Archives de catégorie : Stylistique

Du coup

La locution du coup est devenue un tic langagier omniprésent en France. Elle sert à la fois de conjonction et d’adverbe. Quiconque écoute la télé française ou regarde des films doublés dans l’Hexagone ne peut qu’être frappé par la popularité de l’expression.

Citation du journal Le Figaro.

C’est ce qui s’appelle une expression coup-de-poing. Avec elle, toutes les conjonctions adverbiales et locutions sont tombées. Assommées. « Du coup » s’est littéralement imposé. Partout. « On ne sort pas ce soir. On fait quoi du coup? », « il ne veut pas manger de salade, du coup je fais des haricots », etc. Les exemples sont nombreux et éloquents.

Utiliser du coup comme un adverbe, avec le sens d’aussitôt, constitue une faute.

Lorsque du coup marque un enchainement, une conséquence, il est facile à remplacer par les mots et locutions suivantes : donc, par conséquent, dans ses conditions, conséquemment, alors, c’est donc dire, ce qui fait que, de ce fait, ainsi, partant de là, par là même.

Et pourquoi pas, subséquemment?

Autre tic observé, terminer les phrases par voilà! On dirait que le locuteur ne sait pas comment marquer la fin de son intervention et sent le besoin de l’exprimer à haute voix. Le français a traversé les siècles sans clore ses énoncés par cette préposition. Pourquoi ne pas poursuivre dans la même voie?

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.

Tréma

Dans un article paru dans Le Devoir en 2020, le journaliste Jean-François Nadeau décrivait la prolifération du tréma dans les raisons sociales au Québec et à l’étranger. Cette tendance vient, quant à moi, d’un mimétisme maladroit par rapport à certaines langues scandinaves, comme le suédois et le finnois. (Le danois et le norvégien n’utilisent pas le tréma.)

Le suédois et le finnois utilisent régulièrement le tréma pour infléchir la prononciation de certaines voyelles, bien que le finnois ne soit pas une langue germanique comme le suédois.

Toujours est-il que la Scandinavie est associée, à tort ou à raison, à un certain art de vivre, moderne, dépouillé et tout ce que vous voudrez, qui fait tendance, comme on dit. Insuffler un certain exotisme à des noms de marques est irrésistible. Voici quelques exemples que relevait Nadeau :

  • NüBerri
  • Le projet domiciliaire Fridöm
  • Kabïnn
  • Les appartements Blü
  • Förena, une « cité thermale »
  • La crème glacée Häagen-Dazs, un autre de ces faux noms danois, celui-ci patenté de toutes pièces par un Polonais du Bronx, et qui ne veut strictement rien dire, lui non plus, dans aucune langue.
  • Iögo, votre yougourt.
  • Motörhead
  • Humör, votre slip à bas prix bien québécois de la maison Simons.

Le tréma dans les autres langues

Le tréma n’est pas l’apanage des langues scandinaves. On le voit en allemand comme en turc, aussi en hongrois, entre autres. Dans la langue de Goethe, par exemple, placer un tréma sur le o a une incidence : il se prononce eu et non plus o.

Le tréma n’est donc pas un accessoire décoratif sans effet, comme semblent le croire les agents de publicité. D’ailleurs la question de la prononciation se pose dans les marques précitées. Quelqu’un peut m’expliquer comment le tréma dans Häagen-Dazs doit être prononcé? Et le zs final? Doit-on dire Frideum quand on lit Fridöm? Et que peut bien signifier le ï dans Kabïnn? Vacuité? Insignifiance?

Le tréma en français

En français le tréma indique que la voyelle qui précède doit être prononcée séparément. Par exemple ambiguë.

Or l’Académie française a changé son fusil d’épaule et précise que le tréma doit être placé sur la voyelle qui doit être prononcée avec son timbre propre : aigüe, ambigüe, ambigüité, cigüe, exigüe, etc.

