Monthly Archives: janvier 2020

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Angleterre ou Grande-Bretagne?

La confusion règne dans l’esprit de plusieurs entre ces deux termes, qui ne sont pas du tout synonymes.

L’Angleterre est ce territoire situé au sud de l’Écosse et à l’est du pays de Galles. Ses habitants sont d’origine germanique, soit anglo-saxonne, et danoise, entre autres. Les invasions anglo-saxonnes ont refoulé les peuples celtes au nord, pour former l’Écosse, et à l’Ouest, le pays de Galles. Dire à des Gallois et à des Écossais qu’ils sont anglais est pour le moins risqué…

L’union de l’Angleterre, de l’Écosse et du pays de Galles est appelée Grande-Bretagne. Celle-ci doit son nom à la Bretagne, nom que l’on donnait jadis à la grande ile britannique, notamment sous l’Empire romain. La Bretagne est le nom d’une province française, dont les habitants sont d’origine celte; ce sont les descendants de populations qui ont fui les invasions anglo-saxonnes et se sont réfugiées en France. On appelle ses habitants les Bretons, ce qui ressemble au gentilé anglais Britons, traduit en français par Britanniques.

L’Irlande du Nord (faussement appelé Ulster) a obligé la Grande-Bretagne à trouver une nouvelle appellation, celle-ci plus administrative que géographique : le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord.

Quand le circonflexe est utile

Réformer le français

Troisième d’une série d’articles sur une réforme modérée de la langue française.

Quand le circonflexe s’avère utile

L’accent circonflexe devrait être conservé que dans quelques cas précis. D’ailleurs, les rectifications de 1990 prévoyaient le maintenir dans les cas des homophones mûr et mur, sûr et sur, dû et du. On pourrait aussi mentionner le cas déjà traité dans ce blogue de fut et fût.

L’imparfait du subjonctif

Ce qui vaut pour ce tandem serait également valable pour les formes à l’imparfait du subjonctif de la troisième personne du singulier. Dans ce cas, l’accent circonflexe permettrait de faire la distinction entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif; de même, l’accent aiderait à distinguer certains participes passés comme crû et cru.

Il parut surpris. Bien qu’il parût surpris.

Elle fit semblant d’écouter. Quoiqu’elle fît semblant d’écouter.

Le PNB crut de 8 pour 100. Malgré le fait que le PNB crût de 8 pour 100.

Il regarda la lune. Bien qu’il regardât la lune.

Pour ce qui est du verbe regarder, la finale avec le t pourrait rendre l’accent inutile, puisqu’on ne peut le confondre avec le passé simple. Faut-il le conserver? Pourquoi pas?

Le passé simple

Par contre, l’emploi de l’accent en question pour le passé simple me parait largement inutile, lorsque les formes ne peuvent être confondues avec un subjonctif imparfait.

Nous éclatâmes de rire en le voyant arriver.

Nous fûmes surpris de leur visite.

Vous lûtes un livre passionnant.

Réécrire ces phrases sans l’accent ne sèmerait pas la confusion.

Nous éclatames de rire en le voyant arriver.

Nous fumes surpris de leur visite.

Vous lutes un livre passionnant.

D’ailleurs, l’utilisation du circonflexe pour certaines personnes, mais pas pour d’autres, est carrément illogique. Qu’on en juge :

Je lus

Tu lus

Elle lut

Nous lûmes

Vous lûtes

Ils lurent.

Pourquoi pas ils lûrent? Quelqu’un peut m’expliquer?

Certains s’offusqueront. Mais cette disparition de l’accent sur toutes les formes du passé simple rendrait-elle les énoncés précédents incompréhensibles? Eh bien non! Alors?

L’accent circonflexe sur le e

Éliminer l’accent circonflexe pour la lettre e serait plus compliqué, et ce pour plusieurs raisons. La première étant que l’accent infléchit la prononciation de la voyelle, alors que ce n’est plus le cas pour les autres. On ne prononce pas rêver et rever de la même façon.

La deuxième raison saute aux yeux : pour conserver la prononciation, il faudrait substituer l’accent grave à l’accent circonflexe; la physionomie des mots serait modifiée. Regardons les séries suivantes :

Mêle, même, carême, trêve, rêve, prêt.

Sommes-nous prêts à lire : mèle, mème, carème, trève, rève, prèt? Là est la question.

Ce qui nous amène à une troisième raison : la substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe ne changerait certes pas la prononciation, mais aurait des retombées sur un nombre considérable de mots, probablement des milliers. Dans l’optique d’une réforme modérée du français que je propose, cette évolution serait jugée trop radicale.

