Milléniaux

On parle de plus en plus des milléniaux, ces membres de la génération Y. Ce mot, inspiré de l’anglais millenials, s’incruste de plus en plus dans l’usage, bien que la concurrence demeure vive avec millénariaux.

L’Office québécois de la langue française a même suggéré millénarial… Chose certaine, elle déconseille milléniaux pour les raisons suivantes :

L’emprunt intégral adapté millénial ne s’intègre pas au système linguistique du français, puisqu’il est mal formé. En effet, millénial dérive de millénium, qui n’a pas en français le sens général de « période de mille ans », comme c’est le cas en anglais.

L’usage observé dans les médias canadiens et français semble se moquer de cette restriction et emboite joyeusement le pas à l’anglais… comme d’habitude. Il faut reconnaître que l’expression a l’avantage d’être limpide, facile à mémoriser et surtout de se dire facilement en français. En tout cas mieux que les millenials qu’on voit encore dans certains médias français.

Le problème, maintenant, c’est de définir ces fameux milléniaux.

Le Grand Dictionnaire terminologique, qui parle aussi des Y, les définit comme les personnes étant nées entre 1982 et 2005. L’éventail est large, comme on le voit. Mais les définitions varient. Selon Termium : il pourrait s’agir des rejetons de 1980 à 1990, tandis que les Américains parlent de ceux nés entre 1981 et 1997…

Bref, une certaine confusion s’installe.

Les personnes qui voudront fuir à tout prix milléniaux pourront toujours parler des enfants du millénaire. Mais il y a fort à parier que cette tournure fera long feu.L’Office québécois de la langue française, quant à lui, propose des appellations assez longues, comme personne de la génération Y, personne de la génération millénaire, personne de la génération du millénaire.

Tout cela pour dire que milléniaux a un bel avenir devant lui.

Canceller

Le mot canceller est un cas fort intéressant. Il est régulièrement dénoncé en tant qu’anglicisme bien qu’il vienne du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Ces trois langues lui attribuent le même sens qu’en anglais. On peut se demander pourquoi au juste canceller ne s’est pas frayé un chemin en français, avec le même sens. Pourtant, le terme a connu une courte carrière en français dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette pour des raisons qui demeurent un mystère. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.

Pour en finir avec les doubles consonnes

Réformer le français

Premier d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

Les doubles consonnes

Le doublement des consones est l’une des pires chausse-trappes de la langue française. Ceux et celles qui ont lu attentivement la phrase initiale de ce paragraphe auront sûrement remarqué que le mot consonne était mal orthographié, tandis que chausse-trape peut aussi s’écrire avec un seul p.

Il est fort possible que vous n’y ayez vu que du feu, non pas à cause d’une ignorance hypothétique de l’orthographe, mais plutôt parce que le cerveau reconnait la forme d’un mot : il ne lit pas lettre par lettre.

Le fait d’avoir écrit consone ne change absolument rien; la compréhension du texte n’est pas altérée. En fait, lexicographes et grammairiens auraient très bien pu adopter la graphie avec un seul n, sans que cela ait de conséquences.

En fin de compte, on peut se demander pourquoi au juste certains mots prennent la double consonne et d’autres pas. La réponse est embarrassante. Bien entendu, on pourra dans bien des cas parler de l’étymologie, mais, le plus souvent, l’orthographe est purement arbitraire.

Amusons-nous un peu…

Dans la liste d’adverbes suivante, déterminez ceux qui prennent le double m…

  • Décidément
  • Tendrement
  • Actuellement
  • Évidement
  • Traditionnellement
  • Follement
  • Étonnament

Je suis sûr que la plupart d’entre vous avez répondu évidemment et étonnamment. Mais, honnêtement (un m), combien ont hésité? Ont été tentés de vérifier au dictionnaire?

En fait, il devient beaucoup plus facile de répondre à ce genre de question quand le em se prononce comme une nasale : emmailloter, emmagasiner, emmitoufler.

Et que dire du double g?

