Prédictions pour 2023

Cette semaine, trêve de billet linguistique. Un coup d’œil amusé, cynique, voire déjanté sur l’actualité canadienne et internationale avec comme fil conducteur : qu’est-ce qui pourrait bien arriver en 2023?

Changements climatiques

Les dirigeants mondiaux se réunissent de toute urgence sur l’archipel de Tuvalu, à la suite d’une montée des eaux fulgurante que les experts n’avaient pas vu venir. Pendant la conférence, le niveau de la mer connait une hausse de deux mètres, alors que les délégués discutent encore de l’ordre du jour. La salle de réunion étant inondée, ils doivent s’enfuir à bord de pirogues, car l’aéroport est submergé. Les complotistes disent que tout cela est une mise en scène.

Les ministres et chefs d’État s’échouent sur les îles environnantes et sont accueillis par des autochtones qui les narguent et leur disent de se débrouiller.

Le ministre canadien Stephen Guilbault se réfugie à bord du yacht de Pétro-Canada dont les dirigeants faisaient partie de la délégation de notre pays.

Canada

Les désaccords entre le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique s’intensifient. Le gouvernement libéral refuse la demande des néo-démocrates de créer un ministère de la Juste pensée, du Racisme et de la Décolonisation. Le gouvernement minoritaire risque de tomber et des élections anticipées pourraient être déclenchées à l’automne.

À Bay Street, les patrons de Justin Trudeau décident que ce dernier doit partir, car il a perdu toute crédibilité et pourrait perdre les prochaines élections. Certains ministres ambitieux commencent à s’agiter : Chrystia Freeland crée son propre ministère personnel : le ministère de Toutes les affaires gouvernementales; Mélanie Joly veut déclarer la guerre à Poutine; François-Phillippe Champagne s’inscrit à un concours de beauté; Sean Fraser veut admettre un milliard d’immigrants d’ici 2035; le ministre de la Justice David Lametti veut mettre le gouvernement québécois en tutelle, parce qu’il pratique le racisme systémique contre les anglophones du Québec.

Le premier ministre Trudeau met de longs mois à se décider à partir. Il est rapidement recruté par TVA, non pas comme analyste politique, mais plutôt comme comédien dans un nouveau téléroman, Beau Brummel. Le rayon des costumes exulte.

Le retour des camionneurs

Un nouveau convoi des camionneurs est organisé en février pour célébrer l’occupation du centre-ville d’Ottawa, l’année précédente. La police d’Ottawa commence à distribuer des contraventions dans le centre-ville pour permettre aux camions de se stationner. Certains policiers contactent les leaders du mouvement pour prendre des nouvelles.  

Cette fois-ci, les résidents du centre-ville d’Ottawa se sont organisés et ont loué des machines agricoles pour bloquer l’entrée de la ville. Le mouvement fait boule de neige et des débrouillards sèment de clous sur les routes autour de la ville. Les camions sont immobilisés, faute de pneus de secours. Des résidents en furie pour l’an dernier mettent le feu à trois camions et jettent un conducteur dans un spa d’eau glacé.

Sans plan précis, les policiers d’Ottawa accourent, en ordre dispersé. Certains se portent malades et rentrent chez eux. Un camionneur sur le point d’être pendu à un lampadaire est sauvé de justesse par les agents qui l’escortent jusqu’au bureau du chef conservateur Pierre Poilievre.

 Les journalistes

Les reporters dans les médias électroniques arrêtent enfin de farcir leurs topos de commentaires de simples passants qui n’ont rien à dire parce qu’ils ne connaissent rien du sujet. Les journalistes se livrent à une activité nouvelle : le journalisme d’enquête.

Un comité spécial est formé dans les médias pour trouver un synonyme aux mots impact, enjeu et conversation.

La covid en Chine

La Chine arrête de clamer qu’elle est un modèle pour le monde et que la démocratie est vouée à disparaître. Devant la fureur populaire, le gouvernement de Pékin met fin à sa politique de zéro covid. Comme beaucoup de personnes âgées ne sont pas vaccinées et que les vaccins chinois sont moins efficaces que ceux fabriqués en Occident, l’épidémie fait rage et des millions de personnes périssent à cause des politiques du gouvernement. La Chine vit exactement la même crise que le reste du monde a connue en 2020-2021.

Le leader Xi Jinping est aux abois et demande l’aide de la communauté internationale. La réponse est tiède. Extrait d’un appel téléphonique entre Xi Jinping et Justin Trudeau.