En outre, signale Joseph Hanse, « Elle a (…) décidé de mettre un tréma sur u dans certains mots pour lutter contre une prononciation défectueuse: argüer, gageüre, mangeüre, rougeüre, vergeüre. » Fort bien, mais bilinguisme a été laissé de côté. On devrait écrire bilingüisme.

Ai-je besoin de préciser que ces changements, pourtant très logiques, n’ont pas pénétré l’usage?

Qu’on le mette sur une voyelle ou sur une autre, le tréma a son utilité la plupart du temps. Dans certains cas, toutefois, son inutilité est flagrante, comme dans Noël. On pourrait lui emprunter son tréma et le transférer à arguer, que beaucoup d’érudits prononcent (logiquement) ar-gué, et non ar-gu-é. Le saviez-vous?

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Futur

Le futur constitue la temporalité majeure du Pour-Soi, dans la philosophie de Jean-Paul Sartre. Je vous laisse le soin de spéculer sur le sens profond de cette affirmation.

Le mot futur y est employé au sens d’« avenir » et certains condamnent cet usage. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est bien établi. Le Robert signale que l’utilisation de futur est abusive et influencée par l’anglais, dans une locution comme « Le passé, le présent et le futur. »

Je suis d’accord pour dire que l’influence de l’anglais est ici palpable, si ce n’est que le sens demeure clair et qu’il correspond à la définition que donne le même ouvrage du mot en question :

Partie du temps qui vient après le présent.

Plus jeune, je lisais des livres dans la collection Présence du futur, aux éditions Gallimard. Il s’agissait d’ouvrages de science-fiction, autre anglicisme bien implanté. Il serait possible de parler de romans d’anticipation, mais cette expression n’a pas la cote et pourrait être considérée comme appartenant au passé… Rien à voir avec le futur, bref.

Tout cela pour dire que l’on peut discerner une certaine influence de l’anglais dans l’emploi du mot futur, mais qu’il me parait difficile de le condamner, malgré tout. Quant à cette lorgnette grossissante vers le futur qu’est la science-fiction, il serait bien malaisé de tenter de l’éradiquer, même dans un futur, pardon, un avenir lointain.

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Influenceur

On me pardonnera cette chronique quelque peu narcissique.

Aujourd’hui, la notion d’influenceur.

Question existentielle : suis-je un influenceur?

Qu’est-ce qu’un influenceur?

En gros, une personne se servant de son blogue ou d’une plate-forme comme YouTube pour propager ses opinions et influencer un groupe d’individus. Le Larousse précise que cette influence s’étend sur l’opinion publique, voire sur les décideurs.

Évidemment, tout dépend de ce qu’est un groupe d’individus et de sa taille. En outre, il faut aussi – et surtout – considérer le nombre d’abonnés. Quand on regarde l’influence qu’ont certaines personnalités connues, on revient vite sur le plancher des vaches.

Personnellement, je compte 1903 abonnés sur Twitter; Guy A. Lepage en a 455 000, Karine Vanasse, 87 000. J’ai des croûtes à manger…

Ce serait bien prétentieux de dire que moi, je suis un influenceur.

Quand on parle d’influenceurs, il est surtout question de personnalités très connues, dans le monde du journalisme, de la politique et de cette race nouvelle apparue au cours des dernières années : celles qui se font connaitre dans les médias sociaux.

Ce sont par exemple des filles qui analysent des produits de beauté, des cuisiniers qui exercent leur art sur YouTube.

Je n’ai pas la prétention de rejoindre autant de personnes. La question de la langue française n’est pas celle qui excite tellement les foules; la difficulté que j’ai à attirer l’attention des médias sur mon livre en est une preuve brutale (gros soupir).

