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Les anglicismes inventés

Les emprunts systématiques à l’anglais irritent beaucoup les francophones du Canada. Les Européens y voient un phénomène passager qui ne menace en rien la survie du français, ce qui est en grande partie exact.

De ce côté-ci de l’Atlantique, par contre, la situation est tout autre, car les francophones représentent seulement deux pour cent de la population. Un ilot de francité qui baigne dans un océan anglo-saxon. Parler français est pour nous un acte de survie, d’où un accent plus marqué sur la traduction.

Les emprunts inutiles à l’anglais, comme email, sniper, discount, master, senior, low cost, etc., suscitent des réactions hostiles au Canada, sans parler de la prononciation épouvantable des noms anglais que l’on entend dans les émissions doublées en France.

L’un des aspects les plus déroutants de cette fascination pour l’anglais est l’invention pure et simple de mots anglais par les francophones européens. On ose à peine imaginer la réaction à la fois amusée et outrée de nos cousins d’outre-mer si les Britanniques inventaient des mots français. Par exemple : Je suis allé faire du piétage dans le parc. C’est pourtant ce que l’on dit quand on parle de footing en français. Ce mot existe bel et bien en anglais, mais il a un sens, disons plus ludique… Et si on allait faire une promenade pour oublier tout cela?

Tournons nos yeux vers le tennis. On dira que Rafael Nadal est un grand tennisman, alors qu’en anglais il sera plutôt question de tennis player. En fait, Nadal est un grand joueur de tennis.

L’une des inventions les plus surprenante est pin’s. Certes, le mot existe en anglais (pin), mais nous avons ici affaire à un possessif symbolisé par l’apostrophe et le S. Pin’s signifie littéralement de l’épinglette. Faux anglicisme et faute de grammaire par-dessus le marché.

Vous arborerez peut-être votre épinglette sur un smoking, tuxedo en anglais états-unien, dinner jacket en anglais britannique. Le smoking est en fait un veston. Le mot vient de smoking jacket. SI vous dites à un anglophone que vous porterez un smoking pour le dîner de ce soir, il ne comprendra pas de quoi vous parlez.

Lorsque vous vous présenterez au ticketing de l’aéroport, vous apprendrez avec consternation que votre transporteur a fait du surbooking, ce qui signifie que votre siège a été vendu à quelqu’un d’autre. Les deux mots sont une pure invention des francophones européens. Il n’y pas si longtemps, on parlait de l’embarquement et de surréservation, mots qui se suffisaient à eux-mêmes.

Assez souvent, les francophones européens emploient des mots anglais peu usités. C’est le cas de pompom girls, terme absent du Merriam Webster et du Oxford English Dictionary en ligne. De fait, c’est plutôt le mot pom-pom que l’on voit en anglais, défini comme suit par le Webster : « a handheld usually brightly colored fluffy ball flourished by cheerleaders ». Un pompon, quoi.

Le terme le plus souvent utilisé est donc cheeleader, traduit par meneuses de claque.

Les emprunts à l’anglais sont souvent passagers, comme je l’ai dit, et il en est de même pour les mots inventés. Ne voyait-on pas Guatemala City et Koweit City dans les dictionnaires francophones, il y a de cela une quinzaine d’années? Ces villes n’ont jamais porté de nom anglais, évidemment, et ces deux termes ridicules ont disparu.

Les anglicismes inventés, tout comme les emprunts inutiles, procèdent bien entendu de la domination de la langue de Shakespeare à l’échelle mondiale. Mais ils peuvent aussi s’expliquer par le peu de volonté de traduire les réalités britanniques et états-uniennes.

Les amateurs de séries cultes britanniques se souviendront d’Amicalement vôtre, habile traduction de Friendly Persuaders ou de Chapeau melon et bottes de cuir pour The Avengers. De nos jours, il est facile d’imaginer que ces émoustillants titres anglais seraient gardés tels quels; on dirait probablement qu’ils sont impossibles à traduire. Pensons à un titre aussi simple que Revenge, qui reste en anglais dans les pays francophones européens, tandis qu’il est traduit au Canada par Vengeance.

Quebec bashing

Le phénomène que l’on appelle couramment Quebec bashing – cette haine systématique du Québec que l’on observe au Canada anglais – n’a rien de nouveau. L’antagonisme entre francophones et anglophones du Canada existe depuis la Conquête de la Nouvelle-France en 1760, bien qu’il n’ait pas eu toujours la même intensité.

