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Tchernobyl

Tchernobyl. Ce nom résonne comme un glas dans ma tête.  

J’y étais presque, en 1986, étudiant de science politique à l’Université de Bonn, en Allemagne. Horreur de lire les titres dans les journaux, un matin d’avril; un accident à la centrale de Tchernobyl. Un nuage radioactif dans la stratosphère, poussé par les vents vers l’Europe de l’Ouest.

Pendant quelque temps, j’ai songé à prendre le premier avion pour rentrer au Canada. Mais, finalement, il semble que le nuage n’a fait que survoler l’Allemagne… Mais des militants verts se promenaient dans la vieille ville avec des compteurs Geiger… Évidemment, il y avait de la radioactivité au sol, il y en a toujours de toute façon.

De nos jours, aussi incroyable que cela puisse paraitre, le site maudit est devenu une attraction touristique… Et aussi inconcevable que cela puisse paraitre, il est devenu aussi une cible militaire, à cause de l’invasion sauvage et honteuse de l’Ukraine par la Russie.

Un nom

Tchernobyl refait la manchette, mais dans un contexte très différent.

Sur le plan linguistique, l’agression russe a fait prendre conscience au reste du monde de l’existence d’une langue ukrainienne et aussi de l’aberration d’employer des noms russes pour désigner des villes et régions ukrainiennes.

Les médias occidentaux ont commencé à rectifier et c’est ainsi que Kyïv ou Kyiv, Kharkiv, Lviv, etc. ont fait leur apparition.

La question se pose également pour Tchernobyl, nom russe de la ville qui se décline Tchornobyl en ukrainien. Doit-on garder l’ancienne appellation, étant donné qu’elle est très connue? Ce serait tentant, mais tout est ici une question de logique et d’uniformité. À quoi bon parler de Kyïv si on revient bêtement à Tchernobyl?

Si les gens se sont habitués à Kyïv ils s’habitueront bien à Tchornobyl.

***

Kiev ou Kyïv?

Langue ukrainienne et langue russe

Écrire les noms ukrainiens sans faute

L’ukrainien et le russe

Départager la langue ukrainienne de la langue russe n’est pas une mince tâche, d’autant plus que bien des Ukrainiens russophones défendent l’ukrainien par patriotisme… ukrainien.

Les deux langues sont très semblables; les deux s’écrivant en caractères cyrilliques, et non en caractères latins comme le français et l’anglais.

Les personnes venant de l’extérieur de la sphère des langues slaves ont malheureusement tendance à les confondre. Ce qui explique que bon nombre de toponymes ukrainiens étaient, jusqu’à tout récemment, orthographiés à la russe.

La décision prise par la plupart des médias francophones connus d’adopter le nom ukrainien Kyïv, au lieu du russe Kiev, est une belle illustration de ce problème. Il est en effet absurde d’employer les noms ukrainiens pour Kharkiv et Lviv et d’écrire ensuite Kiev à la russe.

Cohabitation

Tout comme le Bélarus, l’Ukraine est un pays russifié et la cohabitation des deux langues n’est pas toujours facile. Ainsi, le gouvernement ukrainien a fait adopter une loi en 2019 pour renforcer la présence de l’ukrainien dans la vie publique.

Quelques faits intéressants :

  • 60 pour 100 des Ukrainiens considèrent l’ukrainien comme leur langue maternelle.
  • 15 pour 100 considèrent le russe comme leur langue maternelle.
  • 22 pour 100 considèrent les deux langues comme leur langue maternelle.

Certains utilisent un mélange des deux langues appelé le Sourjik, sans toujours être conscients de ce qui vient du russe ou de l’ukrainien.

Un peu d’histoire

L’ukrainien tire ses origines de l’ancienne principauté slave orientale Rous de Kyïv qui, au IXe siècle, regroupait le Bélarus, la Russie et l’Ukraine modernes. Existe à cette époque une forme de bilinguisme entre langue écrite, le slavon, et langue parlée, l’ukrainien. On peut comparer ce bilinguisme à celui entre le latin du Moyen Âge et les langues vernaculaires.