Sauf que…

Les chiffres parlent

Mon blogue attire l’attention d’un public spécialisé qui n’a rien à voir avec celui des grandes vedettes artistiques et médiatiques (le pouvoir de l’adjectivite!). Il est évidemment oiseux de faire des comparaisons avec ces gens qui défilent régulièrement dans les médias, l’un invitant l’autre à son émission…

Mais, toutes proportions gardées, je pense quand même obtenir un certains succès.

En consultant les statistiques de mon blogue, je me rends compte que mes articles sont beaucoup plus lus que je ne l’imaginais. C’est même assez renversant.

J’ai donc une certaine influence dans un monde relativement restreint.

La publication d’un nouvel article suscite une certaine anxiété… (Voir mon article sur ce mot.) Combien de gens vont le lire? Je vois assez vite si j’ai fait mouche… Si le compteur du blogue affiche quelques dizaines de personnes en moins d’une heure, je sais que de 300 à 400 personnes l’auront lu en fin de journée.

Pour ceux que ça intéresse, le record mondial, absolu et jamais égalé (un nouveau record) pour une journée est mon article sur le français au Québec et en France. Il a eu un grand retentissement (façon de parler). Je m’attendais à des critiques outrées de Québécois susceptibles, convaincus de parler un excellent français… eh bien non! Beaucoup m’ont félicité de mon courage. Des Français y ont réagi avec sympathie; ils ignoraient que le français était si précaire au Canada.

Certains articles suscitent des centaines de clics, mais pas toujours les articles que j’attends. Au cours du dernier trimestre, les textes les plus populaires sont les suivants :

  1. Empowerment.
  2. États-Unis : pluriel ou singulier?
  3. Finnois ou Finlandais?
  4. Des chevals?
  5. Le français au Québec et en France.

Ah, les fameux chevals… Qui aurait pensé? Le billet a été publié en mars 2018. Mais s’il avait paru en 2013, il caracolerait sûrement en tête de peloton.

J’écris mes articles depuis mars 2013. Certains d’entre eux sont dans le paysage depuis un bon bout de temps. Je constate que les billets à saveur géographique retiennent beaucoup l’attention. Voici les articles les plus lus depuis la création du blogue, avec le nombre de clics :

  1. Finnois ou Finlandais?                                   30 031
  2. Écrire et traduire les adresses.                      15 9345
  3. États-Unis : pluriel ou singulier?                   15 237
  4. Iraq ou Irak?                                                  8 193
  5. Sinophones ou magyarophones.                  7 672
  6. Politiciens ou politiques?                                7 221
  7. Empowerement.                                           7 173
  8. Les majuscules : des règles à revoir.             7 066
  9. Viet Nam ou Vietnam?                                  6 562
  10. Seconde ou Deuxième Guerre mondiale?    4 952

Courrier

Tenir un blogue suscite des réactions de toutes sortes. Certaines font chaud au cœur, tandis que d’autres sont vraiment décevantes. Je vous renvoie à un article écrit l’an dernier à ce sujet. Qui écrit à un blogueur/influenceur?

Anxieux

On dit souvent que la dépression est le mal du siècle, mais l’anxiété ne laisse pas sa place, surtout en période de pandémie. L’anxiété, qui vient du latin anxietas, est cette appréhension de l’imminence d’un évènement dangereux. Les personnes éprouvant cette émotion sont anxieuses.

L’anglais anxiety a le même sens que son équivalent français. Son adjectif anxious a aussi le même sens qu’anxieux. On relève toutefois une définition assez surprenante :

Intensely, desirous, eager

Le Collins donne comme exemple : anxious for promotion.

On pourrait penser qu’il s’agit d’un sens spécifique à l’anglais, cette langue ne concordant pas toujours avec le français, comme nous le savons.

Être anxieux de…

Pourtant une petite surprise nous attend au détour. Pas besoin d’éprouver de l’anxiété… pour être anxieux. En effet, l’expression être anxieux s’entend au sens d’être désireux, impatient de faire quelque chose. Le Larousse précise : « attendre quelque chose avec une grande impatience ».

