada et les États-Unis touche notamment ce que l’on appelle chez nous les bâtons de hockey. Dans les rares articles européens qui parlent de l’intimidation du président-fou envers son plus grand marché d’exportation, il est question de crosses de hockey.

Qui a raison?

Les Européens. Clairement.

L’expression « bâton de hockey » est ni plus ni moins un calque de l’anglais hockey stick. Mais le terme est passé dans l’usage et tout le monde n’y voit que du feu, quitte à compter dans son propre filet.

Bâton et crosse

Les grands dictionnaires définissent un bâton comme un long morceau de bois, par exemple un bâton de pèlerin ou un bâton de ski. Il peut également être un symbole d’autorité, comme un bâton de maréchal. Mais nulle part n’est-il question d’un bâton de hockey ou d’un bâton de baseball.

Le mot utilisé est crosse. On pourrait croire ici à une simple différence de vocabulaire. Ce n’est pas le cas. Une crosse est un long bâton courbé, ce qui correspond à ce qu’est exactement un bâton de hockey. Dans les autres exemples donnés, on cite aussi la crosse d’un évêque.

Il serait donc plus exact de parler de la crosse de hockey, mais, bien entendu, ce n’est pas demain la veille que les commentateurs sportifs du Canada français vont rectifier leur vocabulaire. Encore une fois, l’usage, si malveillant soit-il, fait loi.

Un sport

On notera au passage que la crosse est un sport amérindien qui se joue avec une balle sur le gazon ou sur une surface dure. Le Larousse précise que ce sport se pratique avec une… crosse.

Les anglophones l’appellent lacrosse pour éviter la confusion avec le verbe to cross.

Variations sémantiques

Le français québécois et canadien a donné un sens particulier au terme en l’objet. Une belle crosse est une arnaque, pratiquée par un crosseur. Un crosseur est un individu malhonnête qui essaie de rouler les autres.

On dira par exemple que le marchand de voitures usagées de la rue Principale est un crosseur. Il a vendu une voiture accidentée à une vieille dame. (Les lieux communs sont en pleine forme!)

Une personne victime d’une telle arnaque s’est fait crosser. Elle s’est fait avoir, en termes plus polis. Pour bien des gens, les politiciens et les avocats sont tous des crosseurs.

À la forme réflexive, se crosser signifie se masturber… On est loin de la crosse d’un évêque

Nauru

Nauru vient de se joindre à la liste des pays qui ont adopté un nouveau nom. La petite ile du Pacifique a en effet décidé de se faire appeler Naoero, une appellation qui se rapproche davantage de la prononciation du toponyme dans la langue locale.

Naoero compte quelque 12 000 habitants et, en tant que micro-État, représente le troisième plus petit État après Tuvalu et le Vatican. Bref, une sorte de Monaco du Pacifique. Un État cependant menacé de disparition à cause de la montée des eaux, résultat du réchauffement climatique.

La population habite le territoire depuis au moins 3000 ans, mais l’ile a connu plusieurs épisodes de colonisation au fil des siècles.

L’Allemagne, le Japon, l’Australie et la NouvelleZélande ont gouverné Naoero à diverses époques. L’ile a déclaré son indépendance en 1968 et l’anglais est une langue d’usage aux côtés du nauruan.

Nauru

Le nouveau pays a adopté le toponyme de Nauru pour des raisons d’ordre pratique. L’appellation Nauru se veut un compromis pour rendre la prononciation plus facile aux étrangers.

Nauru se prononce Naw-rou, tandis que le nouveau nom s’énonce Naw-ero. Toutefois, sa graphie avec son train de voyelles demeure déroutante.

Le nom des habitants n’est pas pour autant devenu plus simple : dei-Naoero. Bon, il faudra s’y faire.

Autres toponymes originaux

La décolonisation et le désir d’adopter un nom plus authentique ont entrainé de nombreux changements de nom, par le passé; la plupart d’entre eux sont entrés dans l’usage. Une façon de dire que nous voulons nous reconnaitre nous-mêmes, sans faire de concession aux autres pays.

Pensons aux États suivants : la Haute-Volta (Burkina Faso); Swaziland (Eswatini); Ceylan (Sri Lanka); Siam (Thaïlande); Birmanie (Myanmar). Le plus connu est l’antique Perse qui se fait maintenant appeler Iran.

Tout récemment, la Turquie demande à être désignée sous le nom de Türkiye, ce qui n’est pas encore passé dans l’usage – et ne le sera peut-être jamais. Car l’usage, cet ivrogne sans réverbère, finit toujours par avoir le dernier mot.

