Archives de catégorie : Stylistique

Le H problématique

Réformer le français

Sixième article portant sur une réforme modérée de la langue française.

Le français est la seule langue latine à inventer un h initial sans aucune justification. Ainsi, huître qui vient de ostrea, d’où le mot ostréiculture.

Pensons aussi à huile qui vient du latin oleum, d’où le terme oléagineux. Plus logique, l’anglais huile son discours de oil, dont le sens est plus large, puisqu’il englobe aussi bien l’huile pour la cuisine, le massage ou les moteurs que le pétrole tout court.

Le h muet

La question du h inventé est de la petite bière quand on se demande s’il faut prononcer le fameux h en question. Le plus embêtant, c’est que le h initial ne se prononce souvent pas. Par exemple on va à l’hôpital, l’habilité est une belle qualité; l’hydrogène est un gaz alors que l’hormone n’en est pas; l’hippopotame est un animal.

L’Office québécois de la langue française nous offre toute une nomenclature de mots commençant par un h muet :

Heure, habiter, hameçon, humilité, haleine, etc.

Le h aspiré

Mais comment savoir? Car existe aussi le h aspiré. La honte est un sentiment tout comme la hargne; on mange des haricots (sans liaison). Et, comme d’habitude, le français nous réserve de beaux illogismes.

Le héros a rencontré l’héroïne.         

Nouvelle nomenclature de l’Office :

Hall, halo, hamac, hamac, hâter, handicap, harem, hareng, harpe, hisser, hockey, hublot, humble

Que faire?

Les plus impétueux seront tentés de faire le ménage dans ce joyeux fouillis. Tout d’abord en éliminant les « faux h ».

Manger des uitres. Apprécier l’uile d’olive.

Quant à y être, pourquoi ne pas faire la même chose avec les h muets?

All, alo, amac, âter, andicap, arem, areng, arpe, isser, ockey, ublot, umble, etc.

Je l’ai mentionné dans un article précédent, je ne suis pas d’accord l’idée de passer un rouleau compresseur sur l’orthographe du français. Cela ne signifie pas que notre orthographe doit rester immuable, comme bien des gens le souhaitent.

Je vous soumets cette citation de Maurice Grevisse, qu’on ne peut certainement pas qualifier de maoïste de la langue :

Notre orthographe est donc difficile, elle est savante, trop savante. Que ne s’est-elle libérée, comme l’a su faire celle des Italiens, des Espagnols ou des Portugais, de certaines servitudes étymologiques, qui l’empêchent si fâcheusement de se mieux conformer à la prononciation (…). Une réforme progressive et raisonnable se fera peut-être.

Le pluriel des mots en -al

Réformer le français

Cinquième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

Qui n’a pas hésité? Des cérémonials ou des cérémoniaux? Des examens finals ou des examens finaux?

Pour bien des mots, le pluriel s’impose dans nos têtes bien remplies de règles et d’exceptions :

            Des animaux, arsenaux, chenaux, hôpitaux, journaux, etc.

Bon, c’est clair. Des chevaux, des chacals…

Exact, n’est-ce pas? Oui.

Mais cette confrontation animalière laisse songeur, quand même. De fait, on compte un nombre à peu près égal – j’allais dire égaux – de noms dans les deux camps. Donc, difficile de prétendre qu’il y a une règle et des exceptions. Il n’y a tout simplement pas de règle et nous devons mémoriser une première série de mots dont le pluriel se construit avec –als et une autre série en –aux. En somme, une double liste d’exceptions. Un petit dernier?

            Des combats navals devant les arsenaux.

QUIZ

Mettez les adjectifs suivants au pluriel

  1. Bitonal
  2. Causal
  3. Choral
  4. Final
  5. Idéal
  6. Marial
  7. Pascal

Réponse : pour une fois, tout le monde a gagné! On peut aussi bien écrire des examens finals que des examens finaux. Les autres adjectifs du quiz s’accordent eux aussi de deux façons.

Vous n’aimez pas des liens causaux? Alors dites des liens causals! Ah! Si le français était toujours aussi simple!