À moins de vouloir aplatir la langue française et d’écrire au son – ce à quoi je m’oppose – il faudrait conserver le ê. Ce qui ne serait pas si terrible en soi, chaque langue ayant ses contraintes orthographiques.

Conclusion

Pour toutes les voyelles, sauf le e, on peut facilement se passer de l’accent circonflexe sans altérer la prononciation ni perdre le sens des mots. Le conserver pour l’imparfait du subjonctif, ainsi que pour des mots de graphie semblable, comme tache et tâche, relève du simple bon sens, dans la mesure où l’accent en question joue un rôle utile.

Prochain article : non à l’écriture phonétique

Circonflexe

Réformer le français Deuxième d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

***

Je suis circonflexe. Si peu, en fait.

Êtes-vous circonflexe? Probablement oui, si la simple perspective de moderniser la langue provoque chez vous une crise d’urticaire. Pourtant, on a eu bien du mal à imposer cet accent, jadis. Montaigne, par exemple, demandait à ses éditeurs de ne pas l’utiliser. Les choses ont bien changé.

Bien des gens ont adhéré à ce mot-clic #Jesuiscirconflexe lorsqu’il a été question d’enseigner dans les écoles française les rectifications orthographiques de 1990. Levée de boucliers… et de circonflexes outrés en 2016, dont on peut sentir les braises à peine refroidies dans la gazouillesphère twitteresque. Allez faire un tour!

Origines

Pourtant, un constat s’impose : l’accent circonflexe est la trace archaïque d’une prononciation qui n’a plus cours[1]. S’il fallait le conserver, ce serait uniquement par tradition.

Il s’est généralisé au XVIIIe siècle. Avant, on signalait les voyelles longues soit par un s muet, étymologique ou non, soit par un redoublement de la voyelle.

Isle, cloistre, connaistre, aage, roole, beeler.

L’accent en question était appliqué en fonction de la prononciation de l’époque. Ce qui explique que bien des mots ont perdu leur s sans contrepartie :

Chasque, flascon, plustôt, moustarde, soustenir

Beaucoup penseront probablement comme moi : peu me chaut que telle voyelle était jadis une voyelle allongée. On disait iiiiile, aaaaage? Pourquoi est-il si important de le signaler aujourd’hui, alors que personne ne parle plus ainsi?

Incohérences

Comme le fait valoir André Goose, dans La nouvelle orthographe :

« L’accent circonflexe représente une importante difficulté de l’orthographe du français. L’emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche tout renseignement systématique ou historique. »

Les accents – ou leur absence – sont responsables d’un nombre incalculable d’incohérences orthographiques. Amusons-nous un peu :

Si vous jeûnez vous ne pouvez déjeuner. L’arôme du pain doré viendra titiller vos narines à moins que vous ne sirotiez un thé aromatique. La côte est rude à monter pour atteindre le coteau, si vous désirez ratisser les feuilles avec votre râteau.

Celui qui s’assoit sur un trône vient tout juste d’être intronisé.

Le cas classique est celui de symptôme et de syndrome. On pourrait ajouter bateau, château; haine, chaîne; cime, abîme; bout, moût; croute, voûte; huche, bûche.

Difficile d’invoquer la différence de prononciation qui donnerait son utilité à cet accent, les plus fûtés l’auront compris[2]. Citons encore Goose :

L’accent circonflexe, enfin, ne marque le timbre ou la durée des voyelles que dans une minorité de mots où il apparait, et seulement en syllabe accentuée (tonique); les distinctions concernées sont elles-mêmes en voie de disparition rapide[3].

Alors pourquoi conserver l’accent circonflexe? Celui qui coiffait le mot flûte était inaudible. Goût et égout se prononçaient de la même manière.

Je suis circonflexe? Vraiment?

L’élimination presque complète du divin accent n’ira pas sans susciter la réprobation si l’on en juge par les réactions outrées par suite de son retrait partiel en 1990. Clame Raymond Jean : « Alors épargnons-le, choyons-le. Il est de ces petits signes qui nous aident encore à respirer, à nous amuser et à retrouver notre enfance, la continuité de notre vie[4]. »

L’orthographe n’est plus seulement liée à l’étymologie, à la prononciation. Elle nous amuse, nous rappelle notre enfance… D’ailleurs, les enfants seront ravis de faire travailler leur imagination en voyant l’accent sur voûte[5]. Autrement dit, la graphie de voûte devient une sorte d’idéogramme qui illustre la chose.