Au cours des 150 dernières années, il y a eu des moments où francophones et anglophones ont pu s’unir pour bâtir notre pays, au lieu de s’invectiver.

Dans un débat télévisé avant les élections de 2021, il est apparu que le Canada anglais estime que les moyens que prend le Québec pour défendre sa langue et ses valeurs sont discriminatoires. La cheffe du Parti vert a même proposé au chef du Bloc québécois de l’éduquer sur le racisme systémique. Elle a bel et bien employé le mot «éduquer». C’est méprisant et hautain.

Cette attitude méprisante n’a rien de nouveau, malheureusement. Dans le passé, le journaliste Lawrence Martin avait affirmé que l’ancien ministre Lucien Bouchard souffrait de troubles mentaux parce qu’il était devenu séparatiste. Une autre journaliste ontarienne avait soutenu que le tueur fou de Polytechnique, qui a abattu 14 femmes en décembre 1989, l’avait fait à cause du racisme de la société québécoise. Le tueur, connu sous le nom de Marc Lépine, était d’origine arabe et s’appelait Gamil Gharbi.

Comme on le voit, le délire anti-québécois n’a rien de nouveau.

Comment traduire Quebec bashing?

Les journalistes emploient l’anglicisme Quebec bashing pour désigner le dénigrement systématique du Québec, qui sévit au Canada anglais.

Pourtant, il n’est guère difficile de traduire Quebec bashing. On pourrait parler d’acharnement anti-québécois, d’attaques (en règle) contre le Québec, de dénonciations systématiques du Québec.

Encore faut-il vouloir le dire en français…

Bien sûr, on pourrait retourner l’accusation vers le Canada anglais et parler du racisme systémique contre le Québec ou de haine viscérale envers le Québec.

Évidemment, ce n’est pas très gentil de rendre la politesse aux anglophones canadiens, mais le fait est que jamais on ne tolérerait de telles attaques virulentes au Canada contre les Juifs, les Arabes ou les Ukrainiens.

Imaginez juste un peu : « Les Juifs sont un peuple xénophobe, raciste et arriéré. » « Les Arabes sont des néo-nazis qui violent les libertés individuelles. » « Les Ukrainiens sont un peuple replié sur lui-même qui devrait être rééduqué. »

Le dénigrement acharné anti-québécois n’est rien d’autre que du racisme (systémique) anti-québécois.

Voilà les mots exacts.

Point tournant

Tel pays est à un point tournant de son histoire. L’expression se glisse aisément dans le discours et semble correcte. Pourtant, elle ne l’est pas.

Il s’agit d’un autre anglicisme insidieux, celui-ci inspiré de turning point. Comme bien d’autres calques, il a toutes les allures de l’innocence, revêt la cape d’une fausse respectabilité, qui échappe à l’attention de bien des rédacteurs et rédactrices.

Pourtant, les ouvrages de langue sont sans appel : pas de point tournant dans le Robert, le Larousse, le Trésor de la langue française; rien non plus dans les dictionnaires bilingues qui rendent l’expression turning point par tournant, moment décisif.

D’ailleurs, le Robert donne la définition suivante de tournant : «Moment où ce qui évolue change de direction, devient autre. Il est à un tournant de sa carrière. Expression intéressante mise en évidence par l’ouvrage : «Prendre le tournant : opérer une reconversion, un changement complet d’orientation. Il a bien su prendre le tournant

Un autre traduction intéressante serait point de bascule, mais celle qui pourrait finir par s’imposer est moment charnière. 

Les noms chinois en français

Dans un précédent article, j’ai parlé de la transformation des noms chinois après l’adoption du système de transcription pinyin, en 1979. Auparavant, les graphies des noms chinois variaient dans les langues occidentales, parce que le chinois ne possède pas d’alphabet. Les noms de l’Empire du Milieu s’écrivent en caractères, appelés idéogrammes, chacun d’entre eux représentant un mot.

Pour écrire les noms chinois en français, anglais, allemand, espagnol, italien, hongrois, etc., il fallait transcrire les sons en respectant les règles d’écriture de la langue d’arrivée. Les graphies étaient parfois contrastantes, comme c’est actuellement le cas du russe (Poutine et Putin; Brejnev et Brezhnev).

