Archives de catégorie : traduction

Translittération

Le sujet est rébarbatif; j’en ai parlé dans plusieurs chroniques. Mais la cruauté de l’actualité politique internationale l’a ramené sur le tapis.

L’agression sauvage de l’Ukraine par la Russie post-soviétique a mis en lumière la russification du pays de Zelensky. Dès lors, la question de l’écriture en français des noms ukrainiens s’est posée.

Le cas de la capitale nous a sauté aux yeux. Kiev est le nom russe de Kyïv. Pourquoi au juste nomme-t-on la capitale ukrainienne en russe? Et pourquoi Kharkov, Lvov et bien d’autres villes déclamées en russe?

La tragédie ukrainienne a ouvert les yeux de bien des gens et les noms ukrainiens Kharkiv, Lviv, etc. ont maintenant droit de cité. Cependant, bien des médias s’en tiennent à Kiev.

La question épineuse de la translittération

Les nombreux articles que j’ai écrits sur la translittération des noms slaves en français m’ont conféré une certaine autorité. Pendant de longues années, j’ai énoncé certains principes d’écriture en français, principes consignés nulle part ailleurs que dans mes cahiers de cours. Bien entendu, tout ouvrage sur la langue russe nous indique que tel caractère donne tel son en français. Mais aucun n’indique aux traducteurs comment passer d’une translittération à l’anglaise à une translittération à la française

Le cas le plus flagrant est Vladimir Poutine, écrit Putin en anglais. Comme je dis souvent, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Un exemple percutant. Reprendre intégralement les graphies anglaises en français peut s’avérer catastrophique.

Les médias

Cette question épineuse était de la sorcelletie aux yeux des médias, qui ont bien des chats à fouetter. Pourtant, une observation attentive de la presse française montre que les noms russes sont francisés. Par exemple Youri Loujkov, ancien maire de Moscou que les médias francophones canadiens écrivaient Yuri Luzhkov, dans l’indifférence générale.

La guerre en Ukraine a éveillé certains esprits. Du moins sur la nécessité d’utiliser les noms ukrainiens pour les toponymes ukrainiens. Certains noms obscurs comme Zaporijjia sont même translittérés correctement.

Les médias se sont interrogés sur l’orthographe exacte de Kyïv. Le Journal de Montréal a consulté l’auteur de ces lignes et a adopté la graphie ukrainienne Kyïv; TVA Nouvelle a enchainé. Les correcteurs du journal Le Monde ont eux aussi consulté mon blogue, sans nécessairement adopter mes suggestions. Par ailleurs, certains médias français comme Libération écrivent Kyiv, sans tréma.

La réflexion est donc amorcée. Le journal montréalais Le Devoir m’a indiqué qu’il était délicat de changer la graphie de Kiev en plein milieu d’un conflit. C’est un point de vue que je respecte.

Malheureusement, le service des nouvelles de Radio-Canada ne m’a jamais répondu, et ce n’est pas la première fois. Il y a plusieurs années, j’avais envoyé à la chef d’antenne un dossier étoffé expliquant la nécessité d’adopter des graphies françaises pour les noms russes. Je n’ai jamais eu de réponse, même pas un accusé réception.

Quelle ne fut donc pas ma surprise (totale) de voir la recherchiste de l’émission satirique Infoman m’inviter à faire un topo sur Kiev/Kyïv dans une prochaine émission. Il est quand même curieux de voir une émission de variété manifester plus d’intérêt envers cette question très particulière que les gens de l’information. Comprenne qui pourra.

Le problème est-il réglé?

Pas du tout. Ce qui est évident avec Poutine l’est beaucoup moins pour un obscur général russe dont il y a toutes les chances que le nom sera écrit à l’anglaise.

Le monde des sports n’aide pas. L’uniformisation du nom des athlètes est constante. Pensons à l’ancienne championne de tennis Maria Sharapova, qu’à une autre époque on aurait écrit Charapova. Au hockey, nous avons Alexander Ovechkin, qui devrait être orthographié Aleksandr Ovetchkine.

À la défense des journalistes nord-américains, il faut admettre que l’environnement hautement anglicisé laisse peu de place à la francisation. Dans un lointain passé, le journal La Presse de Montréal avait commencé à écrire Kroutov au lieu de Krutov, mais cet effort n’a duré que le temps des roses.

