Author Archives: Andre Racicot

Qatari

La coupe du monde du football bat son plein au Qatar ce qui devrait attirer l’attention des langagiers sur ce toponyme.

L’orthographe Qatar semble avoir été adoptée partout – ce qui est une bonne chose. Car, ici et là dans le paysage contrasté des graphies, on peut trouver encore un peu la graphie Katar, que l’on aurait pu aussi bien écrire Catar, quant à y être.

En cherchant dans Internet, on découvre assez vite qu’un katar est un couteau… Quant à Catar, il s’agit de la graphie espagnole de l’émirat du Qatar.

Qatar et Iraq

L’orthographe française de ce pays peut intriguer à cause de l’absence de U après la lettre Q. Comme je l’ai souligné dans un autre article, cette lettre symbolise une sorte de raclement léger dans le fond de la gorge, bref un son qu’il est difficile de reproduire dans les langues occidentales. Pour tout simplifier, on le prononce comme un K ou un C, ce qui est en soi inexact.

Ce qui ramène la question épineuse de bien prononcer les noms étrangers. Bien entendu, il y a des limites à tout; il serait sûrement très amusant de voir les commentateurs essayer de prononcer, l’arabe, le chinois ou le swahili avec le ton exact… Par conséquent, on normalise la prononciation des noms étrangers.

Le cas le plus patent est Iraq, que l’on en est venu à prononcer IRAK au lieu Ira(raclement). La graphie Irak a suivi. Le problème est le même avec Qatar, dont la prononciation simplifiée KATAR fait sûrement sourire nos amis arabophones.

Qatari

Les médias francophones comme anglophones ont ad opté le terme Qatari pour désigner les habitants de l’émirat. La cause semble entendue, alors qu’elle ne l’est pas. Une petite consultation dans la Liste des noms de pays du gouvernement canadien, dans celle des Affaires étrangères de la France permet de constater que le gentilé Qatarien existe aussi. C’est d’ailleurs celui que propose l’Encyclopédie Larousse, tout en citant également Qatari et Qatariote.

Qatarien et Qatariote sont des traductions françaises. Mais dans l’usage, Qatari, plus exotique peut-être et sûrement plus authentique, l’emporte clairement. Dans le Figaro, j’ai vu Qatar et Qatarien, notamment dans le même article…

Comme quoi l’usage peut parfois être aussi chaudement disputé qu’un match de foot.

Backlash

La récente déconfiture des républicains aux élections de mi-mandat est interprétée comme un backlash résultant du jugement de la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

Le terme anglais est séduisant : on entend presque le coup de fouet. Séduisant, certes, mais pas incontournable.

Les républicains sont peut-être victimes des conséquences négatives de ce jugement, eux qui sont généralement hostiles à l’avortement. Ils sont victimes d’un effet boomerang, mieux d’un retour de flamme. Le ressac a été dur.

Le moins que l’on peut dire, c’est que le contrecoup a été dur. Il y a eu réaction brutale; défavorable; musclée. La décision du plus haut tribunal états-unien a suscité un tollé.

Labyrinthe informatique

Texte ironique sur l’informatique. Vous reconnaissez-vous dans la description suivante?

De plus en plus, vous avez l’impression d’être un béotien, unchameau qu’on force à passer par le chas d’une aiguille. Les procédures pour faire les choses les plus simples deviennent de plus en plus tordues. Vous êtes enseveli par des mots de passe de plus en plus complexes. Une souris blanche perdue dans le labyrinthe informatique.

Les foutus mots de passe

Comme la neige en hiver, ils sont incontournables. Vous voulez acheter des billets de théâtre? Il faut ouvrir un compte. Même chose pour un tournoi de tennis ou un voyage en train, car les billets papiers sont maintenant bannis. Gare à vous si votre téléphone ne fonctionne pas le jour de l’évènement ou si vous ne trouvez plus le courriel contenant ce sésame qu’est le code QR de vos billets. Vous l’avez effacé par erreur? Zut!

