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Faire du sens

L’expression faire du sens a bonne presse même si certains « puristes », dont je suis, la condamnent. « Puristes » entre guillemets, car il y a anguille sous roche.

Au Canada, il nous apparait évident qu’il s’agit d’un calque de l’anglais to make sense. La cause est donc entendue, d’autant plus que cette erreur est relevée dans des ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire de la langue française et Le Colpron des anglicismes.

Faire sens

Ce que l’on entend parfois, cependant, c’est l’expression faire sens. Les « puristes » précités montent immédiatement aux barricades et la condamnent sans appel. Ont-ils raison? Pas certain, comme on dit chez nous.

La Banque de dépannage linguistique vient nous éclairer

Notons que la locution verbale faire sens (sans l’article du), utilisée notamment en philosophie et en littérature, était déjà en usage en moyen français au sens d’« agir sensément ». Elle a acquis au fil du temps de nouvelles significations, dont « avoir un sens, être intelligible » et, plus récemment, « avoir du sens ». La locution faire sens est peu employée au Québec.

D’ailleurs, elle figure dans Le Robert : « Avoir un sens, être intelligible. »

En outre, faire sens employé par divers auteurs français :

L’intonation est quelque chose qui fait sens. – Claude Hagège

Les bruits, les phénomènes les plus grotesques faisaient sens – Émile Olivier

L’apparence des êtres et des choses, seule susceptible de faire sens – Marc Auger

Nous l’avons appelé culturel pour que cela fasse immédiatement sens pour le plus grand nombre – Alain Rey

Puisque rien ne fait sens a priori…  – Pascal Bruckner

À la forme négative, on verra : Ne faire aucun sens ou, pour citer encore une fois le linguiste Claude Hagège : Ne faisait pas grand sens.

Le Figaro

Tous ne l’entendent pas de cette oreille.

La formule « fait problème » et pour cause! Elle est le fruit d’un bricolage hasardeux qui ne trouve aucun fondement dans les dictionnaires. (…) Mais d’où vient alors cette curieuse construction? À l’instar de l’expression « poser question » – décriée par l’Académie française mais acceptée dans les thésaurus – « faire sens » dérive d’une volonté maladroite de résumer une pensée en un minimum de mots.

Le journal admet que des tournures comme faire plaisir ou faire peur ont été admises au dictionnaire, mais condamne néanmoins faire sens.

L’Académie, pour sa part, propose Avoir, prendre du sens.

Anguille sous roche?

Certainement. Un lecteur me signale que l’expression Faire (grand) sens signifiait « Agir raisonnablement » au XIVe siècle. Comme on le sait, l’anglais a été lourdement influencé par le français, jadis. Il m’apparait donc possible, sinon probable, que le make sense anglais dérive de cette ancienne formulation française : faire sens.

Écriture phonétique

Réformer le français

Quatrième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

L’écriture phonétique

Il fut un temps, lointain il faut le dire, où le français était écrit de manière phonétique.Au milieu du XIe siècle, l’orthographe de l’ancien français commence à se fixer. Néanmoins, de nombreuses variations persistent à cause de la transmission orale des connaissances et des textes. Le plus souvent, les manuscrits servent d’aide-mémoire aux conteurs. Ce qui signifie que l’écriture est très souvent phonétique. Par exemple le tandem qui-ki se voyait dans les textes.

Certains auteurs voudraient que l’on revienne à ce qui est à leurs yeux un paradis perdu. Cette solution peut sembler attrayante de prime abord, mais une réflexion plus approfondie nous montre qu’il s’agit en fait d’une fausse bonne idée.

L’étymologie

Le français est une langue à la fois phonétique et étymologique. En effet, bon nombre de mots s’écrivent à peu près comme il se prononcent, l’un des obstacles étant la prolifération des doubles consonnes, dont nous avons parlé dans le premier article de cette série.

Les homophones foisonnent dans notre langue, bien que moins nombreux que dans les langues orientales comme le japonais. Il serait donc bien tentant de tout niveler. Ce serait cependant faire fi de l’étymologie.

Prenons le ch grec qui se retrouve dans un certain nombre de mots. Sommes-nous prêts à voir les graphies suivantes?

Ekimose; arkéologie; manikéen; psykiatre, arkange; kiromanie

Idem pour le ph.

Filosofie, farmacie, fénomène, grafisme, orthografe

Une écriture entièrement phonétique balaierait aussi le th latin.