– Les vaccins que vous nous avez envoyés sont tous périmés, tonne le chef chinois.

– Ah oui ? On va continuer de faire des efforts pour trouver de meilleurs vaccins pour le peuple chinois.

– Vous nous prenez en otage !

Trudeau sourit et raccroche.

Quelques jours plus tard, Xi Jinping est démis de ses fonctions et nommé directeur d’un camp de rééducation ouïgour.

La révolte des Iraniennes

Les Iraniennes continuent de brûler leurs foulards malgré l’intensification de la répression. Les mises à mort isolent de plus en plus l’Iran de la communauté internationale et ne font que jeter de l’huile sur le brasier de la contestation, qui se répand dans toutes les couches de la société. Bien des gouvernements regrettent d’avoir fermé les yeux sur la vraie nature de la République islamique et commencent à aider l’opposition à s’organiser.

Québec solidaire, le NPD et la gauche européenne accusent les Iraniennes d’islamophobie. Le voile est un choix personnel et ce sont les musulmanes occidentales qui sont vraiment brimées.

Le mouvement fait boule de neige en Afghanistan où des femmes commencent elles aussi à brûler leur voile sur la place publique. Des rassemblements s’organisent pour brûler les burqas, ce qui rend les talibans à moitié fous. La révolte gagne aussi les pétromonarchies, particulièrement l’Arabie saoudite, qui doit lâcher du lest pour étouffer l’insurrection. Une remise en question de l’attitude de l’islam envers les femmes et la modernité commence à être discutée.

Le Printemps des Femmes est commencé.

***

Lundi prochain : le couronnement de Charles III ; la décolonisation des musées ; la conclusion de la guerre en Ukraine ; qu’est-ce qui va arriver à Donald Trump en 2023?

Capitaliser

Le verbe capitaliser est souvent employé au Canada et au Québec dans le sens de tirer profit de, profiter de, ce qui est un anglicisme.

Au sens propre, capitaliser signifie « Transformer un revenu en capital », comme l’indique le Larousse. Le mot peut également avoir le sens de « Amasser de l’argent », comme le précise le Robert. Cependant, ce dernier ouvrage ajoute un troisième sens, qui est justement de tirer profit de.

Or, cette acception vient directement de l’anglais, comme le signalent des ouvrages québécois comme le Multidictionnaire de la langue française, Le dictionnaire Usito et le Dictionnaire des anglicismes, de Colpron. En outre, cette formulation est absente du Dictionnaire de l’Académie. Elle n’est donc pas un retour de l’ancien français. C’est bel et bien un anglicisme.

D’ailleurs, le premier sens donné par Collinspour capitalize est bel et bien de profiter d’une situation.

Le Robert donne plusieurs exemples de capitaliser pris dans ce sens. Une courte recherche sur le web montre que cette acception est assez courante en France.

Des mots français infléchis par l’anglais

Ce n’est pas la première fois qu’un mot français voit son sens élargi sous l’influence de l’anglais. On peut penser à réaliser, au sens de « prendre conscience de »; à drastique, au sens d’énergique, de rigoureux; à attractif, au sens d’attrayant.

Dans les trois cas ci-dessus, le Robert indique soit qu’il d’un anglicisme soit que c’est un emploi critiqué.

Il semble maintenant que le dictionnaire ne veuille plus mentionner l’origine d’un sens nouveau, à savoir qu’il est inspiré de l’anglais. Les francophones européens deviennent de plus en plus influencés par l’anglais. Ils ne se contentent plus d’emprunts lexicaux comme black-out (prononcé blaca-outte) ou discount (prononcé discountte), ils rejoignent maintenant les Québécois avec des emprunts sémantiques.

Sur une ferme

Nora a grandi sur une ferme. Voilà une phrase que l’on entend couramment au Canada français. Une faute de syntaxe dont la plus proche voisine est « Il siège sur un comité. »

Ce sont des calques syntaxiques de l’anglais : « Nora grew up on a farm. He sits on a committee. »

Comme je l’ai expliqué à maintes reprises, les francophones du Canada vivent dangereusement proche du monde anglo-saxon et leur langue s’en ressent.

On habite dans une ferme, on siège à un comité.

Êtes-vous sûr?

La confusion entre l’anglais et le français est telle qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits, pour employer une expression populaire. La préposition sur engendre de nombreux calques de l’anglais, calques qui pour un grand nombre de gens sont indétectables parce qu’on les entend partout.