Le déclin de la lecture

Voici le résumé d’un article de l’excellente revue états-unienne The Atlantic. L’auteur fait le point sur le déclin marqué de la lecture chez les jeunes Américains, l’ère des médias électroniques.

Les intertitres sont de moi et aucun outil de traduction automatique n’a été utilisé pour la rédaction de ce texte.

L’ère de la lecture touche-t-elle à sa fin?

On lit de moins en moins

L’écriture a été inventée en Mésopotamie il y a quelque 6000 ans, principalement pour consigner les inventaires de céréales. La capacité de lire s’est répandue avec l’invention de l’imprimerie, par Gutenberg, en 1440. Au fil des siècles, l’alphabétisation a gagné du terrain dans les pays développés.

Toutefois, la lecture semble devenue un exercice de plus en plus exigeant pour la jeune génération biberonnée aux écrans et à l’intelligence artificielle. Les indices en ce sens ne manquent pas.

La National Endowment for the Arts a réalisé en 2022 un étude très détaillée les habitudes de lecture des États-Uniens. Celle-ci a révélé que moins de la moitié des adultes ont lu un livre en 2022. Seulement 38 pour 100 avaient lu un roman ou une nouvelle. L’étude réalisée auprès de 236 000 personnes a aussi révélé que la proportion des États-Uniens lisant pour le plaisir est passée de 28 pour 100 en 2004 à 16 pour cent en 2023. Autrement dit, un Américain sur six lit pour le plaisir.

La situation n’est guère plus reluisante pour les journaux. En 1975, la moitié des gens dans la vingtaine lisaient un journal chaque jour. Aujourd’hui moins de 10 pour 100 le font. La plupart des Américains s’informent par leur téléphone et leur ordinateur, tandis que 40 pour 100 d’entre eux préfèrent regarder les nouvelles en ligne, plutôt que de les lire.

La capacité de bien s’exprimer fléchit elle aussi

On observe aussi que les phrases des livres à succès recensés par le New York Times comportent des phrases qui sont environ un tiers plus courtes qu’il y a un siècle. En outre, les phrases plus longues ne sont pas nécessairement mieux écrites.

On est donc loin du niveau de maitrise de la langue observé jadis. Des lettres de soldats écrites pendant la guerre de Sécession étaient souvent d’un style très relevé, ce qui serait inconcevable de nos jours.

Le déclin n’a rien de surprenant quand on sait que l’indice d’alphabétisation chez les adultes a fléchi : environ 30 pour 100 des Américains d’âge adulte ne peuvent réécrire un texte de plusieurs pages ni en comprendre le sens. En 2017, ce pourcentage était tombé à moins de 20 pour 100. Ce qui signifie que 8 États-Uniens sur 10 ont du mal à comprendre un texte.

Le plus court possible

Paradoxalement, les États-Uniens lisent probablement plus que jamais. Toutefois, ce qui a changé, c’est ce qu’ils lisent. Les gens sont ensevelis sous les courriels, les messages texte, les statuts dans X, les liens vers Reddit et les légendes dans Instagram. Le plus souvent, ce sont des textes très courts. Quand c’est trop long, on lâche prise.

Tout ce déluge de messages diminue la capacité des Américains de lire des textes plus substantiels et plus compliqués.

Comme si cela ne suffisait pas, la capacité des étudiants de lire un livre diminue. Des bibliothécaires américains achètent des livres moins longs pour plaire au public.

Même au niveau universitaire le mal est ressenti. Un étudiant de Harvard a demandé à Chat GPT de lui résumer le roman L’Orange mécanique, pour éviter de le lire au complet. Ici, on ne parle pas d’une brique comme La Guerre et la paix.

Des étudiants en littérature dans une université états-unienne ont déjà protesté contre le grand nombre de romans à lire pendant une session. Des étudiants en littérature. Même eux sont gagnés par la paresse.

La post-alphabétisation

En 1962, le grand théoricien des médias Marshall McLuhan prédisait que le monde occidental entrerait dans une ère de « post-alphabétisation ». Dans La Galaxie Gutenberg, publié la même année, il affirmait que cette ère était déjà commencée : les médias électroniques supplantaient l’écriture. À l’époque, 90 pour 100 des foyers possédaient un téléviseur, contre 9 pour 100 dix ans plus tôt. La télé était en train de devenir la principale source d’information. Dans les foyers états-Uniens, on écoutait la télé plus de cinq heures par jour.