Chaque nouveau compte requiert un mot de passe. Quand le logiciel est gentil, il vous précise que vous devez inscrire au moins un caractère en majuscule, un autre en majuscule, un chiffre, au moins un symbole, un hiéroglyphe, et aussi un caractère runique, et, tant qu’à y être, un idéogramme japonais ou chinois… Maintenant, il faut au moins 12 caractères pour sécuriser votre compte. Comment mémoriser votre mot de passe, qui aurait fait reculer Champollion? Parce qu’attention! Il ne faut l’écrire nulle part (sans blague!)? Le truc, c’est de s’arranger pour que le mot de passe corresponde à la mélodie d’un chant tibétain du VIIIe siècle.

Les applications

En passant, avez-vous téléchargé l’application? C’est tellement plus simple… Mais attention, il est fort possible qu’elle refuse mystérieusement votre mot de passe tout neuf, créé dans Internet. Vous voilà enfermé dans une boucle informatique. Ça arrive. Débrouillez-vous maintenant.

Pugnace vous avez tenté d’entrer dans votre compte à plus de trois reprises, en vous disant que vous avez mal transcrit votre mot de passe. Grave erreur. Vous compte est maintenant verrouillé.

Vous êtes décidément très naïf. Vous voulez appeler le service à la clientèle de votre application. Le problème est que vous aurez beau chercher partout dans le site, vous ne verrez jamais de foutu numéro de téléphone. Une rubrique d’aide tentaculaire s’assurera de ne pas répondre à la question simple que vous posez. Sans rire, on vous demande ensuite si le menu d’aide a été utile. Parfois, on arrive à débusquer le fameux numéro en cherchant dans Internet. Parfois.

Un agrégateur de mots de passe

Au fond, la solution serait d’avoir un mot de passe universel au lieu de 65, dont 43 sont considérés comme peu sécuritaires. Les gourous du Web vous incitent à choisir un agrégateur de mots de passe : tout sera désormais beaucoup plus facile. Facilité et informatique sont deux plaques tectoniques qui s’éloignent l’une de l’autre.

Méfiez-vous de ces gourous. Pour eux, tout est simple. C’est un peu comme Einstein qui essaie de vous convaincre que la mécanique quantique, ce n’est finalement pas compliqué quand on la prend par le bon bout…

Alors votre gourou vous dira que l’application OneFuckingPassword est géniale et facile à utiliser. Grâce à elle, vous pouvez stocker tous vos mots de passe, les numéros de vos cartes de crédit, tous les renseignements personnels que vous souhaitez.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais le doute me saisit. Vais-je confier tout ce matériel radioactif à une application inconnue? Si, si, si, insiste votre gourou, tout est crypté, pas de danger.

Quel bonheur! Mes comptes vidéo-étron.ca, Hostidemail.com, Goofymail.com, Yahoulala.fr, Instagratte, Nerd, PowderGroin, Excel-lent et autres applications Windoors seront enfin accessibles, grâce à un seul mot de passe.

Bon OK.

OneFuckingPassword

Les portes de l’enfer s’ouvrent.

Je comprends assez vite que c’est tellement simple que je ne suis pas toujours sûr de comprendre. J’ai choisi le seul mot de passe dont je vais me servir, quelque chose de convivial comme HELP&cx2*me##ifYOU%-can%@! Mais pas le choix, OneFuckingPassword ne veut rien savoir de Jenpeupu. Mon mot de passe doit être tellement sécuritaire qu’il devient impossible de le mémoriser, à moins de souffrir de schizophrénie catatonique.

OneFuckingPassword est très facile à utiliser. La preuve c’est qu’il y a un tas de vidéos YouPuke qui cherchent à vous convaincre que c’est simple. Par exemple intégrer l’application à votre navigateur GoofyCrook, FirefoxNews, Safarire, PuckPuckGo ou MicroGates Edgy. Un jeu d’enfant, qu’ils disent.

C’est peut-être simple, mais pas nécessairement convivial, voilà le problème. Sinon comment expliquer cette pléthore de tutoriels?

