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La Russie et l’Otan

Les démocraties occidentales ont toujours eu du mal à affronter les régimes totalitaires. Les démocraties ne sont pas dirigées par une seule personne : le pouvoir doit composer avec des forces d’opposition, la presse, l’opinion publique, les groupes d’intérêt, etc. Il est beaucoup plus difficile d’en arriver à une prise de position solide qui rallie une forte majorité.

En outre, les démocraties doivent tenir compte de valeurs comme le respect des droits de la personne, de ceux des minorités et de plusieurs autres facteurs.

Les régimes autocratiques comme celui de la Russie de Poutine n’ont pas à composer avec tous ces facteurs. La situation est encore pire en Chine.

C’est pourquoi les démocraties se montrent souvent hésitantes devant des puissances impérialistes; elles donnent priorité à la négociation; elles donnent le bénéfice du doute à des dictateurs en se convainquant de leur bonne foi. Elles ont rarement raison et finissent par le regretter, car, trop souvent, le seul langage que les autocrates comprennent, c’est celui de la force. Pour eux, les tergiversations des régimes démocratiques sont autant de faiblesses à exploiter.

L’Occident et la Russie de Poutine

Les gouvernements occidentaux ne pourront jamais nous faire croire qu’ils n’ont rien vu venir.

  • En 2007, la Russie procède à des cyberattaques massives en Estonie à la suite d’un désaccord. Ces attaques dirigées contre le parlement, des ministères, des journaux et des banques ont duré 23 jours.
  • En 2008, la Russie a attaqué la Géorgie.
  • En 2014, après les Jeux olympiques de Sotchi, la Russie envahit et annexe la Crimée.
  • Depuis plus de sept ans, des séparatistes russes de l’est de l’Ukraine, aidés par Moscou, mènent une guerre larvée qui a fait 14 000 morts.

Le président russe a déjà déclaré que la chute de l’Union soviétique en 1991 était la plus grande tragédie du XXe siècle.Après les deux guerres mondiales et l’Holocauste? Vraiment? Le même Poutine a aussi déclaré que la démocratie libérale était un régime dépassé, ce qui explique la persécution et l’assassinat de certaines personnalités de l’opposition et l’absence d’élections libres dans ce pays.

L’impérialisme russe

La volonté de domination et d’expansion de la Russie n’a rien de nouveau. Pierre le Grand a mené une politique expansionniste. Avant la Révolution bolchévique de 1917, l’Empire de Russie contrôlait un territoire gigantesque qui regroupait des nations comme la Finlande, les pays baltes, la Pologne, l’Ukraine, la Biélorusse, la Moldavie, le Caucase et les peuples d’Asie centrale et orientale.

Au lendemain de la Révolution, certains pays comme la Finlande et la Pologne ont recouvré leur souveraineté. Mais rapidement, le régime bolchévique est devenu une dictature personnelle, celle de Joseph Staline, dont le règne a fait environ 15 millions de morts. D’ailleurs, Staline avait écrit que les nations étaient dépassées et l’expression du pouvoir bourgeois. Le Seconde Guerre mondiale allait lui donner l’occasion de montrer de quel bois il se chauffait.

La Seconde Guerre mondiale

Le pacte germano-soviétique conclu le 23 août 1939 entre Staline et Hitler a ouvert la porte à l’agression de la Pologne quelques jours plus tard. On oublie souvent que la Russie stalinienne a été un agresseur, au même titre que l’Allemagne nazie. Les troupes soviétiques ont déferlé en Pologne pour en annexer la moitié; les pays baltes ont eux aussi été envahis par les Soviétiques, puis annexés en 1945. L’Union soviétique a vainement tenté de s’emparer de la Finlande en 1940, elle qui avait fait partie de l’Empire de Russie. Le combat héroïque des soldats finlandais, qui harcelaient l’Armée rouge au point de l’embourber, a sauvé leur pays et leur a épargné la triste sort de devenir une république soviétique par la suite.

Cela dit, l’Union soviétique a payé un lourd tribut durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands y menant une guerre d’extermination de ces sous-hommes qu’étaient les Slaves aux yeux des nazis. Plus 23 millions de Soviétiques ont péri. L’opiniâtreté des Soviétiques est largement responsable de la défaite de l’Allemagne nazie en 1945.