En somme, nous avons deux listes qui s’excluent mutuellement – finale en –als ou finale en –aux– et une troisième qui fait exception avec deux formes possibles pour le pluriel. On croirait qu’un troll s’est ingénié à compliquer le français pour en rendre les locuteurs à moitié fous…

En fait, en quoi est-il si important que certains mots finissant en -al
f
assent leur pluriel enaux? Voici une trop longue ribambelle d’exceptions dont on pourrait se dispenser. Je propose donc d’adopter le pluriel en –als pour les mots finissant par –al

Nous aurions donc :

            Des animals, arsenals, chacals, chenals, chevals, festivals, hôpitals, journals, etc.

            Des championnats mondials d’athlétisme. Des maris idéals.

J’en entends certain hennir devant chevals, car oui, on pourrait dire chevals – enfin! Parce que pour l’instant, on ne peut pas…

Mettre fin à des litanies d’exceptions inutiles est une bonne façon de réformer le français.

Prochain article : le H aspiré

Faire du sens

L’expression faire du sens a bonne presse même si certains « puristes », dont je suis, la condamnent. « Puristes » entre guillemets, car il y a anguille sous roche.

Au Canada, il nous apparait évident qu’il s’agit d’un calque de l’anglais to make sense. La cause est donc entendue, d’autant plus que cette erreur est relevée dans des ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire de la langue française et Le Colpron des anglicismes.

Faire sens

Ce que l’on entend parfois, cependant, c’est l’expression faire sens. Les « puristes » précités montent immédiatement aux barricades et la condamnent sans appel. Ont-ils raison? Pas certain, comme on dit chez nous.

La Banque de dépannage linguistique vient nous éclairer

Notons que la locution verbale faire sens (sans l’article du), utilisée notamment en philosophie et en littérature, était déjà en usage en moyen français au sens d’« agir sensément ». Elle a acquis au fil du temps de nouvelles significations, dont « avoir un sens, être intelligible » et, plus récemment, « avoir du sens ». La locution faire sens est peu employée au Québec.

D’ailleurs, elle figure dans Le Robert : « Avoir un sens, être intelligible. »

En outre, faire sens employé par divers auteurs français :

L’intonation est quelque chose qui fait sens. – Claude Hagège

Les bruits, les phénomènes les plus grotesques faisaient sens – Émile Olivier

L’apparence des êtres et des choses, seule susceptible de faire sens – Marc Auger

Nous l’avons appelé culturel pour que cela fasse immédiatement sens pour le plus grand nombre – Alain Rey

Puisque rien ne fait sens a priori…  – Pascal Bruckner

À la forme négative, on verra : Ne faire aucun sens ou, pour citer encore une fois le linguiste Claude Hagège : Ne faisait pas grand sens.

Le Figaro

Tous ne l’entendent pas de cette oreille.

La formule « fait problème » et pour cause! Elle est le fruit d’un bricolage hasardeux qui ne trouve aucun fondement dans les dictionnaires. (…) Mais d’où vient alors cette curieuse construction? À l’instar de l’expression « poser question » – décriée par l’Académie française mais acceptée dans les thésaurus – « faire sens » dérive d’une volonté maladroite de résumer une pensée en un minimum de mots.

Le journal admet que des tournures comme faire plaisir ou faire peur ont été admises au dictionnaire, mais condamne néanmoins faire sens.

L’Académie, pour sa part, propose Avoir, prendre du sens.

Anguille sous roche?

Certainement. Un lecteur me signale que l’expression Faire (grand) sens signifiait « Agir raisonnablement » au XIVe siècle. Comme on le sait, l’anglais a été lourdement influencé par le français, jadis. Il m’apparait donc possible, sinon probable, que le make sense anglais dérive de cette ancienne formulation française : faire sens.

Quand le circonflexe est utile

Réformer le français

Troisième d’une série d’articles sur une réforme modérée de la langue française.

Quand le circonflexe s’avère utile

L’accent circonflexe devrait être conservé que dans quelques cas précis. D’ailleurs, les rectifications de 1990 prévoyaient le maintenir dans les cas des homophones mûr et mur, sûr et sur, dû et du. On pourrait aussi mentionner le cas déjà traité dans ce blogue de fut et fût.

L’imparfait du subjonctif

Ce qui vaut pour ce tandem serait également valable pour les formes à l’imparfait du subjonctif de la troisième personne du singulier. Dans ce cas, l’accent circonflexe permettrait de faire la distinction entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif; de même, l’accent aiderait à distinguer certains participes passés comme crû et cru.