Plus tard, l’Ukraine sera divisée entre la Pologne et la Russie. Les tsars Pierre le Grand et Catherine interdiront l’utilisation de l’ukrainien littéraire, de sorte que les populations seront russifiées.

Comme le précise la professeure de russe et d’ukrainien Natalia Chevtchenko de l’Université de Lyon :

L’usage du russe comme seule langue de communication dans les organismes officiels, le passage au russe de l’intelligentsia ukrainienne et de la majorité des dirigeants cosaques produisent leur effet très rapidement : déjà à la fin du XVIIIe siècle, l’ukrainien disparaît de l’usage officiel sur le territoire russe de l’Ukraine.

L’ukrainien est peu à peu étouffé et, sous le tsar Alexandre II, le gouvernement russe affirmera :

Il n’y a jamais eu de langue ukrainienne, il n’y en a pas maintenant et il n’y en aura jamais.

La Révolution russe de 1917 vient changer les choses. Le gouvernement de Moscou tolère les langues nationales, comme l’ukrainien, mais la langue nationale est le russe. Cependant, la défense de la langue ukrainienne deviendra rapidement suspecte; les autorités la traitent de « nationalisme bourgeois » …

En outre, la similitude entre russe et ukrainien vient compliquer les choses. Le même phénomène est observé au Bélarus, dont la langue ressemble elle aussi au russe.

Deux langues distinctes

Malgré tout, ukrainien et russe sont deux langues distinctes. Les deux tirent leur origine du proto-slave, mais l’ukrainien est davantage basé sur le dialecte vernaculaire, tandis que le russe est plus influencé par l’Église orthodoxe.

Le russe et l’ukrainien ont une similarité lexicale de 62 pour 100 alors qu’elle atteint 84 pour 100 avec le biélorusse et 70 pour 100 avec le polonais.

Cela n’empêche pas les divergences de vocabulaire.

MotUkrainienRusse
PapierPapirBumaga
SucreTsoukorSakhar
ArgentGrochiDenghi
MatinRanokOutro
BouteillePlyachkaBoutylka

Comme c’est souvent le cas avec deux langues voisines, il y a de faux amis.

MotUkrainien et russeSignification en russe
TempsTchasHeure
CitrouilleHarbousMelon
DimancheNedilyaSemaine

Confondre le russe et l’ukrainien est une grave erreur. On trouve facilement dans la Grande Toile tout un lot d’articles sur l’ukrainien, son alphabet, sa grammaire. C’est pourquoi il importe d’écrire correctement en français les noms ukrainiens.

Voir mon article à ce sujet.

SLAVA UKRAÏNI ! GLOIRE À L’UKRAINE !

Écrire les noms ukrainiens en français

Écriture de l’ukrainien en français

L’invasion russe en Ukraine pose la question de l’orthographe des noms ukrainiens en français.

Comme le russe, l’ukrainien s’écrit en caractère cyrilliques, ce qui signifie qu’il faut transposer les sons originaux dans notre alphabet pour arriver à lire les noms. Ce procédé s’appelle la translittération. J’ai déjà abordé cette question pour la langue russe dans d’autres billets.

Petit rappel…

Deux exemples très simples : le nom du président russe est Влади́мир Влади́мирович Пу́тин. Bien entendu, c’est illisible dans notre langue. Il faut donc transposer les sons russes en français, ce qui donne Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Toutefois, la translittération en anglais donne Vladimir Vladimirovich Putin, qui se prononce exactement de la même façon. On voit tout de suite qu’on ne peut adopter une graphie anglaise en français sans être quelque peu ridicule…

Second exemple : Dmitri Chostakovitch qui, en anglais, s’écrit Dmitri Shostakovich.

Noms ukrainiens en français

Les mêmes principes s’appliquent en ukrainien.

Pensons à Marioupol, orthographiée Mariupol en anglais.