L’adoption du pinyin a permis d’éliminer les graphies multiples. Par exemple, le nom du philosophe Lao-tseu se déclinait en plusieurs graphies : Lao Tse, Lao Tu, Lao-Tsu, Laotze, Lao Tzu, Laosi, etc. À présent, on écrit: Laozi dans les langues utilisant l’alphabet latin. Beaucoup plus simple, n’est-ce pas?

Cette uniformisation a toutefois un prix. Les noms de certaines personnalités ont changé : Mao tsé-toung est devenu Mao Zedong; Teng Tsiao-ping, Deng Xiaoping; Chu En-lai, Zhou Enlai, etc. Comme on le voit, leur mère ne les reconnaitrait plus…

Certains noms de lieux ont également connu des transformations spectaculaires. Qu’on en juge : Pékin, Beijing; Canton, Guangzhou; Nankin, Nanjing, dont j’ai déjà parlé. Dans d’autres cas, le changement est plus modeste; Tian’anmen, Tiananmen.

Tout ceci peut devenir fastidieux pour les néophytes, Il faut savoir, cependant, que dans les ouvrages de langue les nouvelles graphies l’emportent. Le Larousse, par exemple, donne généralement deux graphies, la première étant en pinyin et la seconde dans l’ancien système de transcription. Ainsi, le nom de la région autonome ouïgoure du Xinjiang s’écrit aussi Sin-Kiang. En fait, les anciennes graphies ne sont à peu près plus utilisées, tant pour les noms de personnes que pour les noms de lieux, sauf pour Pékin, Canton et Nankin, probablement parce qu’il s’agit de noms très connus. Certains y verront un certain conservatisme du français.

Il est facile de reconnaitre les anciennes graphies : elles comportent souvent un trait d’union ou encore une apostrophe placée au milieu du mot, alors que le pinyin tend à écrire les noms dans en seul bloc. Le site Wikipédia affiche aussi bien les graphies en pinyin que les anciennes graphies, mais donne priorité aux premières. C’est un usage qu’il convient de respecter.

 

Sur une base…

L’inflation qui grimpe de deux pour cent «sur une base annuelle ». Tel attaquant du Canadien qui joue «sur une base régulière». Embaucher une personne «sur une base permanente». Glanée sur Internet, cette horreur : «dormir sur une base de demi-pension». Il y aurait plusieurs façons de décrire ce phénomène : ignorance du génie de la langue française; manque flagrant de style; copie servile de la phraséologie de l’anglais; enflure stylistique pour se donner de l’importance. Vous savez, quand tout devient une problématique?

Je vous laisse le soin de choisir votre explication, mais ce qui est certain, c’est que cette tournure est à la fois hideuse et encombrante.

Connaissez-vous les adverbes? Certains disent qu’il ne faut pas en parsemer son discours, mais, avouons-le, ils ont leur utilité. Quand l’adverbe n’est pas de mise, on étoffe, tout simplement.

L’inflation qui grimpe de deux pour cent par année. Tel attaquant du Canadien qui joue régulièrement. Embaucher une personne de façon permanente. Dormir à telle auberge en payant une demi-pension.

Comme on le voit, parler français est souvent plus simple qu’on ne le croit.

La défrancisation des noms de villes : deuxième partie

La défrancisation des noms de villes amène des questions auxquelles il n’est pas facile de répondre. Il est facile de pointer du doigt l’admiration exagérée envers les États-Unis qui déferle en France depuis la Seconde Guerre mondiale, afin d’expliquer les graphies désormais anglaises de New York et de Detroit. Mais il serait exagéré de voir l’ombre menaçante de l’anglomanie dans tous les autres cas. Par exemple, le passage d’Assomption à Asunción ou encore d’Istamboul à Istanbul.

D’ailleurs, cette anglomanie n’opère pas dans tous les cas. Des noms comme Londres, Édimbourg, La Nouvelle-Orléans, demeurent inchangés.

Je n’ai pas d’explication définitive à propos de cette défrancisation, mais on peut penser que les raisons sont multiples; l’une d’entre elles pourrait être la volonté de faire plus « authentique ». Le snobisme de certains, qui veulent exhiber leur maîtrise d’une langue étrangère en employant les toponymes originaux, pourrait aussi expliquer l’implantation en français de ces toponymes.