Il parut surpris. Bien qu’il parût surpris.

Elle fit semblant d’écouter. Quoiqu’elle fît semblant d’écouter.

Le PNB crut de 8 pour 100. Malgré le fait que le PNB crût de 8 pour 100.

Il regarda la lune. Bien qu’il regardât la lune.

Pour ce qui est du verbe regarder, la finale avec le t pourrait rendre l’accent inutile, puisqu’on ne peut le confondre avec le passé simple. Faut-il le conserver? Pourquoi pas?

Le passé simple

Par contre, l’emploi de l’accent en question pour le passé simple me parait largement inutile, lorsque les formes ne peuvent être confondues avec un subjonctif imparfait.

Nous éclatâmes de rire en le voyant arriver.

Nous fûmes surpris de leur visite.

Vous lûtes un livre passionnant.

Réécrire ces phrases sans l’accent ne sèmerait pas la confusion.

Nous éclatames de rire en le voyant arriver.

Nous fumes surpris de leur visite.

Vous lutes un livre passionnant.

D’ailleurs, l’utilisation du circonflexe pour certaines personnes, mais pas pour d’autres, est carrément illogique. Qu’on en juge :

Je lus

Tu lus

Elle lut

Nous lûmes

Vous lûtes

Ils lurent.

Pourquoi pas ils lûrent? Quelqu’un peut m’expliquer?

Certains s’offusqueront. Mais cette disparition de l’accent sur toutes les formes du passé simple rendrait-elle les énoncés précédents incompréhensibles? Eh bien non! Alors?

L’accent circonflexe sur le e

Éliminer l’accent circonflexe pour la lettre e serait plus compliqué, et ce pour plusieurs raisons. La première étant que l’accent infléchit la prononciation de la voyelle, alors que ce n’est plus le cas pour les autres. On ne prononce pas rêver et rever de la même façon.

La deuxième raison saute aux yeux : pour conserver la prononciation, il faudrait substituer l’accent grave à l’accent circonflexe; la physionomie des mots serait modifiée. Regardons les séries suivantes :

Mêle, même, carême, trêve, rêve, prêt.

Sommes-nous prêts à lire : mèle, mème, carème, trève, rève, prèt? Là est la question.

Ce qui nous amène à une troisième raison : la substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe ne changerait certes pas la prononciation, mais aurait des retombées sur un nombre considérable de mots, probablement des milliers. Dans l’optique d’une réforme modérée du français que je propose, cette évolution serait jugée trop radicale.

À moins de vouloir aplatir la langue française et d’écrire au son – ce à quoi je m’oppose – il faudrait conserver le ê. Ce qui ne serait pas si terrible en soi, chaque langue ayant ses contraintes orthographiques.

Conclusion

Pour toutes les voyelles, sauf le e, on peut facilement se passer de l’accent circonflexe sans altérer la prononciation ni perdre le sens des mots. Le conserver pour l’imparfait du subjonctif, ainsi que pour des mots de graphie semblable, comme tache et tâche, relève du simple bon sens, dans la mesure où l’accent en question joue un rôle utile.

Prochain article : non à l’écriture phonétique

Circonflexe

Réformer le français Deuxième d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

***

Je suis circonflexe. Si peu, en fait.

Êtes-vous circonflexe? Probablement oui, si la simple perspective de moderniser la langue provoque chez vous une crise d’urticaire. Pourtant, on a eu bien du mal à imposer cet accent, jadis. Montaigne, par exemple, demandait à ses éditeurs de ne pas l’utiliser. Les choses ont bien changé.

Bien des gens ont adhéré à ce mot-clic #Jesuiscirconflexe lorsqu’il a été question d’enseigner dans les écoles française les rectifications orthographiques de 1990. Levée de boucliers… et de circonflexes outrés en 2016, dont on peut sentir les braises à peine refroidies dans la gazouillesphère twitteresque. Allez faire un tour!

Origines

Pourtant, un constat s’impose : l’accent circonflexe est la trace archaïque d’une prononciation qui n’a plus cours[1]. S’il fallait le conserver, ce serait uniquement par tradition.

Il s’est généralisé au XVIIIe siècle. Avant, on signalait les voyelles longues soit par un s muet, étymologique ou non, soit par un redoublement de la voyelle.

Isle, cloistre, connaistre, aage, roole, beeler.