Combien de fois ai-je failli écrire agraver? Cette graphie est pourtant très logique. Pourtant l’orthographe aggraver figure dans les dictionnaires et je l’ai toujours trouvée incongrue. On dirait une erreur, une coquille, une aberration. Agraver ne peut quand même pas s’écrire avec deux g! Non-sens.

Si.

Le verbe délinquant entre dans la même famille qu’agglomérer et agglutiner.

Il me semble pourtant qu’agraver s’entendrait si bien avec agripper et aguerrir. Que diriez-vous d’aglomérer, aglutiner?

Ces deux exemples de doubles consonnes nous conduisent à une constatation évidente : il n’y a aucune logique, aucune règle, aucun modèle de conduite qui pourrait nous guider. Bref, nous sommes condamnés au par cœur.

Des familles désunies

L’illogisme qui est en filigrane de l’orthographe française apparait au grand jour lorsqu’on jette un regard sur des mots de même famille qui, logiquement, devraient s’écrire de la même façon.

Quelques cas d’espèce avec la lettre n.

Prenons les cas de professionnel et de rationnel. Leurs dérivés s’écrivent professionnalisme et rationalisme. Le deuxième perd donc son double n. La confusion s’installe vite, d’autant plus que ce genre de question revient sans cesse en français. Quelques exemples :

  • Traditionaliste mais traditionnel
  • Donateur mais donner
  • Résonance, mais résonner
  • Millionième mais millionnaire
  • Patronat mais patronner
  • Consonance mais consonne
  • Honorer, mais honneur
  • Patronat, mais patronner
  • Sonore, mais sonner

À moins d’avoir une mémoire d’éléphant, le francophone doit s’en remettre au dictionnaire.

Dictionnaire et littérature

Ce sont là deux mots fort intéressants. En anglais, dictionnaire s’écrit avec un seul n : dictionary et suit la logique étymologique du latin dictionarium. Qu’arriverait-il si le français s’inspirait du latin dictionarium et écrivait dictionaire? Rien. Absolument rien. On aurait pu enseigner cette graphie simplifiée à tous les francophones et personne n’aurait protesté. C’est la graphie dictionnaire avec double n qui étonnerait.

Un exemple semblable est le mot littérature, literature en anglais. En français on pourrait sans peine retrancher un t et écrire litérature. Personne n’y perdrait son latin, il me semble.

En espagnol…

D’ailleurs, ces deux mots sont ainsi orthographiés en espagnol : diccionario, literatura. Or, la langue de Cervantès a fait un grand ménage dans les doubles consonnes au point que celles-ci sont devenues très rares.

Est-ce que cette simplification signifie que la langue espagnole est devenue un idiome méprisable, simplet? Bien sûr que non.

Conclusion

Cet article ne donne qu’un très bref aperçu du monstrueux cafouillage qu’est le français en ce qui a trait à l’utilisation des simples et des doubles consonnes. Une langue voisine comme l’espagnol en fait l’économie, pourquoi pas le français?

Réformer le français

Plaidoyer pour une réforme du français. ouvrage qui vient de paraître aux éditions Marcel Broquet. Vous pouvez le commander en format papier ou en format électronique ici.

Le français possède une des grammaires les plus déroutantes et capricieuses qui soit. Son orthographe est arbitraire, tantôt basée sur l’étymologie, tantôt sur des traditions dépassées quand ce n’est pas sur des fautes de transcription…

Pourtant, le français peine à se réformer. En France, la simple idée de le moderniser un tout petit peu hérisse à peu près tout le monde. Les timides rectifications de 1990 ont suscité un tollé; les maisons d’éditions, les grands journaux, les écrivains de renom l’ignorent complètement. J’ai pu observer des réticences tout aussi marquées au Canada.

Les Français, ainsi que les autres Européens, considèrent que la maîtrise de la langue est un signe d’avancement social, de réussite. Grammaire et orthographe sont en quelque sorte le trésor d’une secte d’initiés qui en ont démontré leur supériorité.

