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Ukraine

La Russie vient d’envahir l’Ukraine et occupe la Crimée, depuis 2014, et la partie est du Donbass depuis quelques années. Ces deux territoires comptent une importante population russe, comme d’autres États voisins de la Russie, par exemple les pays baltes.

L’impérialisme russe et l’intimidation dirigée contre ses États voisins, que Moscou appelle « le proche étranger », n’a rien de nouveau. Les Finlandais, Lettons, Lituaniens, Estoniens et Bélarusses pourraient vous en parler.

La tragédie ukrainienne

À bien des égards, l’histoire contemporaine de l’Ukraine est une tragédie. Brièvement indépendante en 1918, elle est envahie par l’Armée rouge et rattachée à l’Union soviétique en 1922. De 1931 à 1933 sévit la famine sur le territoire soviétique et l’Ukraine en est particulièrement victime. Le pouvoir soviétique utilise cette famine par mater le peuple ukrainien particulièrement rebelle. C’est ce qu’on appellera l’Holodomor, qui signifie faim et fléau. Cette tragédie aurait fait de 2,6 à 5 millions de morts. Bien entendu, elle alimente l’animosité de l’Ukraine à l’égard de son voisin russe, mais ce n’est pas le seul élément d’explication.

Russification de l’Ukraine

L’Ukraine a connu plusieurs siècles de russification, tant à l’époque de l’Empire de Russie qu’à celle de l’Union soviétique. C’est ce qui explique que la langue russe soit fréquemment utilisée dans ce pays, même si l’ukrainien est la langue officielle.

Cette russification a des répercussions sur la manière dont les Occidentaux écrivent les noms ukrainiens. Peu de gens le savent, mais les graphies courantes des noms de lieux ukrainiens sont très souvent des translittérations du russe, et non de l’ukrainien.

Le toponyme Ukraine est la traduction de Oukraïna.

S’il n’est pas question de russification dans le nom du pays, ce n’est pas le cas pour les villes importantes, à commencer par Kiev, nom russifié de Kyïv. Voir mon article à ce sujet.

Voici quelques autres exemples de graphies russes adoptées ici pour des noms ukrainiens.

Kharkov devrait se prononcer Kharkiv et s’écrire de la même manière.

Tchernobyl devrait se prononcer Tchornobyl et s’écrire de la même manière.

Lougansk devrait se prononcer Louhansk et s’écrire de la même manière.

Sébastopol devrait se prononcer Sévastopol et s’écrire de la même manière.

Une petite visite dans l’Encyclopédie Larousse montre encore une fois l’incohérence des ouvrages français dans l’écriture des noms étrangers. Voici les titres des entrées principales :

Kiev, en ukrainien Kyïv

Kharkiv, anciennement Kharkov

Tchernobyl, en ukrainien Tchornobyl

Louhansk, anciennement Lougansk

Sébastopol, sans équivalent ukrainien

Comme on le voit, les entrées Kharkiv et Louhansk sont énoncées en ukrainien, tandis que toutes les autres viennent du russe. Comprenne qui pourra.

Nos meilleures pensées accompagnent le peuple ukrainien.

Randomiser

Il est courant dans le monde scientifique de parler d’une étude randomisée. Il est évident que cette expression s’inspire de l’anglais random, défini ainsi par le Collins :

A random sample or method is one in which all the people or things involved have an equal chance of being chosen.

Autrement dit un échantillon au hasard.

Randomiser c’est répartir aléatoirement, répartir au hasard. C’est pourquoi le Petit Robert définit la randomisation de la manière suivante :

Échantillonnage aléatoire destiné à réduire ou supprimer l’interférence de variables autres que celles qui sont étudiées.

Il est donc clair qu’on pourrait aisément se passer des deux anglicismes que sont randomiser et randomisation, si ce n’est que ces expressions sont utilisées couramment dans le monde des sciences et de la statistique.

Booster

Les autorités sanitaires nous invitent à booster notre système immunitaire pour tenir le coup devant la pandémie chinoise de covid-19. L’expression est aussi bien employée en Europe qu’au Québec et au Canada français.

Elle peut se traduire facilement :

Stimuler, augmenter, renforcer, développer.  

Mais en cette période sombre de pandémie, l’anglicisme en question est plus attrayant que la simple locution « stimuler le système immunitaire. » Dans booster, il y a un petit kick supplémentaire, dont nous avons justement besoin, en cette saison hivernale (30 cm de neige aujourd’hui dans l’est du Canada).