L’accent en question était appliqué en fonction de la prononciation de l’époque. Ce qui explique que bien des mots ont perdu leur s sans contrepartie :

Chasque, flascon, plustôt, moustarde, soustenir

Beaucoup penseront probablement comme moi : peu me chaut que telle voyelle était jadis une voyelle allongée. On disait iiiiile, aaaaage? Pourquoi est-il si important de le signaler aujourd’hui, alors que personne ne parle plus ainsi?

Incohérences

Comme le fait valoir André Goose, dans La nouvelle orthographe :

« L’accent circonflexe représente une importante difficulté de l’orthographe du français. L’emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche tout renseignement systématique ou historique. »

Les accents – ou leur absence – sont responsables d’un nombre incalculable d’incohérences orthographiques. Amusons-nous un peu :

Si vous jeûnez vous ne pouvez déjeuner. L’arôme du pain doré viendra titiller vos narines à moins que vous ne sirotiez un thé aromatique. La côte est rude à monter pour atteindre le coteau, si vous désirez ratisser les feuilles avec votre râteau.

Celui qui s’assoit sur un trône vient tout juste d’être intronisé.

Le cas classique est celui de symptôme et de syndrome. On pourrait ajouter bateau, château; haine, chaîne; cime, abîme; bout, moût; croute, voûte; huche, bûche.

Difficile d’invoquer la différence de prononciation qui donnerait son utilité à cet accent, les plus fûtés l’auront compris[2]. Citons encore Goose :

L’accent circonflexe, enfin, ne marque le timbre ou la durée des voyelles que dans une minorité de mots où il apparait, et seulement en syllabe accentuée (tonique); les distinctions concernées sont elles-mêmes en voie de disparition rapide[3].

Alors pourquoi conserver l’accent circonflexe? Celui qui coiffait le mot flûte était inaudible. Goût et égout se prononçaient de la même manière.

Je suis circonflexe? Vraiment?

L’élimination presque complète du divin accent n’ira pas sans susciter la réprobation si l’on en juge par les réactions outrées par suite de son retrait partiel en 1990. Clame Raymond Jean : « Alors épargnons-le, choyons-le. Il est de ces petits signes qui nous aident encore à respirer, à nous amuser et à retrouver notre enfance, la continuité de notre vie[4]. »

L’orthographe n’est plus seulement liée à l’étymologie, à la prononciation. Elle nous amuse, nous rappelle notre enfance… D’ailleurs, les enfants seront ravis de faire travailler leur imagination en voyant l’accent sur voûte[5]. Autrement dit, la graphie de voûte devient une sorte d’idéogramme qui illustre la chose.

Poursuivons dans la même logique jubilatoire. Si l’accent circonflexe avait vraiment une valeur graphique, alors il aurait fallu écrire lîvre, tître et chapître, comme on écrit épître, puisque l’accent évoque un livre ouvert. Et, quant à y être, pourquoi ne pas ajouter toît, cîme, sur le modèle de faîte…? L’accent marquerait, la poînte le sommet – ou plutôt le sommêt – du mot. À l’opposé, on devrait inverser l’accent pour abîme afin de pointer vers le bas. Ce serait plus réaliste. Et fort amusant, ma foi.

Certains invoquent la physionomie des mots pour tenter de justifier cette écriture en idéogramme. L’ennui, c’est que le français ne s’écrit pas comme le chinois ou le japonais. Et cette écriture graphique ne ferait son apparition que dans certains cas précis, ceux pour lesquels on pourrait utiliser l’accent circonflexe…

Cette explication ne tient pas la route.

Alors, faut-il faire passer le circonflexe à la trappe? Pas nécessairement. Nous verrons demain pourquoi.


[1] Vincent Cespedes, Mot pour mot, Kel ortograf pour 2m1?, p. 54.

[2] Tout le monde a bien vu la faute? On écrit futé sans accent. Flûte alors?

[3] Goose, op. cit., p. 114.

[4] Raymond Jean, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 53.

[5] Roger Little, dans ibid, p. 62.

Réformer le français

Plaidoyer pour une réforme du français. ouvrage qui vient de paraître aux éditions Marcel Broquet. Vous pouvez le commander en format papier ou en format électronique ici.