Vous désirez inclure le mot de passe de votre application de recettes? Fafa bébé, des dizaines de tutoriels vous indiquent comment. J’en essaie un et les affichages de la vidéo ne correspondent pas à ce que je vois sur mon ordi. J’en essaie un autre, mais là encore, cela ne correspond pas. Je constate que les vidéos datent de deux ans… Et j’ai un Mac en plus… J’essaie à plusieurs reprises, mais ça ne fonctionne pas.

Me voilà transporté dans la quatrième dimension…

Alors pourquoi ne pas télécharger l’application et passer par elle, au lieu d’intégrer OneFuckingPassword dans mon navigateur? Je télécharge l’application en me disant que je suis bien bête de ne pas y avoir pensé. Tout est de ma faute.

Je déchante vite. Je tape mon fucking mot de passe caractère par caractère, tel un apothicaire qui prépare une concoction miraculeuse. OneFuckingPassword refuse platement mon mot de passe. C’est encore moi qui ne comprends pas. Sûrement.

Respirons par le nez. Je clique sur Mot de passe oublié… L’application me demande l’identifiant qui est mon adresse courriel. Je tape l’identifiant et OneFuckingPassword se rebiffe. Buté comme un âne, il me dit d’un air hautain qu’il n’y a pas de compte à ce nom…

Bref, j’ai passé des heures à écouter des vidéos, à tenter des expériences, en vain. Excédé, j’ai réalisé que l’agrégateur me rendait la vie impossible, car j’avais maintenant du mal à entrer dans mes applications courantes, qui, souvent, refusaient de s’ouvrir, parce que mon fucking mot de passe ne fonctionnait pas.

Une boucle informatique infernale. J’ai décidé de me débarrasser de OneFuckingPassword. Pas si simple que cela quand l’application dit que tu n’as pas de compte…

Excédé

À présent, je n’ose plus toucher à rien. Renforcer mes mots de passe me parait être la moins pire des solutions. Mais là encore, cette mesure élémentaire peut virer au cauchemar, comme cela s’est produit avec ma banque.

Les gourous nous vantent maintenant l’identification à deux facteurs. Par exemple, Facedebouc vous envoie un code numérique par texto pour déverrouiller votre compte.Cela empêchera votre compte d’être piraté si votre mot de passe a été diffusé.

Le croiriez-vous, mais je suis sceptique. Qui dit que le code par texto ne sera jamais intercepté? Et supposons qu’un bogue empêche l’envoi du fameux code? On fait quoi?

Eh bien on lâche ses appareils électroniques et on va faire une marche.

***

Mon Glossaire de l’informatique vous amusera sûrement.

Prétention

Le mot prétention m’est toujours apparu suspect. Les exemples suivants, puisés dans La Presse et Le Devoir alimentaient mes doutes.

Selon les prétentions de la Poursuite…

Le juge Christian Immer a toutefois considérablement réduit leurs prétentions.

Des prétentions juridiques différentes ou opposées.

Une étude qui n’avait aucune prétention scientifique.

Il s’agissait pourtant de remplacer prétention par allégation, affirmation, etc. Aucun doute, le français canadien se vautrait encore dans l’ignoble fange des anglicismes.

Pourtant, une courte vérification dans le Collins sema le doute dans mon esprit. Le mot anglais pretension a le sens d’une affirmation exagérée, le fait de prétendre être quelqu’un de plus important qu’en réalité. Dixit :

1. a pretext or allegation

2. a claim, as to a right, title, distinction, etc.

3. assertion of a claim

4. pretentiousness; ostentation

On n’est plus très loin de la définition que donne le dictionnaire en ligne Usito :

Revendication d’un droit réel ou supposé, d’un privilège jugé mérité.

Par ailleurs, le Robert ne retient pas le sens de simple allégation :

Haute idée que l’on se fait de ses propres capacités. Estime trop grande de soi-même.