Si la télévision grugeait déjà le temps consacré à la lecture, celle-ci devient impossible à l’ère de l’Internet et des téléphones intelligents. Auparavant, les choses étaient plus simples. Les émissions passaient à un jour et à une journée fixes. Si vous désiriez regarder un vieux film, vous deviez aller au club vidéo. La lecture pouvait encore être possible : il suffisait d’éteindre la télé et de lire avant d’aller au lit.

Le rétrécissement de l’attention

À présent, les possibilités de divertissement sont infinies. Les émissions s’enchaînent sans arrêt. Les gens les écoutent dans le creux de leur main, avec leur téléphone, tout en surveillant les médias sociaux et en textant à des amis. Netflix aurait demandé aux scénaristes de tenir compte du fait que les auditeurs ne font plus attention; il faut donc leur rappeler sans cesse le déroulement d’une histoire. Dans un tel contexte, les gens doivent être déterminé à lire quelque chose. Ils ne le sont pas.

Les livres audio sont devenus une solution de rechange aux livres tout court parce qu’ils permettent aux auditeurs de faire plusieurs tâches en même temps. Vous pouvez lire tout en lavant la vaisselle ou en conduisant vers le travail.

Confrontés au rétrécissement de l’attention, les écoles auraient pu résister à la tentation de tout raccourcir et de simplifier les lectures. Mais non. Un sondage effectué en 2025 révèle que plus de la moitié des enseignants des écoles secondaires ont exigé la lecture d’au plus quatre livres par année. Pis encore, au fil des réformes, les écoles ont baissé les attentes. On demande aux étudiants de lire seulement de courts passages d’un livre, mais l’ouvrage au complet. Pour aider encore plus les étudiants, les examens comportaient ensuite des choix multiples.

Un grand nombre de programmes scolaires favorisent l’étude d’extraits d’œuvres littéraires. Quelques passages des Raisins de la colère de John Steinbeck devraient suffire…

Pendant ce temps, des élèves de huitième année passent quatre heures et demie par jour à consulter les médias sociaux. Le plus souvent, ils regardent des vidéos, souvent à double vitesse.

Conclusion

Cet article de l’Atlantic porte à réfléchir. Le déclin de la lecture – et donc de l’alphabétisation – a des conséquences incalculables. L’atrophie des capacités d’attention et d’analyse n’est pas sans conséquence. Elle a des répercussions considérables, notamment sur le plan politique, comme on le voit chez nos voisins du sud. Souhaitons que ce ne soit pas un signe précurseur.

Piton

Êtes-vous vite sur le piton?

Phrase incompréhensible pour toute personne de l’extérieur du Canada. Dans notre pays, le mot piton a pris le sens très particulier de bouton. Cette acception figure dans le Petit Robert.

On parlera des pitons sur un clavier d’ordinateur, d’un tableau de bord « avec plein de pitons ».

Quelques expressions

Le terme est très répandu chez nous. Par exemple, être vite sur le piton signifie être vite sur ses patins… bref faire les choses rondement.

Ne pas être vite sur le piton signifie exactement le contraire : ne pas être vigilant, ni très brillant.

Sens classique

Un piton peut être un clou ou une vis « dont la tête forme un anneau ou un crochet », nous dit le Robert.

Un piton peut également être un synonyme de pic : un piton rocheux.

Voilà deux sens que l’on attribue généralement dans la Francophonie à ce qui, au Canada, est surtout un bouton.

Halte

Halt! Le commandement est sans équivoque et claque comme un coup de fouet. Ou comme le jappement d’une sentinelle quand vous vous aventurez en territoire interdit. Il vous dira peut-être halte-là!

(Petite parenthèse, la chanson-thème des Canadiens de Montréal, équipe mythique du hockey nord-américain, contient justement cette locution : « Halte-là! Halte-là! Halte-là, les Canadiens sont là).

Comme on peut le voir, le germanisme a vu sa graphie francisée par l’ajout d’un e final.

Halte conserve aussi sa force de frappe lors des manifestations. Halte à la guerre, halte aux féminicides, etc.

Un mot allemand francisé

Le mot vient de l’allemand et signifie « arrêt ». Comme d’autres germanismes, il s’est acclimaté en français et a commencé à voler de ses propres ailes. De fait, il est plus souvent employé dans un sens moins impératif qu’un commandement, un peu comme s’il avait été délavé après un trempage dans la langue française.

Quelques exemples.