Simplifier la langue devient une hérésie. Tous les arguments y passent :

  • La langue sera dévalorisée. Pas du tout. Les nouvelles graphies intégreront le corpus et, bientôt, on n’en reparlera plus. Faut-il croire qu’écrire grand-mère au lieu de grand’mère a étrillé notre langue au point de la défigurer? Ce changement survenu au début du XXe siècle est maintenant accepté.
  • C’est un nivellement par le bas. Cet argument ne tient pas. La valeur d’une langue n’a rien à voir avec sa complexité orthographique ou grammaticale.
  • Les générations futures seront déculturées. Vraiment? Eh bien nous le sommes déjà puisque nous n’écrivons plus le français comme le faisait Rabelais.
  • Ce sera l’anarchie grammaticale. Pas du tout, si on simplifie les règles sans tout jeter par-dessus bord.
  • La littérature classique sera inaccessible. Énorme fausseté. Les textes d’auteurs médiévaux et de toutes les époques sont publiés en orthographe moderne.

Lorsqu’il est question de réformer le français, le discours abandonne souvent toute rationalité et devient pratiquement hystérique. Quelques exemples :

Bernard Pivot s’émerveille de voir libellule s’écrire avec quatre l, car l’insecte a quatre ailes. Il aurait aimé voir hippopotame s’écrire avec quatre p pour « assurer à l’animal plus de stabilité sur ses quatre pattes. »

Le même Pivot soutient que tifon avec un seul f n’est plus qu’une petite pluie.

Autres réflexions apocryphes glanées ici et là :

Le trait d’union dans ping-pong est indispensable, car il symbolise le filet séparant les deux joueurs. Vous n’y aviez pas pensé? Moi non plus. Dans ce cas, pourquoi n’écrit-on pas ten-nis, bad-minton?

Le paon ne peut plus faire la roue si on lui enlève le o.

La graphie nénuphar et plus poétique que celle avec un f.

Pourtant, il y aurait moyen de réformer le français sans pour autant le défigurer. Simplifier l’orthographe, éliminer des litanies d’exceptions et d’illogismes, sans pour autant écrire au son, serait une excellente cure pour notre langue.

Voilà la trame du livre que je vous propose de lire.

Écrivaine

Écrivaine

« Colette est l’une de nos grandes écrivaines. Colette est l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non? » Une personnalité a émis cette opinion – on pourrait dire proféré. Qui?

Bernard Pivot.

Certes, les opinions conservatrices du personnage n’échappent plus à personne, l’affaire Mazneff étant bien assez éclairante à cet égard. On oublie toutefois que Pivot était un des partisans des timides rectifications orthographiques de 1990 et qu’il accueillait avec enthousiasme le canadianisme entrevue, en lieu et place d’interview.

On peut dire qu’écrivaine marche sur les traces d’autrice dont j’ai discuté dans un autre billet. L’expression est très répandue chez nous, mais qu’en est-il en Europe?

Eh bien le Larousse persiste et signe. L’entrée principale est au masculin, comme il se doit… Mais les auteurs (je ne me risquerai pas à parler d’autrices dans le cas présent) notent : « Au féminin, on rencontre aussi une écrivain. »

Heureusement, le Petit Robert vient à notre rescousse et accepte écrivaine en précisant : « … il est courant en français du Canada mais également en France. » Un article paru en 2018 dans Le Figaro précise que « Le terme est bien parti pour ne plus quitter le paysage français. » D’ailleurs, les écrivaines comme Annie Ernaux l’emploient déjà dans leurs ouvrages.

Bref, la logique de la féminisation est bien enclenchée. La France emboite tranquillement le pas au Canada, malgré toutes les réticences encore bien présentes en terre d’Hexagone.  

Retour sur autrice

Dans un billet paru l’an dernier, j’évoquais la controverse provoquée par la réapparition du mot autrice, dans la foulée de l’ouverture très tardive de l’Académie française envers la féminisation des titres.