Il est également bien difficile de demander à de courageux reporters comme Tamara Altéresco de se pencher sur la francisation d’Irpin, entre deux bombardements russes. Mais les chefs de pupitre, eux, pourraient le faire à sa place.

S’il y a eu prise conscience de toute cette problématique dans les salles de rédaction, force est de constater que la volonté d’être plus rigoureux est encore absente. Pour l’instant, elle se limite à remplacer les noms russes en Ukraine par les toponymes ukrainiens. C’est déjà un progrès.

***

Les articles suivants vous intéresseront sûrement :

L’ukrainien et le russe

Écrire les noms ukrainiens en français

Écrire les noms russes en français

Kiev ou Kyïv?

Tasse de thé

Le soccer, nom américain du football européen, n’est pas ma tasse de thé. L’engouement mondial pour le ballon rond me dépasse quelque peu, un sport au pointage famélique dans lequel tout le monde pourchasse ce fameux ballon sans jamais arriver – ou presque – à le loger dans le filet.

Ce n’est pas non plus ma tasse de thé de promouvoir les anglicismes, mais pas au point de bannir à tout prix toute expression venant de la langue de Boris Johnson. Parce qu’il faut bien l’admettre, l’expression ce n’est pas ma tasse de thé est absolument irrésistible quand on connait quelque peu la société britannique.

Le fameux thé de cinq heures (servi à quatre heures…) que sirote Miss Marple avant d’élucider un meurtre. Bref, l’expression s’est frayé un chemin en français au point d’entrer dans la langue courante… et dans les dictionnaires. Elle est répertoriée dans le Petit Robert qui en signale l’origine anglaise. Cela ne me convient guère, propose-t-on comme définition. Plus familier : Ce n’est pas mon truc. Le dictionnaire de l’Académie la mentionne aussi en proposant : Ce n’est pas ce qui m’intéresse.

En lisant ce qui précède, il faut bien reconnaitre que les expressions proposées ressemblent à du thé noyé dans du lait; c’est fade. Combien plus imagé de dire que ce n’est pas ma tasse de thé.

Hercule Poirot aussi serait d’accord.

Le diable est dans les détails

Devant un public sceptique, le gouvernement du Québec entend « refonder » le système de santé, dont la précarité est apparue au grand jour pendant la pandémie. Les loustics diront que Québec va frapper un mur, parce que le diable est dans les détails.

Cette dernière expression fait florès, car elle est merveilleusement expressive. Elle fait partie de ces expressions inspirées de l’anglais qu’il est difficile de rendre autrement, l’image qu’elles colporent étant tellement colorée que les tentatives de traduction semblent manquer de relief.

Certains s’y sont essayés : ce sont les détails qui posent problème; le défi sera de…; rien n’est jamais parfait; tout est dans les détails; la difficulté réside dans les détails.

À cela on pourrait ajouter des traductions s’écartant davantage de l’anglais : il y aura du sable dans l’engrenage; cela risque de mal fonctionner; nous allons au devant de difficultés pratiques; ce ne se fera pas en criant ciseau; il faudra ajouter de l’huile au mécanisme…

L’enfer, comme vous voyez.

Il est intéressant de constater que l’expression anglaise s’est propagée dans d’autres langues. Qu’on en juge :

Espagnol : el demonio está en los detalles

Italien : il diavolo sta negli dettagli

Allemand : Der Teufel steckt im Detail

Turc : şeytan ayrıntıda gizlidi (Le Diable se cache dans le détail)

PROCHAIN ARTICLE : Ce n’est pas ma tasse de thé.

Apprendre une leçon

Qui s’y frotte s’y pique. La vie nous donne parfois de dures leçons, qu’il nous faut bien retenir pour ne pas répéter ses erreurs. On tire des leçons qui nous seront utiles par la suite. Ainsi va la vie.

En contexte canadien, on entend souvent les expressions suivantes : apprendre sa leçon/des leçons; des leçons ont été apprises à la suite de cet échec.