Une incursion dans Trésor de la langue française a permis d’isoler la remarque suivante :

Dans quelques textes, prétention prend des valeurs qui se rattachent au sens II de prétendre et tend à signifier « affirmation catégorique, abusive ».

Le mot en l’objet n’est donc pas carrément fautif, mais il me parait s’éloigner du sens traditionnel du terme retenu dans les ouvrages de langue. Le Trésor considère qu’il est marginal de lui attribuer le sens d’allégation ou d’affirmation.

Livrer la marchandise

L’ancienne cheffe libérale du Québec, Dominique Anglade, n’a pas livré la marchandise. Son parti a obtenu le pire résultat de son histoire aux élections de 2022, sans compter que le lien avec les francophones est rompu, ce qui est très grave.

Un calque

L’expression livrer la marchandise est un calque de l’anglais deliver the goods et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est expressif. Il a malheureusement fait plusieurs bâtards dans le franglais parlé au Québec, particulièrement par les personnalités politiques.

Encore une fois, en calquant l’anglais, on dira livrer sur quelque chose, dans le sens de livrer la marchandise.En poussant un peu, on finira par avancer que le gouvernement n’a pas livré tout court.

En français

Au sens littéral, on peut livrer des marchandises, ce que confirment les dictionnaires courants, aussi bien que le TLF. Ces ouvrages ne signalent que le sens propre. Le sens figuré… livré par l’anglais ne s’y trouve pas.

Pour en revenir à Mme Anglade, on peut affirmer qu’elle n’a pas été à la hauteur des attentes, qu’elle n’a pas répondu aux attentes. Elle n’a pas tenu le pari de relancer le Parti libéral du Québec. Bref, elle n’a pas rempli sa mission.

Chose promise, chose due

Une personne qui ne « livre pas la marchandise » n’a pas tenu ses promesses. Elle n’a pas respecté sa parole, elle n’a pas tenu parole.

L’expression livrer la marchandise illustre bien la force d’attraction de l’anglais, toujours prêt à recourir à une image pour exprimer une réalité abstraite.

Néofascisme

L’expression néofascisme existe depuis un certain temps avec un sens précis. Elle est d’ailleurs répertoriée dans le Trésor de la langue française avec la définition suivante :

Doctrine ou système politique qui s’inspire de la doctrine fasciste.

Le fascisme est né en Italie sous Mussolini. Ce terme a un sens particulier qui a été élargi pour englober les régimes politiques d’extrême droite.

Il est temps aussi de réviser le sens du néofascisme que les dictionnaires classiques associent à l’extrême droite italienne, qui vient de prendre le pouvoir en Italie sous la houlette de Giorgia Meloni.

Un peu partout dans le monde, on peut constater l’affaiblissement de la démocratie et la montée de l’extrême droite. On peut donc parler à bon droit d’un retour du fascisme, au sens large du terme. La définition restreinte à l’Italie ne convient plus.

Qu’est-ce que le néofascisme?

Un régime autoritaire qui réprime les contre-pouvoirs, comme les partis d’opposition, les syndicats, les médias, particulièrement ceux de l’opposition. Est néofasciste un pays qui, bien qu’officiellement démocratique, concentre le pouvoir entre les mains d’un personnage indélogeable. Le néofascisme ne supprime pas nécessairement les élections, mais il cherche à les contrôler et à empêcher l’alternance du pouvoir.

On aurait tort de croire que le néofascisme apparait uniquement dans des pays pauvres et instables. À l’instar de son ancêtre le fascisme, le néofascisme peut s’installer dans un cadre démocratique.

En effet, le fascisme traditionnel italien est issu d’un régime démocratique. Benito Mussolini a pris le pouvoir à la suite de la Marche sur Rome, en 1922. On peut ici parler ici d’un coup d’État, auquel a consenti le roi italien Victor-Emmanuel III. Vif admirateur du duce, Adolf Hitler a pris le pouvoir légalement, en 1933.