En voici quelques-uns :

  • Être sur un avion – être dans l’avion.
  • Être sur la ligne – être en ligne.
  • Être sur le téléphone – être au téléphone.
  • Surfer sur Internet – surfer dans Internet.
  • Il y a beaucoup de monde sur la rue Principale – dans la rue Principale.

Amusons-nous un peu.

  • Être sur l’avion : j’espère que vous êtes bien attaché… Il fait un froid de canard, demandez une couverture supplémentaire.
  • Être sur la ligne : vous êtes équilibriste?
  • Être sur le téléphone : vous êtes assis dessus?
  • Surfer sur Internet : attention au tsunami!
  • Beaucoup de monde sur la rue Principale? Oui, les gens sont empilés et attendent le feu vert à l’intersection.

Des ouvrages comme le Colpron et le Multidictionnaire en répertorient bien d’autres.

Poly se souvient

Le 6 décembre 1989, un homme abattait froidement 14 jeunes femmes qui étudiaient à l’École polytechnique de Montréal. Parce qu’elles étaient des femmes. Pour le meurtrier, elles étaient des féministes et il fallait les abattre.  

À l’époque, on parlait de meurtre, de tuerie visant des « étudiants » (sic). Aujourd’hui, on emploie le terme féminicide.

Féminicide, un mot dont j’ai parlé dans un précédent article, n’existe pas dans le Dictionnaire de l’Académie française. Honteux. Il faut dire que les Immortels étudient présentement la lettre S en espérant publier la version à jour de leur ouvrage avant la destruction de la planète par les changements climatiques.

Heureusement, le Robert et le Larousse ont intégré ce mot taché de sang dans leur corpus.

Le Larousse : « Meurtre d’une femme ou d’une jeune fille, en raison de son appartenance au sexe féminin. Crime sexiste, le féminicide n’est pas reconnu en tant que tel par le Code pénal français. »

Le meurtre sans nom de ces 14 jeunes femmes ne doit jamais être oublié.

Ayons tous une pensée pour elles en souhaitant qu’un jour féminicide soit devenu un archaïsme.

Diktat

Le mot sonne comme un coup de poing sur la table et c’est probablement ce qu’ont éprouvé les représentants allemands devant les conditions de paix imposées à leur pays par le traité de Versailles, après la Grande Guerre.

Ce sont eux, les politiciens allemands, qui ont imposé le mot , dont le sens ne laisse aucune place à l’ambigüité, et celui-ci s’est propagé en français et dans d’autres langues. En français, il a pris deux sens :

1. Traité imposé par le vainqueur au vaincu.

2. Exigence absolue imposée à un groupe ou à une autre personne.

Employé dans un contexte politique, Diktat a un sens très fort et il n’est pas très courant. Il semble qu’on préfère le réserver à la situation de l’après Grande Guerre. Le deuxième sens a percé dans l’usage, mais il a un concurrent : oukase.

Lui aussi vient du vocabulaire politique et historique. Un oukase est un édit du tsar. Mais lui aussi peut prendre le sens d’ordre impératif.

Dans le contexte politique actuel, il serait certainement pertinent de parler des diktats des mollahs iraniens quant au port du voile islamique et des oukases de Vladimir Poutine à l’Ukraine.

Célébrer

 Peut-on célébrer la Journée internationale des personnes en situation de handicap? C’est ce que m’a demandé un lecteur la semaine dernière.

De prime abord, la formulation ne me parait pas erronée, mais en tant que langagier, ne suis-pas une personne qui doute sans arrêt?

Il faut dire que la formulation naturelle serait de souligner, de marquer une journée. Certes oui, et une petite consultation aux dictionnaires semble le confirmer. Célébrer peut signifier : « Marquer (un évènement) par une cérémonie, une démonstration », nous dit le Robert. Il ajoute : « Faire publiquement la louange de. »

On peut célébrer un mariage, une victoire ou encore les mérites de quelqu’un. L’ennui étant ici que l’ouvrage ne donne pas journée comme cooccurent. Faut-il en conclure que c’est une faute? Pas du tout, car les dictionnaires courants n’énumèrent pas systématiquement toutes les constructions possibles avec un mot. Absence n’est pas erreur.

Une recension dans la Toile permet de découvrir que l’expression « célébrer une journée » se voit surtout au Canada. Cause entendue? Ce qui est canadien est forcément faux? Pantoute!