On l’a vu récemment avec le nom de la centrale nucléaire attaquée par les Russes. Là encore, l’orthographe en français est différente de celle en anglais : Zaporijjiaen français mais Zaporizhzhia en anglais.

Pour éviter d’écrire les noms ukrainiens avec une graphie anglaise, il suffit de surveiller les lettres ou groupes de lettres suivants qui se trouvent dans les noms écrits à l’anglaise :

  • CH en anglais devient TCH en français
  • Les finales en IN devraient s’écrire INE en français
  • SH en anglais devient CH en français
  • SHCH en anglais devient CHTCH en français
  • U en anglais devient souvent OU en français
  • ZH en anglais devient J en français

Quelques exemples :

  • Chornobyl –> Tchornobyl (vrai nom de la centrale nucléaire)
  • Cherkassy –> Tcherkassy
  • Irpin –> Irpine
  • Jakchiv –> Jatchiv
  • Kiev –> Kyïv
  • Lvov –> Lviv
  • Lugansk –> Louhansk
  • Lutsk –> Loutsk
  • Mariupol –> Marioupol
  • Sebastopol –> Sévastopol
  • Shevchenko –> Chevtchenko
  • Zaporizhzhia –> Zaporijjia
  • Zhytomyr –> Jytomyr

Le president

Le nom du président ukrainien s’écrit de la même façon en anglais et en français : Volodymyr Oleksandrovytch Zelensky. En effet, aucun des groupes de lettres susmentionnés ne se retrouvent dans ce nom.

Certains s’interrogeront sur le Y; pourquoi ne pas écrire tout simplement un I ? L’ukrainien, à l’instar du russe, possède un I allongé que l’on symbolise par un Y. En fait, il faudrait prononcer Zelensky à peu près de la manière suivante : Zé-lenne-skille.

Comment faut-il écrire Kiev en français? Réponse.

Prochain article : Langue ukrainienne et langue russe, des cousines très proches.

Comment écrire correctement les noms russes en français? Réponse.

SLAVA UKRAÏNI ! GLOIRE À L’UKRAINE !

Prendre action

Contrairement à ce que l’on croit, il y beaucoup d’action au Canada. Les gouvernements adoptent des actions; les entreprises mènent des actions; les responsables envisagent des actions.

Tout ce beau monde prend une ou des actions et le charabia franglais culmine lorsque l’on prend action tout court. L’anglais to take action n’est guère loin.

Comme le dit si bien l’Office québécois de la langue française : « Cette expression n’existe pas en français. »

Dans notre langue, on prend plutôt des mesures, on intervient. Bref, on réagit ou encore on passe à l’action. Le mot initiative est aussi bien précieux. Et si on prenait une initiative au lieu de prendre action? Encore plus simple : on réagit à une situation (pas à une problématique ou à un enjeu, par pitié).

Dans le vocabulaire juridique, prendre une action contre quelqu’un revient souvent à porter plainte contre lui, voire à intenter une poursuite.

Vous lirez avec intérêt mon billet sur le mot action.

Sorbonne Université

Sorbonne Université. On croit lire un texte en anglais, tant la formulation épouse la syntaxe de cette langue. Comme dans Stanford University. En fait, ne manque que le Y à Université et on y serait. Sorbonne University, vous ne trouvez pas que ça fait plus chic, plus moderne? Au diable le français de Richelieu!

En ancien français, on disait Université de la Sorbonne, tout simplement; c’était clair, c’était français. Mais voilà, ça ne faisait pas anglais.

Cette nouvelle entité résulte du regroupement de Paris-Sorbonne et de Pierre-et-Marie-Curie, communément appelées Paris-IV et Paris-VI.

À mon sens, il ne fait nul doute que d’ici 2030, l’auguste institution se fera appeler Sorbonne University, en faisant valoir le caractère de plus en plus international de son enseignement.

International parce que de nombreux cours seront dispensés en anglais, à cause du caractère « universel » de cette langue; l’afflux d’étudiants anglophones qui s’en suivra rendra la Sorbonne de plus en plus « internationale », donc ouverte à l’anglais. Une appellation anglaise ne fera que renforcer le rayonnement de l’université (vraiment?).