Téâtre, tèse, termique, ortografe

Certains feront valoir que des langues comme l’espagnol ont justement fait le ménage de ce côté. Toutefois, le français compte tellement de caprices orthographiques nettement plus illogiques, qu’il faut choisir ses combats, comme on dit. Éliminer l’étymologie gréco-latine n’est peut-être pas la meilleure idée.

Homophones les plus courants

a) Le son o

On peut l’écrire de plusieurs manières : o, au, eau, sans compter les lettres muettes en fin de mot qui multiplient singulièrement le nombre des possibilités. Tout ramener à la lettre o donnerait les orthographes suivantes :

Boire de l’o. Aimer l’otone. Un bo vase. Il s’est acheté une nouvelle oto. Il était tout peno devant sa bévue. Il est encore to pour commencer à travailler.

b) an et en

Ceux qui rêvent de révolutionner l’orthographe française ont du pain sur la planche. Qui n’a pas hurlé devant des graphies capricieuses comme intendance? Le son en écrit de deux manières différentes.

Autre cas d’espèce : indépendance. Les anglophones écrivent independence. On serait tenté de faire comme eux.

Pas besoin d’une longue démonstration pour imaginer le nombre considérable de mots qui changeraient subitement d’allure si les graphies étaient harmonisées dans un sens ou dans l’autre. Qu’on en juge.

Anvelope, angager, évidemmant, tandremant.

Comme on le voit, c’est toute l’orthographe des adverbes qui s’en trouverait bouleversée. La question est : sommes-nous prêts à un tel changemant?

Et nous n’avons pas encore parlé de la graphie ean, une graphie accidentelle, il faut le dire.

Le e s’intercale entre le g et le an pour adoucir la consonne.

Engeance, vengeance, engageant, nageant

Pour remédier à ces graphies quelque peu délinquantes, nous devrions adopter le en afin d’éviter le ean.

Engence, vengence, engagent, nagent

c) Le son in

Un autre son qui se décline en plusieurs graphies.

Intendant, pingre, mince

Peintre, teinture, geindre

Hautain, plantain, saint

Comme dans les cas précédents, la normalisation affecterait des milliers de mots. Et les graphies ne manqueraient pas de surprendre…

Le pintre applique sans gindre de la tinture sur les murs, l’air hautin (hôtin?). Il a une patience de sint.

Parlons un peu de saintqui se confond avec sein, ceint. Passer le rouleau compresseur nous donnerait sin ou sint, selon que l’on veuille ou non supprimer les lettres muettes.

Les lettres muettes

Le français compte un nombre considérable de mots se terminant par des lettres muettes. Bien entendu, elles rendent l’orthographe plus compliquée. Mais ces lettres ne sont pas fortuites, bien au contraire.

Par exemple, écrire fran au lieu de franc reviendrait à arracher un bras à ce mot, puisque le féminin est franche et que le substantif est franchise. Les cas semblables sont innombrables.

Conclusion

Les timides rectifications orthographiques de 1990 ont suscité un tollé en France et un peu partout dans la francophonie. Trente ans plus tard, la résistance est encore vive, bien qu’un nombre croissant de francophones s’insurgent contre les absurdités de notre orthographe.

Il est donc utopique d’imaginer que l’on pourra bientôt, sans coup férir, passer un rouleau compresseur sur les graphies du français. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut conserver l’orthographe tel qu’il est actuellement.

Comme le signalait Charles Müller, dans son article « À force de purisme, on nuit à la langue française », paru dans L’Express, le 18 avril 2005.

En simplifiant l’orthographe, on améliorerait l’image du français. Au moins pourrait-on donner un signe de bonne volonté en supprimant les sottises les plus évidentes, comme ce fameux événement qui doit son deuxième accent aigu au fait qu’un imprimeur, en 1736, s’est trouvé à court d’accents graves.

Événement s’écrit maintenant évènement, mais la graphie erronée nénuphar persiste. C’est pourtant une faute de transcription apparue en 1935 et qui continue d’être perpétuée…

Dans les prochains articles, nous verrons que l’on peut simplifier certains éléments inutilement compliqués de l’orthographe du français.

Quand le circonflexe est utile

Réformer le français

Troisième d’une série d’articles sur une réforme modérée de la langue française.

Quand le circonflexe s’avère utile

L’accent circonflexe devrait être conservé que dans quelques cas précis. D’ailleurs, les rectifications de 1990 prévoyaient le maintenir dans les cas des homophones mûr et mur, sûr et sur, dû et du. On pourrait aussi mentionner le cas déjà traité dans ce blogue de fut et fût.