Mais la défrancisation n’est pas aussi répandue que mon premier article pouvait laisser croire. Il faut aussi savoir que le français est généralement plus conservateur que l’anglais en ce qui a trait à l’adoption de noms étrangers. Parfois, les francophones se cramponnent à de vieilles appellations, même quand les autorités nationales annoncent un changement de nom officiel. Les cas de l’Inde et de la Chine sont particulièrement éloquents.

Trois villes importantes de l’Inde ont été rebaptisées, afin de rayer de la carte des noms hérités de l’époque coloniale. Bombay, Calcutta et Madras sont ainsi devenues Mumbai, Kolkatta et Chennai… du moins dans les textes anglais ! En effet, les dictionnaires français continuent d’utiliser les noms traditionnels, alors que les ouvrages en anglais répertorient les nouveaux noms. Même phénomène pour les journaux. Ainsi, la presse française parlait des attentats de Bombay, la presse anglaise des attentats de Mumbai.

On pourrait discuter longtemps de ce conservatisme plus marqué du français : certains y verront un garde-fou contre certaines dérives, d’autres un obstacle à la modernisation de la langue.

Autre exemple de conservatisme, la Chine. En 2008, Radio-Canada diffusait les Jeux olympiques de Pékin, tandis que la CBC, son pendant anglophone, diffusait ceux de… Beijing. De fait, la controverse Pékin/Beijing fait rage depuis que la Chine a adopté, en 1979, le système de transcription pinyin pour l’écriture des noms de lieux et de personnes dans les langues occidentales. Auparavant, ces noms avaient une graphie distincte en anglais, en français, en allemand, en espagnol ou en italien, un peu comme les noms russes actuellement. Le pinyin offre l’avantage d’afficher une seule graphie pour les langues utilisant l’alphabet latin, d’où le Beijing qui remplace Pékin.

Mais beaucoup n’acceptent pas que les Chinois dictent aux francophones la manière d’écrire les noms de lieux et de personnalités dans leur langue. Cette indignation existe sûrement chez les locuteurs d’autres langues. Toujours est-il que la résistance s’observe dans les publications françaises pour trois noms précis : Pékin, Nankin et Canton, devenus Beijing, Nanjing et Guangzhou. Fait intéressant, les ouvrages français ont adopté les nouvelles graphies pour tous les autres toponymes, sans compter pour les noms de personnalités. Un seul exemple suffira : Lao tseu, devenu Laozi.

On peut penser que les francophones sont réticents à changer des noms qui faisaient partie du paysage depuis des centaines d’années. Mais là encore, l’usage n’est pas toujours cohérent, sans quoi la défrancisation des noms de ville n’existerait tout simplement pas.

La Biélorussie est officiellement devenue un État indépendant en 1991, à la chute de l’Union soviétique. Le pays est entré aux Nations Unies sous le nom de Bélarus. Pourtant, les dernières éditions des dictionnaires français ignorent toujours cette appellation, que les anglophones ont pourtant adoptée.

Cette résistance n’est pas toujours constante, cependant. Pensons au Zaïre, devenu la République démocratique du Congo, nom entré dans les dictionnaires français dès l’année suivante.

Il est difficile de prédire si la défrancisation se poursuivra, sous les coups de boutoir de la mondialisation — qui a le dos large — ou encore sous l’impulsion d’autres motifs, qui restent encore à cerner.

La défrancisation des noms de villes

Les toponymes (noms de lieux) n’échappent pas à l’évolution de la langue. Les graphies changent, et pas toujours pour le mieux.

J’ai la chance de posséder un Larousse 1934 donné à ma mère, lorsqu’elle étudiait. Le feuilleter est à la fois un voyage dans le temps et une source d’étonnement. Les cartes de l’Europe et de l’Afrique sont particulièrement intéressantes, tout comme les articles sur la Grande Guerre, qui allait devenir la Première Guerre mondiale, ceux consacrés à l’Allemagne (plutôt hargneux), au jeune chancelier Adolf Hitler…

La consultation de cet ouvrage permet aussi de constater un certain révisionnisme toponymique qui étonne et déçoit. Le français recule, hélas.