L’effritement de la démocratie

L’effritement de la démocratie est un terreau fertile pour le néofascisme. Celui-ci s’insinue par le biais de partis nationalistes-conservateurs qui jouent le jeu de la démocratie. Mais sitôt élus, ils en prennent large avec les contrepoids démocratiques et installent un régime autoritaire. Certains d’entre eux finissent par être battus aux élections, comme Jair Bolsonaro au Brésil.

Ce genre de recul peut laisser croire que le terme néofascisme est quelque peu exagéré. Pourtant, ce n’est pas le cas. La question à se poser est la suivante : que se serait-il passé si le président brésilien avait été réélu?

La même question se pose avec Donald Trump – et avec une plus grande acuité. L’ancien président clame que l’élection présidentielle de 2020 a été volée, alors qu’il sait très bien que c’est faux. Tout au long de son mandat, il a outrepassé les pouvoirs que lui accorde la constitution américaine et a été visé par deux procédures de destitution. Comble de tout, il a encouragé une tentative de coup d’État le 6 janvier 2021 alors que ses partisans ont pris l’assaut du Congrès. Des insurgés voulaient assassiner le vice-président Mike Pence et la leader démocrate Nancy Pelosi. (Les trumpistes néofascistes n’en démordent pas et ont encore voulu s’en prendre à Mme Pelosi à son domicile de San Francisco, le 28 octobre 2022.)

La défaite de Trump n’a rien de rassurant, car ses partisans convaincus d’avoir été floués briguent des postes de gouverneurs, de shérifs, de directeurs des élections un peu partout dans les États américains. pis encore, ils intimident les électeurs noirs dans les États du Sud pour les dissuader de voter aux élections de mi-mandat.

La démocratie américaine est profondément malade. Les États-Unis sont à un ou deux coups de fusil près d’une guerre ouverte entre partisans de la démocratie et néofascistes. Et tout le monde est armé…

Et la Russie

Le pays de Tchékhov représente un autre bel exemple de néofascisme. L’intermède démocratique de Boris Ieltsine a été éphémère et a ouvert, la porte du Kremlin à un autocrate du KGB dont on réalise aujourd’hui tout le caractère pernicieux.

Poutine est l’exemple parfait du néofasciste : il a joué le jeu de la démocratie pour peu à peu centraliser le pouvoir et éliminer tous ses adversaires en les emprisonnant ou les faisant assassiner.

Au Canada

Le Canada échappe Dieu merci au virus du néofascisme et du trumpisme… de moins pour l’instant. Pourtant, il n’y a pas si longtemps des camionneurs manipulés par des néofascistes américains ont occupé la capitale pendant trois semaines. Ils étaient encouragés par le chef actuel du Parti conservateur, Pierre Poilièvre.

Ce dernier prend la relève du libertarien Maxime Bernier, qui a fondé le Parti populaire du Canada. Alors que Bernier ressemble davantage à un amuseur de foire sans grande intelligence, Poilièvre, lui, est à la tête d’un grand parti national en train de se radicaliser. Il faut s’en inquiéter.

Impropriétés

Une impropriété est un mot mal employé. Ce peut être un barbarisme, qui est une faute grossière de langage. Par exemple : « Solutionner l’environnement », comme je l’ai lu jadis dans un document électoral du Parti libéral du Québec. On peut aussi penser au solécisme, une faute de syntaxe grossière elle aussi : « Si j’aurais su, j’aurais pas venu » entend-on parfois au Québec.

Mais est-il concevable que l’impropriété de l’un soit l’usage de l’autre? Et pourquoi pas? Autrement, cela peut revenir à dire que la manière de parler en France doit devenir parole d’évangile pour les Africains, les Belges et les Québécois.

C’est sûrement vrai pour la grammaire et la syntaxe, mais pour le sens des mots…

Certains usages considérés comme fautifs se sont bien implantés au Québec et dans le reste du Canada à un point tel que recourir à l’expression française consacrée risque de semer la confusion.

Chauffer

Le cas le plus évident est fournaise qui, au Canada, désigne un appareil de chauffage, alors qu’ailleurs dans la francophonie il signifie « lieu où il fait très chaud ». Le réchauffement climatique a transformé l’Europe en fournaise, l’été dernier.

