Archives de catégorie : traduction

Streaming

J’ai écouté la délicieuse série franco-belge Astrid et Raphaëlle. Astrid est une autiste qui aide une inspectrice de police à résoudre des énigmes. La série brille de tous ses feux lorsqu’elle illustre la façon de penser d’Astrid et montre son évolution lente vers une meilleure intégration sociale.

J’ai écouté les deux premières saisons et la troisième est disponible en streaming. Ce terme est vite passé en français, d’autant plus que tout néologisme doit maintenant s’exprimer en anglais, point à la ligne. On n’a qu’à écouter les informations françaises et européennes pour le constater. On peut aussi écouter les commentateurs québécois pour voir que ce n’est guère mieux ici.

Les francophones encore attachés à la traduction ont trouvé diffusion en continu ou diffusion en mode continu. On peut aussi dire diffusion en flux. Bien entendu, dire que Astrid et Raphaëlle est diffusé en flux ou en continu est souhaitable. Mais le mot anglais brille de mille feux, d’autant plus qu’il est moins laborieux de parler tout simplement de streaming. Beaucoup trouveront qu’il est plus naturel d’utiliser ce terme, qui a trouvé sa place dans l’usage.

Il me parait toutefois important de souligner qu’il existe des solutions de rechange.

L’une d’entre elles consiste tout simplement de dire que Astrid et Raphaëlle est diffusé sur la plateforme Toutv. Le mot streaming est ainsi évité et tout le monde comprend.

Choquer

La question du jour : êtes-vous choqué?

Poser la question au Canada et dans la francophonie ne donnera pas nécessairement les mêmes réponses.

La définition classique du verbe choquer est de heurter violemment. On peut aussi choquer des verres en portant un toast. Le germanisme trinquer est souvent employé dans ce contexte.

Le verbe en question a également le sens plus abstrait de blesser moralement, déplaire, scandaliser, offenser. Un film controversé peut choquer le public. Les propos orduriers d’un commentateur choquent les personnes progressistes.

Un humoriste qui s’en prend à un handicapé surprend, étonne et choque.

Selon le Robert : une personne qui est choquée a subi un choc. Elle est traumatisée.

Au Canada 

Les dernières définitions nous rapprochent du sens commun du verbe choquer dans notre pays. Choquer, c’est mettre quelqu’un en colère. Une personne qui se choque est fâchée.

À mon sens, cette acception dérive de celle vue ailleurs de scandalisé. Une personne choquée est en colère.

D’ailleurs, le Multidictionnaire de la langue française accepte cette définition, qui n’est pas un anglicisme. Il s’agit d’un canadianisme de bon aloi, comme on disait jadis.

Safe space (suite)

Mon dernier article sur la notion de safe space m’a valu de nombreux commentaires, la plupart constructifs. Je me permets d’en faire la matière d’un second article pour répondre à la même question : comment traduire safe space?

Une traductrice m’a indiqué que le terme en question est lié à la volonté de créer un milieu sain dans lequel on peut discuter de problèmes épineux, sans être jugé et sans subir de nouveaux traumatismes. On pourrait parler ici d’espace sans discrimination, sans jugement.

Certains parleraient ici de bulle, qui est un espace protégé. Pourrait-on parler de bulle protectrice ? Dans la même veine on pourrait dire un sanctuaire, qui rejoint les notions de refuge, dont j’ai parlé dans le premier article, et d’asile. Ce dernier mot me parait à éviter, pour des raisons évidentes, car il peut aussi s’entendre d’un hôpital psychiatrique, ce qu’un d’espace sans discrimination n’est évidemment pas.

Trigger warnings

Les avertissements que l’on entend au début des émissions de télévision s’appellent des trigger warnings, ce qu’on traduit par traumavertissements.

Safe space

Notre société est de plus en plus sensible. On craint tellement d’offenser quelqu’un que les productions télé et cinéma sont systématiquement précédées de ce qu’on appelle en anglais des trigger warnings, ces avertissements indiquant aux spectateurs que le langage employé pourrait ne pas convenir, que des personnes fument ou boivent de l’alcool.