Pour cette raison, l’Union soviétique a fait partie du camp des vainqueurs, mais il faut se rappeler que la guerre lui a permis d’élargir son territoire et sa zone d’influence. La guerre d’extermination menée par l’Allemagne nazie ainsi que les guerres napoléoniennes un siècle plus tôt, ont rendu les Russes extrêmement craintifs par la suite. Ils craignent d’être envahis de nouveau et on peut les comprendre.

C’est ce qui explique que l’URSS a voulu constituer un glacis d’États socialistes pour l’isoler d’une éventuelle invasion de l’Ouest.

Création de l’Otan

L’implantation de régimes socialistes en Pologne, Hongrie, Albanie, Tchécoslovaquie, Allemagne de l’Est, Roumanie et en Yougoslavie ont marqué le début de Guerre froide. En 1948, il est devenu clair que Staline n’autoriserait jamais la tenue d’élections libres dans ces pays.

La question de l’expansion du communisme ailleurs en Europe se posait.

Les communistes avaient participé à la résistance en France, en Italie et en Grèce; ils jouissaient d’un grand prestige. En outre, la dévastation du continent européen constituait un terreau fertile pour la propagation de l’idéologie communiste.

La présence de l’Armée rouge dans l’est de l’Europe était inquiétante. Beaucoup craignaient que les Soviétiques soient tentés de poursuivre leur expansion vers l’Europe occidentale.

Les pays occidentaux ont ressenti le besoin de créer une alliance militaire pour stopper toute velléité d’expansion des Soviétiques. Des pays comme l’Allemagne de l’Ouest redoutaient d’être envahis à leur tour et de subir le triste sort des pays baltes.

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord est née pour cette raison. On peut affirmer sans aucun doute que sa présence a dissuadé Staline de tenter quoi que ce soit contre les pays d’Europe de l’Ouest. L’article 5 de la Charte de l’Atlantique prévoit en effet que toute attaque contre un membre entraîne automatiquement une réplique de la part des autres pays membres.

C’est un langage que les dictateurs et les autocrates comprennent très bien.

Le communisme en Europe de l’Est

L’imposition de régimes socialistes ne s’est pas faite sans heurts. Au fil des décennies, des révoltes ont éclaté un peu partout en Europe de l’Est contre un régime politique imposé de l’étranger.

  • Allemagne de l’Est en 1953.
  • Hongrie et Pologne en 1956.
  • Tchécoslovaquie en 1968.
  • Pologne en 1981.
  • Les révolutions démocratiques de 1989.

 Chute de l’Union soviétique

La chute de l’Union soviétique a été le tournant de la fin du dernier siècle. Pour Vladimir Poutine, elle a été une grande tragédie, car elle marquait la fin de l’impérialisme russe. L’émancipation de 15 républiques, la renaissance de l’Ukraine, des pays baltes, du Bélarus l’ont profondément perturbé.

La reconstitution d’un espace soviétique est devenue une obsession chez lui, avec les résultats que l’on voit.

Après la chute du communisme, le président Bush avait donné des assurances aux Russes que les Occidentaux ne chercheraient pas à élargir l’Alliance atlantique. Cette promesse n’a pas été respectée à cause des pressions intenses des anciennes « démocraties populaires ». Celles-ci voulaient à tout prix se joindre à l’Alliance atlantique pour éviter de tomber encore une fois sous la domination de la Russie. Le pouvoir de cette dernière était affaibli et les Occidentaux ont finalement accueilli les anciens pays de l’Est sous le chapiteau de l’Otan.

Pour Vladimir Poutine, cette trahison est impardonnable.

On peut reprocher aux pays démocratiques de ne pas avoir suffisamment tenté de redéfinir la politique globale de la sécurité européenne et y intégrant la Russie. On a continué de traiter en ennemi un pays en pleine déconfiture. L’admission de nouveaux États dans l’Otan n’a fait que dresser le régime de Moscou contre les pays démocratiques. Nous en voyons le résultat.

L’indispensable Otan

Si l’Otan n’existait pas, il faudrait l’inventer. La Russie de Poutine s’est attaquée à deux pays qui ne sont pas membres de l’organisation, soit la Géorgie et l’Ukraine, mais elle s’est bien gardée de s’en prendre à des pays membres de l’Otan.