Le terme exact est chaudière. Toutefois, une chaudière pour un Québécois n’est rien d’autre qu’un seau… Donc si vous dites à un réparateur que votre chaudière ne fonctionne plus, il ne comprendra pas un traitre mot de ce que vous dites.

Au supermarché

Aucun problème pour garer votre voiture, car l’espace ne manque pas au Québec. Le supermarché a un grand stationnement. En Europe on dirait un grand parking.

Arrivé au supermarché, vous allez chercher un carrosse, qui n’a rien d’un véhicule d’apparat, puisqu’il s’agit d’un charriot… Vous ne pigez toujours pas? En Europe, c’est un caddie, anglicisme inusité ici.

Gardienne d’enfants

Vous voulez faire garder vos enfants? Eh bien trouvez une gardienne. Peut-on vraiment parler d’impropriété ici? Pas vraiment. Le mot français est employé de manière logique et permet d’éviter un autre anglicisme, baby-sitter. Pour calmer ce bébé qui pleure, vous vous assoirez dans une chaise berçante, et non une rocking-chair.

En vous berçant, vous commencez à vous endormir. Au Québec, une personne qui s’endort est une personne qui a sommeil; cela ne veut pas dire qu’elle ronfle…

Vous bercez le bébé sur le perron et écoutez le chant des criquets. Attention! Ce ne sont pas ces insectes envahisseurs qui dévastent les récoltes, bref des sauterelles. Non, ce sont tout simplement des grillons.

Piger et Piocher

Le risque de confusion est également très grand si vous entamez une partie de cartes. Vous direz à votre partenaire de bridge français qu’il doit piger une carte. Point d’interrogation dans ses yeux. Il finira par comprendre qu’il faut piocher. Ce qui pour son partenaire québécois veut obligatoirement dire qu’il doit s’emparer d’une pioche et donner des coups avec elle… Bref, il ne pige pas…

Impropriétés?

Bien sûr, d’un point de vue européen ou africain, il s’agit d’impropriétés. Mais pour nous il serait plutôt question de régionalismes. Expressionsqu’il est difficile de contourner puisqu’ils font partie du vocabulaire courant et qu’en plus, leur équivalent français officiel est souvent incompréhensible.

Un Québécois qui irait au Congo ou en Belgique devrait employer les termes connus là-bas pour se faire comprendre. Il en serait de même pour des francophones venant s’établir ici. L’impropriété de l’un est l’usage de l’autre.

Lori Saint-Martin

J’avais tellement hâte de la voir, cette intrigante Lori Saint-Martin. J’étais arrivé en avance au kiosque des éditions du Boréal afin de pouvoir lui parler avant que la foule ne se presse. Je fus le premier.

Lori est décédée subitement cette nuit à Paris, où elle assistait à un congrès d’écrivains. Elle avait 63 ans et laisse une marque indélébile dans le paysage littéraire québécois.

Lori était simple, modeste. Elle m’a dédicacé son livre Pour qui je me prends : « Pour André, un autre de ces êtres qui vivent entre les langues. »

Une grande écrivaine et traductrice

Lori a publié un roman en 2013, Les portes closes. Mais c’est surtout son œuvre d’essayiste qui retient l’attention. À cet égard, son dernier opus, Un bien nécessaire lève le voile sur le monde méconnu de la traduction littéraire, trop souvent assimilée à une déformation du texte original.

Que nenni! Clame l’auteure. Et elle a raison. « On voit souvent la traduction comme un mal nécessaire, dit-elle. On a tort. Elle est un bien nécessaire comme l’eau, comme l’air. » Elle montre que la traduction littéraire est miracle, beauté, plénitude.

Un ouvrage clé pour quiconque apprécie la littérature étrangère.

Pour qui je me prends étonne encore plus. Le parcours personnel de Lori Saint-Martin est unique : anglophone née à Kitchener, elle décide très jeune de rompre non seulement avec son milieu, cette ville provinciale sans intérêt, mais aussi avec sa culture anglophone. Elle décide à dix ans de devenir francophone et se met à la tâche.