Poursuivons dans la même logique jubilatoire. Si l’accent circonflexe avait vraiment une valeur graphique, alors il aurait fallu écrire lîvre, tître et chapître, comme on écrit épître, puisque l’accent évoque un livre ouvert. Et, quant à y être, pourquoi ne pas ajouter toît, cîme, sur le modèle de faîte…? L’accent marquerait, la poînte le sommet – ou plutôt le sommêt – du mot. À l’opposé, on devrait inverser l’accent pour abîme afin de pointer vers le bas. Ce serait plus réaliste. Et fort amusant, ma foi.

Certains invoquent la physionomie des mots pour tenter de justifier cette écriture en idéogramme. L’ennui, c’est que le français ne s’écrit pas comme le chinois ou le japonais. Et cette écriture graphique ne ferait son apparition que dans certains cas précis, ceux pour lesquels on pourrait utiliser l’accent circonflexe…

Cette explication ne tient pas la route.

Alors, faut-il faire passer le circonflexe à la trappe? Pas nécessairement. Nous verrons demain pourquoi.


[1] Vincent Cespedes, Mot pour mot, Kel ortograf pour 2m1?, p. 54.

[2] Tout le monde a bien vu la faute? On écrit futé sans accent. Flûte alors?

[3] Goose, op. cit., p. 114.

[4] Raymond Jean, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 53.

[5] Roger Little, dans ibid, p. 62.

Milléniaux

On parle de plus en plus des milléniaux, ces membres de la génération Y. Ce mot, inspiré de l’anglais millenials, s’incruste de plus en plus dans l’usage, bien que la concurrence demeure vive avec millénariaux.

L’Office québécois de la langue française a même suggéré millénarial… Chose certaine, elle déconseille milléniaux pour les raisons suivantes :

L’emprunt intégral adapté millénial ne s’intègre pas au système linguistique du français, puisqu’il est mal formé. En effet, millénial dérive de millénium, qui n’a pas en français le sens général de « période de mille ans », comme c’est le cas en anglais.

L’usage observé dans les médias canadiens et français semble se moquer de cette restriction et emboite joyeusement le pas à l’anglais… comme d’habitude. Il faut reconnaître que l’expression a l’avantage d’être limpide, facile à mémoriser et surtout de se dire facilement en français. En tout cas mieux que les millenials qu’on voit encore dans certains médias français.

Le problème, maintenant, c’est de définir ces fameux milléniaux.

Le Grand Dictionnaire terminologique, qui parle aussi des Y, les définit comme les personnes étant nées entre 1982 et 2005. L’éventail est large, comme on le voit. Mais les définitions varient. Selon Termium : il pourrait s’agir des rejetons de 1980 à 1990, tandis que les Américains parlent de ceux nés entre 1981 et 1997…

Bref, une certaine confusion s’installe.

Les personnes qui voudront fuir à tout prix milléniaux pourront toujours parler des enfants du millénaire. Mais il y a fort à parier que cette tournure fera long feu.L’Office québécois de la langue française, quant à lui, propose des appellations assez longues, comme personne de la génération Y, personne de la génération millénaire, personne de la génération du millénaire.

Tout cela pour dire que milléniaux a un bel avenir devant lui.

Canceller

Le mot canceller est un cas fort intéressant. Il est régulièrement dénoncé en tant qu’anglicisme bien qu’il vienne du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Ces trois langues lui attribuent le même sens qu’en anglais. On peut se demander pourquoi au juste canceller ne s’est pas frayé un chemin en français, avec le même sens. Pourtant, le terme a connu une courte carrière en français dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette pour des raisons qui demeurent un mystère. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.

Pour en finir avec les doubles consonnes

Réformer le français

Premier d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

Les doubles consonnes

Le doublement des consones est l’une des pires chausse-trappes de la langue française. Ceux et celles qui ont lu attentivement la phrase initiale de ce paragraphe auront sûrement remarqué que le mot consonne était mal orthographié, tandis que chausse-trape peut aussi s’écrire avec un seul p.

Il est fort possible que vous n’y ayez vu que du feu, non pas à cause d’une ignorance hypothétique de l’orthographe, mais plutôt parce que le cerveau reconnait la forme d’un mot : il ne lit pas lettre par lettre.

Le fait d’avoir écrit consone ne change absolument rien; la compréhension du texte n’est pas altérée. En fait, lexicographes et grammairiens auraient très bien pu adopter la graphie avec un seul n, sans que cela ait de conséquences.