Le calque syntaxique parait évident. Tant le Dictionnaire des anglicismes de Colpron que le Multidictionnaire sanctionnent l’expression, la dénonçant comme un anglicisme.

La cause semble entendue, mais attendons un peu avant de crier au calque!

Ni le Robert ni le Larousse n’indique que cette expression vient de l’anglais, ce qui est déjà suspect. Eh bien le calque n’est pas du tout là où on le croit.

Surprise! Le Trésor de la langue française recense l’expression « être anxieux de »:

Qui éprouve, témoigne de l’anxiété, dont l’extrême tension nerveuse résulte d’une attente vécue dans le plaisir.

Cette tournure m’a toujours parue suspecte et quelque peu absurde. Être anxieux n’est pas un état agréable et attendre avec impatience un évènement heureux ne génère pas d’anxiété au sens classique du terme.

Pas étonnant que bien des langagiers tiquent. Dans son célèbre ouvrage, Meertens suggère « être très désireux, soucieux, avide de… » Une variante : « Souhaiter vivement, tenir beaucoup à… » Il semble donc que c’est finalement l’anglais qui a calqué le français, comme cela s’est produit souvent. Être langagier rend parfois anxieux, n’est-ce pas?

Racisme

On parle beaucoup du racisme, en bonne partie à cause du meurtre ignoble de Goerge Floyd aux États-Unis. Il est évident que dans ce pays les Noirs sont racisés.

Racisés ou racialisés? Là est la question, comme dirait l’autre.

Commençons par démêler les deux termes. La Ligue des droits et libertés pas plus que Termium ne fait de différence. Dans les deux cas, on renvoie à des personnes ayant subi de la racisation. On aurait pu dire de la racialisation. Tous ces mots sont de beaux néologismes signalant l’évolution de la langue.

Néologismes vraiment? Le Petit Robert nous apprend que le mot racisé existe depuis au moins 1907… La définition est claire :

Personne touchée par le racisme, la discrimination.

Assez curieusement, le mot racisé ne figure pas dans le Petit Larousse. Néanmoins, un exemple intéressant de mot revenu en force tout simplement parce qu’il n’a pas perdu sa pertinence.

Dans l’usage courant, il est clair que personnes racisées et racisation ont la cote. Ces deux dérivent d’ailleurs du mot race et sont liés au racisme, sur lequel je reviens en fin de billet.

La notion de race

La Ligue relève la confusion que sème dans bien des esprits la notion de race.

Notons que, les « races » et les groupes dits « raciaux » ou « ethniques » sont souvent un mélange des genres : on les invoquera ou les supposera en parlant par exemple de musulman-e ou de Juif, juive (religion), de Noir-e (couleur de peau), d’Arabe (langue) ou d’Asiatique (continent).

Cette précision est importante, car assimiler les Noirs ou les Arabes à une race constitue une erreur; de la même manière on ne peut prétendre que l’islam est une race.

Soit dit en passant, le Larousse prend ses distances avec le mot race dans la définition qu’il donne du racisme :

Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.

Le plus grand respect accordé aux membres de minorités ethniques et sexuelles a entraîné une mutation du vocabulaire.

La notion de race a d’ailleurs cédé le pas à celle d’ethnie, dans la mesure où l’on peut considérer qu’il n’y a qu’une seule race humaine, et non plusieurs comme on le soutenait jadis. De toute manière, cette question relève davantage de l’anthropologie que de la linguistique.

Une nation se compose souvent de plusieurs ethnies, qu’on pourrait à la rigueur appeler « peuples ». Par exemple, la Grande-Bretagne comporte les ethnies suivantes : Anglais, Écossais, Gallois. Ce ne sont évidemment pas des races.

Raciste

Tout d’abord, ne pas confondre avec racial : relatif à la race. Est raciste une personne qui pratique le racisme. Selon le Larousse, le racisme c’est :

Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.