Son livre est bien plus qu’un récit personnel, il est un hymne à l’apprentissage des autres langues, à ce bonheur indicible de devenir quelqu’un d’autre quand on parle le français et l’espagnol au lieu de l’anglais.

Ce bonheur fait sauter tous les obstacles du français : les listes de verbes à apprendre, l’orthographe, la grammaire… Le livre est parsemé de réflexions remarquables, profondes, sur l’apprentissage des langues.

Le Québec vient de perdre l’une de ses brillantes plumes.

Plume-fontaine

Plume-fontaine. Les Européens ne connaissent pas ce mot, mais les Québécois si. Il s’agit d’un stylo doté d’un réservoir d’encre. On le recharge de temps à autre en plongeant sa pointe dans un encrier ou en changeant la cartouche, selon le modèle.

Un stylo-plume, diront les Européens. L’ennui étant que ce terme est à peu près inconnu ici. Je lisais la traduction d’une excellente écrivaine d’ici qui, justement, a traduit fountain pen par plume fontaine (sans trait d’union). Elle a été surprise d’apprendre qu’il s’agissait d’un anglicisme. Elle m’a confié que l’eût-elle su, elle aurait probablement gardé l’anglicisme. Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un excès d’orgueil, mais plutôt d’un certain réalisme.

J’ai découvert l’anglicisme en cherchant vainement plume-fontaine dans le Petit Robert. Je comprenais mal que le célèbre ouvrage ne répertoriait pas cette expression.

On voit ici tout le charme de l’anglais qui décrit ce qu’il voit. Une plume qui trempe son bec dans la fontaine de la poésie. N’est-ce pas merveilleux?

Ortografe…

Les rectifications orthographiques ont soulevé un tollé il y a plus de trente ans à un point tel que peu de publications les appliquent encore aujourd’hui. J’ai approfondi le sujet dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, paru en 2020.

Une docteure en linguistique, Mireille Elchacar, chargée de cours à l’Université de Sherbrooke, relance la question au Québec. Son livre, Délier la langue, brille par sa concision et la clarté de son propos.

Son chapitre sur l’orthographe est remarquable. L’auteure explique que l’orthographe n’est rien d’autre, en fin de compte, que la représentation de la prononciation. L’invention de l’alphabet par les Phéniciens est un tournant dans l’histoire des langues. Auparavant, on représentait les mots par des dessins, comme les hiéroglyphes ou les idéogrammes chinois, ce qui rendait l’apprentissage de l’écriture extrêmement difficile. De nos jours, les Chinois doivent apprendre quelque cinq mille symboles pour être capables de lire et d’écrire.

L’alphabet tirait un trait sur cette façon de faire et décomposait les sons de la langue oral pour les écrire avec des lettres. Le but était donc de communiquer avec clarté. Il était logique d’écrire phonétiquement pour se simplifier la vie. Des langues comme l’espagnol, l’allemand ou l’italien s’écrivent au son et tout le monde trouve cela normal. Personne ne viendrait affirmer que l’espagnol est une langue inférieure au français parce que les Espagnols « écrivent au son ».

Comme le fait valoir Mme Elchacar : « Écrire au son, ce n’est pas un problème : c’est respecter le principe alphabétique. C’est la base même du système d’écriture que nous avons adopté. » Les langues écrites phonétiquement sont tout simplement plus efficaces.

Or, le français est une des langues dont l’apprentissage est le plus ardu, justement parce que son orthographe tarabiscotée est fastidieuse à apprendre. Pour l’auteure, « L’orthographe ne peut donc jamais devenir automatique, alors que c’est ce qui est souhaitable. »

Alors que Finnois, Grecs, Espagnols arrivent à plus de 95 pour 100 à lire les mots après une année de scolarisation, les Français affichent un piètre 79 pour cent.