En fin de compte, on peut se demander pourquoi au juste certains mots prennent la double consonne et d’autres pas. La réponse est embarrassante. Bien entendu, on pourra dans bien des cas parler de l’étymologie, mais, le plus souvent, l’orthographe est purement arbitraire.

Amusons-nous un peu…

Dans la liste d’adverbes suivante, déterminez ceux qui prennent le double m…

  • Décidément
  • Tendrement
  • Actuellement
  • Évidement
  • Traditionnellement
  • Follement
  • Étonnament

Je suis sûr que la plupart d’entre vous avez répondu évidemment et étonnamment. Mais, honnêtement (un m), combien ont hésité? Ont été tentés de vérifier au dictionnaire?

En fait, il devient beaucoup plus facile de répondre à ce genre de question quand le em se prononce comme une nasale : emmailloter, emmagasiner, emmitoufler.

Et que dire du double g?

Combien de fois ai-je failli écrire agraver? Cette graphie est pourtant très logique. Pourtant l’orthographe aggraver figure dans les dictionnaires et je l’ai toujours trouvée incongrue. On dirait une erreur, une coquille, une aberration. Agraver ne peut quand même pas s’écrire avec deux g! Non-sens.

Si.

Le verbe délinquant entre dans la même famille qu’agglomérer et agglutiner.

Il me semble pourtant qu’agraver s’entendrait si bien avec agripper et aguerrir. Que diriez-vous d’aglomérer, aglutiner?

Ces deux exemples de doubles consonnes nous conduisent à une constatation évidente : il n’y a aucune logique, aucune règle, aucun modèle de conduite qui pourrait nous guider. Bref, nous sommes condamnés au par cœur.

Des familles désunies

L’illogisme qui est en filigrane de l’orthographe française apparait au grand jour lorsqu’on jette un regard sur des mots de même famille qui, logiquement, devraient s’écrire de la même façon.

Quelques cas d’espèce avec la lettre n.

Prenons les cas de professionnel et de rationnel. Leurs dérivés s’écrivent professionnalisme et rationalisme. Le deuxième perd donc son double n. La confusion s’installe vite, d’autant plus que ce genre de question revient sans cesse en français. Quelques exemples :

  • Traditionaliste mais traditionnel
  • Donateur mais donner
  • Résonance, mais résonner
  • Millionième mais millionnaire
  • Patronat mais patronner
  • Consonance mais consonne
  • Honorer, mais honneur
  • Patronat, mais patronner
  • Sonore, mais sonner

À moins d’avoir une mémoire d’éléphant, le francophone doit s’en remettre au dictionnaire.

Dictionnaire et littérature

Ce sont là deux mots fort intéressants. En anglais, dictionnaire s’écrit avec un seul n : dictionary et suit la logique étymologique du latin dictionarium. Qu’arriverait-il si le français s’inspirait du latin dictionarium et écrivait dictionaire? Rien. Absolument rien. On aurait pu enseigner cette graphie simplifiée à tous les francophones et personne n’aurait protesté. C’est la graphie dictionnaire avec double n qui étonnerait.

Un exemple semblable est le mot littérature, literature en anglais. En français on pourrait sans peine retrancher un t et écrire litérature. Personne n’y perdrait son latin, il me semble.

En espagnol…

D’ailleurs, ces deux mots sont ainsi orthographiés en espagnol : diccionario, literatura. Or, la langue de Cervantès a fait un grand ménage dans les doubles consonnes au point que celles-ci sont devenues très rares.

Est-ce que cette simplification signifie que la langue espagnole est devenue un idiome méprisable, simplet? Bien sûr que non.

Conclusion

Cet article ne donne qu’un très bref aperçu du monstrueux cafouillage qu’est le français en ce qui a trait à l’utilisation des simples et des doubles consonnes. Une langue voisine comme l’espagnol en fait l’économie, pourquoi pas le français?

Réformer le français

Plaidoyer pour une réforme du français. ouvrage qui vient de paraître aux éditions Marcel Broquet. Vous pouvez le commander en format papier ou en format électronique ici.

Le français possède une des grammaires les plus déroutantes et capricieuses qui soit. Son orthographe est arbitraire, tantôt basée sur l’étymologie, tantôt sur des traditions dépassées quand ce n’est pas sur des fautes de transcription…

Pourtant, le français peine à se réformer. En France, la simple idée de le moderniser un tout petit peu hérisse à peu près tout le monde. Les timides rectifications de 1990 ont suscité un tollé; les maisons d’éditions, les grands journaux, les écrivains de renom l’ignorent complètement. J’ai pu observer des réticences tout aussi marquées au Canada.