Pensons aux trois pays baltes : la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie. N’eût été de leur appartenance à l’Otan, il est clair qu’ils auraient déjà été envahis. Les trois pays ont fait les frais d’une tentative de russification à l’époque soviétique et comptent aujourd’hui des minorités russes. On imagine très bien le scénario : Vladimir Poutine dénonce le « génocide » en cours des minorités russes dans les pays baltes et vole à leur secours. L’Occident déplore l’agression mais reste les bras croisés. Ça vous rappelle quelque chose?

La Finlande pratique depuis 1945 une politique d’apaisement avec le géant russe (voir mon article). Pour cette raison, elle a renoncé à adhérer à l’Alliance atlantique et a cherché à entretenir de bons rapports avec Moscou. Le pays partage une frontière de 1300 km avec la Russie. Comme le disent les habitants, ils sont là, juste à côté.

Mais, devant l’agression sauvage de l’Ukraine, des parlementaires finlandais commencent à s’interroger sur une adhésion à l’Otan, ce qui serait une rupture décisive avec la politique qu’elle pratique depuis des décennies.

Idem pour la Suède qui, contrairement à la Norvège, envahie par les nazis en 1940, a choisi la neutralité. Depuis de nombreuses années, ses eaux territoriales sont fréquemment violées par des sous-marins russes venus espionner. À Stockholm aussi on se pose des questions et l’adhésion possible à l’Otan est maintenant envisagée.

L’Otan n’est pas une fantaisie; elle existe uniquement pour contenir l’impérialisme russe. Si elle est apparue désuète depuis la fin de la Guerre froide, son utilité et sa pertinence ne font plus de doute. La volonté du président Poutine de reconstituer l’espace soviétique est une menace directe pour tous les pays voisins, que Moscou appelle le « proche étranger ». Cette expression donne froid dans le dos.

Le parapluie de l’Otan est une ligne rouge qu’il ne peut franchir sans déclencher une nouvelle guerre mondiale.

Le peuple russe

Je doute beaucoup que le peuple russe souscrive aux ambitions impérialistes de Poutine. Élargir la sphère russe aux pays baltes, à la Finlande ou à l’Ukraine ne lui dit probablement pas grand-chose. Je doute aussi que les Russes entretiennent la même animosité envers l’Ukraine que leur président. Sinon, pourquoi celui-ci essaie-t-il de leur faire croire que l’Ukraine est gouvernée par des nazis… sous la tutelle d’un président juif, Zelenski?

Comme tous les peuples, les Russes aspirent à une vie tranquille, à la prospérité et à la sécurité. L’idée de reconstituer l’empire soviétique est bien loin de leurs préoccupations.

L’Ukraine

La guerre en Ukraine a commencé en 2014. L’Ukraine est devenue l’avant-poste de la démocratie face à la volonté de domination du régime autocratique de Poutine. Elle représente surtout un modèle démocratique qui va à l’encontre de la dictature qu’essaie de mettre en place le président russe. Un peuple qui parle à peu près la même langue que les Russes vit en démocratie… Poutine le perçoit comme une grave menace pour lui et c’est pourquoi il est en guerre contre l’Ukraine.

Comme d’habitude, les démocraties occidentales ont tergiversé et se battent maintenant à bout de bras, par Ukrainiens interposés, contre une certaine Russie, celle des autocrates et des oligarques. Poutine est allé aussi loin que les pays occidentaux le lui ont permis.

La situation aurait peut-être été très différente si les pays occidentaux, membres de l’Otan ou pas, avaient dépêché des troupes en Ukraine AVANT le début des hostilités. Nous défendons la démocratie et vous ne touchez pas à l’Ukraine. Une attaque contre nos troupes polonaises, hongroises, françaises, allemandes, espagnoles, néerlandaises, canadiennes et américaines est automatiquement un acte de guerre contre nous tous. Qu’en pensez-vous M. Poutine?

Pour paraphraser Churchill, les démocraties ont choisi la honte pour éviter la guerre; elles ont eu la honte et la guerre. À cause de leurs hésitations, les démocraties ne peuvent plus vraiment stopper Poutine sans risquer une conflagration majeure.