Le français possède une des grammaires les plus déroutantes et capricieuses qui soit. Son orthographe est arbitraire, tantôt basée sur l’étymologie, tantôt sur des traditions dépassées quand ce n’est pas sur des fautes de transcription…

Pourtant, le français peine à se réformer. En France, la simple idée de le moderniser un tout petit peu hérisse à peu près tout le monde. Les timides rectifications de 1990 ont suscité un tollé; les maisons d’éditions, les grands journaux, les écrivains de renom l’ignorent complètement. J’ai pu observer des réticences tout aussi marquées au Canada.

Les Français, ainsi que les autres Européens, considèrent que la maîtrise de la langue est un signe d’avancement social, de réussite. Grammaire et orthographe sont en quelque sorte le trésor d’une secte d’initiés qui en ont démontré leur supériorité.

Simplifier la langue devient une hérésie. Tous les arguments y passent :

  • La langue sera dévalorisée. Pas du tout. Les nouvelles graphies intégreront le corpus et, bientôt, on n’en reparlera plus. Faut-il croire qu’écrire grand-mère au lieu de grand’mère a étrillé notre langue au point de la défigurer? Ce changement survenu au début du XXe siècle est maintenant accepté.
  • C’est un nivellement par le bas. Cet argument ne tient pas. La valeur d’une langue n’a rien à voir avec sa complexité orthographique ou grammaticale.
  • Les générations futures seront déculturées. Vraiment? Eh bien nous le sommes déjà puisque nous n’écrivons plus le français comme le faisait Rabelais.
  • Ce sera l’anarchie grammaticale. Pas du tout, si on simplifie les règles sans tout jeter par-dessus bord.
  • La littérature classique sera inaccessible. Énorme fausseté. Les textes d’auteurs médiévaux et de toutes les époques sont publiés en orthographe moderne.

Lorsqu’il est question de réformer le français, le discours abandonne souvent toute rationalité et devient pratiquement hystérique. Quelques exemples :

Bernard Pivot s’émerveille de voir libellule s’écrire avec quatre l, car l’insecte a quatre ailes. Il aurait aimé voir hippopotame s’écrire avec quatre p pour « assurer à l’animal plus de stabilité sur ses quatre pattes. »

Le même Pivot soutient que tifon avec un seul f n’est plus qu’une petite pluie.

Autres réflexions apocryphes glanées ici et là :

Le trait d’union dans ping-pong est indispensable, car il symbolise le filet séparant les deux joueurs. Vous n’y aviez pas pensé? Moi non plus. Dans ce cas, pourquoi n’écrit-on pas ten-nis, bad-minton?

Le paon ne peut plus faire la roue si on lui enlève le o.

La graphie nénuphar et plus poétique que celle avec un f.

Pourtant, il y aurait moyen de réformer le français sans pour autant le défigurer. Simplifier l’orthographe, éliminer des litanies d’exceptions et d’illogismes, sans pour autant écrire au son, serait une excellente cure pour notre langue.

Voilà la trame du livre que je vous propose de lire.

Écrivaine

Écrivaine

« Colette est l’une de nos grandes écrivaines. Colette est l’un de nos grands écrivains. La seconde formulation est plus flatteuse, non? » Une personnalité a émis cette opinion – on pourrait dire proféré. Qui?

Bernard Pivot.

Certes, les opinions conservatrices du personnage n’échappent plus à personne, l’affaire Mazneff étant bien assez éclairante à cet égard. On oublie toutefois que Pivot était un des partisans des timides rectifications orthographiques de 1990 et qu’il accueillait avec enthousiasme le canadianisme entrevue, en lieu et place d’interview.

On peut dire qu’écrivaine marche sur les traces d’autrice dont j’ai discuté dans un autre billet. L’expression est très répandue chez nous, mais qu’en est-il en Europe?

Eh bien le Larousse persiste et signe. L’entrée principale est au masculin, comme il se doit… Mais les auteurs (je ne me risquerai pas à parler d’autrices dans le cas présent) notent : « Au féminin, on rencontre aussi une écrivain. »

Heureusement, le Petit Robert vient à notre rescousse et accepte écrivaine en précisant : « … il est courant en français du Canada mais également en France. » Un article paru en 2018 dans Le Figaro précise que « Le terme est bien parti pour ne plus quitter le paysage français. » D’ailleurs, les écrivaines comme Annie Ernaux l’emploient déjà dans leurs ouvrages.