Plusieurs lecteurs avaient émis des réserves quant au terme autrice, qui les mettait mal à l’aise. Pourtant, il suivait la même logique qu’actrice, directrice, organisatrice, etc.; certains lui préféraient auteure, faisant valoir que les terminaisons en -ice deviennent désuètes. En outre, la tendance est de favoriser les féminins en eure, comme dans ingénieure. De toute manière, que l’on aime ou pas, autrice s’impose de plus en plus.

Les doctorant et doctorante Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil, de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université d’Ottawa, défendent les deux formes. Dans un article paru dans Le Devoir, les deux font valoir ce qui suit :

Il ne faut pas avoir peur, à notre avis, de réhabiliter autrice. Il ne s’agit pas de rendre légitime un terme qui était jadis en usage sans avoir de connotation péjorative. Il s’agit surtout de reconnaître la marque d’une intervention politique féministe dans la langue : employer le mot « autrice » est dans une certaine mesure un acte subversif qui vise à démasculiniser la langue et le champ littéraire en allant à l’encontre de la logique d’invisibilisation du féminin qui l’a gouverné de manière presque incontestée pendant plusieurs siècles.

Les auteur.e.s rappellent que c’est l’Académie française qui a banni autrice dans un geste clairement hostile aux femmes.

Kiev ou Kyïv?

L’agression barbare de l’Ukraine par la Russie relance la question du nom de la capitale ukrainienne.

Tout le monde connait la capitale de l’Ukraine, Kiev, mais seul un groupe d’initiés sait que la ville s’appelle en réalité Kyïv. Les dictionnaires et encyclopédies françaises[1] nous signalent que Kyïv est le nom en ukrainien.

La graphie avec Y et Ï a de quoi surprendre. Comme l’ukrainien s’écrit en caractères cyrilliques, il faut donc transposer les sons ukrainiens en français, sans quoi on aurait bien du mal à lire Київ. La transposition — appelée « translittération » en français — donne Kyïv. Le Y ainsi que le Ï expriment un I allongé; la prononciation ukrainienne donne donc ceci : Kiive, et non pas Kiève (à la russe).

De plus en plus de médias francophones ont adopté la graphie Kyiv, sans tréma. Ce n’est pas entièrement conforme à l’ukrainien Київ, qui s’écrit bel et bien avec le tréma. Mais, en français, on ne peut pas dire que l’absence de tréma soit une faute majeure. C’est quand même mieux que Kiev.

Les exonymes

Par conséquent, Kiev n’est pas du tout un exonyme, c’est-à-dire la traduction du nom d’origine vers notre langue. D’ailleurs, les exemples d’exonymes sont nombreux, on n’a qu’à penser aux cas suivants : London-Londres, Sevilla-Séville, Firenze-Florence, Philadelphia-Philadelphie.

Mais le hic, dans le cas qui nous occupe, c’est que Kiev n’est PAS une traduction française, mais bel et bien le nom russe de la capitale ukrainienne. Alors pourquoi ne pas tout simplement adopter Kyïv?

Il est assez curieux de voir des médias francophones se cramponner au Kiev russe, mais adopter les graphies ukrainiennes Lviv, Louhansk et Kharkiv qui, il n’y a pas si longtemps, s’écrivaient Lvov, Lougansk et Kharkov, leur nom en russe.

La question se pose : pourquoi les noms de lieux ukrainiens étaient-ils translittérés à partir du russe?

L’Ukraine russifiée

L’ukrainien et le russe sont deux langues slaves qui ont beaucoup de similitude. À cela s’ajoute le poids de l’histoire, l’Ukraine ayant été un territoire convoité par les empires russe et autrichien. La débâcle de la Russie pendant la Grande Guerre a conduit à la Révolution bolchévique de 1917. Début 1918, une république soviétique est fondée à Kharkiv tandis qu’un mouvement nationaliste ukrainien fonde une autre république à Kyïv. En 1922, l’Ukraine adhère à l’Union soviétique; elle en fera partie jusqu’en 1991.