L’Organisation des Nations unies a une page web sur les diverses journées soulignées dans le monde. En bas de la photo, on remarquera le texte suivant « Des femmes de la Côte d’Ivoire se sont réunies pour célébrer la Journée internationale de la femme… »

La rubrique en-dessous de la photo s’intitule Célébrations.

Mon lecteur curieux, qui voulait en avoir le cœur net, m’envoya ensuite une citation de Racine, dans Athalie : « Je viens, selon l’usage antique et solennel, célébrer la fameuse journée… »

La question était quand même pertinente, car les formulations maladroites s’entendent un peu partout et qu’il faut être vigilant.

En situation de handicap?

Je reviens sur la formulation étonnante mentionnée en début de texte. « Personnes en situation de handicap »? En cette période d’extrême sensibilité, il aurait été risqué de parler des handicapés tout simplement. Même la tournure « personnes handicapées » en aurait choqué quelques-uns. Dure journée…

Qatari

La coupe du monde du football bat son plein au Qatar ce qui devrait attirer l’attention des langagiers sur ce toponyme.

L’orthographe Qatar semble avoir été adoptée partout – ce qui est une bonne chose. Car, ici et là dans le paysage contrasté des graphies, on peut trouver encore un peu la graphie Katar, que l’on aurait pu aussi bien écrire Catar, quant à y être.

En cherchant dans Internet, on découvre assez vite qu’un katar est un couteau… Quant à Catar, il s’agit de la graphie espagnole de l’émirat du Qatar.

Qatar et Iraq

L’orthographe française de ce pays peut intriguer à cause de l’absence de U après la lettre Q. Comme je l’ai souligné dans un autre article, cette lettre symbolise une sorte de raclement léger dans le fond de la gorge, bref un son qu’il est difficile de reproduire dans les langues occidentales. Pour tout simplifier, on le prononce comme un K ou un C, ce qui est en soi inexact.

Ce qui ramène la question épineuse de bien prononcer les noms étrangers. Bien entendu, il y a des limites à tout; il serait sûrement très amusant de voir les commentateurs essayer de prononcer, l’arabe, le chinois ou le swahili avec le ton exact… Par conséquent, on normalise la prononciation des noms étrangers.

Le cas le plus patent est Iraq, que l’on en est venu à prononcer IRAK au lieu Ira(raclement). La graphie Irak a suivi. Le problème est le même avec Qatar, dont la prononciation simplifiée KATAR fait sûrement sourire nos amis arabophones.

Qatari

Les médias francophones comme anglophones ont ad opté le terme Qatari pour désigner les habitants de l’émirat. La cause semble entendue, alors qu’elle ne l’est pas. Une petite consultation dans la Liste des noms de pays du gouvernement canadien, dans celle des Affaires étrangères de la France permet de constater que le gentilé Qatarien existe aussi. C’est d’ailleurs celui que propose l’Encyclopédie Larousse, tout en citant également Qatari et Qatariote.

Qatarien et Qatariote sont des traductions françaises. Mais dans l’usage, Qatari, plus exotique peut-être et sûrement plus authentique, l’emporte clairement. Dans le Figaro, j’ai vu Qatar et Qatarien, notamment dans le même article…

Comme quoi l’usage peut parfois être aussi chaudement disputé qu’un match de foot.

Backlash

La récente déconfiture des républicains aux élections de mi-mandat est interprétée comme un backlash résultant du jugement de la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

Le terme anglais est séduisant : on entend presque le coup de fouet. Séduisant, certes, mais pas incontournable.

Les républicains sont peut-être victimes des conséquences négatives de ce jugement, eux qui sont généralement hostiles à l’avortement. Ils sont victimes d’un effet boomerang, mieux d’un retour de flamme. Le ressac a été dur.

Le moins que l’on peut dire, c’est que le contrecoup a été dur. Il y a eu réaction brutale; défavorable; musclée. La décision du plus haut tribunal états-unien a suscité un tollé.

Labyrinthe informatique

Texte ironique sur l’informatique. Vous reconnaissez-vous dans la description suivante?

De plus en plus, vous avez l’impression d’être un béotien, un chameau qu’on force à passer par le chas d’une aiguille. Les procédures pour faire les choses les plus simples deviennent de plus en plus tordues. Vous êtes enseveli par des mots de passe de plus en plus complexes. Une souris blanche perdue dans le labyrinthe informatique.