En 1934, la ville principale de la Turquie était orthographiée Istamboul, forme francisée d’Istanbul. Soulignons, en passant, que le turc s’écrit en caractères latins, comme le français, et qu’il ne saurait donc être question de translittération. Istamboul était donc une traduction, aujourd’hui disparue. Assez curieusement, le gentilé (nom des habitants) Stambouliote se voit encore. Mais le nom de la ville est maintenant Istanbul, en français, en turc… et en anglais. Coïncidence ?

On observe le même phénomène avec la Nouvelle-Delhi maintenant anglicisée sous la forme de New Delhi. Certains feront valoir que l’anglais est un peu la lingua franca de l’Inde, mais il n’en demeure pas moins que nous avions une forme traduite du nom de la capitale indienne; pourquoi l’avoir abandonné ?

La capitale du Paraguay était autrefois appelée Assomption; à présent, nous parlons plutôt d’Asunción. Bien entendu, rien à voir avec l’anglais, cette fois-ci, mais un autre recul du français.

Le dictionnaire de ma mère affichait aussi la graphie Groënland pour cette grande île verte découverte par les Vikings. Curieusement, le tréma est disparu en cour de route, peut-être emporté par la fonte des glaciers.

Plus récemment, la capitale indonésienne Jakarta a (définitivement ?) perdu son D initial, que l’on retrouvait dans les dictionnaires français. Il faut donc savoir que le J initial se prononce à l’anglaise. Ce phénomène s’observe également pour la ville saoudienne Djeddah, dont le nom est translittéré à l’anglaise dans les textes français : Jeddah. Idem pour la capitale du Soudan du Sud : Juba, au lieu de Djouba.

Peu de gens savent que l’on orthographiait New-York avec un trait d’union. Cette graphie survit, involontairement, on s’en doute, sur un panneau à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal qui annonce l’État du même nom. Je lui souhaite encore longue vie.

Il est peut-être compréhensible de voir la métropole américaine avec un nom anglais, mais ce l’est beaucoup moins quand on pense à Détroit, ville fondée par les Français, à l’endroit précis où la rivière du même nom rétrécit. Le Larousse de 1934 écrivait son nom à la française, et j’ignore quand au juste l’accent aigu a disparu et, surtout pourquoi. À ce que je sache, les Européens prononcent le nom à la française. Alors pourquoi l’écrire à l’anglaise ? La même question se pose pour Saint-Louis, ville baptisée en l’honneur d’un souverain de France, et dont le nom s’écrit à l’anglaise : St. Louis.

Le Larousse a rectifié le tir, depuis quelques années, et admet les graphies pour ces deux villes, de même que pour Bâton-Rouge. Mon article à ce sujet.

 

Traduire les noms de personnalités?

Faut-il franciser les prénoms, voire les noms de famille des personnalités publiques? Non évidemment. C’est du moins ce que l’on est tenté de répondre, après une brève hésitation.

Car hésitation il y a. On peut penser à des personnages historiques marquants dont les noms ont été traduits, en commençant par les empereurs romains (Jules César), suivis des rois et autres souverains  (Jean sans Terre, Catherine de Russie, le kaiser Guillaume II). Sans oublier les chefs de guerre (Tamerlan), les artistes, scientifiques et explorateurs (Léonard de Vinci, Nicholas Copernic et Christophe Colomb).

Pour ceux que ça intéresse, voici leur nom véritable : Julius Caesar, Iekaterina, Wilhelm II, Timur-Lang, Leonardo da Vinci, Mikolaj Kopernik, Cristoforo Colombo.

La traduction des noms de personnalités a fléchi au début du XXe siècle, mais elle a quand même persisté, du moins en ce qui a trait aux prénoms.

Traduction de certains prénoms

Pour des raisons mystérieuses, on a continué de traduire les prénoms de personnalités soviétiques au cours du siècle dernier. Le Petit Père des peuples, Joseph Staline s’appelait en réalité Iossif Djougachvili, son nom géorgien. Son collègue révolutionnaire Léon Trotski s’appelait Lev Bronstein. Pourtant, Lev Kamenev, exécuté après les procès de 1936, a conservé son prénom dans les livres d’histoire. Le cinéaste Serge Eisenstein s’appelait Sergueï, tout comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, aujourd’hui.

On pourrait parler d’Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain qui a dénoncé les goulags, dont le prénom correctement translittéré est Aleksandr. La différence avec le français est tellement ténue, qu’il est tentant de traduire.