L’influence de la Russie pèse donc lourdement sur le destin des Ukrainiens. La situation des Ukrainiens se compare à celle des Québécois avant l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977. Le russe est parlé couramment un peu partout, dans la rue, dans les commerces. Beaucoup d’Ukrainiens sont devenus des russophones, pendant les décennies durant lesquelles l’Ukraine vivait sous le joug soviétique.

On comprend donc que certaines régions soient à majorité russophone, comme celles du Donbass et la Crimée annexée par la Russie en 2014.

Conclusion

Il est temps que les francophones arrêtent de désigner les toponymes ukrainiens par leur nom russe. C’est un peu comme si, en français, on parlait de Montreal (sans accent) et de Quebec City, au lieu de Montréal et Québec. On voit tout de suite l’absurdité de la chose.

Bref, il est temps aussi que les ouvrages français aussi bien que les médias francophones se mettent enfin à l’heure ukrainienne.

Autres textes sur l’Ukraine

L’Ukraine russifiée.

La tragédie ukrainienne

Autres sources…

Un article du Nouvel Obs fait le point sur le sujet.

Autre article de Radio Free Europe, qui donne la prononciation.

Un article plus scientifique de l’Université de la Pennsylvanie, avec une vignette montrant les prononciations russe et ukrainienne.

L’auteur remercie chaleureusement le professeur Tetiana Katchanovska, de l’Université Taras Chevtchenko de Kyïv pour son aide indispensable à la rédaction de cet article. Avec une bravoure exemplaire, elle fait face à l’agression sauvage de la Russie, dans la capitale ukrainienne.


[1] Accord de proximité, qu’on utilisait couramment en français, naguère.

Fut ou fût?

L’erreur vaut la peine d’être mentionnée parce qu’on la voit un peu trop souvent. Lesquelles des phrases suivantes sont erronées?

Philomène fût étonnée de trouver Marc-Antoine étendu dans la grange.

Bien qu’elle fut romancière populaire, elle maitrisait mal l’imparfait du subjonctif.

Encore eut-il fallu qu’elle fut primée par l’Académie Gonfley.

Toutes.

La confusion entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif ne surprend plus personne. Pourtant, elle devrait. Voilà un temps et un mode en perte de vitesse, du moins dans l’usage populaire.

Dans le cas du premier, l’imparfait et le passé composé l’emportent largement dans la langue courante, le passé étant réservé à la littérature.

Il fut décoré de la Légion d’honneur.

Comme on le voit, le passé simple ne demande pas l’accent circonflexe. Mais confusion il y a dans le cas de ce grand incompris, l’imparfait du subjonctif qui, lui, exige le fameux accent.

Bien qu’il fût décoré de la Légion d’honneur, il demeurait modeste.

La confusion peut certes s’expliquer par une maitrise approximative du français. On pourrait croire que dès l’instant où une phrase appartient à un mode d’expression plus relevé, il faut utiliser l’accent circonflexe. Rien n’est plus faux; la réalité est autrement plus complexe.

Un truc intéressant, donné dans un site Web, est d’écrire fût-il lorsqu’on peut le remplacer par serait-il ou même s’il était.

Le même genre de confusion sévit avec le petit cousin qu’est eût-il. Comme dans le cas précédent, l’absence d’accent renvoie au passé simple.

Il eut toutes les chances possibles.

Encore eût-il fallu qu’il en profitât.

Le circonflexe apparait souvent à la troisième personne de l’imparfait du subjonctif.

Bien qu’elle regardât, qu’elle vît, prît, etc. Mais à l’indicatif : Elle regarda, vit, prit, etc.

Voilà, il fallait que ce fût dit.

LGBTQ

Jadis, il y avait les homosexuels. Pour beaucoup, l’expression était en soi péjorative et sa descendance ignominieuse était légion : tapette, fif, pédale, gouine, etc.

Puis il y eut gai et lesbienne; et maintenant le sigle (incomplet) LGBTQ, qui rend compte d’une réalité bien plus complexe qu’on ne l’imaginait dans les années 50 ou 60.