Même des comédies inoffensives reçoivent ce genre d’avertissement. Nous en sommes là.

L’idée est toujours de créer des safe spaces dans lesquels personne ne pourra se sentir mal à l’aise. Le terme anglais a fait recette et n’est que rarement traduit.

De prime abord, on serait tenté de suivre la démarche de l’anglais, tellement plus simple et rassurante. Donc : espace sécuritaire, sûr, de sécurité, sécurisant.

Voilà qui est offensant pour toute personne aimant la langue française. Mais comment se démarquer de l’anglais? Ne pourrait-on pas parler de milieu sécuritaire ? Peut-être d’un endroit sûr ? Certains diront un endroit sûr réservé.

Par ailleurs, les périphrases ne sont guère attrayantes. « Endroit où l’on se sent en sécurité. » « Endroit où l’on est à l’abri. » À l’abri de quoi? De la réalité?

Ces fameux milieux sécuritaires ont pour objet de créer une zone sécuritaire, aseptisée, censée protéger les étudiants d’université ou les personnes assistant à une pièce de théâtre de mots ou de propos « jugés offensants » par certains. Il s’agit de les protéger, comme si on les amenait dans un refuge pendant un bombardement ennemi. On serait tenté de parler de cocon protecteur, mais il est clair que cette formulation serait jugée… offensante.

En ce jour de la Francophonie, c’est sûrement la langue française au Canada qui aurait besoin d’une zone de protection.

Conversation

Depuis un bon bout de temps, les médias ont aboli les mots débats, discussions, échanges de vues, etc. pour lui substituer le suave conversation. La volonté envahissante de tout atténuer, de ne froisser personne, finit par se répercuter sur le vocabulaire. Que nous le voulions ou non, nous vivons tous dans un safe space médiatique.

Les termes à la mode sont une plaie de la prose journalistique; j’en ai abondamment parlé dans d’autres billets. Dans le cas qui nous occupe, l’influence de la langue américaine est évident.

Le mot conversation n’a pas la même portée que débats ou discussions. Converser, c’est parler de tout et de rien, de manière spontanée, sans nécessairement échanger des points de vue. Dans une conversation, on trottine avec légèreté, on ne court pas le marathon, bien plus exigeant.

Le gouvernement du Québec compte élargir l’accès de l’aide à mourir. Il ne fait nul doute que cette initiative ne suscitera pas l’unanimité et certains s’y opposeront avec véhémence. Le débat pourra être poli, tout en retenue, mais il ne s’agira pas d’une simple conversation.

Une conversation peut cependant aller plus loin qu’un simple entretien. Le terme peut être utilisé comme synonyme de pourparlers. Par exemple, un syndicat peut avoir des conversations avec la partie patronale au sujet de la gestion des horaires. Cependant, si les choses s’enveniment, il ne sera plus question d’une simple conversation mais de discussions voire de débats.

Par conséquent, même si les termes énumérés ci-dessus sont voisins, ils ne sont pas de parfaits synonymes. Une conversation, un bavardage ou un entretien ne sera jamais une vraie discussion.

Breaker

À l’heure du US Open…

Breaker, ça vous dit quelque chose? Si vous lisez les comptes-rendus dans les journaux français, vous savez que breaker veut dire briser le service de l’adversaire.

Vous avez peut-être vu aussi débreaker. C’est annuler le break de l’adversaire.

Lorsque les deux joueurs sont à égalité six jeux chacun, il y a un tie-break.

Cette terminologie, normale en Europe, surprend au Québec et au Canada, où la volonté de tout traduire étonne encore nos cousins d’outre-mer. Retraduisons les termes énoncés ci-dessus.

En français maintenant…

Petra Kvitova a brisé son adversaire Leylah Fernandez. Cette dernière n’a pas gagné son service. Son service a été brisé. Leylah a été victime d’un bris.