La translittération

La translittération est la transcription dans les langues écrites en caractères latins de mots provenant de langues possédant un autre alphabet. Comme les sons ne sont pas écrits de la même manière en anglais et en français, les graphies de certains noms peuvent varier. Un bel exemple est Vladimir Poutine en français et Vladimir Putin en anglais[1]

Pour certaines langues, dont le japonais et l’hébreu, l’usage a consacré l’emploi des graphies anglaises, de sorte que les noms des premiers ministres israéliens sont habituellement écrits à l’anglaise. Qu’on en juge : Shimon Peres, Ariel Sharon, Ehud Barak. On remarquera le SH dans Shimon et Sharon, l’absence d’accent aigu et le U prononcé « ou » dans Ehud. Si on translittérait vers le français, il faudrait écrire : Chimone Pérès, Ariel Charone et Éhoud Barak.

Les noms de personnalités israéliennes sont généralement translittérés à l’anglaise lorsqu’ils viennent de langues ne s’écrivant en caractères latins.

Certains seraient tentés de tout translittérer dans notre langue, au nom de la défense à tout prix du français, mais ce serait une erreur, car il faut toujours tenir compte de l’usage, même s’il est parfois absurde.

Le cas Nétanyahou

 S’il était bien translittéré, le nom du premier ministre israélien devrait s’écrire ainsi : Benyamine Nétanyahou. Pourtant, c’est une graphie qu’on ne voit à peu près jamais.

Tout d’abord, il faut savoir que l’hébreu ne s’écrit pas en caractères latins et, comme le russe ou le grec, il faut translittérer les mots issus de cette langue.

Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que le nom du premier ministre actuel soit écrit à l’anglaise, c’est-à-dire Benyamin Netanyahu. Il s’agit effectivement d’une des graphies qui circulent, car, phénomène déroutant, on peut en récolter plusieurs, selon le dictionnaire, le journal ou le magazine que l’on consulte, aussi bien en anglais qu’en français.

Pourquoi autant de cafouillage autour de l’actuel premier ministre israélien? Mystère. La confusion semble totale et même les dictionnaires s’embrouillent. Le Robert écrit Netanyahou sans accent dans l’article sur le conflit israélo-arabe, tandis que l’on peut lire Nétanyahou dans la légende d’une photo du chef de gouvernement israélien.

Mais tout cela est de la petite bière si l’on compare les lexicographes aux journalistes. Des publications très bien écrites comme Le Monde, Le Figaro écrivent aussi bien Nétanyahou que Netanyahu, donc sans accent et avec un U à la place du OU. Même Le Monde Diplomatique, souvent cité en exemple pour la qualité de la langue, oscille entre Nétanyahou et Netanyahou.

Sans doute pour plaire à tout le monde, l’édition du Monde du 16 mars 2013 offre deux graphies : Nétanyahou et Netanyahu…

Cette valse hésitation se poursuit avec le prénom, écrit des manières suivantes : Benjamin, Binyamin, Benyamin…  Les anglophones semblent avoir retenu Benjamin, soit la même graphie que pour Benjamin Franklin ou Benjamin Disraeli, du moins si l’on se fie aux dictionnaires courants, comme le Merriam Webster et l’Oxford Dictionary. Les journaux anglais sont moins clairs, pourtant. On trouvera Benjamin Netanyahu dans le New York Times, le Times de Londres, le Boston Globe, et le Washington Post. Quant à Binyamin Netayahu, il se fait plus rare, mais on peut le lire dans le Jerusalem Post, the Guardian et aussi à la BBC.

Il semble donc que Benjamin soit la bonne graphie, mais il n’en est rien. Rappelons-nous que la translittération des noms hébreux doit refléter leur prononciation. Or, tout anglophone qui lit Benjamin sera porté à le prononcer à l’anglaise, alors que le nom original doit s’énoncer ainsi : benne-ya-mine. La graphie Benjamin n’est donc pas une translittération, mais une traduction.

Traduire les noms propres?

L’ennui, c’est que l’on ne traduit plus les noms et les prénoms des personnalités politiques depuis belle lurette. Si le Moyen Âge nous a donné Laurent le Magnifique, il serait impensable se risquer à ce petit jeu de nos jours. Pensez-y, comme il le faut. Imaginez-vous Francis Holland dans un journal britannique pour désigner le président de la France? Le premier ministre Stéphane Harpeur, ça vous dit?