(Ceux qui m’accuseront de fabuler auraient intérêt à savoir que des étudiants anglophones étrangers trouvent le moyen d’étudier à l’Université Laval de Québec, sans connaitre le français.)

Les conséquences ne se feront pas attendre : Sorbonne Université ne sera que le prélude de Sorbonne University. Et il y a fort à parier que d’autres universités françaises emboiteront le pas avec enthousiasme.

Une tempête dans un verre de vin?

Ce qui se passe à la Sorbonne est l’arbre qui cache la forêt. J’ai écrit deux textes portant spécifiquement sur l’anglicisation de la France; dans d’autres articles, j’ai dénoncé la complaisance de nos cousins d’outre-Atlantique pour le sabir américain qu’ils tiennent à tout prix à glisser dans les slogans d’entreprises, dans les nouvelles télévisées et dans les conversations.

J’ai l’impression de me répéter.

Pourtant je ne suis pas le seul. À la mi-février 2022, l’Académie française a une nouvelle fois dénoncé le franglais qui envahit toutes les sphères en France. Extrait d’un article paru dans La Presse de Montréal :

Les exemples sont nombreux. Air France a sa « skyteam » ; Citroën, sa « Connect Box » ; Canal+, son « My Canal » et les meilleurs programmes en « live » et en « replay » ; les magasins Carrefour ont leurs « drive piéton » ; Ma French Bank utilise des « cookies » et offre le service « Let’s Cagnotte ».

Selon les Immortels, c’est maintenant la syntaxe qui est atteinte… comme au Canada (c’est moi qui ajoute). Un manager Travaux, vous connaissez?

Comme je l’ai déjà mentionné, les Français ne veulent plus traduire. Les expressions les plus simples en anglais sont importées telles quelles. On n’a qu’à penser à QR code, appelé couramment code QR au Canada. Sans oublier cloud, fake news, newsletter, low-cost, podcast, millenials, etc.

Et que dire du président Macron qui décrit la France comme une startup nation?

Alors si les universités s’y mettent aussi…

Libertarien

Le Canada est le seul pays du G7 qui laisse sa capitale, Ottawa, être assiégée par des manifestants opposés aux mesures sanitaires depuis maintenant presque trois semaines, sans le moindrement réagir. Une sorte de 6 Janvier au ralenti se déroule chez nous et les divers gouvernements, tout comme les instances policières, sont paralysés de stupeur.

L’occupation du centre-ville d’Ottawa est devenue un véritable cirque, avec comptoirs de nourriture et structures pour les enfants. Certains ont installé un spa sous un froid sibérien. Ne manque plus qu’un spectacle de Céline Dion. Un Disneyland canadien mais avec de troublants drapeaux américains sudistes et quelques croix gammées.

Il est maintenant clair que le siège de la capitale canadienne, inimaginable ailleurs, a été financé à plus de 50 pour 100 par des Américains. Des militants déterminés clament qu’ils n’obéiront jamais aux ordres des policiers et entendent demeurer sur place tant que le gouvernement Trudeau, légitimement élu l’automne dernier, ne sera pas renversé. Là, on est très loin des protestations contre les mesures sanitaires, mais il est question d’un coup d’État planifié par des libertariens.

Une notion d’extrême droite

Ce mot est une curiosité linguistique aussi bien que politique. Il vient de l’anglais libertarian. Au sens strict du terme, il est question d’appliquer le libéralisme économique sans entrave, ce qui passe par la dérèglementation généralisée de l’économie et, en fin de compte, par l’abolition de l’État et de toutes les contraintes qu’il impose. Les libertariens prônent la liberté individuelle totale. N’est-ce pas l’essence du discours que l’on entend à Ottawa?

Bien sûr, la majorité des manifestants de la capitale n’ont pas poussé la réflexion aussi loin, mais certains l’ont fait à leur place.