L’exemple le plus percutant est celui de l’Allemagne nazie qui a mis en place une hiérarchisation des peuples, certains étant considérés supérieurs et d’autres inférieurs. On peut aussi penser à la Chine d’aujourd’hui qui est en train de détruire les peuples Tibétains et Ouïghours. Voilà de beaux exemples de populations racisées.

Sino

On parle beaucoup de la Chine ces temps-ci et on peut prévoir que certaines expressions apparaîtront quant aux rapports aussi bien conflictuels que commerciaux qu’entretient le régime de Pékin avec le reste de la planète. Certaines expressions seront peut-être formées à partir du préfixe sino.

Ce préfixe vient du latin médiéval Sina, qui signifie Chine. Un certain nombre de mots et d’expressions comportent ce préfixe pour indiquer qu’elles sont liées à l’Empire du Milieu.

La sinologie est l’étude de la langue, de la civilisation et de l’histoire de la Chine. Un spécialiste de ce pays est un sinologue. Le préfixe en l’objet a amené le verbe siniser qui, on l’aura deviné, a le sens de rendre chinoise la culture d’un pays. D’ailleurs, l’anglais possède un verbe semblable : sinicize.

Dans le même optique, il sera logique de dire qu’une personne pouvant s’exprimer en chinois est un sinophone.

Le préfixe sino a déjà servi à former des expressions composées, comme le conflit sino-soviétique, dans les années 1960, à l’époque où la Chine et l’Union soviétique ne s’entendaient pas sur la manière de construire le socialisme.

Dans la même veine, on peut parler des relations sino-canadiennes qui sont particulièrement tendues à cause de l’arrestation de Meng Wanzhou au Canada et de la prise en otage subséquente par le régime de communiste des deux Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig. Cette expression est un synonyme (sinonyme?) commode de relations entre la Chine et le Canada. Bien sûr, il sera toujours possible de parler des relations canado-chinoises.

L’émergence de la Chine comme puissance commerciale ainsi que sa diplomatie brutale a entraîné une réponse occidentale dont le leadership est assumé par les États-Unis. On parlera sûrement du conflit sino-américain, si la situation continue de s’envenimer.

Pékin ou Beijing?

La dénomination à employer en français pour désigner la capitale chinoise fait toujours l’objet de discussions, bien que l’usage semble avoir tranché. Lire mon article à ce sujet.

D’autres préfixes…

Certains préfixes particuliers sont employés pour la Grèce, l’Espagne, la Hongrie… À vous de les découvrir dans cet autre article.

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Téléjournal et publicité

Vous avez marre de la pub envahissante au Téléjournal de Radio-Canada? Voici la lettre que j’ai fait parvenir au ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbault.

Je vous écris pour porter plainte au sujet de la publicité de plus en plus envahissante qui saccage le Téléjournal de 22 heures, à Radio-Canada. Lors de l’émission du 22 mars, j’ai recensé 39 annonces en une heure. Ce qui signifie qu’environ 195 publicités sont diffusées pendant la semaine, sans compter celles de la fin de semaine. Vous conviendrez que c’est énorme.

Je m’ennuie énormément de cette belle époque, il y a une quinzaine d’années, où Bernard Derome animait un Téléjournal d’une heure, sans AUCUNE publicité. Malheureusement, Radio-Canada étant dramatiquement sous-financé, on a décidé d’insérer des pubs dans les bulletins de nouvelles. Au départ, les messages étaient plutôt discrets, mais ils ont depuis envahi le bulletin, surtout vers la fin, où chaque reportage est suivi d’un lot de pubs. Environ un quart de l’émission, sinon plus, passe en publicité. Le Téléjournal est devenu une sorte de fanfare publicitaire; il n’est presque plus écoutable.

Comment se fait-il que le Canada, un pays riche membre du G7, n’est pas capable d’offrir un Téléjournal exempt de publicité?

