Non-stop

Il est des anglicismes dont on pourrait facilement se débarrasser, mais qui persistent en français pour des raisons inconnues. C’est le cas de non-stop.

L’anglicisme existe depuis belle lurette, alors qu’il est si simple de le remplacer. Il ne comble aucune lacune dans notre langue. Par exemple, si vous travaillez non-stop dans votre cabinet juridique, vous travaillez sans interruption, sans vous arrêter, sans discontinuer.

À l’origine, l’anglicisme était employé pour parler d’un vol sans escale. Par la suite, il a envahi d’autres champs sémantiques. Le Robert nous dit : « Qui se déroule de façon ininterrompue. »

Dans tout cela, il ne faut pas oublier que le mot stop (voir mon article) est entré depuis longtemps dans le vocabulaire de notre langue, ce qui explique probablement la tolérance envers non-stop.

Zeitenwende

Un peu d’allemand aujourd’hui.

La revue britannique The Economist parlait cette semaine d’un Zeitenwende à propos du Parti vert allemand, d’un point de rupture, d’un tournant. Une façon chic d’éviter l’anglicisme point tournant.

Les verts se fanent

Les écolos allemands sont pris entre deux feux : beaucoup les trouvent trop radicaux ; leur idée de bannir l’énergie atomique fait peur à bien des gens. Les militants de gauche en veulent au Parti vert à cause des compromis qu’il a dû faire avec ses partenaires de la coalition sociale-démocrate-libérale et verte. Ce que l’on appelle là-bas la coalition « feu de circulation ». La Ampelkoalition. Les couleurs des partis qui la composent sont le rouge, le jaune et le vert.

Germanismes chics

Dans un précédent article, j’ai dressé la liste des germanismes les plus courants en français. Lorsqu’il est question d’un pays, on a tendance à reprendre certaines expressions propres à celui-ci, et ce même si elles sont faciles à traduire.

Dans le cas de l’Allemagne, on parlera le plus souvent du Bundestag, la chambre basse du Parlement, au lieu de le traduire platement par Diète fédérale. Par ailleurs, la chambre haute se dit en français : le Conseil fédéral, et non le Bundesrat.

Il n’échappe pas à mes lectrices et lecteurs que l’emploi de mots allemands dans une conversation permet au quidam de briller dans les salons. L’auteur de ces lignes en est un brillant exemple.

Elder Statesman

Certaines personnes laissent leur marque en politique. Elles ont souvent marqué leur temps et attirent le respect de toutes les familles politiques.

On peut penser à l’ancienne chancelière allemande Angela Merkel, qui s’est retirée dans la gloire en 2021. Certains la qualifieraient d’Elder Stateswoman. Je me suis permis de féminiser ce titre, car Mme Merkel pourrait en montrer à bien d’autres politiciens masculins.

On parle habituellement d’Elder Statesman. Il s’agit le plus souvent de personnes perçues comme des modèles, des gens d’expérience, qui peuvent dispenser des conseils empreints de sagesse. Bref, des vieux sages de la politique.

Il y a bien d’autres façons de traduire cette notion.

On pourrait dire que Barack Obama est un vétéran de la politique, un homme politique chevronné ou expérimenté. S’il était plus âgé, on parlerait d’un doyen, terme qui qualifierait davantage l’ancien président Jimmy Carter ou encore, au Canada, l’ancien premier ministre Jean Chrétien.

Le terme doyen ne peut s’employer aussi facile que les autres suggestions dans le texte, car il implique que la personne désignée est un aîné.

***

Anecdote. L’ancien président Richard Nixon est parvenu à faire oublier la mauvaise image qui lui collait à la peau après le scandale du Watergate. Il a multiplié les conférences, écrit huit livres pour se donner l’image d’un vieux sage. Tactique qui a réussi, puisque d’anciens présidents comme Bill Clinton lui demandaient parfois conseil…

Naguère

Comme bien des gens, sans doute, j’ai longtemps cru que naguère voulait dire « il y a très longtemps ». Je me trompais. Le mot est pourtant transparent : « Il n’y a guère ».

D’ailleurs, le dictionnaire de l’Académie ne laisse aucun doute : « À une époque appartenant à un passé récent. » Quant à lui, le Multidictionnaire du français précise qu’il ne faut pas le confondre avec autrefois, dans un temps passé, pas plus qu’avec jadis, qui signifie « Il y très longtemps. »

Ce glissement de naguère vers un sens diamétralement opposé au sien est un mystère.

Ainsi va le français depuis toujours. La langue percole, se transforme, se contredit. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille rester les bras croisés.

Les Patriotes

Aujourd’hui le Québec fête la Journée nationale des patriotes. Les patriotes sont des rebelles du Canada français qui, en 1837 et 1838 ,se sont mesurés aux troupes d’occupation britanniques afin de constituer une république indépendante.

Ces rebelles, qui osaient défier la toute puissante Grande-Bretagne, s’inspiraient des philosophes des Lumières. Ils proposaient notamment la séparation de l’Église et de l’État; l’abolition du régime seigneurial; l’abolition de la peine de mort; un statut égal pour le français et l’anglais. On pourra en lire plus dans l’article de Maxime Pedneaud-Jobin dans La Presse.