L’imparfait du subjonctif

Ce qui vaut pour ce tandem serait également valable pour les formes à l’imparfait du subjonctif de la troisième personne du singulier. Dans ce cas, l’accent circonflexe permettrait de faire la distinction entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif; de même, l’accent aiderait à distinguer certains participes passés comme crû et cru.

Il parut surpris. Bien qu’il parût surpris.

Elle fit semblant d’écouter. Quoiqu’elle fît semblant d’écouter.

Le PNB crut de 8 pour 100. Malgré le fait que le PNB crût de 8 pour 100.

Il regarda la lune. Bien qu’il regardât la lune.

Pour ce qui est du verbe regarder, la finale avec le t pourrait rendre l’accent inutile, puisqu’on ne peut le confondre avec le passé simple. Faut-il le conserver? Pourquoi pas?

Le passé simple

Par contre, l’emploi de l’accent en question pour le passé simple me parait largement inutile, lorsque les formes ne peuvent être confondues avec un subjonctif imparfait.

Nous éclatâmes de rire en le voyant arriver.

Nous fûmes surpris de leur visite.

Vous lûtes un livre passionnant.

Réécrire ces phrases sans l’accent ne sèmerait pas la confusion.

Nous éclatames de rire en le voyant arriver.

Nous fumes surpris de leur visite.

Vous lutes un livre passionnant.

D’ailleurs, l’utilisation du circonflexe pour certaines personnes, mais pas pour d’autres, est carrément illogique. Qu’on en juge :

Je lus

Tu lus

Elle lut

Nous lûmes

Vous lûtes

Ils lurent.

Pourquoi pas ils lûrent? Quelqu’un peut m’expliquer?

Certains s’offusqueront. Mais cette disparition de l’accent sur toutes les formes du passé simple rendrait-elle les énoncés précédents incompréhensibles? Eh bien non! Alors?

L’accent circonflexe sur le e

Éliminer l’accent circonflexe pour la lettre e serait plus compliqué, et ce pour plusieurs raisons. La première étant que l’accent infléchit la prononciation de la voyelle, alors que ce n’est plus le cas pour les autres. On ne prononce pas rêver et rever de la même façon.

La deuxième raison saute aux yeux : pour conserver la prononciation, il faudrait substituer l’accent grave à l’accent circonflexe; la physionomie des mots serait modifiée. Regardons les séries suivantes :

Mêle, même, carême, trêve, rêve, prêt.

Sommes-nous prêts à lire : mèle, mème, carème, trève, rève, prèt? Là est la question.

Ce qui nous amène à une troisième raison : la substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe ne changerait certes pas la prononciation, mais aurait des retombées sur un nombre considérable de mots, probablement des milliers. Dans l’optique d’une réforme modérée du français que je propose, cette évolution serait jugée trop radicale.

À moins de vouloir aplatir la langue française et d’écrire au son – ce à quoi je m’oppose – il faudrait conserver le ê. Ce qui ne serait pas si terrible en soi, chaque langue ayant ses contraintes orthographiques.

Conclusion

Pour toutes les voyelles, sauf le e, on peut facilement se passer de l’accent circonflexe sans altérer la prononciation ni perdre le sens des mots. Le conserver pour l’imparfait du subjonctif, ainsi que pour des mots de graphie semblable, comme tache et tâche, relève du simple bon sens, dans la mesure où l’accent en question joue un rôle utile.

Prochain article : non à l’écriture phonétique

Circonflexe

Réformer le français Deuxième d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

***

Je suis circonflexe. Si peu, en fait.

Êtes-vous circonflexe? Probablement oui, si la simple perspective de moderniser la langue provoque chez vous une crise d’urticaire. Pourtant, on a eu bien du mal à imposer cet accent, jadis. Montaigne, par exemple, demandait à ses éditeurs de ne pas l’utiliser. Les choses ont bien changé.

Bien des gens ont adhéré à ce mot-clic #Jesuiscirconflexe lorsqu’il a été question d’enseigner dans les écoles française les rectifications orthographiques de 1990. Levée de boucliers… et de circonflexes outrés en 2016, dont on peut sentir les braises à peine refroidies dans la gazouillesphère twitteresque. Allez faire un tour!

Origines

Pourtant, un constat s’impose : l’accent circonflexe est la trace archaïque d’une prononciation qui n’a plus cours[1]. S’il fallait le conserver, ce serait uniquement par tradition.