L’extrême gauche

Cette liberté dans tous les azimuts rejoint celle que vise aussi l’extrême gauche. La doctrine marxiste-léniniste présente l’État comme l’instrument de l’oppression que la classe dominante exerce sur la population pour assurer sa domination. L’un des buts d’une révolution socialiste est d’abolir la classe parasitaire que sont les capitalistes pour donner le pouvoir aux travailleurs. L’État socialiste assure cette transition et doit être aboli ensuite pour laisser place au communisme. Les anarchistes sont plus pressés et prêchent pour l’abolition immédiate de l’État. Plus de gouvernement, plus d’administration nulle part.

Une convergence des extrêmes?

Apparemment, libertariens, anarchistes et communistes convergent dans leur désir d’instaurer une liberté totale, mais ce n’est pas le cas. La gauche veut l’abolition de l’État pour mettre fin au libéralisme économique, tandis que la droite veut créer un monde dans lequel les entreprises pourront s’enrichir sans aucune restriction.

Aux États-Unis, les libertariens appuient généralement Donald Trump; au Canada ils sont derrière Maxime Bernier et la frange radicale du Parti conservateur, qui a ouvertement appuyé les camionneurs.

L’occupation d’Ottawa est une percée majeure pour les libertariens canadiens et américains. Soyez assurés que plusieurs groupes extrémistes ont bien noté que le gouvernement Trudeau veut défendre l’Ukraine mais qu’il est incapable de rétablir l’ordre dans sa propre capitale.

Systémique

Racisme systémique… que de crimes on a commis en ton nom, pour paraphraser Mme Roland.

Et si on se penchait sur le sens strict de cette formulation? Sans bagarre de saloon, pour une fois.

Contrairement à ce qu’on peut penser, le cœur du débat n’est pas uniquement politique, mais surtout sémantique. Quand on dit que le racisme est systémique, que veut-on dire au juste?

Le mot « systémique »

On entend par systémique une chose liée à un système. Le Trésor de la langue française est clair « Qui concerne un système ou qui agit sur un système. » Le Robert va dans le même sens : « Relatif à un système dans son ensemble. »

Par conséquent, parler de racisme systémique revient à dire que le racisme est le fruit d’une action organisée, érigée en système, dont le but est de discriminer des groupes précis d’individus. C’est donc un terme très fort.

D’accord ou pas?

Pour bien des gens, il est clair qu’un tel système existe et donc, que l’État et la société pratiquent ouvertement le racisme; ils sont à la fois les responsables et les complices du racisme.

Les brimades et les vexations subies par les minorités tendent à appuyer cette thèse. On pourrait citer l’attitude de bien des policiers à l’endroit des Noirs.

D’autres estiment que cette optique est exagérée et préfèrent parler d’un racisme courant, répandu, voire généralisé sans qu’il soit le fruit d’un système précis. Autrement dit, le racisme existe bel et bien, mais n’est pas le fruit d’une concertation. Mais ces mêmes personnes parleront aussi de racisme systémique, sans toutefois affirmer qu’il y a système.

Mais certains avanceront que le racisme est tellement répandu, qu’il devient par le fait même un système en soi. Bref, on pourrait en discuter longtemps.

L’usage

Il est évident que l’expression racisme systémique est très courante. S’il est clair que bien des gens qui l’utilisent sont convaincus de l’existence d’un système de discrimination, bien d’autres ne s’en tiennent pas au sens strict des mots et expriment l’idée que le racisme se voit partout dans nos sociétés, qu’il y ait système ou pas.

Je pense que cette dernière affirmation fait consensus, qu’on l’exprime ou pas par le mot systémique. En fait, il y a finalement une certaine convergence entre ceux qui parlent de racisme systémique et ceux qui emploient d’autres mots, mais dénoncent quand même le racisme.

Ainsi va l’usage : certains mots et certaines expressions finissent par prendre un sens qui s’écarte quelque peu des définitions traditionnelles.