Bref, la logique de la féminisation est bien enclenchée. La France emboite tranquillement le pas au Canada, malgré toutes les réticences encore bien présentes en terre d’Hexagone.  

Retour sur autrice

Dans un billet paru l’an dernier, j’évoquais la controverse provoquée par la réapparition du mot autrice, dans la foulée de l’ouverture très tardive de l’Académie française envers la féminisation des titres.

Plusieurs lecteurs avaient émis des réserves quant au terme autrice, qui les mettait mal à l’aise. Pourtant, il suivait la même logique qu’actrice, directrice, organisatrice, etc.; certains lui préféraient auteure, faisant valoir que les terminaisons en -ice deviennent désuètes. En outre, la tendance est de favoriser les féminins en eure, comme dans ingénieure. De toute manière, que l’on aime ou pas, autrice s’impose de plus en plus.

Les doctorant et doctorante Anne-Marie Pilote et Arnaud Montreuil, de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université d’Ottawa, défendent les deux formes. Dans un article paru dans Le Devoir, les deux font valoir ce qui suit :

Il ne faut pas avoir peur, à notre avis, de réhabiliter autrice. Il ne s’agit pas de rendre légitime un terme qui était jadis en usage sans avoir de connotation péjorative. Il s’agit surtout de reconnaître la marque d’une intervention politique féministe dans la langue : employer le mot « autrice » est dans une certaine mesure un acte subversif qui vise à démasculiniser la langue et le champ littéraire en allant à l’encontre de la logique d’invisibilisation du féminin qui l’a gouverné de manière presque incontestée pendant plusieurs siècles.

Les auteur.e.s rappellent que c’est l’Académie française qui a banni autrice dans un geste clairement hostile aux femmes.

Fut ou fût?

L’erreur vaut la peine d’être mentionnée parce qu’on la voit un peu trop souvent. Lesquelles des phrases suivantes sont erronées?

Philomène fût étonnée de trouver Marc-Antoine étendu dans la grange.

Bien qu’elle fut romancière populaire, elle maitrisait mal l’imparfait du subjonctif.

Encore eut-il fallu qu’elle fut primée par l’Académie Gonfley.

Toutes.

La confusion entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif ne surprend plus personne. Pourtant, elle devrait. Voilà un temps et un mode en perte de vitesse, du moins dans l’usage populaire.

Dans le cas du premier, l’imparfait et le passé composé l’emportent largement dans la langue courante, le passé étant réservé à la littérature.

Il fut décoré de la Légion d’honneur.

Comme on le voit, le passé simple ne demande pas l’accent circonflexe. Mais confusion il y a dans le cas de ce grand incompris, l’imparfait du subjonctif qui, lui, exige le fameux accent.

Bien qu’il fût décoré de la Légion d’honneur, il demeurait modeste.

La confusion peut certes s’expliquer par une maitrise approximative du français. On pourrait croire que dès l’instant où une phrase appartient à un mode d’expression plus relevé, il faut utiliser l’accent circonflexe. Rien n’est plus faux; la réalité est autrement plus complexe.

Un truc intéressant, donné dans un site Web, est d’écrire fût-il lorsqu’on peut le remplacer par serait-il ou même s’il était.

Le même genre de confusion sévit avec le petit cousin qu’est eût-il. Comme dans le cas précédent, l’absence d’accent renvoie au passé simple.

Il eut toutes les chances possibles.

Encore eût-il fallu qu’il en profitât.

Le circonflexe apparait souvent à la troisième personne de l’imparfait du subjonctif.

Bien qu’elle regardât, qu’elle vît, prît, etc. Mais à l’indicatif : Elle regarda, vit, prit, etc.

Voilà, il fallait que ce fût dit.

Racisé

Le plus grand respect accordé aux membres de minorités ethniques et sexuelles a entraîné une mutation du vocabulaire.

La notion de race a d’ailleurs cédé le pas à celle d’ethnie, dans la mesure où l’on peut considérer qu’il n’y a qu’une seule race humaine, et non plusieurs comme on le soutenait jadis. De toute manière, cette question relève davantage de l’anthropologie que de la linguistique.

Soit dit en passant, le Larousse prend ses distances avec le mot race dans la définition qu’il donne du racisme :

Idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les « races » ; comportement inspiré par cette idéologie.