Il s’est généralisé au XVIIIe siècle. Avant, on signalait les voyelles longues soit par un s muet, étymologique ou non, soit par un redoublement de la voyelle.

Isle, cloistre, connaistre, aage, roole, beeler.

L’accent en question était appliqué en fonction de la prononciation de l’époque. Ce qui explique que bien des mots ont perdu leur s sans contrepartie :

Chasque, flascon, plustôt, moustarde, soustenir

Beaucoup penseront probablement comme moi : peu me chaut que telle voyelle était jadis une voyelle allongée. On disait iiiiile, aaaaage? Pourquoi est-il si important de le signaler aujourd’hui, alors que personne ne parle plus ainsi?

Incohérences

Comme le fait valoir André Goose, dans La nouvelle orthographe :

« L’accent circonflexe représente une importante difficulté de l’orthographe du français. L’emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche tout renseignement systématique ou historique. »

Les accents – ou leur absence – sont responsables d’un nombre incalculable d’incohérences orthographiques. Amusons-nous un peu :

Si vous jeûnez vous ne pouvez déjeuner. L’arôme du pain doré viendra titiller vos narines à moins que vous ne sirotiez un thé aromatique. La côte est rude à monter pour atteindre le coteau, si vous désirez ratisser les feuilles avec votre râteau.

Celui qui s’assoit sur un trône vient tout juste d’être intronisé.

Le cas classique est celui de symptôme et de syndrome. On pourrait ajouter bateau, château; haine, chaîne; cime, abîme; bout, moût; croute, voûte; huche, bûche.

Difficile d’invoquer la différence de prononciation qui donnerait son utilité à cet accent, les plus fûtés l’auront compris[2]. Citons encore Goose :

L’accent circonflexe, enfin, ne marque le timbre ou la durée des voyelles que dans une minorité de mots où il apparait, et seulement en syllabe accentuée (tonique); les distinctions concernées sont elles-mêmes en voie de disparition rapide[3].

Alors pourquoi conserver l’accent circonflexe? Celui qui coiffait le mot flûte était inaudible. Goût et égout se prononçaient de la même manière.

Je suis circonflexe? Vraiment?

L’élimination presque complète du divin accent n’ira pas sans susciter la réprobation si l’on en juge par les réactions outrées par suite de son retrait partiel en 1990. Clame Raymond Jean : « Alors épargnons-le, choyons-le. Il est de ces petits signes qui nous aident encore à respirer, à nous amuser et à retrouver notre enfance, la continuité de notre vie[4]. »

L’orthographe n’est plus seulement liée à l’étymologie, à la prononciation. Elle nous amuse, nous rappelle notre enfance… D’ailleurs, les enfants seront ravis de faire travailler leur imagination en voyant l’accent sur voûte[5]. Autrement dit, la graphie de voûte devient une sorte d’idéogramme qui illustre la chose.

Poursuivons dans la même logique jubilatoire. Si l’accent circonflexe avait vraiment une valeur graphique, alors il aurait fallu écrire lîvre, tître et chapître, comme on écrit épître, puisque l’accent évoque un livre ouvert. Et, quant à y être, pourquoi ne pas ajouter toît, cîme, sur le modèle de faîte…? L’accent marquerait, la poînte le sommet – ou plutôt le sommêt – du mot. À l’opposé, on devrait inverser l’accent pour abîme afin de pointer vers le bas. Ce serait plus réaliste. Et fort amusant, ma foi.

Certains invoquent la physionomie des mots pour tenter de justifier cette écriture en idéogramme. L’ennui, c’est que le français ne s’écrit pas comme le chinois ou le japonais. Et cette écriture graphique ne ferait son apparition que dans certains cas précis, ceux pour lesquels on pourrait utiliser l’accent circonflexe…

Cette explication ne tient pas la route.

Alors, faut-il faire passer le circonflexe à la trappe? Pas nécessairement. Nous verrons demain pourquoi.


[1] Vincent Cespedes, Mot pour mot, Kel ortograf pour 2m1?, p. 54.

[2] Tout le monde a bien vu la faute? On écrit futé sans accent. Flûte alors?

[3] Goose, op. cit., p. 114.

[4] Raymond Jean, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 53.

[5] Roger Little, dans ibid, p. 62.

Milléniaux

On parle de plus en plus des milléniaux, ces membres de la génération Y. Ce mot, inspiré de l’anglais millenials, s’incruste de plus en plus dans l’usage, bien que la concurrence demeure vive avec millénariaux.