Au peuple russe de jouer maintenant.

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Comment écrire Kiev en français?

L’Ukraine russifiée.

Finlandisation

L’agression sauvage de l’Ukraine par la Russie sonne le glas de la politique de neutralité de la Finlande et de la Suède. Depuis plus de 70 ans, la Finlande s’est tenue à l’écart d’alliances militaires occidentales comme l’OTAN, afin de ne pas soulever l’ire de la Russie. Cette époque est terminée.

C’est ce qu’on appelait la finlandisation. Il s’agit des limitations imposées par un pays puissant à son voisin plus faible. Le mot se fait rare; le Trésor de la langue française et le Petit Robert le snobent; seul le Larousse propose une définition.

Le mot vient de Finlande. Ce pays a fait partie de l’Empire de Russie avant d’obtenir son indépendance après la Révolution russe de 1917. L’Union soviétique a tenté de l’envahir en 1940, mais les soldats finlandais ont livré un combat héroïque et sont parvenus à stopper l’Armée rouge. Les Finlandais ont livré une guérilla des neiges, en ski de fond, habillés de blanc, se fondant dans le paysage et harcelant les soldats soviétiques.

Les Finlandais ont donc payé chèrement leur liberté. Mais la crainte de subir une nouvelle agression de la Russie impérialiste les a incités à se montrer prudents. Après la guerre, la Finlande a renoncé à se joindre à l’OTAN pour ne pas devenir une cible directe en cas de nouveau conflit. Son gouvernement a adopté une politique de neutralité afin de ne pas mécontenter Moscou.

Poutine

Les voisins de la Russie ont de bonnes raisons d’avoir peur. Le président Poutine a déclaré que la chute de l’Union soviétique était la grande tragédie du XXe siècle et, depuis lors, il ne ménage pas ses efforts pour reconstituer cet espace soviétique. Les nations européennes ont de quoi être horrifiées quand le même Poutine soutient que l’Ukraine n’est pas une vraie nation. Et la Bulgarie, la Pologne? Ce sont des Russes qui s’ignorent?

Cette arrogance n’a rien de nouveau; rappelons les que les autorités soviétiques désignaient les pays voisin comme le «proche étranger».

L’adhésion prochaine de la Finlande et de la Suède à l’Alliance atlantique montre que plus personne en Europe n’a le gout d’être finlandisé, sauf peut-être le Belarus. Et encore. Qu’en pense la population?

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Doit-on dire Finnois ou Finlandais?

Écrire les noms ukrainiens en français.

Écrire les noms russes en français.

Pékin 2022

La question s’est posée lors des Jeux olympiques d’été de 2008 et elle se pose encore une fois pour les jeux d’hiver de 2022. Convient-il de reprendre l’appellation traditionnelle de Pékin ou bien faut-il adopter Beijing?

Cette question en amène une autre : pourquoi deux graphies pour une seule ville? Il y a pourtant belle lurette que nous disons Londres au lieu de London, Barcelone au lieu de Barcelona ou Moscou au lieu de Moskva.

Romanisation du chinois

La France utilise toujours un système de romanisation du chinois mis au point au XVIIe siècle par des jésuites. C’est ce système qui nous a donné Pékin, Nankin et Canton. À la fin des années 1950, le président Mao a demandé que l’Occident utilise le système pinyin. Celui-ci a entraîné une mutation spectaculaire de certains noms, dont celui du Grand Timonier, devenu Mao Zedong.

Des villes comme Pékin, Nankin et Canton ont brusquement changé de nom pour devenir Beijing, Nanjing et Guangzhou. Une mère ne reconnaitrait plus son enfant. Les anglophones ont adopté ces nouvelles appellations, tandis que les francophones, plus conservateurs, s’en tiennent aux graphies plus traditionnelles. Il semble que les anglophones acceptent plus facilement les endonymes, ces noms de lieu qui correspondent à ce que l’on dit dans la langue d’origine.

L’usage actuel

Tant les journaux que les dictionnaires de la francophonie continuent de parler de Pékin et non de Beijing. Ce dernier nom est parfois mentionné dans les ouvrages de référence, mais l’entrée principale est toujours à Pékin.