Sur le plan linguistique

L’appellation Journée nationale des patriotes est un bel exemple du funambulisme ridicule de la langue française quant à l’utilisation des majuscules. Voir mes articles à ce sujet.

On remarquera la majuscule à Journée. Normalement, ce n’est pas la règle. L’Office québécois de la langue française : « Lorsque le premier nom de la dénomination d’une époque ou d’un événement historique est un terme générique et qu’il est suivi d’un complément du nom, le terme générique s’écrit avec une minuscule initiale et le nom qui constitue le complément s’écrit, lui, avec une majuscule. » Par exemple la guerre de Cent Ans.

L’Office donne entre autres exemples : la révolte des Patriotes. On remarquera la majuscule subitement apparue au mot « Patriotes ». Habituellement, on écrit patriotes en minuscule, lorsqu’on désigne les révolutionnaires, dont plusieurs ont été pendus par les Anglais.

En français, la majuscule se fait trop rare. Le mot en question reçoit la majuscule dans un odonyme où il joue le rôle d’élément déterminatif.

Jean Chénier habite au 15, rue des Patriotes

Comme je l’ai signalé précédemment, le français nous convie à un jeu de bascule étourdissant entre la majuscule exceptionnelle et la minuscule réglementaire. C’est cet étêtage systématique qui nous vaut la minuscule dans l’expression « Les patriotes de 1837. »

Quant à moi, j’écrirais volontiers les Patriotes de 1837.

Boyau

Être langagier nous rend méfiant, un peu trop parfois. On pourrait penser qu’un boyau d’arrosage, est une autre impropriété qui court les rues au Québec et au Canada, comme carrosse qui désigne un petit charriot dont on se sert à l’épicerie. Voir mon article sur caddie.

Ce n’est pas ce que disent les grands dictionnaires français, bien que l’expression ne soit pas citée en priorité dans leurs pages.

La première définition du terme en l’objet est l’intestin d’un animal. Par analogie, on appellera boyau un long conduit, dans une tranchée, par exemple. Dans le domaine ferroviaire, il s’agit d’un « tube flexible destiné à relier, entre deux véhicules, les conduites de distribution d’air, de vapeur, les commandes de freinage, etc. », comme l’indique le Trésor de la langue française.

Le même ouvrage donne finalement ses lettres de créance à notre fameux boyau d’arrosage : « Long tuyau de cuir, de toile ou de caoutchouc permettant à une pompe hydraulique d’apporter l’eau à distance. Boyau d’arrosage. »

D’ailleurs, le Multidictionnaire de la langue française ne présente pas boyau d’arrosage comme une faute, mais plutôt comme un québécisme. Quant au Dictionnaire Usito, de l’Université de Sherbrooke, il définit boyau entre autres comme un tuyau souple.

Il est clair que boyau d’arrosage fait partie de notre patrimoine linguistique. On me permettra de citer le grand Félix Leclerc : « Des montagnes de billots, que des hommes arrosaient à la journée avec de longs boyaux, dormaient dans les cours. »

Fantômer

Mon billet sur ghoster a suscité de nombreux commentaires intéressants sur les manières créatives de rendre ce mot en français. Plusieurs m’ont signalé la traduction fantômer, qui a engendré un autre néologisme, fantomisation (sans accent nous dit l’OQLF).

Intéressant, mais on suit la démarche de l’anglais pas à pas. L’anglais utilise une image, on la reprend en français. Et je ne vous parle même pas de spectrification que certains ont proposé. Comme je le signalais dans le premier billet, il vaut parfois mieux recourir à cet outil trop souvent décrié, la périphrase.

Une périphrase amusante est rupture à l’anglaise, inspiré de filer à l’anglaise. D’autres, plus prosaïques suggèrent couper les ponts. Dans ce cas, on peut dire qu’Élisabeth a bloqué Robert, elle l’ignore, elle l’a rayé de la carte.

Une ancienne collègue du Bureau de la traduction, Annie Baillargeon, a fait le commentaire suivant :

Je trouve souvent plus limpide en français d’inverser le sujet et l’objet ou de changer l’angle d’approche pour rendre l’idée : Du jour au lendemain, Elisabeth a cessé de donner des nouvelles, a coupé les ponts, a disparu. Ou alors : silence radio, plus rien, etc. Élisabeth m’a effacée de sa vie.

Ne m’effacez pas de vos vies.

Ghoster

Ghoster est un cas intéressant d’anglicisme difficile à traduire en un seul mot. Bien entendu, on pourrait dire occulter une autre personne, la faire disparaitre de notre vie… Ce sont là des périphrases qui ont quand même l’avantage d’être relativement claires. Mais voilà, leur sonorité n’est pas aussi magique que ghoster, d’autant plus que l’anglicisme tient en un seul mot. En outre, occulter et faire disparaitre ont un sens plus général, tandis que l’anglicisme est plus spécifique.