Le mot gay

Les homosexuels masculins s’appellent maintenant les gais ou gays, si vous préférez l’orthographe française… Mais pourquoi a-t-on adopté ce terme qui nous entraîne dans les brumes de la polysémie? Si je dis que Charles est gai, est-ce parce qu’il a gagné à la loterie ou parce qu’il est homosexuel?

À San Francisco, le mot gay était un code pour désigner les homosexuels. Si vous cherchiez un endroit gai, les gens comprenaient que vous désiriez rencontrer des homosexuels, bref des invertis, comme on disait jadis.

Le mot a par la suite été féminisé, bien que l’appellation lesbienne ait gardé la priorité.

Ce qui nous amène vers LGBT.

LGBT

Outre les gais et lesbiennes, il y a aussi ceux qui aiment autant les hommes que les femmes, donc des bisexuels. Les progrès accomplis par la médecine au cours des dernières décennies amènent certaines personnes à changer de sexe. On les appelle les transgenres, d’où le T du sigle LGBT.

Mais ce n’est pas si simple. Transgenre ou transsexuel? Voilà la question, dirait Hamlet, cet éternel indécis. En fait, une personne qui n’est pas à l’aise avec le sexe que la nature lui a attribué est un transgenre. Le dictionnaire Usito est clair à cet effet :

Se dit d’un individu dont l’identité sexuelle ne correspond pas à son sexe biologique.

Tant Usito que les dictionnaires courants donnent transgenre et transsexuel comme synonymes. Dans un autre article, j’ai signalé l’apparition du mot genre dans le vocabulaire courant, mot qui remplace sexe lorsqu’il est question de l’identité sexuelle. En effet, le mot en question pouvait prêter à confusion dans certaines expressions. Il semble que transsexuel est moins utilisé pour des raisons semblables.

Q pour queer

Le sigle LGBT semble déjà dépassé, car il lui manque une lettre. Au départ, le mot queer en anglais désignait une personne ou un phénomène étrange. Une personne queer était hors norme. Ainsi désignait-on souvent les homosexuels et il semble que ces derniers se sont approprié l’expression pour en retrancher le caractère péjoratif. D’ailleurs, le terme a traversé en français et le Petit Robert le définit ainsi :

Personne dont l’orientation ou l’identité ne correspondent pas aux modèles dominants.

En clair, une personne qui n’est pas hétérosexuelle. Soit dit en passant, cisgenre désigne une personne dont le genre ressenti correspond à son sexe biologique,

Certains ajoutent un second Q pour indiquer que la personne est en questionnement sur son orientation sexuelle.

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin?

LGBTQIA, ça vous dit quelque chose? I pour intersexe et A pour asexuel. Les personnes asexuelles n’ont d’attirance sexuelle envers personne, mais elles appuient quand même les luttes menées par les personnes LGBTQ.

S’ajoute à ce cortège le chiffre 2 qui désigne chez les autochtones ceux qui partagent deux genres ou deux identités sexuelles. Le sigle LGBTQ2 s’impose de plus en plus.

Ouf!

Je suis sûr que bien des lecteurs et lectrices ont exhalé un soupir en lisant cette nomenclature. Du strict point de vue langagier, ces sigles sont une horreur. Dans un autre article, je dénonce l’abus des sigles dans le discours moderne et le cas en l’objet en est une preuve éclatante. D’ailleurs, bien des… comment faut-il les appeler… bien des membres de la communauté LGBTQ2 croient que cette appellation est devenue trop longue, à force de vouloir être inclusive.

Bien entendu, il est impossible de revenir en arrière et de ramener l’expression homosexuel pour réunir tous ces gens. Néanmoins, si j’appartenais à cette communauté, je serais mal à l’aise de dire que je suis une personne LGBTQ2. Sans vouloir offenser personne, on dirait une formule de chimie.

Un terme inclusif reste encore à inventer. Un terme arc-en-ciel.

Racisé

Le plus grand respect accordé aux membres de minorités ethniques et sexuelles a entraîné une mutation du vocabulaire.