Il est donc très clair qu’en français on dit Pékin. Le nom de la capitale chinoise peut être vu de deux manières : une transcription maladroite du chinois ou encore une traduction. Par exemple, Florence est une traduction de l’italien Firenze. Dans les deux cas, il s’agit d’exonymes.

Colonialisme et racisme?

Une lectrice m’a fait observer que certains noms issus de la colonisation continuent d’être utilisés, comme c’est le cas de Pékin. Elle donne aussi comme exemple la Biélorussie, qui est le nom russifié du Bélarus.

Je respecte ce point de vue, mais il me semble que, de nos jours, on finit par voir du racisme partout, y compris dans la terminologie. À ce compte-là, il faudrait renoncer à parler du Caire et dire al-Qahira pour ne pas rappeler le colonialisme britannique.

Ce qui devrait intéresser le langagier, c’est qu’actuellement, dans la francophonie, on dit encore Pékin. Je ne pense pas que la toponymie soit toujours contaminée par le racisme et le colonialisme; le problème c’est plutôt le conservatisme des francophones.

Il n’est pas exclu qu’un jour l’endonyme Beijing finira par être adopté en français, mais pour l’instant ce de n’est pas le cas.

Exonymes et endonymes

Le français, comme toutes les langues, n’est pas parfaitement rationnel. C’est un point de vue que je défends dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.

Le français préfère l’exonyme Pékin à l’endonyme Beijing. Par contre il accepte plus volontiers l’endonyme Mumbai que Bombay, ancien nom sous la colonisation anglaise. Il a aussi adopté l’endonyme Myanmar et délaissé l’ancienne appellation Birmanie.

Toutefois, certains exonymes classiques comme Biélorussie, NouveauMexique et Lisbonne persistent alors les vrais noms, les endonymes, sont : Belarus, New Mexico et Lisboa. Qu’on aime ça ou pas, la logique varie selon les cas.

Le tandem Pékin et Beijing est justement le résultat de ces incohérences.

Ukraine

La Russie vient d’envahir l’Ukraine et occupe la Crimée, depuis 2014, et la partie est du Donbass depuis quelques années. Ces deux territoires comptent une importante population russe, comme d’autres États voisins de la Russie, par exemple les pays baltes.

L’impérialisme russe et l’intimidation dirigée contre ses États voisins, que Moscou appelle « le proche étranger », n’a rien de nouveau. Les Finlandais, Lettons, Lituaniens, Estoniens et Bélarusses pourraient vous en parler.

La tragédie ukrainienne

À bien des égards, l’histoire contemporaine de l’Ukraine est une tragédie. Brièvement indépendante en 1918, elle est envahie par l’Armée rouge et rattachée à l’Union soviétique en 1922. De 1931 à 1933 sévit la famine sur le territoire soviétique et l’Ukraine en est particulièrement victime. Le pouvoir soviétique utilise cette famine par mater le peuple ukrainien particulièrement rebelle. C’est ce qu’on appellera l’Holodomor, qui signifie faim et fléau. Cette tragédie aurait fait de 2,6 à 5 millions de morts. Bien entendu, elle alimente l’animosité de l’Ukraine à l’égard de son voisin russe, mais ce n’est pas le seul élément d’explication.

Russification de l’Ukraine

L’Ukraine a connu plusieurs siècles de russification, tant à l’époque de l’Empire de Russie qu’à celle de l’Union soviétique. C’est ce qui explique que la langue russe soit fréquemment utilisée dans ce pays, même si l’ukrainien est la langue officielle.

Cette russification a des répercussions sur la manière dont les Occidentaux écrivent les noms ukrainiens. Peu de gens le savent, mais les graphies courantes des noms de lieux ukrainiens sont très souvent des translittérations du russe, et non de l’ukrainien.

Le toponyme Ukraine est la traduction de Oukraïna.

S’il n’est pas question de russification dans le nom du pays, ce n’est pas le cas pour les villes importantes, à commencer par Kiev, nom russifié de Kyïv. Voir mon article à ce sujet.

Voici quelques autres exemples de graphies russes adoptées ici pour des noms ukrainiens.

Kharkov devrait se prononcer Kharkiv et s’écrire de la même manière.

Tchernobyl devrait se prononcer Tchornobyl et s’écrire de la même manière.