Les foutus mots de passe

Comme la neige en hiver, ils sont incontournables. Vous voulez acheter des billets de théâtre? Il faut ouvrir un compte. Même chose pour un tournoi de tennis ou un voyage en train, car les billets papiers sont maintenant bannis. Gare à vous si votre téléphone ne fonctionne pas le jour de l’évènement ou si vous ne trouvez plus le courriel contenant ce sésame qu’est le code QR de vos billets. Vous l’avez effacé par erreur? Zut!

Chaque nouveau compte requiert un mot de passe. Quand le logiciel est gentil, il vous précise que vous devez inscrire au moins un caractère en majuscule, un autre en majuscule, un chiffre, au moins un symbole, un hiéroglyphe, et aussi un caractère runique, et, tant qu’à y être, un idéogramme japonais ou chinois… Maintenant, il faut au moins 12 caractères pour sécuriser votre compte. Comment mémoriser votre mot de passe, qui aurait fait reculer Champollion? Parce qu’attention! Il ne faut l’écrire nulle part (sans blague!)? Le truc, c’est de s’arranger pour que le mot de passe corresponde à la mélodie d’un chant tibétain du VIIIe siècle.

Les applications

En passant, avez-vous téléchargé l’application? C’est tellement plus simple… Mais attention, il est fort possible qu’elle refuse mystérieusement votre mot de passe tout neuf, créé dans Internet. Vous voilà enfermé dans une boucle informatique. Ça arrive. Débrouillez-vous maintenant.

Pugnace vous avez tenté d’entrer dans votre compte à plus de trois reprises, en vous disant que vous avez mal transcrit votre mot de passe. Grave erreur. Vous compte est maintenant verrouillé.

Vous êtes décidément très naïf. Vous voulez appeler le service à la clientèle de votre application. Le problème est que vous aurez beau chercher partout dans le site, vous ne verrez jamais de foutu numéro de téléphone. Une rubrique d’aide tentaculaire s’assurera de ne pas répondre à la question simple que vous posez. Sans rire, on vous demande ensuite si le menu d’aide a été utile. Parfois, on arrive à débusquer le fameux numéro en cherchant dans Internet. Parfois.

Un agrégateur de mots de passe

Au fond, la solution serait d’avoir un mot de passe universel au lieu de 65, dont 43 sont considérés comme peu sécuritaires. Les gourous du Web vous incitent à choisir un agrégateur de mots de passe : tout sera désormais beaucoup plus facile. Facilité et informatique sont deux plaques tectoniques qui s’éloignent l’une de l’autre.

Méfiez-vous de ces gourous. Pour eux, tout est simple. C’est un peu comme Einstein qui essaie de vous convaincre que la mécanique quantique, ce n’est finalement pas compliqué quand on la prend par le bon bout…

Alors votre gourou vous dira que l’application OneFuckingPassword est géniale et facile à utiliser. Grâce à elle, vous pouvez stocker tous vos mots de passe, les numéros de vos cartes de crédit, tous les renseignements personnels que vous souhaitez.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais le doute me saisit. Vais-je confier tout ce matériel radioactif à une application inconnue? Si, si, si, insiste votre gourou, tout est crypté, pas de danger.

Quel bonheur! Mes comptes vidéo-étron.ca, Hostidemail.com, Goofymail.com, Yahoulala.fr, Instagratte, Nerd, PowderGroin, Excel-lent et autres applications Windoors seront enfin accessibles, grâce à un seul mot de passe.

Bon OK.

OneFuckingPassword

Les portes de l’enfer s’ouvrent.

Je comprends assez vite que c’est tellement simple que je ne suis pas toujours sûr de comprendre. J’ai choisi le seul mot de passe dont je vais me servir, quelque chose de convivial comme HELP&cx2*me##ifYOU%-can%@! Mais pas le choix, OneFuckingPassword ne veut rien savoir de Jenpeupu. Mon mot de passe doit être tellement sécuritaire qu’il devient impossible de le mémoriser, à moins de souffrir de schizophrénie catatonique.

OneFuckingPassword est très facile à utiliser. La preuve c’est qu’il y a un tas de vidéos YouPuke qui cherchent à vous convaincre que c’est simple. Par exemple intégrer l’application à votre navigateur GoofyCrook, FirefoxNews, Safarire, PuckPuckGo ou MicroGates Edgy. Un jeu d’enfant, qu’ils disent.

C’est peut-être simple, mais pas nécessairement convivial, voilà le problème. Sinon comment expliquer cette pléthore de tutoriels?