Les Français, ainsi que les autres Européens, considèrent que la maîtrise de la langue est un signe d’avancement social, de réussite. Grammaire et orthographe sont en quelque sorte le trésor d’une secte d’initiés qui en ont démontré leur supériorité.

Simplifier la langue devient une hérésie. Tous les arguments y passent :

  • La langue sera dévalorisée. Pas du tout. Les nouvelles graphies intégreront le corpus et, bientôt, on n’en reparlera plus. Faut-il croire qu’écrire grand-mère au lieu de grand’mère a étrillé notre langue au point de la défigurer? Ce changement survenu au début du XXe siècle est maintenant accepté.
  • C’est un nivellement par le bas. Cet argument ne tient pas. La valeur d’une langue n’a rien à voir avec sa complexité orthographique ou grammaticale.
  • Les générations futures seront déculturées. Vraiment? Eh bien nous le sommes déjà puisque nous n’écrivons plus le français comme le faisait Rabelais.
  • Ce sera l’anarchie grammaticale. Pas du tout, si on simplifie les règles sans tout jeter par-dessus bord.
  • La littérature classique sera inaccessible. Énorme fausseté. Les textes d’auteurs médiévaux et de toutes les époques sont publiés en orthographe moderne.

Lorsqu’il est question de réformer le français, le discours abandonne souvent toute rationalité et devient pratiquement hystérique. Quelques exemples :

Bernard Pivot s’émerveille de voir libellule s’écrire avec quatre l, car l’insecte a quatre ailes. Il aurait aimé voir hippopotame s’écrire avec quatre p pour « assurer à l’animal plus de stabilité sur ses quatre pattes. »

Le même Pivot soutient que tifon avec un seul f n’est plus qu’une petite pluie.

Autres réflexions apocryphes glanées ici et là :

Le trait d’union dans ping-pong est indispensable, car il symbolise le filet séparant les deux joueurs. Vous n’y aviez pas pensé? Moi non plus. Dans ce cas, pourquoi n’écrit-on pas ten-nis, bad-minton?

Le paon ne peut plus faire la roue si on lui enlève le o.

La graphie nénuphar et plus poétique que celle avec un f.

Pourtant, il y aurait moyen de réformer le français sans pour autant le défigurer. Simplifier l’orthographe, éliminer des litanies d’exceptions et d’illogismes, sans pour autant écrire au son, serait une excellente cure pour notre langue.

Voilà la trame du livre que je vous propose de lire.

Écrivaine

Écrivaine

« Colette est l’une de nos grandes écrivaines. Colette est l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non? » Une personnalité a émis cette opinion – on pourrait dire proféré. Qui?

Bernard Pivot.

Certes, les opinions conservatrices du personnage n’échappent plus à personne, l’affaire Mazneff étant bien assez éclairante à cet égard. On oublie toutefois que Pivot était un des partisans des timides rectifications orthographiques de 1990 et qu’il accueillait avec enthousiasme le canadianisme entrevue, en lieu et place d’interview.

On peut dire qu’écrivaine marche sur les traces d’autrice dont j’ai discuté dans un autre billet. L’expression est très répandue chez nous, mais qu’en est-il en Europe?

Eh bien le Larousse persiste et signe. L’entrée principale est au masculin, comme il se doit… Mais les auteurs (je ne me risquerai pas à parler d’autrices dans le cas présent) notent : « Au féminin, on rencontre aussi une écrivain. »

Heureusement, le Petit Robert vient à notre rescousse et accepte écrivaine en précisant : « … il est courant en français du Canada mais également en France. » Un article paru en 2018 dans Le Figaro précise que « Le terme est bien parti pour ne plus quitter le paysage français. » D’ailleurs, les écrivaines comme Annie Ernaux l’emploient déjà dans leurs ouvrages.

Bref, la logique de la féminisation est bien enclenchée. La France emboite tranquillement le pas au Canada, malgré toutes les réticences encore bien présentes en terre d’Hexagone.  

Retour sur autrice

Dans un billet paru l’an dernier, j’évoquais la controverse provoquée par la réapparition du mot autrice, dans la foulée de l’ouverture très tardive de l’Académie française envers la féminisation des titres.