Moderniser l’orthographe

L’écart entre l’écrit et l’oral ne cesse de se creuser depuis 1000 ans, et ce, malgré les multiples tentatives de simplifier le français au fil siècles, comme je le signale dans mon livre. Malheureusement, les francophones ont perdu de vue cette réalité pourtant très simple, à savoir que l’orthographe n’est rien d’autre que la transcription phonétique de la langue orale. En France, on a érigé l’orthographe en monument immuable de sorte que la moindre tentative de réforme suscite une levée de boucliers.

Comme le dit Mme Elchacar : « L’orthographe n’est pas une fatalité, une incongruité que l’on n’a pas le choix de subir : c’est un artéfact que l’on peut modeler. »

Si l’orthographe d’un mot change, la nature du mot reste intacte. Moderniser une graphie ne change rien au sens du mot. Qu’on écrive orthographe ou ortografe, le sens du mot reste le même.

Alibi

Ce mot est simple; il est alphabétique aussi bien que phonétique. Une pépite d’or. Il s’écrit exactement comme il se prononce. Des élèves de deuxième année l’écrivent correctement, mais pas ceux rendus en cinquième. Pourquoi? Parce que ces derniers ont compris qu’en français rien n’est jamais aussi simple qu’un alibi. Alors ils proposent toutes sortes de graphies, allant jusqu’à Halliby!

Je vais vous parler d’un outil de jardin imaginaire, le sloto. Je vous demande de l’écrire spontanément. Plusieurs obstacles se dressent devant nous.

Le premier est la multitude de façons d’écrire le son O : o, au, eau.

Slauteau, slotau, sleauto, sleautau, etc.

À cela s’ajoutent les improbables et imprévisibles lettres muettes. Elles peuvent être une consonne finale qu’on n’entend pas.

Slauteaud, slotaut, sleautop, sleautaug, etc.

Ces lettres muettes pourraient apparaitre en milieu de mot.

Slautheau, slothau, sleautho, sleauthau, etc.

Amusons-nous et ajoutons quelques digrammes.

Slauteault, slotauld, sleautost, sleautaux, etc.

Comme on le voit, le mot pourrait s’écrire de dizaines de façons. Cela n’a aucun sens.

Et le participe passé…

L’auteur partage mon opinion sur la nécessité et les moyens de simplifier l’accord du participe passé. Dixit : « Les participes passés employés avec l’auxiliaire avoir restent invariables; tous les autres s’accordent avec le sujet (ou avec le nom dans le cas du participe passé employé à la forme adjectivale. »

Finies les recherches fastidieuses dans le Grevisse, parce qu’on a affaire à une phrase complexe et que le complément d’objet direct est camouflé…

Voici les exemples que donne l’auteure.

Elles sont arrivées en retard.

Les invités déjà arrivés.

Ils se sont évanouis.

Elles se sont penchées.

J’ai lu un livre passionnant.

Les livres que j’ai lu étaient passionnants.

Des livres passionnants, j’en ai lu plusieurs.

Ces propositions ne sont pas une coquetterie que se permet l’auteure. Des langagiers comme moi et certains d’entre vous les défendent. D’ailleurs, certains organismes les mettent de l’avant ; le Conseil de la langue française; le Conseil de la langue française et des politiques linguistiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles; la Fédération internationale des professeurs de français; l’Association belge des professeurs de français. Et au Québec l’Association québécoise des professeur.es de français a pris position en faveur de cette réforme.

L’auteure suggère d’appliquer ces règles simplifiées dans nos écrits en précisant qu’ils sont recommandés par le Conseil de la langue française.

Certains s’y opposeront en faisant valoir qu’on se dirige vers l’anarchie. Cet argument ne tient pas. La grammaire et l’orthographe évoluent en fonction de l’usage; ce qui était fautif hier devient la nouvelle règle aujourd’hui.

Un jour, tout le monde se demandera comment on a pu pendant des siècles imposer une ortografe illogique et des règles d’accord incompréhensibles qui ont considérablement nui à l’apprentissage de notre belle langue.

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