Vous désirez inclure le mot de passe de votre application de recettes? Fafa bébé, des dizaines de tutoriels vous indiquent comment. J’en essaie un et les affichages de la vidéo ne correspondent pas à ce que je vois sur mon ordi. J’en essaie un autre, mais là encore, cela ne correspond pas. Je constate que les vidéos datent de deux ans… Et j’ai un Mac en plus… J’essaie à plusieurs reprises, mais ça ne fonctionne pas.

Me voilà transporté dans la quatrième dimension…

Alors pourquoi ne pas télécharger l’application et passer par elle, au lieu d’intégrer OneFuckingPassword dans mon navigateur? Je télécharge l’application en me disant que je suis bien bête de ne pas y avoir pensé. Tout est de ma faute.

Je déchante vite. Je tape mon fucking mot de passe caractère par caractère, tel un apothicaire qui prépare une concoction miraculeuse. OneFuckingPassword refuse platement mon mot de passe. C’est encore moi qui ne comprends pas. Sûrement.

Respirons par le nez. Je clique sur Mot de passe oublié… L’application me demande l’identifiant qui est mon adresse courriel. Je tape l’identifiant et OneFuckingPassword se rebiffe. Buté comme un âne, il me dit d’un air hautain qu’il n’y a pas de compte à ce nom…

Bref, j’ai passé des heures à écouter des vidéos, à tenter des expériences, en vain. Excédé, j’ai réalisé que l’agrégateur me rendait la vie impossible, car j’avais maintenant du mal à entrer dans mes applications courantes, qui, souvent, refusaient de s’ouvrir, parce que mon fucking mot de passe ne fonctionnait pas.

Une boucle informatique infernale. J’ai décidé de me débarrasser de OneFuckingPassword. Pas si simple que cela quand l’application dit que tu n’as pas de compte…

Excédé

À présent, je n’ose plus toucher à rien. Renforcer mes mots de passe me parait être la moins pire des solutions. Mais là encore, cette mesure élémentaire peut virer au cauchemar, comme cela s’est produit avec ma banque.

Les gourous nous vantent maintenant l’identification à deux facteurs. Par exemple, Facedebouc vous envoie un code numérique par texto pour déverrouiller votre compte. Cela empêchera votre compte d’être piraté si votre mot de passe a été diffusé.

Le croiriez-vous, mais je suis sceptique. Qui dit que le code par texto ne sera jamais intercepté? Et supposons qu’un bogue empêche l’envoi du fameux code? On fait quoi?

Eh bien on lâche ses appareils électroniques et on va faire une marche.

***

J’invite tous ceux qui ne veulent pas perdre l’esprit à lire mes Chroniques informatiques.

Mon Glossaire de l’informatique vous amusera sûrement.

Comment j’ai failli perdre mon blogue.

Prétention

Le mot prétention m’est toujours apparu suspect. Les exemples suivants, puisés dans La Presse et Le Devoir alimentaient mes doutes.

Selon les prétentions de la Poursuite…

Le juge Christian Immer a toutefois considérablement réduit leurs prétentions.

Des prétentions juridiques différentes ou opposées.

Une étude qui n’avait aucune prétention scientifique.

Il s’agissait pourtant de remplacer prétention par allégation, affirmation, etc. Aucun doute, le français canadien se vautrait encore dans l’ignoble fange des anglicismes.

Pourtant, une courte vérification dans le Collins sema le doute dans mon esprit. Le mot anglais pretension a le sens d’une affirmation exagérée, le fait de prétendre être quelqu’un de plus important qu’en réalité. Dixit :

1. a pretext or allegation

2. a claim, as to a right, title, distinction, etc.

3. assertion of a claim

4. pretentiousness; ostentation

On n’est plus très loin de la définition que donne le dictionnaire en ligne Usito :

Revendication d’un droit réel ou supposé, d’un privilège jugé mérité.

Par ailleurs, le Robert ne retient pas le sens de simple allégation :

Haute idée que l’on se fait de ses propres capacités. Estime trop grande de soi-même.

Une incursion dans Trésor de la langue française a permis d’isoler la remarque suivante :

Dans quelques textes, prétention prend des valeurs qui se rattachent au sens II de prétendre et tend à signifier « affirmation catégorique, abusive ».

Le mot en l’objet n’est donc pas carrément fautif, mais il me parait s’éloigner du sens traditionnel du terme retenu dans les ouvrages de langue. Le Trésor considère qu’il est marginal de lui attribuer le sens d’allégation ou d’affirmation.

Blogue destiné à tous ceux qui ont à cœur l'épanouissement de la langue française.