Booster n’est pas un néologisme : il figure depuis quelques décennies dans les ouvrages de langue. En effet, un booster est un propulseur d’appoint en aéronautique. Je me rappelle l’avoir lu dans les pages du Monde en 1986, dans un article relatant l’explosion au décollage de la navette Challenger. Le journaliste s’emportait justement devant l’anglicisme booster en faisant valoir qu’il était temps de parler de fusée d’appoint… D’ailleurs, le Petit Robert propose propulseur d’appoint et propulseur auxiliaire.

Booster boosté par l’usage

Une petite recherche sur le Web permet de constater que le verbe et son substantif traversent le français de part en part. On peut acheter un booster pour sa batterie de voiture; si vous fumez, vous pouvez acheter des booster nicotines; le site pole-emploi.fr propose un forum Job Booster Day; si vous faites de la musculation prenez un booster, un complément alimentaire, etc.

Il faudrait peut-être aviver les réflexes de traduction dans la vieille Europe.

Pageturner

On a déjà dit à l’écrivaine québécoise Chrystine Brouillet qu’elle rendait ses lectrices insomniaques, parce que ses livres sont tellement captivants qu’il est difficile de les abandonner pour aller dormir. Ces romans policiers sont ce qu’on appelle en anglais des pageturners.

Comme cela arrive très souvent, l’anglais illustre son propos par une image : on voit le lecteur tourner frénétiquement les pages afin de connaitre la fin. Bien entendu, des commentateurs francophones se sont laissé séduire par cette image et parlent d’un… pageturner. Les éditions Milan ont baptisé ainsi une collection jeunesse. Triste.

Alors comment éviter l’anglicisme? Je reviens à Chrystine Brouillet. Ses romans sont captivants, prenants, irrésistibles, impossibles à abandonner, se lisent d’une traite.

L’Office québécois de la langue française propose accrolivre ou encore trappe-lecteur. Ce sont des suggestions intéressantes qui, certes, n’ont pas le pouvoir envoutant de la langue américaine mais n’en demeurent pas moins de belles trouvailles. Comme courriel au lieu de l’imbuvable email.

Coup d’État

Commençons par une citation du Robert : « Conquête ou tentative de conquête du pouvoir par des moyens illégaux. »

Le 6 janvier marque le premier anniversaire de la tentative des partisans de Donald Trump d’empêcher le Sénat américain de valider l’élection à la présidence de Joe Biden. Autrement dit, l’ancien président tentait de conserver le pouvoir par la force.

Une expression française

Le coup d’État généralement cité dans les ouvrages historiques et lexicographiques est celui perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851, qui mettait fin à la Deuxième République française. Napoléon III gouvernera jusqu’en 1871.

Malheureusement, les définitions proposées dans les ouvrages généraux en ligne ne vont pas plus loin que celle du Robert. L’Encyclopédie Larousse donne comme autre exemple la tentative de coup d’État à Moscou, en 1991, dont le but était d’écarter Mikhaïl Gorbatchev du pouvoir.

Il est intéressant de constater que l’Encyclopædia Britannica nous donne plus de détails. L’expression coup d’État est passée en anglais et souvent abrégée par le simple mot coup. L’encyclopédie vient éclairer notre lanterne en précisant qu’il s’agit d’une action violente menée par un petit groupe d’individus pour renverser un gouvernement élu. On voit bien que cette définition convient parfaitement quand il s’agit de qualifier les évènements du 6 janvier 2021 survenus au Capitole de Washington.

L’ouvrage précise la nuance avec la notion de révolution qui, elle, résulte d’une volonté populaire. (Il est bien dommage que les ouvrages français n’apportent pas cette nuance.)

Révolution

La plus célèbre des révolutions est la Révolution française qui a mené au renversement de la monarchie, en 1789. Mais la première révolution républicaine nous vient des États-Unis, en 1776.

Évidemment, il y a eu un grand nombre de révolutions tout au long de l’histoire. On peut penser aux révolutions démocratiques de 1989, en Europe centrale et orientale; à la Révolution islamique en Iran. Mais l’une des plus marquantes, à part la Révolution industrielle, reste la Révolution bolchévique, aussi appelée Révolution russe de 1917.

Celle-ci a été précédée d’un coup d’État, c’est-à-dire cet assaut donné par les bolchéviques pour s’emparer du palais d’Hiver de Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). Il faut dire que le pouvoir était en pleine déliquescence et qu’il suffisait d’aller le cueillir au vol.

C’est là un exemple intéressant d’un coup d’État qui conduit à une révolution.