Pour en revenir à Nétanyahou, il faudrait adopter une ligne de conduite claire. De deux choses l’une : ou bien on translittère correctement son nom, ce qui donne Benyamine Nétanyahou, ou bien on adopte la transcription anglaise, Benyamin Netanyahu, pour assurer l’uniformité avec le nom de ses prédécesseurs.

D’autres cas

Il est difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l’usage se met soudain à tituber dans certains cas précis.

Les grands principes de la translittération ne sont pas appliqués pour toutes les langues. Les noms russes, arabes, bulgares, serbes, grecs, ceux du Caucase et de l’Asie centrale sont habituellement translittérés, mais pas ceux de l’Inde ou du Japon, par exemple.

C’est donc dire qu’il y a normalement une ligne de conduite à suivre dans une langue donnée, d’où  mon étonnement devant les variations pour le nom du premier ministre israélien actuel.

Ce cas n’est pas unique. Il y a aussi celui de l’ancien président du Pakistan, Pervez Moucharraf. Le Robert écrira Musharraf, donc à l’anglaise, tandis que le Larousse proposera Mucharraf, graphie à moitié translittérée. Là encore, cafouillage monstre dans les médias et sur Internet.

Mais rappelons-nous qu’il s’agit de cas exceptionnels.



[1] Voir mon article à ce sujet dans le volume 2, numéro 4 de 2005 de L’Actualité langagière.

Rencontrer

Il y a un tas d’endroits où l’on peut faire de mauvaises rencontres… notamment dans les textes français rédigés sous l’influence de l’anglais.

Bien entendu on peut rencontrer quelqu’un au café, ou par hasard dans la rue (et non sur la rue). Mais peut-on rencontrer un obstacle, une difficulté? Certains tiqueraient, mais si, on peut. Par exemple, telle mesure du gouvernement a rencontré beaucoup d’opposition. Il s’agit bien sûr d’un sens figuré, tout à fait admissible en français.

Le verbe peut également s’utiliser dans un contexte sportif; le Canadien rencontre les Maple Leafs ce soir au Forum Maurice-Richard (ainsi aurait-on dû baptiser le Centre Bébelle).

Là s’arrête cependant notre marge de manœuvre.

En français canadien on rencontre beaucoup de choses : des délais, des exigences, des conditions, des engagements et, comble de tout, des cibles.

« Pourquoi as-tu une flèche en plein front? », demande l’un. « J’ai rencontré ma cible. », de répondre l’autre. Scusez.

Anglicisme détestable, s’il en est, une cible n’est rien d’autre qu’un objectif, mot dont le cooccurrent n’est PAS rencontrer. On atteint un objectif.

Chacun des termes mentionnés ci-dessus possède un verbe qui lui va comme un gant : respecter des délais; satisfaire à des exigences; remplir des conditions; tenir des engagements.

Comment trouver le verbe qui convient? Consultez le dictionnaire, tout simplement : les exemples cités devraient suffire en temps normal. La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française offre également d’intéressantes solutions. L’adresse électronique se trouve dans la page Sites linguistiques de ce blogue.

Opérer

Certains calques sont comme des fantômes : on ne les voit plus parce qu’ils se fondent dans l’air ambiant. Pensons à des expressions apparemment correctes comme Espace à louer, importation de Space to let, dont la véritable traduction est Bureau à louer.

Parmi les calques les plus insidieux : opérer, verbe français tout à fait correct, mais auquel l’usage populaire a ajouté un champ sémantique qui vient de l’anglais.

Opérer signifie pratiquer une opération, soit une suite ordonnée d’actes, bref, accomplir une action. Un synonyme serait exécuter. Bien entendu, le verbe a un sens médical qui n’échappe à personne. Par exemple, un chirurgien opère.

Nous tombons dans le bassin des anglophones lorsque nous disons qu’une personne opère un gîte du passant. On voit tout de suite qu’elle ne l’exécute pas, mais qu’elle l’exploite ou le gère.

De la même manière, un ouvrier ne peut opérer un tracteur, il le fait fonctionner, le conduit.

On se méfiera également du substantif opération. Les budgets, les coûts d’opération d’une entreprise, sont en fait des budgets et des coûts d’exploitation ou de fonctionnement.