Il me semblait important de rappeler le sens du mot systémique et d’essayer de faire la part des choses sans embarquer dans un débat idéologique. J’espère y être parvenu.

Fierté

Une fois mais n’est pas coutume. Mais comment résister à l’envie de publier dans ce blogue cette lettre adressée au Devoir, le 29 janvier, par une lectrice, Éliane Cantin? Une lettre où il est question de l’apprentissage des langues, de la fierté des Espagnols et du délabrement du français au Québec. La voici :

En 2019, je suis partie vivre en Espagne pendant un an. J’avais la ferme intention d’améliorer mon espagnol et d’atteindre un niveau avancé. J’ai économisé, demandé une année sabbatique, fait mes valises, et ai réservé un vol sans retour Montréal-Madrid. J’ai saisi toutes les occasions pour m’améliorer ; j’ai vécu dans une colocation où l’on ne parlait qu’espagnol, suivi 20 heures de cours par semaine et évité de parler anglais ou français autant que possible.

J’étais fascinée par l’aisance avec laquelle parlaient les Espagnols. Jalouse même. Ils n’avaient pas à réfléchir aux règles de grammaire que je révisais tous les soirs, ils les avaient intégrées inconsciemment dès leur enfance. Ils avaient le génie de leur langue.

Ce qui m’a fait réfléchir au génie de ma propre langue, le français. Quelle chance j’avais d’être née dans un environnement francophone. Le français est une langue incroyablement riche, belle et subtile et je n’ai pas à réfléchir à ses règles ; elles vivent en moi, font partie de moi.

À mon retour au Québec un an plus tard, j’ai été happée par le mauvais traitement qu’on réservait à notre langue, et par extension à notre capacité à formuler des idées claires et structurées. Il faut croire que j’avais oublié les « Le gars que je suis allé avec », « Ça l’a rien donné », « La chose que je te parlais ». Oublié aussi le sort que réservaient au français trop de gens de ma génération qui ne semblent plus être en mesure de formuler une phrase sans emprunter à l’anglais sa syntaxe et son vocabulaire et qui en ont l’air, qui plus est, fiers.

Notre accent est beau et nous devons le célébrer. Mais un accent ne fait pas une langue. Si nous voulons bâtir une société intellectuellement prête à affronter les défis de demain, nous avons la responsabilité d’entretenir ce système de communication qui nous a été offert et grâce auquel nous voyons et exprimons le monde qui nous entoure de façon riche et distincte.

Pékin 2022

La question s’est posée lors des Jeux olympiques d’été de 2008 et elle se pose encore une fois pour les jeux d’hiver de 2022. Convient-il de reprendre l’appellation traditionnelle de Pékin ou bien faut-il adopter Beijing?

Cette question en amène une autre : pourquoi deux graphies pour une seule ville? Il y a pourtant belle lurette que nous disons Londres au lieu de London, Barcelone au lieu de Barcelona ou Moscou au lieu de Moskva.

Romanisation du chinois

La France utilise toujours un système de romanisation du chinois mis au point au XVIIe siècle par des jésuites. C’est ce système qui nous a donné Pékin, Nankin et Canton. À la fin des années 1950, le président Mao a demandé que l’Occident utilise le système pinyin. Celui-ci a entraîné une mutation spectaculaire de certains noms, dont celui du Grand Timonier, devenu Mao Zedong.

Des villes comme Pékin, Nankin et Canton ont brusquement changé de nom pour devenir Beijing, Nanjing et Guangzhou. Une mère ne reconnaitrait plus son enfant. Les anglophones ont adopté ces nouvelles appellations, tandis que les francophones, plus conservateurs, s’en tiennent aux graphies plus traditionnelles. Il semble que les anglophones acceptent plus facilement les endonymes, ces noms de lieu qui correspondent à ce que l’on dit dans la langue d’origine.

L’usage actuel

Tant les journaux que les dictionnaires de la francophonie continuent de parler de Pékin et non de Beijing. Ce dernier nom est parfois mentionné dans les ouvrages de référence, mais l’entrée principale est toujours à Pékin.