Putsch

Un terme allemand est venu s’insérer dans le vocabulaire anglais et français. En novembre 1923, Adolf Hitler tente de renverser le gouvernement bavarois dont certains membres sont réunis dans une brasserie. Cette tentative de coup d’État avorte mais passe à l’histoire sous le nom de putsch de la brasserie.

Depuis lors, le terme putsch s’emploie comme synonyme de coup d’État.

Le monde hispanique nous a donné l’expression pronunciamiento, définie comme un coup d’État militaire, un putsch.

Les lecteurs étonnés par la majuscule employée dans les noms de révolutions liront avec intérêt mon article la majuscule dans les noms de périodes historiques en français.

Trinquer

C’est la nouvelle année, alors trinquons à nos succès et surtout à notre santé. Les libations de fin d’année nous amènent à choquer notre verre contre celui d’un parent ou d’un ami. Bref, nous portons un toast.

Ce mot vient du français tostee, une tranche de pain rôti. Curieusement, le français se l’est réapproprié dans ce sens original, mais aussi pour trinquer.

Les mots prononcés à cette occasion festive varient d’une langue à l’autre : santé, cheers, salute, tchin tchin ou encore skål, ou ses variantes, dans les langues scandinaves. Ce qui veut littéralement dire « crâne », car les Vikings buvaient dans les crânes des guerriers ennemis tués. Il est vrai que trop trinquer donne mal au crâne.

Alors tout ce beau monde trinque. Les germanophiles voient tout de suite l’ombre de l’allemand trinken, qui a le sens de « boire ». On n’est guère loin de l’anglais drink, lui-même pas très éloigné du néerlandais drinken, du danois et du norvégien drikke et finalement du suédois dryck.

Trinquer a aussi pris le sens élargi de subir des évènements désagréables. Alors là, oui, nous avons trinqué ces deux dernières années. Je lève mon verre à tous ceux qui ont pris soin de leur santé – et de celle des gens tout autour. Les autres finiront bien par trinquer un jour.

Biais

L’expression « par le biais de » a évolué et a pris le sens plus général de « par l’entremise de », « grâce à », etc. L’expression reste malgré tout française.

Ce n’est pas du tout le cas quand il est question d’avoir un biais dans telle ou telle situation. Il s’agit dans ce cas d’un anglicisme.

Le mot en l’objet désigne une ligne oblique, une diagonale ou encore le moyen détourné de résoudre un problème (oui ce mot existe encore…).

L’anglais emploie le mot bias d’une manière très différente. Une expression qui revient souvent est gender bias, que l’on peut traduire par préjugé, parti pris sexiste; en langage plus contemporain, on voit aussi préjugé lié au genre.

En anglais, le mot bias exprime une préférence marquée pour une chose ou une personne, un intérêt envers un sujet donné. Il est inconcevable de le traduire par biais.

Le traducteur avisé lui préférera préjugé, parti pris, subjectivité, partialité. Éventuellement, on pourrait parler d’une tendance, d’une orientation.

L’expression biais cognitif est entrée dans les dictionnaires. Le Robert la définit ainsi : « distorsion dans le traitement d’une information, susceptible de fausser le raisonnement et le jugement. »  

Ont été rencontrés

Souvent, j’ai été agacé par cette locution entendue dans les médias : « Les témoins ont été rencontrés par les policiers. »

Anglicisme? Faute de syntaxe? Je tenais un autre beau sujet pour mes chroniques martiennes, diraient certains.

L’anglicisme parait évident. Les anglophones recourent au passif plus souvent que nous et, comme nous le savons, le français et l’anglais ne s’expriment pas toujours de la même façon. La cause est entendue. Eh bien non.

L’Office québécois de la langue française

La Banque de dépannage linguistique est formelle : la phrase précitée est syntaxiquement correcte et elle est compréhensible. Elle se situe dans la même lignée que d’autres du même genre.

L’individu a été interrogé par des agents de police.

Un témoin important doit être entendu par les enquêteurs.

L’employé fautif sera questionné par ses supérieurs.

À cela on pourrait ajouter :

La cause a été entendue par la juge Cuesta.

Le malade a été ausculté par le docteur Richardson.

La série La Casa de Papel a été vue par des millions de personnes.

Le vilain passif…

Dans les facultés, on enseigne souvent la méfiance envers le passif, présenté comme un mode d’expression lourd et peu naturel. Des générations de traducteurs et de rédacteurs grandissent dans la crainte perpétuelle de commettre l’impair.

Une bonne connaissance du français permet de tempérer ce jugement quelque peu hâtif.

Il est vrai que l’anglais abuse parfois du passif, surtout quand il s’agit de ne pas nommer l’agent qui accomplit l’action. Ce phénomène est observable dans les comptes rendus de réunion : it was said, it was decided, concerns were expressed.