Plusieurs lecteurs avaient émis des réserves quant au terme autrice, qui les mettait mal à l’aise. Pourtant, il suivait la même logique qu’actrice, directrice, organisatrice, etc.; certains lui préféraient auteure, faisant valoir que les terminaisons en -ice deviennent désuètes. En outre, la tendance est de favoriser les féminins en eure, comme dans ingénieure. De toute manière, que l’on aime ou pas, autrice s’impose de plus en plus.

Les doctorant et doctorante Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil, de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université d’Ottawa, défendent les deux formes. Dans un article paru dans Le Devoir, les deux font valoir ce qui suit :

Il ne faut pas avoir peur, à notre avis, de réhabiliter autrice. Il ne s’agit pas de rendre légitime un terme qui était jadis en usage sans avoir de connotation péjorative. Il s’agit surtout de reconnaître la marque d’une intervention politique féministe dans la langue : employer le mot « autrice » est dans une certaine mesure un acte subversif qui vise à démasculiniser la langue et le champ littéraire en allant à l’encontre de la logique d’invisibilisation du féminin qui l’a gouverné de manière presque incontestée pendant plusieurs siècles.

Les auteur.e.s rappellent que c’est l’Académie française qui a banni autrice dans un geste clairement hostile aux femmes.

Kiev

Tout le monde connait la capitale de l’Ukraine, Kiev, mais seul un groupe d’initiés sait que la ville s’appelle en réalité Kyïv. Les dictionnaires et encyclopédies françaises[1] nous signalent que Kyïv est le nom en ukrainien.

Les exonymes

Kiev serait donc un exonyme, c’est-à-dire la traduction du nom d’origine vers notre langue. D’ailleurs, les exemples d’exonymes sont nombreux, on n’a qu’à penser aux cas suivants : London-Londres, Sevilla-Séville, Firenze-Florence, Philadelphia-Philadelphie.

Mais le hic, dans le cas qui nous occupe, c’est que Kiev n’est PAS une traduction française, mais bel et bien le nom russe de la capitale ukrainienne. Alors pourquoi ne pas tout simplement adopter Kyïv? En français les choses ne sont hélas pas toujours aussi simples.

Les nouvelles appellations

Le français résiste davantage que l’anglais à l’intégration de nouvelles appellations toponymiques, appellations qui ne sont rien d’autres que le nom véritable d’une entité dans la langue locale. Qu’on en juge :

  • Biélorussie dérive du nom russe de ce pays, qui s’appelle en réalité Belarus. Cette appellation s’implante lentement dans les textes courants, mais dictionnaires et encyclopédies s’en tiennent à Biélorussie.
  • Mumbay est le nom de Bombay. Là encore, le français évolue lentement.
  • Chennai est le nouveau nom de Madras.
  • Kolkatta est le nouveau nom de Calcutta.
  • Beijing et Pékin ont déjà fait l’objet d’un article détaillé dans cette tribune.

L’Ukraine russifiée

L’ukrainien et le russe sont deux langues slaves qui ont beaucoup de similitude. À cela s’ajoute le poids de l’histoire, l’Ukraine ayant été un territoire convoité par les empires russe et autrichien. La débâcle de la Russie pendant la Grande Guerre a conduit à la Révolution bolchévique de 1917. Début 1918, une république soviétique est fondée à Kharkiv tandis qu’un mouvement nationaliste ukrainien fonde une autre république à Kyïv. En 1922, l’Ukraine adhère à l’Union soviétique; elle en fera partie jusqu’en 1991.

L’influence de la Russie pèse donc lourdement sur le destin des Ukrainiens. On le voit encore aujourd’hui avec les actions militaires menées par des soldats russes dans le Donbass ukrainien en vue de le rattacher à la Russie, sans parler de l’annexion pure et simple de la Crimée par la Russie en 2014.

Cette influence russe a laissé bien des traces dans la toponymie ukrainienne. Pendant longtemps, des lieux comme Lviv et Kharkiv, pour ne mentionner que ceux-là, ont porté en français des noms russes : Lvov, Kharkov. Et la capitale Kyïv était désignée sous le nom russe de Kiev.

Il serait grandement temps que les ouvrages français se mettent à l’heure ukrainienne.

Pour en savoir plus…

Un article dans le Financial Times.

Autre article de Radio Free Europe.

Un article plus scientifique de l’Université de la Pennsylvanie.

L’auteur remercie chaleureusement le professeur Tetiana Katchanovska, de l’Université Taras Chevtchenko de Kyïv pour son aide indispensable à la rédaction de cet article.


[1] Accord de proximité, qu’on utilisait couramment en français, naguère.