Des pays comme la France et la Grande-Bretagne, qui sont plus endettés que le Canada, le font. Le déficit et la pandémie ne sont pas des raisons valables pour ne pas agir. Comme le précise un rapport diffusé par Radio-Canada, le Canada arrive au 16e rang des 18 grands pays occidentaux pour le financement accordé à la radiodiffusion publique. C’est honteux.

Monsieur le Ministre, vous avez le pouvoir de mettre fin à cette situation qui ne cesse de se détériorer depuis quelques années. Les Canadiens méritent mieux qu’un Téléjournal qui n’est plus que l’ombre de lui-même.

Muséum

Le Museum d’Histoire naturelle de Paris était jadis appelé le Jardins des Plantes. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le mot muséum n’est pas un autre emprunt à l’anglais; le mot vient du latin.

Il fait figure d’incongruité dans le paysage du français, car il n’est utilisé que pour désigner les musées d’histoire naturelle. L’exception étonne. Car les autres institutions du genre reçoivent l’appellation de musée, par exemple, le Musée des sciences et de la technologie ou le Musée canadien de la nature.

La majuscule

Le Museum d’Histoire naturelle est une curiosité à un autre égard : par l’utilisation de la majuscule, et ce, deux fois plutôt qu’une!

Les règles de typographie du français en ce qui a trait aux majuscules sont alambiquées et inutilement compliquées. Voir mon article à ce sujet. En Europe, on écrit musée avec la minuscule initiale et c’est l’élément déterminatif qui prend la majuscule. Ce qui donne :

Le musée du Louvre

Le musée des Offices

Curieusement, on fait exception pour le Museum d’Histoire naturelle dont le générique reçoit la majuscule, tout comme le déterminatif Histoire naturelle.

Appellations administratives

Normalement, ce genre d’appellation suit le modèle très simple qui coiffe de la majuscule initiale l’élément générique du début de l’appellation : la Direction des communications. Pour des raisons incompréhensibles, le nom des musées suit la logique inverse… sauf pour notre Museum d’Histoire naturelle.

Au Canada, on a renoncé à cet illogisme et toutes les appellations muséales prennent la majuscule initiale à l’élément générique, par exemple le Musée des beaux-arts de Montréal, et non le musée des Beaux-Arts.

Lueur d’espoir? Toujours est-il que les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique étalent une triple majuscule! C’est exactement le genre de graphie que je préconise dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, paru aux éditions Crescendo.

Le français distribue ses majuscules comme un avare ses deniers. Il est temps que cela change.

Le français au Québec et en France

En lisant mon fil Twitter, j’ai fait une constatation stupéfiante : des Québécois estiment qu’ils parlent mieux leur langue que les Français eux-mêmes!

Cette affirmation farfelue peut s’expliquer en partie par une ignorance crasse et par cette relation troublée d’amour-haine envers la mère patrie.

Dans plusieurs billets, j’ai reproché aux Français leur fascination infantile à la fois pour la langue américaine et pour cette nation phare qu’ils appellent « Amérique », c’est-à-dire les États-Unis. Ces commentaires ont pu laisser croire que je partageais cette vision négative de la France si courante au Québec, alors qu’il n’en est rien.

Une grande nation

S’en prendre systématiquement et aveuglément à la France, c’est renier sa propre mère. Je suis fier d’être un descendant de la France. Si cette dernière offrait la possibilité d’obtenir la double citoyenneté canadienne et française, sans devoir immigrer, je serais le premier à présenter une demande.

Les Français semblent l’oublier, mais ils possèdent une culture admirée partout dans le monde. D’ailleurs, la France est le pays le plus visité dans le monde et ce n’est pas uniquement à cause des vins et des fromages! La société française est extraordinairement raffinée. Que l’on pense à la littérature, l’architecture, la peinture, la mode ou le design.