On fera un halte lors d’une randonnée. Les automobilistes du Québec connaissent bien les haltes routières où ils font une pause pendant un long trajet, afin de se délier les jambes et de prendre parfois une collation.

On peut aussi faire une halte pendant une excursion en montagne ou dans un parc, par exemple pour faire un pique-nique. Et quant à faire une pause, on pourrait aussi trinquer, autre mot allemand acclimaté en français.

Chatbot

Un chatbot, c’est un logiciel avec lequel vous pouvez engager une conversation et qui vous donne l’impression, par ses réactions, d’être un humain.

Un phénomène inquiétant

L’intrusion de l’intelligence artificielle dans nos vies est très préoccupante. Les potentiels de dérapage sont nombreux et des effets ont déjà commencé à se faire sentir. Pensons à ce jeune homme belge qui s’est suicidé parce que l’agent conversationnel Chai lui proposait de venir le trouver dans l’autre monde.

Les personnes en détresse — et même celles qui sont très intelligentes — peuvent facilement se faire piéger. Certains personnalisent même le chatbot en lui attribuant un nom personnel, comme Charlie ou Walter. Moi je l’appellerais Belzébuth.

D’ailleurs, des chercheurs émérites, comme le Québécois Joshua Bengio, mettent le monde scientifique en garde contre les avancées de l’IA. Personne ne semble savoir où l’on s’en va.

À mon avis, le jour n’est pas loin où des humanoïdes « intelligents » provoqueront des drames chez les personnes qu’ils auront asservies.

Traduction

Le terme chatbot n’est que le dernier en lice de tous les anglicismes qui pullulent dans le monde de la technologie, comme s’il était impossible d’exprimer la réalité autrement que par le canal de la langue anglaise.

Pensons à des emprunts comme open space, data center…

Évidemment, chatbot est facile à prononcer; en outre le terme contient le mot chat, passé en français. Dans notre langue, on dit clavarder, un mot-valise combinant clavier et bavarder. Mais ce sont de désolants mots français…

Alors, comment traduire ce chat botté de chatbot? Les dictionnaires nous proposent : un dialogueur, un agent de conversation.

On peut aussi penser à : clavardage robotisé.

Comme toujours, cette chronique a été écrite par un être humain conversationnel.

Formidable

J’espère que vous avez lu Le Parfum de Patrick Süskind, un livre formidable. La trame du récit est tout simplement l’olfaction; le héros possède un odorat exceptionnel ce qui lui permet d’appréhender le monde d’une manière extraordinaire.

Certains diront que nous vivons une époque formidable. L’intelligence artificielle nous permet de trouver en un clin d’œil des réponses qui, jadis, auraient exigé des recherches fastidieuses sur la Grande Toile. C’est formidable!

Sens originel

Les lecteurs auront remarqué mon utilisation très contemporaine du mot formidable.  Il y a plus d’un siècle, des érudits comme Victor Hugo ou Gustave Flaudert auraient sourcillé. Pour eux, j’aurais commis un faux sens. Car, à l’époque, formidable signifiait dangereux ou terrifiant. Voire monstrueux. La créature du docteur Frankenstein était formidable, non pas parce qu’elle sortait en boite, mais bien parce qu’elle sortait d’un laboratoire.

D’ailleurs, le Trésor de la langue française le confirme par la définition suivante :

Qui est à craindre ou qui inspire une grande crainte, qui est dangereux de nature ou terrifiant d’aspect.

On observera la marque d’usage de l’Académie : vieilli ou littéraire. Il va sans dire que les autres ouvrages de langue ont emboité le pas.

Aujourd’hui

Les mots, comme les langues, sont des organismes vivants et le terme a évolué. Il a même pris une valeur superlative, comme on a pu l’observer dans les deux premiers paragraphes de ce billet (formidable).

Considérable et stupéfiant sont aussi des définitions que l’on pourrait donner au mot en l’objet. Gisèle Pélicot a fait preuve d’une résilience formidable devant ses épreuves. En 1927, la traversée de l’Atlantique par Charles Lindberg était formidable, au sens de « stupéfiante », pour l’époque.

Il est remarquable de constater que le sens contemporain de formidable a à peu près complètement délogé le sens originel du mot. Celui-ci s’est muté en superlatif positif. Formidable, aurait dit Charles Tisseyre.

L’Iran triomphe

C’est clair : l’Iran est en train de gagner la guerre.