À son tour, elle brise le service de Kvitova. Le commentateur Yvan Ponton a une belle expression : « Bris contre bris. » En Europe, le commentateur dirait que Fernandez a débreaké. L’horrible expression débreaker n’est jamais employée au Canada et à peu près personne ici ne la comprendrait.

Kvitova et Fernandez sont à six jeux chacune. On ira donc en bris d’égalité, et non en tie-break, la première marquant sept points avec deux points d’avance gagne la manche.

Anglicismes au tennis

Le tennis est un sport britannique et il est normal que certains termes soient en anglais. Pensons à set, passing et smash. Mais heureusement, la plus grande partie du vocabulaire a été traduite en français.

Sonner une cloche

Un mot, un détail vous sonne une cloche? Excellente maitrise de l’anglais! Comment le dire en français? Les possibilités sont multiples :

  • Cela me dit quelque chose.
  • Cela m’est familier.
  • Cela me rappelle quelque chose.
  • Cela ne m’est pas étranger

Évidemment, il est toujours possible de moduler, selon le contexte.

  • J’ai déjà entendu quelque chose de semblable.
  • Tout cela n’est pas (vraiment) nouveau.
  • On réinvente la roue, dans ce cas.
  • D’autres y ont pensé.
  • Ce n’est pas une situation nouvelle.
  • Vous souvenez-vous de… Eh bien c’est très semblable.
  • Nous revenons en arrière, car…

Pour ceux qui tiennent absolument à garder le mot « cloche » parce qu’il y a bell en anglais (et qui pensent faire de la traduction) : « Même son de cloche, ici. »

Il y a bien sûr quelque chose qui cloche dans cette dernière traduction : le traducteur se cramponne à l’anglais comme à une bouée de sauvetage. Notre Quasimodo ne cherche pas à rendre l’idée, mais le mot anglais.

Pour qui sonne le glas d’un texte authentiquement français.

Seconder

Vous présentez une motion à une assemblée. Un de vos collègues la seconde et elle est finalement adoptée.

La plupart des gens au Québec et au Canada français n’y verraient que du feu : cette phrase est impeccable; pourtant, elle ne l’est pas.

Le verbe seconder est évidemment correct en français, mais avec le sens d’appuyer uniquement. Seconder une motion est une tournure anglaise qu’il faudrait éviter. Les dictionnaires français, pas plus que celui de l’Académie française, n’offrent d’exemples avec une motion ou un vote.

Seconder une motion est donc une formulation canadienne qu’on ne voit nulle part ailleurs dans la francophonie.

Comme le précisent les Clefs du français pratique, la personne qui appuie une motion est un second proposeur, un second motionnaire, un parrain ou un coproposant.

À toutes fins pratiques

L’expression à toutes fins pratiques est décidément très pratique… À un point tel qu’elle revient fréquemment dans le discours français au Canada. Et on n’y voit que du feu.

Il s’agit pourtant d’une traduction littérale de l’anglais for all practical purposes, une locution qui signifie que la description d’une situation n’est pas exacte mais que les effets sont finalement les mêmes.

Dans un article paru en 2000 dans L’actualité terminologique, Frèdelin Leroux disait déjà que à toutes fins pratiques était presque indélogeable, car il avait pénétré l’usage populaire.

On remplacera avantageusement cet emprunt par en pratique, pratiquement, en fait, en réalité, en définitive, à vrai dire, de fait, concrètement, pour ainsi dire, selon le contexte.

La loi adoptée par le Parlement n’aura, en pratique, que peu d’incidence sur la hausse des prix.

La plaidoirie de la défense revient à dire, en réalité, que l’accusé n’est pas responsable de l’accident.

À toutes fins utiles

On confond souvent à toutes fins pratiques avec à toutes fins utiles. Pourtant, elle n’est pas synonyme d’« en pratique ». Non, le sens est assez différent : « éventuellement » (au sens français), « si cela peut servir éventuellement » ou « par précaution ». Autrement dit « Au cas où ».

Conclusion : elle ne peut donc pas être employée pour remplacer le calque à toutes fins pratiques.