Les Français ont du panache, ils sont fiers et cocardiers. Qui oserait le leur reprocher?

D’où l’étonnement que suscite au Québec leur fascination pour la langue anglaise.

Les anglicismes en France

La dénonciation des anglicismes qui pullulent en France fait consensus au Québec. Il est de bon ton de rapporter chaque nouvelle importation du vocabulaire américain dans la littérature aussi bien que dans les médias. Les moqueries fusent quant aux prononciations fantaisistes des termes anglais entendus à la télévision française. Comme dirait le loustic, c’est voir la paille dans l’œil du voisin en oubliant le poteau d’Hydro-Québec qui est planté de notre œil à nous.

En réalité, l’anglicisation du Québec est beaucoup plus profonde que celle de la France.

Disons-le clairement, les Français ont une bien meilleure maîtrise de notre langue, en dépit de leurs petites escapades anglophiles. Les Français parlent une langue fluide ; le vocabulaire est précis et nuancé, les phrases s’enchaînent sans heurt. Ils sont diserts au point d’en étourdir les Québécois.

Une telle aisance avec la langue se voit rarement au Québec. Adresser des reproches aux Français, qui parleraient moins bien que nous parce qu’ils disent parking ou week-end, relève du plus haut ridicule.

Le français au Québec

La situation est beaucoup plus préoccupante au Québec, car non seulement on y voit des emprunts lexicaux – souvent différents de ceux des Français – mais aussi des calques sémantiques et syntaxiques, eux bien plus insidieux. La menace est là.

Nous parlons une sorte de charabia franco-anglais que certains voudraient élever au rang de langue nationale. Un charabia au vocabulaire étriqué, ponctué d’anglicismes, d’impropriétés de toutes sortes. Une syntaxe bancale, comme une vieille bâtisse vermoulue sur le point de s’écrouler.

« La fille que je sors avec. »

« L’enjeu qu’il est question. »

Au Québec, le délabrement de la langue s’observe dans toutes les sphères de la société : parler mal n’est pas l’apanage des classes populaires, des gens moins instruits. Des professeurs d’université, des avocats, des gens d’affaires, des journalistes et des politiciens s’expriment atrocement mal. Pas tous, mais un grand nombre d’entre eux.

Le charabiamédia

À cela s’ajoute le charabia distillé par les médias; du kérosène lancé par des étourdis dans un brasier. Un exemple puisé dans un journal d’Ottawa : « Le conseiller municipal compte apporter l’item à la prochaine réunion du conseil. » Tout le monde a compris? Bring the item : soulever la question.

Vous en voulez d’autres?

« Le ministre n’a pas voulu se commettre. » – Il n’a pas voulu s’engager.

« La députée siège sur un comité. » – Elle siège à un comité.

« Le conseil scolaire est imputable de l’éclosion. » – Il est responsable.

Je pourrais en écrire des pages et des pages.

Certains mots sont tellement influencés par l’anglais, qu’il devient impossible d’en extraire le véritable sens français, tant l’usage est devenu confus. Par exemple le mot délai (échéance à respecter) est confondu avec le delay anglais (retard). Certaines phrases deviennent incompréhensibles si on ne parle pas anglais.

« Il y a eu de nombreux délais à l’aéroport. Cette grève pourrait occasionner des délais dans la livraison du programme (sic). »

Idem pour éventuellement (peut-être), confondu avec le sens anglais de « par la suite, finalement ».

Trop souvent, les médias québécois et canadiens-français contribuent à propager des fautes de langue qui, dans l’esprit populaire, sont frappées du sceau de l’acceptabilité, puisqu’on les entend partout sur nos ondes.

Cet amour-haine envers notre propre langue

Des commentateurs comme moi suscitent le mépris chez bon nombre de Québécois. Nous sommes des puristes, des chiens dans un jeu de quilles.