Ces expressions se comprennent facilement, certes, mais n’ont pas exactement le même sens. Apprendre sa leçon, nous dit le Larousse, c’est « Répéter fidèlement ce que l’on nous a prescrit de dire et nonque l’on pense. » On voit tout de suite que le contexte est pédagogique. Le Robert précise : « Il a bien appris sa leçon : il répète fidèlement ce qu’on lui a commandé de dire. »

Tirer des leçons d’une expérience est l’expression française correcte; apprendre des leçons, après une déconvenue est inspiré de l’anglais. Le Collins est très clair à ce sujet :

You use lesson to refer to an experience which acts as a warning to you or an example from wich you should learn. I had learned an important lesson; adults must take responsibility for their own fate.

Dégageons une leçon de tout ceci : attention aux calques syntaxiques de l’anglais. Que cela nous serve de leçon. Pardonnez-moi de vous faire la leçon ainsi.

Ghost guns

J’écoutais les informations de France 2 et il était question d’un phénomène nouveau aux États-Unis, les ghost guns. Il s’agit d’armes fantômes fabriquées grâce à des imprimantes 3D qui échappent aux contrôles habituels des autorités américaines. Une aubaine pour tous les criminels de ce pays mythique qui peuvent ainsi se procurer des armes sans laisser de traces.

Tout au long du reportage, la correspondante à New York(prononcé Nouille-Orque) se gargarisait de cet anglicisme flambant neuf dont la prononciation exacte lui était manifestement inconnue.

Heureusement, la traduction évidente, facile, naturelle se glissait parfois dans la narration; timide concession à la langue française. Car on ne peut argüer ici que l’anglicisme est essentiel et impossible à traduire. Armes fantômes se comprend très bien.

Encore une fois, il est tellement plus excitant de nommer les réalités américaines avec des mots anglais. L’acte de traduire semble complètement désuet.

Chialer

Pour les Québécois et les autres Canadiens les Français sont des chialeux. Mais allez leur dire pour voir! Il y a fort à parier que nos cousins ne comprendraient pas un traitre mot de ce qu’on leur dit.

Parce que de côté-ci de l’Atlantique, chialer c’est maugréer, se plaindre. Les Québécois diraient donc à leurs cousins revendicateurs : « Arrêtez de chialer ! Mai 68, c’était du gros chialage. »

Incompréhension.

Parce qu’en Europe, chialer… c’est tout simplement pleurer, un terme familier. Et derrière les barricades de Mai 68, on ne chialait pas, on manifestait, on contestait l’ordre établi. Les Français sont un peuple revendicateur, tandis que les Québécois préfèrent la bonne entente.

Comme on dit à Paris, voilà.

Le Québécois de revenir à la charge : « Donc chialer, pour vous autres, c’est brailler en fin de compte. »

Incompréhension.

Brailler, vous voulez dire crier à tue-tête, chanter à haute voix comme le font les ivrognes. Mais non, dira le Québécois. Brailler c’est tout simplement pleurer. En France, nous apprend le dictionnaire québécois Usito, ce sont les enfants qui braillent, ceux qui pleurent bruyamment.

Devant le recul du français, les Québécois devraient donc arrêter de brailler et chialer un peu plus.

Choqué

Le Québécois pourrait être choqué de voir que ses amis français, belges, suisses ou africains ne le comprennent pas toujours très bien. L’Européen ou l’Africain comprendront que le Québécois est en état de choc, alors qu’en réalité il est fâché. Fâché? Si, si.

Au Canada, on peut être choqué contre quelqu’un. En fait, c’est ce qu’on comprend généralement. Dire qu’Adrienne était choquée après son accident d’auto se comprend comme suit : elle était en colère contre l’autre conducteur. Si elle était bouleversée, alors on dira qu’elle était en état de choc, et non pas choquée.

Ainsi en va-t-il du français qui est venu planter ses racines en terre d’Amérique; certains mots ont tout simplement pris leur envol…

Piocher

Autant pour un Français, un Belge ou un Québécois, piocher c’est travailler dur, bref bûcher. Le sens de creuser et de remuer la terre avec une pioche est également commun tant en Europe qu’en Amérique.

Les francophones du Canada sont toutefois surpris de lire qu’une personne a pioché un as de cœur pendant une partie de bridge. Le sens de « Prendre (une carte, un domino…) dans la pioche » est inusité de côté-ci de l’Atlantique. Encore faudrait-il s’entendre sur ce que signifie pour nous une pioche, parce qu’au Canada il est question d’un outil, tout simplement.