L’objectif d’Israël et des États-Unis était de renverser le régime islamique; ils n’y sont pas parvenus. Échec total. Benyamin Nétanyahou, le fanatique de Tel Aviv, veut poursuivre les combats à tout prix, tandis que le cancre de Washington essaie de s’extirper du marécage dans lequel il a plongé sans réfléchir.

Contre toute attente, l’Iran a résisté aux bombardements et à l’élimination d’un grand nombre de ses dirigeants, dont l’ayatollah Khamenei. Tel une hydre à huit têtes, le régime a trouvé d’autres leaders. Le roseau plie mais ne rompt pas.

Un régime plus fort à Téhéran

On peut même affirmer que la République islamique sort renforcée par cette confrontation. Les Gardiens de la Révolution, cette élite militaire radicale du régime, a remplacé les ayatollahs, dont le chef spirituel est introuvable et gravement blessé, s’il vit toujours. L’Iran est maintenant une dictature militaire.

Quelle belle réalisation, Monsieur le Président.

Cette mutation ne fait que renforcer la volonté du régime d’écraser toute velléité de révolte. De toute façon, l’opposition iranienne est sans leader et désarmée. L’aide promise par le président Trump n’est jamais venue et les Iraniens ont été bernés. Pensez-vous qu’ils ont le goût de recommencer? Quelque 30 000 personnes ont été massacrées par les Gardiens de la Révolution. La répression, plus féroce que jamais, se poursuit, à l’abri des caméras. Merci de votre aide, Monsieur le Président.

L’Iran joue bien ses cartes

Non, la République islamique est plus forte que jamais. Elle s’est même enhardie à recourir à un moyen de pression inédit : le blocus du détroit d’Hormuz, un puissant levier de négociation. Jamais la République islamique n’avait osé bloquer cette voie maritime cruciale. Voilà maintenant que toute la planète est en émoi; l’économie internationale en sera affectée pendant des mois, même si on met un terme au conflit. Une grande victoire pour l’Amérique, n’est-ce pas, Monsieur le président?

Pire encore, Téhéran songe maintenant à lever des taxes sur les navires qui y circulent, chose qu’il n’avait jamais osé faire. Loin de perdre la partie, les dirigeants iraniens découvrent de nouveaux atouts dans leur jeu.

Astucieux, ils ont aussi bombardé les États du Golfe les amenant ainsi à faire pression sur Washington. Un accord de paix, ça presse! Bien joué, Téhéran. Paradoxalement, toute la pression est sur le président américain : les pays occidentaux, la Chine, les États du Golfe… et sa base MAGA qui se sent trahie.

Disons-le franchement, les Iraniens sont bien plus intelligents que les dirigeants américains : ils jouent admirablement bien leurs cartes. Contrairement aux hurluberlus en poste à Washington, ils avaient prévu le scénario d’une attaque américaine. Eux n’improvisent pas : ils étaient prêts. Les dirigeants iraniens sont peut-être des fanatiques religieux, mais eux ne sont pas de purs idiots.

Des négociations humiliantes

L’humiliation est de taille pour le président américain qui a refusé d’écouter les mises en garde de son vice-président et des quelques personnes un peu plus éclairées dans ce gouvernement ubuesque.

Des rumeurs circulent sur des négociations de paix en cours entre les belligérants. Pour paraphraser Trump, les États-Unis n’ont pas de cartes dans leur jeu. Reprendre les combats sera catastrophique, car les stocks de missiles et de drones iraniens sont intacts à 70 pour 100 (sources : le New York Times et le Figaro). Cela signifie que la guerre pourrait s’étaler sur de longs mois, sans aucune garantie que la République islamique finira par tomber.

Pourquoi? Parce que ce n’est pas dans l’intérêt des Chinois de voir le chaos s’installer dans la Perse moderne. La Chine achète son pétrole aux Iraniens. C’est probablement ce que Xi Jinping a expliqué au président américain.

À présent, la République islamique est en position de force. Elle tient la planète et les États-Unis en otage. Elle réclame maintenant le dégel de ses avoirs aux États-Unis; elle veut aussi que le dossier nucléaire soit exclu d’un éventuel accord de paix. Bref, elle est en position de force. Et vous prétendez être le vainqueur, Monsieur le Président?

Un recul considérable par rapport à l’entente sur le nucléaire négociée jadis par Barack Obama, entente déchirée par Donald Trump. Le roi du deal devra en conclure une autre à rabais.

Comme le disait Mark Twain, Dieu a créé la guerre afin que les Américains apprennent la géographie. Eh bien ils savent maintenant que Téhéran est à 7 123 milles d’Oklahoma City.