Lougansk devrait se prononcer Louhansk et s’écrire de la même manière.

Sébastopol devrait se prononcer Sévastopol et s’écrire de la même manière.

Une petite visite dans l’Encyclopédie Larousse montre encore une fois l’incohérence des ouvrages français dans l’écriture des noms étrangers. Voici les titres des entrées principales :

Kiev, en ukrainien Kyïv

Kharkiv, anciennement Kharkov

Tchernobyl, en ukrainien Tchornobyl

Louhansk, anciennement Lougansk

Sébastopol, sans équivalent ukrainien

Comme on le voit, les entrées Kharkiv et Louhansk sont énoncées en ukrainien, tandis que toutes les autres viennent du russe. Comprenne qui pourra.

Nos meilleures pensées accompagnent le peuple ukrainien.

Ceylan

Certains se souviendront du thé de Ceylan. Je dis bien « de Ceylan », car le toponyme ne prenait pas l’article. Les subtilités du français. Bien entendu, il était difficile de trouver le genre dans les dictionnaires. Les plus érudits (débrouillards) avaient compris que c’était le masculin.

En 1972, le pays adopte une nouvelle constitution et change de nom pour devenir le Sri Lanka. Cette fois-ci, le français conserve le masculin et attribue un article. Désormais, on dira « le Sri Lanka ». Au moins, les choses sont claires à présent.

Mais pour ce qui est de la prononciation de Sri Lanka… nous sommes à nouveau dans le brouillard. En français, on entend le plus souvent Sri Lanka, prononcé exactement comme ça s’écrit. En anglais, il est plus courant de prononcer Shri Lanka, bien que la prononciation « à la française » soit aussi assez courante.

Les habitants du Sri Lanka s’appellent des Sri-Lankais. On remarquera le trait d’union qui est conforme à l’usage pour des toponymes composés de deux mots : Néo-Zélandais, Sud-Africains.

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Vous trouvez le français compliqué? Très compliqué? Inutilement compliqué? Vous lirez avec intérêt mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français. L’auteur y explique comment on pourrait moderniser l’orthographe et la grammaire de notre langue sans la dénaturer complètement.

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Taliban

Les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan il y a un an. Pour tous les esprits libres, et surtout les femmes, le retour de ces fanatiques religieux est une catastrophe dont les effets néfastes se font sentir de plus en plus.

Mais d’où vient au juste le mot taliban ?

Taliban, le mode d’emploi

Le mot taliban est une importation de l’arabe talib, qui signifie « étudiant ». Le pluriel taliban a été adopté par les langues occidentales, ce qui n’est pas exceptionnel puisque d’autres formes plurielles étrangères sont passées en français et anglais. Pensons à spaghetti, pluriel de spaghetto et Touareg, pluriel de Targui.

Certains rédacteurs francophones préfèrent la forme plurielle sans s : les taliban. Mais il s’agit plutôt de cas exceptionnels. En effet, les mots étrangers acclimatés dans notre langue et mis au pluriel prennent habituellement le s final. On dit bel et bien des spaghettis et des Touaregs.

En français, taliban s’écrit sans majuscule, contrairement à ce qui se voit en anglais.

Le mot en question s’est tellement bien acclimaté à notre langue qu’il en existe une forme adjectivale : la politique talibane. L’anglais se sert aussi du terme comme adjectif.

Les médias anglophones comme le New York Times, le Washington Post, le Guardian de Londres et le Globe and Mail de Toronto écrivent Taliban sans jamais mettre le pluriel anglais, avec s.

L’arabe n’est pas la langue parlée en Afghanistan, mais c’est la langue du Coran; les habitants parlent le dari, dérivé du persan, le pachto, le turkmène et l’ouzbek. Il semble que l’appellation talibans, pour désigner ces étudiants en religion, soit passée dans les langues nationales.

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

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Sino

On parle beaucoup de la Chine ces temps-ci et on peut prévoir que certaines expressions apparaîtront quant aux rapports aussi bien conflictuels que commerciaux qu’entretient le régime de Pékin avec le reste de la planète. Certaines expressions seront peut-être formées à partir du préfixe sino.

Ce préfixe vient du latin médiéval Sina, qui signifie Chine. Un certain nombre de mots et d’expressions comportent ce préfixe pour indiquer qu’elles sont liées à l’Empire du Milieu.