Virgule

La virgule est le signe de ponctuation le plus délicat à employer à bon escient, nous dit Albert Doppagne, auteur d’un livre sur la bonne ponctuation. La virgule est apparue au cours du XVIIIe siècle pour rendre le discours plus clair.

Un exemple révélateur qui circule dans Internet nous en démontre le caractère indispensable :

On mange les enfants.

Sans le mignon petit hameçon, la phrase prend un sens radicalement différent.

La virgule n’est pas toujours de mise. Dans une phrase courte et bien construite, elle peut même devenir encombrante.

Le magasin de jouets est ouvert du mardi au samedi.

Le magasin de jouets est ouvert, du mardi au samedi.

En revanche, les phrases longues gagnent à être fragmentées.

Le magasin de jouets fondé en 1871 et immensément populaire dans le quartier a ouvert ses portes rue des Hirondelles avant de déménager sur le boulevard Gilles-Vigneault.

Le magasin de jouets, fondé en 1871 et immensément populaire dans le quartier, a ouvert ses portes rue des Hirondelles, avant de déménager sur le boulevard Gilles-Vigneault.

Dans la dernière phrase, deux virgules suffisent pour assurer la fluidité du discours; la proposition se lisait et se comprenait aisément. Une troisième virgule aurait un peu trop haché la phrase.

Incises et inversions

L’incise est un art; il faut savoir la doser pour éviter de perdre le lecteur. Une bonne incise n’est jamais trop longue et elle apparait le plus souvent dans le milieu de la proposition. À moins de chercher un effet de style, il n’est pas toujours heureux de lancer la phrase avec une incise.

L’incise peut être amenée par une virgule, des tirets ou des parenthèses. L’effet est différent selon le cas.

Balzac (auteur de la Comédie humaine) est né à Tours en 1799.

Balzac, auteur de la Comédie humaine, est né à Tours en 1799.

Balzac – auteur de la Comédie humaine – est né à Tours en 1799.

Dans les exemples qui précèdent, le tiret est le signe le plus expressif : il interrompt le discours pour mettre en relief l’œuvre de Balzac, la Comédie humaine. La virgule, pour sa part, donne une information intéressante, mais sans trop insister, tandis que la parenthèse signale un détail en passant.

Par ailleurs, une inversion suivie d’une virgule peut attirer l’attention du lecteur sur un élément.

Aviateur de renom, St-Exupéry est disparu dans la Méditerranée en 1944. 

Ce livre, je le connais par cœur.

Quelques questions sur la virgule

Et – faut-il le faire précéder d’une virgule?

Habituellement ce n’est pas nécessaire.

Mon voyage aux États-Unis m’a amené à Chicago, Détroit et Cleveland.

Le et pourra être précédé d’une virgule s’il signale une conséquence.

L’armée russe a envahi l’Ukraine, et cela a attisé la haine des Ukrainiens contre le peuple russe.

Pour ce qui est de la locution latine et cetera, elle est précédée d’une virgule.

Elle a acheté le vin, le fromage, le pain, etc.

Ni – virgule ou pas?

Il n’est pas nécessaire de glisser une virgule dans une double négation amenée par un ni.

L’entreprise ne veut ni diminuer sa production ni mettre des employés à pied.

Mais – virgule ou pas?

Dans le cas d’une nouvelle proposition introduite par un mais, il est préférable de le faire précéder d’une virgule.

Les ventes de livres ont augmenté durant la pandémie, mais elles ont recommencé à chuter cette année.

Car ?

Lorsqu’il coordonne deux propositions assez longues, car est précédé d’une virgule.

Le président Theodore Roosevelt, né en New York, a connu une immense popularité, car il a tour à tour remporté le prix Nobel de la paix et fondé les grands parcs nationaux américains.

Un énoncé plus court ne requiert pas la virgule.

Le professeur n’a pu donner son cours car il était grippé.

Voilà, point à la ligne.

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Pour en savoir plus, veuillez consulter les deux ouvrages suivants :

Albert Doppagne, La bonne ponctuation.

Bernard Tanguay, L’art de ponctuer.