Mais, en anglais comme en français, le passif est un mode d’expression tout à fait acceptable et tenter de le remplacer à tout prix peut s’avérer risqué, voire contre-productif. Qu’on en juge :

L’usine d’embouteillage PopSaccarine a produit cinq millions de cannettes.

Cinq millions de cannettes ont été produites par l’usine d’embouteillage PopSaccarine.

On voit tout de suite que la seconde phrase met l’accent sur la quantité de cannettes, qui est l’élément principal. Chercher à tout prix à mettre la phrase en mode actif ne donne plus le même effet.

Les personnes qui ont lu le classique de Robert Catherine Le style administratif savent que le passif est parfaitement acceptable dans la langue administrative; il est un outil de l’arsenal dont disposent les rédacteurs.

Ont été rencontrés?

Cette locution continue malgré tout de me déranger, mais il devient difficile de la condamner quand on constate que bien d’autres phrases sont construites de la même façon et ne font tiquer personne.

Omicron

L’apparition d’un nouveau variant déclenche une nouvelle vague de panique. Cette pandémie, dont le gouvernement chinois cherche à cacher l’origine, semble se perpétuer.

Le variant en question, Omicron, est une curiosité linguistique. Le nom vient d’une lettre grecque, tout comme le variant Delta, d’ailleurs. Des loustics ont fait observer qu’on aurait pu choisir une autre lettre grecque, xi, ce qui aurait donné le variant Xi (Jinping). Or Xi Jinping est le nom du dirigeant de la République populaire de Chine…

Plus sérieusement, se pose la question de la prononciation de cette lettre. Nouvelle divergence entre le Canada et la France. De ce côté-ci de l’Atlantique, la syllabe finale est prononcée comme une nasale. Dans un autre article, je relatais que les francophones du Canada prononçaient Boston, Michigan et Wisconsin comme s’il s’agissait de mots français. Par exemple Boston, comme divination, Michigan comme origan et Wisconsin comme saint.

Le même réflexe s’impose quand on parle du nouveau variant; donc Omicron comme pompon. En écoutant les infos sur les chaînes françaises, on constate vite la différence. On prononce Omicron comme bonbonne.

Alors qui a raison?

Il est facile de trouver la réponse dans les dictionnaires en regardant la prononciation indiquée pour les lettres grecques. Par exemple, epsilon, prononcée epsilonne.

Par conséquent, force est de constater que la prononciation avec nasale est une nouvelle caractéristique du français au Canada. Ce n’est d’ailleurs pas la première divergence au sujet de la covid, ou plutôt du covid, diraient les Français. Un autre bel article vous attend sur la question du genre grammatical de cet acronyme.

Prequel

Le monde du spectacle foisonne d’anglicismes, j’en ai parlé dans un article précédent.

La décennie des années 20 du nouveau siècle sera marquée par l’expansion des plateformes permettant de regarder en rafale nos séries favorites, sans pauses commerciales.

Le vocabulaire de ces nouvelles technologies vient de l’Amérique et, bien entendu, il est repris intégralement dans l’Europe francophone, comme s’il était impossible d’exprimer ces néologismes en français. En fait, on n’essaie même pas de le faire.

Prenons justement ce nouveau phénomène boulimique consistant à regarder plusieurs épisodes de suite d’une nouvelle série, au lieu d’attendre un nouvel épisodes chaque semaine. En anglais, il est question de binge watching. On peut parler de visionnage en rafale ou encore de visionnage boulimique. Le verbe serait donc de regarder en rafale. J’ai écrit un article complet sur le sujet.

Oui, ça peut se dire en français.

Certaines séries connaissent un tel succès que l’on en vient à produire des prequels. Il s’agit de raconter les évènements antérieurs à la série visionnée, autrement dit qu’est-ce que faisait tel ou tel héros avant, par exemple, de devenir un détective ou un avocat célèbre? La traduction française parle d’elle-même : antépisode ou présuite.

Dans la même veine que prequel, nous avons sequel qui, d’après le Grand Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française, est une : « Œuvre cinématographique ou littéraire qui fait suite à une production antérieure, habituellement. »

Lorsqu’ils découvrent un filon, nos amis américains savent l’exploiter, c’est le moins que l’on puisse dire. L’idée est de faire pousser de nouvelles branches sur un tronc vigoureux, ce que l’on appelle dans le jargon un spin-off. On reprend le même univers et on le développe d’une manière différente. Comment traduire ce terme?

Une œuvre inspirée de… une production dérivée. Pourquoi pas?