La sinologie est l’étude de la langue, de la civilisation et de l’histoire de la Chine. Un spécialiste de ce pays est un sinologue. Le préfixe en l’objet a amené le verbe siniser qui, on l’aura deviné, a le sens de rendre chinoise la culture d’un pays. D’ailleurs, l’anglais possède un verbe semblable : sinicize.

Dans le même optique, il sera logique de dire qu’une personne pouvant s’exprimer en chinois est un sinophone.

Le préfixe sino a déjà servi à former des expressions composées, comme le conflit sino-soviétique, dans les années 1960, à l’époque où la Chine et l’Union soviétique ne s’entendaient pas sur la manière de construire le socialisme.

Dans la même veine, on peut parler des relations sino-canadiennes qui sont particulièrement tendues à cause de l’arrestation de Meng Wanzhou au Canada et de la prise en otage subséquente par le régime de communiste des deux Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig. Cette expression est un synonyme (sinonyme?) commode de relations entre la Chine et le Canada. Bien sûr, il sera toujours possible de parler des relations canado-chinoises.

L’émergence de la Chine comme puissance commerciale ainsi que sa diplomatie brutale a entraîné une réponse occidentale dont le leadership est assumé par les États-Unis. On parlera sûrement du conflit sino-américain, si la situation continue de s’envenimer.

Pékin ou Beijing?

La dénomination à employer en français pour désigner la capitale chinoise fait toujours l’objet de discussions, bien que l’usage semble avoir tranché. Lire mon article à ce sujet.

D’autres préfixes…

Certains préfixes particuliers sont employés pour la Grèce, l’Espagne, la Hongrie… À vous de les découvrir dans cet autre article.

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Rangoun

On disait Birmanie, on dit maintenant Myanmar. L’ancienne capitale s’appelle Rangoun, jadis orthographiée Rangoon. Mais certains écrivent Yangon. Pourquoi tous ces noms?

Dès que l’on traite de la Birmanie, la question de la traduction des exonymes reprend le devant de la scène. Faut-il traduire en français le nom des pays, villes et régions de l’étranger? J’ai traité de cette problématique dans plusieurs articles.

La Birmanie a été sous domination britannique de sorte que les noms de lieux ont été énoncés à l’anglaise. Ainsi en va-t-il de l’ancienne capitale et métropole Rangoon, dont l’orthographe a été francisée : Rangoun. Cette appellation dérive du birman Yangoun.

Myanmar et Yangon

Les ouvrages français retiennent l’exonyme traditionnel de Birmanie. Toutefois, l’appellation Myanmar, et son gentilé Myanmarais, ont fait une percée dans la presse écrite française. Les journaux canadiens favorisent Myanmar.

Mais la situation est tout autre quand il s’agit de l’ancienne capitale, le terme Yangon – nom officiel de la ville depuis 1989 – se faisant rare. C’est donc dire que les médias francophones font cohabiter l’appellation traditionnelle Rangoun tantôt avec Birmanie et tantôt avec Myanmar.

Il est clair qu’encore une fois le français penche vers un certain conservatisme.

Il me semble que pour être le moindrement logique, il conviendrait soit d’utiliser les deux appellations traditionnelles Birmanie-Rangoun soit les deux plus récentes Myanmar-Yangon.

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Péninsule

Qu’est-ce que la péninsule Ibérique?

  1. Une pointe de terre dans l’Antarctique.
  2. Le Portugal et l’Espagne.
  3. La portion méridionale de la Corée du Sud.

La plupart d’entre vous aurez opté pour la seconde réponse. Si je vous avais demandé ce qu’est la péninsule Arabique, vous n’auriez eu aucun mal à me pointer sur une mappemonde ce vaste territoire découpé en plusieurs États, dont l’Arabie saoudite.

Les deux expressions s’écrivent de la même façon, c’est-à-dire avec la majuscule à l’élément déterminatif, puisqu’il s’agit d’une appellation géographique. Jusqu’ici tout va bien.

Mais les choses se compliquent rapidement, car des péninsules il y en a un grand nombre un peu partout dans le monde. À commencer par la péninsule acadienne, ici au Canada. Mais pensons aussi à la Corée dans son ensemble, la péninsule coréenne, à l’Italie, qui peut aussi être qualifiée de péninsule italienne.