La notion de race a d’ailleurs cédé le pas à celle d’ethnie, dans la mesure où l’on peut considérer qu’il n’y a qu’une seule race humaine, et non plusieurs comme on le soutenait jadis. De toute manière, cette question relève davantage de l’anthropologie que de la linguistique.

Soit dit en passant, le Larousse prend ses distances avec le mot race dans la définition qu’il donne du racisme :

Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.

Il y a une cinquantaine d’années, on se moquait couramment de certains peuples. Au Québec, par exemple, les farceurs aimaient dépeindre les Italiens comme étant des personnes sales. Beaucoup d’entre eux travaillaient dans la construction (métier salissant…) et c’est peut-être de là que venait ce préjugé.

Pour avoir fait un long séjour dans le pays de Dante, je peux confirmer que les Italiens ne sentent pas plus mauvais que les autres. C’est un mythe.

Bien entendu, les blagues sur la pingrerie des Juifs abondaient. Sans parler des Noirs, présentés comme des abrutis… De jours, de telles blagues seraient impensables. Sauf dans les médias sociaux, il va sans dire…

Ces gifles irrespectueuses étaient racistes. Oui, racistes, car le terme est resté, même s’il est contestable pour certains de parler de race.

Les sociétés occidentales abritent des communautés ethniques importantes. Certaines d’entre elles sont victimes de discrimination. On dit alors qu’elles sont racisées. Le terme en question gagne en popularité et fait partie de la cohorte de néologismes qui s’imposent de plus en plus dans le vocabulaire courant.

Néologisme vraiment? Le Petit Robert nous apprend que le mot existe depuis au moins 1907… La définition est claire :

Personne touchée par le racisme, la discrimination.

Assez curieusement, le mot ne figure pas dans le Petit Larousse. Néanmoins, un exemple intéressant de mot revenu en force tout simplement parce qu’il n’a pas perdu sa pertinence.

Prochain article : LGBT

Craquer

« Le vernis est craqué. »  Cette formulation est courante au Canada français et semble parfaitement admissible. Et pourtant…

Le sens exact de craquer est : « Produire un bruit sec. » D’ailleurs, craquer vient de l’onomatopée crac! Le mot allemand krach, pour désigner un effondrement boursier, est inspiré du terme français.

Alors que veut dire craquer? Plusieurs choses, en fait. Céder brusquement, soit à une envie, soit à une défaillance nerveuse.

Elle a craqué pour cet appartement dans le Vieux-Québec.

Il a craqué sous la pression.

Un objet peut craquer sans nécessairement produire un bruit sec.

La valise était pleine à craquer. Le réseau de santé craque de toute part.

Le dernier exemple est tiré de La Presse, en 1990.

Comme on le voit, le sens devient très voisin de se rompre, s’écrouler. Toutefois, craquer n’a pas exactement le même sens que de se fissurer, se fendiller. Le terme exact serait craqueler.

Exemples tirés du Robert.

Le gel a craquelé le sol. Le chemin craquelé par la chaleur.  

Vous aurez peut-être deviné l’influence de l’anglais derrière le verbe craquer, tel qu’il est utilisé au Canada. Influence il y a également dans le mot craque.

Ce joueur de hockey n’arrêtait pas de faire des craques sur les journalistes.

En clair, il envoyait des piques, faisait des railleries.

Dans les vieux pays, une craque est un mensonge; définition inusitée chez nous, il va sans dire.

Désigner des fentes et des crevasses sous le terme de craque est également une faute. Sans oublier l’emploi du même mot, sur un mode vulgaire, pour parler de l’espace entre les seins ou de la vulve. Encore là, ce sont des emplois propres au Canada.

Il est intéressant de mentionner l’apport d’un petit voisin venu de l’anglais : crack.

Passons rapidement sur cette drogue dévastatrice vendue en cristaux. Un crack, c’est souvent une personne possédant un talent remarquable dans un domaine précis.

Stephen Hawkins était un crack en mathématique.

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