Comme on le voit, les francophones érigent parfois entre eux des remparts qui ont pour eux un sens différent En français européen, une pioche est aussi un lot de cartes ou de dominos qui n’ont pas été pigés…

Là, je suis certain que ce sont les Européens qui ne comprennent plus ce que j’écris. Comment peut-on piger une carte?

Au Québec, on ne pioche, on pige une carte. En Europe, on pige quand on comprend quelque chose, ce qui est également vrai au Québec.

Et une personne qui ne veut rien comprendre est une tête de pioche. Ça c’est clair des deux côtés de l’Atlantique.

Sommet

Ces jours-ci, on rêverait d’assister à un sommet Biden-Poutine sur la sécurité en Europe, après le retrait des troupes russes de l’Ukraine. La neige tardive qui frappe l’Est du Canada en ce 19 avril fait dérailler les esprits les plus équilibrés, semble-t-il…

Je suis sûr que personne n’a tiqué en lisant le mot sommet dans le paragraphe précédent, bien qu’il s’agisse d’une forme raccourcie de conférence au sommet. Cette abréviation s’est répandue à l’époque des sommets du G-5, devenus rapidement les sommets du G-7 avec l’entrée du Canada et de l’Italie dans le cercle des grands dirigeants de la planète. On remarquera la disparition du trait d’union après le grand G. On parle maintenant de sommets du G7.

Effet miroir chez les anglophones. Le Collin’s précise qu’un summit est une rencontre de chefs de gouvernement ou d’autres hauts responsables. L’expression summit conference constitue en anglais un synonyme de summit tout court.

On se rappellera avec nostalgie les sommets Reagan-Gorbatchev, à l’époque où les deux superpuissances arrivaient encore à se parler.

Check-point

Les journalistes couvrant la guerre en Ukraine doivent traverser plusieurs points de contrôle pour arriver au théâtre des combats. Des points de contrôle, il y en avait pendant la Guerre froide, notamment à la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est.

Je m’en souviens, j’y suis allé jadis. Hallucinant de voir la rame de métro prise à la station de la Friedrichstrasse ralentir aussitôt arrivée dans le territoire est-allemand. Des soldats nous observaient à travers une meurtrière, comme si nous représentions un danger mortel pour la République démocratique allemande. En partant de ce pays, il fallait à nouveau franchir un point de contrôle pour prouver que nous n’étions pas des fuyards.

Je suis sûr que tout le monde a compris les deux paragraphes précédents, sans tiquer devant l’expression française point de contrôle. Pourtant, dans une publication française on aurait parlé de check-point, terme entré dans Le Robert et relancé par l’invasion russe de l’Ukraine.

Check-point est de la même eau que sniper, autre anglicisme inutile qui remplace franc-tireur ou tireur embusqué, le seul problème de ces deux expressions étant d’être françaises.

Il est clair que l’anglicisme a été popularisé par le fameux Check Point Charlie, point de passage en surface entre les deux Berlin. Il est devenu un musée depuis l’unification de l’Allemagne. Ainsi en devrait-il être de tous les check-points dans les textes français.

Frapper un mur

Le président russe a frappé un mur en envahissant l’Ukraine. En essayant d’aider un ami, j’ai frappé un mur. Convaincre un complotiste de changer d’idée c’est aller frapper un mur. Le Canadien a frappé un mur en tentant de percer la muraille défensive des Bruins.

Ce sont là des formulations qui n’étonneront personne au Canada mais qui risquent de faire froncer les sourcils d’un Européen ou d’un Africain. Au sens propre, frapper signifie donner un coup à quelqu’un; il y a donc une intention agressive au départ. Un boxeur frappe son adversaire, il lui cogne dessus.

Au Canada, le verbe en question a pris le sens de heurter, comme je l’ai précisé dans un article précédent. L’expression frapper un mur est l’équivalent de frapper un nœud, bref de faire face à une difficulté imprévue et peut-être insurmontable. Au Canada, l’expression tomber sur un os a été martyrisée : frapper un os.

Il est clair que dans l’expression frapper un mur, le verbe frapper est employé au sens de heurter, quoiqu’il soit concevable qu’une personne rageuse ait donné un coup de poing dans un mur. Mais là, on s’éloigne quelque peu du sens de frapper un nœud.

Le fait de frapper un mur peut être porteur de sagesse nous dira peut-être un jour le président russe. Ou peut-être pas.