On aura remarqué que ces dernières appellations sont écrites en minuscules. Autrement dit, la logique appliquée aux péninsules ibérique et arabique ne tient plus. Étrange. De fait, ce sont plutôt les appellations péninsule Ibérique et péninsule Arabique qui surprennent avec leur majuscule. Pourquoi ces deux exceptions? Selon la même logique, on devrait écrire péninsule Coréenne, par exemple.

Pourtant, Le Petit Robert continue d’indiquer que la péninsule regroupant le Portugal et l’Espagne s’appelle Ibérique avec majuscule. D’ailleurs, celle-ci peut se formuler de manière elliptique : la Péninsule. Je me demande combien de francophones dans le monde diraient spontanément, sans la moindre hésitation, que la péninsule Ibérique est la seule que l’on peut appeler la Péninsule tout court.

Bref, il y a incohérence.

Dans mon ouvrage, Plaidoyer pour une réforme du français, je propose d’adopter pour les toponymes le régime de la majuscule double, soit une pour le générique et une pour le spécifique. Ce qui donnerait :

La Péninsule Ibérique, la Péninsule Arabique, la Péninsule Acadienne, Bretonne, etc.

L’autre solution consisterait à tout mettre en minuscule, comme le veut la tradition française d’aplatissement des appellations et de méfiance farouche envers la majuscule. Ce qui donnerait ceci :

La péninsule ibérique, la péninsule arabique, la péninsule acadienne, bretonne, etc.

Évidemment ce serait plus simple et les esprits conservateurs seraient confortés. Mais quel ennui! Des noms ayant une valeur quasi officielle relégués au rang des marteaux et des tournevis.

Vous lirez avec intérêt mon article sur la Crise des majuscules.

Pennsylvania Avenue

Le président des États-Unis loge à la Maison-Blanche, située au 1600 Pennsylvania Avenue. C’est ce que vous dira tout moteur de recherche.

Peut-on traduire cette adresse?

Il semble bien que non, puisque les recherches « avenue de (la) Pennsylvanie » ne donnent pas de résultats probants, le langagier étant ramené à des sites en anglais qui parlent, évidemment, du 1600 Pennsylvania Avenue. Cette recherche, faussement candide de la part de l’auteur de ces lignes, conduit à un résultat qui n’a rien de très surprenant. Sauf pour Wikipédia qui, dans son article sur 1600 Pennsylvania Avenue, donne entre parenthèses la traduction avenue de Pennsylvanie.

Un tout petit doute s’installe. Toute personne ayant voyagé à New York constate que les guides en français parlent bel et bien de la Cinquième Avenue, de la 125e Rue. Alors pourquoi ces traductions soudaines? Alors que l’on dit Park Avenue, Madison Avenue, au lieu de l’avenue du Parc et de l’avenue Madison, ce qui serait pourtant très logique. Illogisme et incohérence sont les marques de commerce de l’usage.

De retour dans la capitale américaine. Bien d’autres artères portent des noms d’États et leur nom n’est jamais traduit. Et que penser des rues dont le nom se résume à une lettre de l’alphabet, comme K Street? La rue K?

Notre volonté de traduire dans la mesure du possible se heurte à un usage à la fois têtu et illogique. Ce qui est acceptable dans la métropole ne l’est plus dans la capitale et, au fond, dans les autres villes états-uniennes. Par exemple, on ne parle pas du boulevard du Crépuscule pour traduire Sunset Boulevard à Los Angeles. New York demeure donc l’exception qui confirme la règle. Dommage.

Quant à moi, je serais fort tenté d’utiliser avenue de la Pennsylvanie, dans un texte, ne serait-ce qu’à titre d’exception. Mais mes disciples ne seront pas légion, je le devine.

Washington DC

Cette appellation est pertinente en anglais, car on pourrait confondre la capitale avec l’État du nord-ouest des États-Unis. Elle l’est cependant beaucoup moins dans la langue de Molière.

Quand on dit que John habite à Washington, tout le monde comprend. Jane, elle, habite dans l’État de Washington (ou le Washington, comme on dit parfois). Le DC est donc parfaitement inutile en français.

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