Il y a une cinquantaine d’années, on se moquait couramment de certains peuples. Au Québec, par exemple, les farceurs aimaient dépeindre les Italiens comme étant des personnes sales. Beaucoup d’entre eux travaillaient dans la construction (métier salissant…) et c’est peut-être de là que venait ce préjugé.

Pour avoir fait un long séjour dans le pays de Dante, je peux confirmer que les Italiens ne sentent pas plus mauvais que les autres. C’est un mythe.

Bien entendu, les blagues sur la pingrerie des Juifs abondaient. Sans parler des Noirs, présentés comme des abrutis… De jours, de telles blagues seraient impensables. Sauf dans les médias sociaux, il va sans dire…

Ces gifles irrespectueuses étaient racistes. Oui, racistes, car le terme est resté, même s’il est contestable pour certains de parler de race.

Les sociétés occidentales abritent des communautés ethniques importantes. Certaines d’entre elles sont victimes de discrimination. On dit alors qu’elles sont racisées. Le terme en question gagne en popularité et fait partie de la cohorte de néologismes qui s’imposent de plus en plus dans le vocabulaire courant.

Néologisme vraiment? Le Petit Robert nous apprend que le mot existe depuis au moins 1907… La définition est claire :

Personne touchée par le racisme, la discrimination.

Assez curieusement, le mot ne figure pas dans le Petit Larousse. Néanmoins, un exemple intéressant de mot revenu en force tout simplement parce qu’il n’a pas perdu sa pertinence.

Prochain article : LGBT

Les vins de France ou de la France?

Question que tout langagier ou langagière finit par se poser un jour. L’un est plus concis, l’autre plus élégant. Ont-ils la même valeur ?

Commençons par le commencement : on s’entend pour dire que « Les vins de France » et « Les vins de la France » veulent dire exactement la même chose. Il pourrait donc s’agir d’une simple question stylistique.

Dans ce contexte, il se trouvera toujours une personne plus puriste pour favoriser « Les vins de la France » Une phrase qui parait plus complète et a plus de panache. En outre, ce dernier énoncé semble converger vers son pendant masculin, « Les exportations du Nicaragua. » Expression qui cache l’article le dans le partitif du. Les exportations de le Nicaragua.

Dans la vie courante, on pratique l’élision depuis très longtemps. On parle des vases de Chine, par exemple, et personne ne s’offusque de cette formulation. Le café de Colombie, l’ambassade de Turquie sont d’autres exemples.

Dire « Le café de la Colombie » ou « L’ambassade de la Turquie » serait correct et, d’après Marie-Éva De Villers, auteure du Multidictionnaire, cette formulation serait plus relevée. Ça se défend.

À croire que l’élision peut se faire sans aucune conséquence. Erreur : ce serait présumer que le français est toujours cohérent ; or il ne l’est pas.

Alors « Les vins de France », « Le café de Colombie », « Les déserts d’Afrique ». oui. Mais l’élision nous mène vers des sentiers plus rocailleux. Considérons les exemples suivants :

« Le riz de Thaïlande », « Les merveilles d’Inde », « La diversité ethnique de Bosnie »… oups ! Ça grince. Ne serait-on pas porté à dire : « Le riz de la Thaïlande », « Les merveilles de l’Inde », « La diversité ethnique de la Bosnie. » ?

Revenons à l’Empire du Milieu : On achète un vase de Chine et on analyse la politique de la Chine ; « La politique de Chine » parait un peu sec, n’est-ce pas ?

Je soumets donc aux lecteurs ma petite interprétation de la chose. La forme plus courte, avec élision, semble souvent désigner une chose typique d’un pays donné. Un vin de France peut être considéré comme un type de vin tout comme un vase de Chine est propre aux Chinois. Parler de la politique de la Chine ou de la France est peut-être plus général…

Conclusion

Nous nous enfonçons dans le cloaque de l’usage toujours difficile à cerner. Comme vous le voyez, votre question n’est pas aussi simple qu’elle le parait. S’il est clair au départ que les formes avec ou sans élision de l’article ont un sens semblable, il apparait rapidement que certaines formes sans article ne sont pas passées dans l’usage. Elles étonnent.

Le rédacteur et le traducteur devront consulter les oracles de la Grande Toile pour tenter de cerner cette anguille qu’on appelle l’usage. En cas de doute, privilégier la forme plus longue avec l’article.