Il est donc très clair qu’en français on dit Pékin. Le nom de la capitale chinoise peut être vu de deux manières : une transcription maladroite du chinois ou encore une traduction. Par exemple, Florence est une traduction de l’italien Firenze. Dans les deux cas, il s’agit d’exonymes.

Colonialisme et racisme?

Une lectrice m’a fait observer que certains noms issus de la colonisation continuent d’être utilisés, comme c’est le cas de Pékin. Elle donne aussi comme exemple la Biélorussie, qui est le nom russifié du Bélarus.

Je respecte ce point de vue, mais il me semble que, de nos jours, on finit par voir du racisme partout, y compris dans la terminologie. À ce compte-là, il faudrait renoncer à parler du Caire et dire al-Qahira pour ne pas rappeler le colonialisme britannique.

Ce qui devrait intéresser le langagier, c’est qu’actuellement, dans la francophonie, on dit encore Pékin. Je ne pense pas que la toponymie soit toujours contaminée par le racisme et le colonialisme; le problème c’est plutôt le conservatisme des francophones.

Il n’est pas exclu qu’un jour l’endonyme Beijing finira par être adopté en français, mais pour l’instant ce de n’est pas le cas.

Exonymes et endonymes

Le français, comme toutes les langues, n’est pas parfaitement rationnel. C’est un point de vue que je défends dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.

Le français préfère l’exonyme Pékin à l’endonyme Beijing. Par contre il accepte plus volontiers l’endonyme Mumbai que Bombay, ancien nom sous la colonisation anglaise. Il a aussi adopté l’endonyme Myanmar et délaissé l’ancienne appellation Birmanie.

Toutefois, certains exonymes classiques comme Biélorussie, NouveauMexique et Lisbonne persistent alors les vrais noms, les endonymes, sont : Belarus, New Mexico et Lisboa. Qu’on aime ça ou pas, la logique varie selon les cas.

Le tandem Pékin et Beijing est justement le résultat de ces incohérences.

Voir la lumière au bout du tunnel

Voir la lumière au bout du tunnel. On l’entend sans cesse, tant les dirigeants que les citoyens, tous épuisés, écœurés par cette pandémie chinoise qui s’éternise.  

Cette expression épidémique aussi bien que virale vient pourtant de l’anglais : to see light at the end of the tunnel.La traduire par Voir la lumière au bout du tunnel parait tout ce qu’il y a de plus logique.

Traduction

Alors il y a un tunnel? Très bien, on pourrait tout simplement voir le bout du tunnel… mais encore? Sortir du tunnel, de l’impasse, s’en sortir, etc. Et pourquoi pas : se sortir de l’impasse sanitaire.

D’où vient le calque?

Un esprit anglais dans un corps sain… pourrait-on faire valoir. En fait une subtile différence de perspective subtile entre les deux langues.

L’ennui étant que la langue de Shakespeare n’a pas tout à fait la même optique que celle de Molière.

L’anglais a une vision cinématographique de la langue; il décrit fidèlement ce qu’il voit. Et que voit-on au bout d’un tunnel? La lumière. Donc tout se tient.

Le français est une langue analytique qui ne décrit pas tout ce qu’il voit : il en fait la synthèse, sans nécessairement donner tous les détails. Par conséquent, on dira en français : voir le bout du tunnel. Pour un francophone, il est évident qu’au bout d’un tunnel on ne peut voir autre chose que de la lumière; le préciser devient superflu.

Comme on le voit, cette tendance de l’anglais à tout décrire peut mener à des erreurs de traduction, même si dans le cas présent, ce n’est pas très grave.

Mais parfois, suivre fidèlement la démarche de l’anglais peut conduire à des phrases inutilement lourdes.

            Le rapport a été reçu, lu, analysé et commenté. (Anglais)

            Le ministre a demandé et obtenu un rapport sur la situation. (Anglais)

            Le rapport a été commenté. (Français)

            Le ministre a obtenu un rapport sur la situation. (Français)