Car les Québécois cultivent une ambivalence troublante envers leur propre langue. Nous parlons la langue de nos ancêtres et de la mère patrie qui nous a abandonnés à la Grande-Bretagne en 1763 pour ensuite nous oublier complètement pendant 200 ans. Derrière la langue française se cache un ressentiment profond envers la France, ce qui mène à des situations absurdes.

Incroyable mais vrai, parler correctement, sans affectation, est mal vu. On se fait reprocher de parler comme des Français, des gens suffisants par définition. L’érudition suscite la méfiance, trop souvent.

Cette étrange attitude s’abreuve à un climat d’anti-intellectualisme typique en Amérique du Nord. Si les présidents français se font une gloire de discuter de littérature, d’écrire eux-mêmes leurs livres et de faire construire une grande bibliothèque pour les générations futures, notre premier ministre François Legault se fait reprocher de lire des livres québécois avant d’aller au lit! Des contempteurs de toute forme de culture lui ont dit d’arrêter de perdre son temps ainsi et d’administrer le Québec. Aliénation est un mot qui trouve tout son sens au Québec et au Canada français.

En fait, les leaders politiques québécois se gardent bien de parler de leurs goûts littéraires, de peur d’être accusés de snobisme. Les Québécois, contrairement aux Français, manquent d’assurance. Toute personne un peu trop sûre d’elle-même dérange. On préfère le nivellement par le bas, d’où cette tendance pour des gens plus instruits à parler comme des prolétaires pour se faire accepter par tout le monde.

À l’université, on m’a reproché de ne pas jurer à chaque phrase, comme beaucoup de Québécois le font, qu’ils soient instruits ou pas. Ces jurons à connotation religieuse amusent les Français, mais ils témoignent à leur tour du délabrement de la langue. Que bien des gens de tous les milieux ponctuent leurs phrases de jurons, pour étoffer leur discours, est désolant. Un peu comme si des Français glissaient des « Nom de Dieu » et des « putain » tout au long de leur discours. Certains Québécois se font une gloire de parler ainsi. Leur vulgarité les dédouane de toute accusation de snobisme. Autrement, ils pourraient passer pour des « maudits Français ».

L’écrivaine et journaliste Denise Bombardier est appréciée en France. Au Québec, elle est l’objet d’une haine sans retenue. Certes, son attitude est cassante. Mais, surtout, elle parle un français châtié et elle a étudié à Paris, comble de malheur. Bien des lecteurs lui disent d’aller vivre en France, si elle n’est pas contente.

Malgré ses attitudes clivantes, il me semble qu’on devrait l’admirer. Elle est l’une des rares Québécoises à être publiée en France. Une honte?

Conclusion

Le Québécois est donc un être aussi paradoxal que tourmenté. Il dit chérir le français mais est profondément agacé quand on lui signale ses fautes, arguant que « c’est pas important, tout le monde comprend. »

Et des fautes il y en a partout, partout, partout dans les affichages, les petites annonces en ligne. On dirait que tout le monde a arrêté ses études en quatrième année du cours primaire.

Mais le Québécois se dit prêt à défendre le français à la condition de ne pas avoir d’effort à faire. Il attend des mesures énergiques de la part du gouvernement pour soutenir notre langue nationale. Entretemps, il continue de traiter le français comme une vieille carpette sale en le parlant et en l’écrivant n’importe comment. Mais il est fier d’être francophone… Comprenne qui pourra.

Pendant ce temps, la métropole québécoise, Montréal, s’enlise dans les sables mouvants de l’anglicisation. Les affichages en anglais seulement se multiplient; bien des commerçants ne parlent pas français. Le tout dans une relative indifférence.

On peut bien dénoncer les anglicismes des Français, mais ne perdons pas de vue l’ensemble de la situation. Nous devons retrousser nos manches, nous cracher dans les mains et poursuivre notre combat séculaire afin d’assurer la survie de notre langue nationale. Le problème, ce n’est pas les Français, c’est nous.

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.