Élysabeth a ghosté Robert.

Élysabeth a occulté Robert.

Dans le deuxième cas, on n’est pas tout à fait sûr de comprendre. Essayons autre chose.

Élysabeth a fait disparaitre Robert.

Là, ça devient inquiétant… Il faut se montrer plus précis.

Élysabeth a fait disparaitre Robert de ses amis Face de Bouc.

Cette ambigüité explique que ghoster se soit frayé un chemin dans la langue des jeunes, aussi bien au Québec, qu’en France ou ailleurs dans la francophonie. On imagine mal la jeune génération élevée dans les médias sociaux dire qu’elle a occulté quelqu’un.

C’est souvent un piège d’essayer de trouver à tout prix un mot unique pour traduire un mot anglais. Les périphrases sont souvent la meilleure solution, car elles explicitent le sens réel d’un mot au lieu de proposer une solution bancale.

Conjugaison fantasmagorique…

Le Robert en ligne nous permet de voir comment les verbes se conjuguent… ce qui inclut ceux venant de l’anglais. Appliquer l’imparfait du subjonctif et le passé simple à un anglicisme peut devenir fort amusant…

Il a fallu que nous ghostassions Robert.

Ils ghostèrent Robert.

De quoi faire des cauchemars.

A priori

Les mots d’origine latine abondent en français. Il peut s’agir de locutions adverbiales tout comme de substantifs entrés dans l’usage.

A priori

Une locution latine qui signifie « D’après ce qui est avant. » Bref, ce qui ne se réfère pas à l’expérience ou aux faits. L’expression contraire est a posteriori.

En français, a priori est devenu un substantif synonyme de préjugé. A priori peut aussi s’employer comme une locution : « A priori, cela semble une bonne idée. »

On remarquera l’absence d’accent grave sur le A initial. Les rectifications de 1990 proposent (animisme, je sais) d’écrire l’expression en un seul mot : apriori ou encore avec l’accent grave : à priori.

Post mortem

L’anglais a aussi emprunté à la langue latine et ses emprunts peuvent être différents de ceux du français. Mais les deux langues en partagent aussi un certain nombre et là encore l’usage nous tend le piège insidieux des faux amis.

 Post mortem est une locution adverbiale utilisée en français. Elle signifie « après la mort ». Faire un examen post mortem, c’est-à-dire une autopsie.

L’anglais emploie l’expression comme substantif au sens de bilan, rétrospective, analyse. On commet donc un anglicisme en disant : « Le Canadien de Montréal fait le post mortem de sa saison décevante. » Il serait plus français de dire que l’équipe s’est penchée sur sa dernière saison, qu’elle en a fait le bilan, ou encore l’examen.

Italique ou pas?

Les locutions qui ont été francisées s’écrivent en caractères latins.

Envoyer son curriculum vitae à l’université. Un diplomate chinois ayant fait de l’intimidation est persona non grata au Canada. Laila recourt à la fécondation in vitro.

Les locutions latines que l’on trouve dans des ouvrages savants s’écrivent généralement en italique. Quelques exemples : ad libitum, opus citatum (op. cit.), ibidem, in fine, etc.

Encore partager

Partager – suite et fin

J’ai écrit plusieurs articles sur le mot partager, particulièrement sur le sens anglais qu’il a pris ces dernières années. Traditionnellement, partager quelque chose, c’est le diviser en plusieurs parts. Par exemple, partager un gâteau.

Sous l’influence du mot anglais share, le verbe en question a pris le sens de mettre en commun, diffuser, envoyer, faire connaitre, etc. Le sens s’est propagé dans le monde informatique, avant d’envahir la langue courante. On partage des photos aussi bien qu’on partage une opinion ou un appartement.

L’anglicisme est signalé dans des ouvrages québécois comme le Dictionnaire Usito et le Multidictionnaire de la langue française.

Il était fatal que les grands dictionnaires français finissent par prendre en compte cette inflexion sémantique. Le Petit Robert 2023 le fait d’une manière on ne peut plus discrète. Au lieu d’ajouter une rubrique signalant l’emprunt à l’anglais, il a glissé un troisième sens, dans une série de huit, sans nulle part signaler l’origine de la nouvelle définition.

En fait, il a fondu le sens anglais dans une définition plus générale.

Rendre accessible; faire connaitre. Partager une recette, une astuce avec ses lecteurs. Faire partager son expérience, sa passion. Partager une image sur les réseaux sociaux. (C’est moi qui souligne.)

Il n’échappe à personne que le sens plus moderne est suggéré à la fin, sur la pointe des pieds en chuchotant.Honteux de son audace, semble-t-il, le Petit Robert ne propose aucune marque d’usage comme anglicisme, de l’anglais, etc.

Suit toutefois une remarque suave : Partager à qqn (ex. Je vous partage ma vidéo) est fautif.

Jusqu’à quand? Si cet emploi fautif est signalé, c’est qu’il se répand. Surveillons les prochaines éditions du Robert. Mais, comme dans un contrat d’assurance, il faudra lire les petits caractères.

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