L’Office québécois de la langue française a même suggéré millénarial… Chose certaine, elle déconseille milléniaux pour les raisons suivantes :

L’emprunt intégral adapté millénial ne s’intègre pas au système linguistique du français, puisqu’il est mal formé. En effet, millénial dérive de millénium, qui n’a pas en français le sens général de « période de mille ans », comme c’est le cas en anglais.

L’usage observé dans les médias canadiens et français semble se moquer de cette restriction et emboite joyeusement le pas à l’anglais… comme d’habitude. Il faut reconnaître que l’expression a l’avantage d’être limpide, facile à mémoriser et surtout de se dire facilement en français. En tout cas mieux que les millenials qu’on voit encore dans certains médias français.

Le problème, maintenant, c’est de définir ces fameux milléniaux.

Le Grand Dictionnaire terminologique, qui parle aussi des Y, les définit comme les personnes étant nées entre 1982 et 2005. L’éventail est large, comme on le voit. Mais les définitions varient. Selon Termium : il pourrait s’agir des rejetons de 1980 à 1990, tandis que les Américains parlent de ceux nés entre 1981 et 1997…

Bref, une certaine confusion s’installe.

Les personnes qui voudront fuir à tout prix milléniaux pourront toujours parler des enfants du millénaire. Mais il y a fort à parier que cette tournure fera long feu.L’Office québécois de la langue française, quant à lui, propose des appellations assez longues, comme personne de la génération Y, personne de la génération millénaire, personne de la génération du millénaire.

Tout cela pour dire que milléniaux a un bel avenir devant lui.

Canceller

Le mot canceller est un cas fort intéressant. Il est régulièrement dénoncé en tant qu’anglicisme bien qu’il vienne du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Ces trois langues lui attribuent le même sens qu’en anglais. On peut se demander pourquoi au juste canceller ne s’est pas frayé un chemin en français, avec le même sens. Pourtant, le terme a connu une courte carrière en français dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette pour des raisons qui demeurent un mystère. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.

Pour en finir avec les doubles consonnes

Réformer le français

Premier d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

Les doubles consonnes

Le doublement des consones est l’une des pires chausse-trappes de la langue française. Ceux et celles qui ont lu attentivement la phrase initiale de ce paragraphe auront sûrement remarqué que le mot consonne était mal orthographié, tandis que chausse-trape peut aussi s’écrire avec un seul p.

Il est fort possible que vous n’y ayez vu que du feu, non pas à cause d’une ignorance hypothétique de l’orthographe, mais plutôt parce que le cerveau reconnait la forme d’un mot : il ne lit pas lettre par lettre.

Le fait d’avoir écrit consone ne change absolument rien; la compréhension du texte n’est pas altérée. En fait, lexicographes et grammairiens auraient très bien pu adopter la graphie avec un seul n, sans que cela ait de conséquences.

En fin de compte, on peut se demander pourquoi au juste certains mots prennent la double consonne et d’autres pas. La réponse est embarrassante. Bien entendu, on pourra dans bien des cas parler de l’étymologie, mais, le plus souvent, l’orthographe est purement arbitraire.

Amusons-nous un peu…

Dans la liste d’adverbes suivante, déterminez ceux qui prennent le double m…

  • Décidément
  • Tendrement
  • Actuellement
  • Évidement
  • Traditionnellement
  • Follement
  • Étonnament

Je suis sûr que la plupart d’entre vous avez répondu évidemment et étonnamment. Mais, honnêtement (un m), combien ont hésité? Ont été tentés de vérifier au dictionnaire?

En fait, il devient beaucoup plus facile de répondre à ce genre de question quand le em se prononce comme une nasale : emmailloter, emmagasiner, emmitoufler.

Et que dire du double g?

Combien de fois ai-je failli écrire agraver? Cette graphie est pourtant très logique. Pourtant l’orthographe aggraver figure dans les dictionnaires et je l’ai toujours trouvée incongrue. On dirait une erreur, une coquille, une aberration. Agraver ne peut quand même pas s’écrire avec deux g! Non-sens.

Si.

Le verbe délinquant entre dans la même famille qu’agglomérer et agglutiner.

Il me semble pourtant qu’agraver s’entendrait si bien avec agripper et aguerrir. Que diriez-vous d’aglomérer, aglutiner?

Ces deux exemples de doubles consonnes nous conduisent à une constatation évidente : il n’y a aucune logique, aucune règle, aucun modèle de conduite qui pourrait nous guider. Bref, nous sommes condamnés au par cœur.

Des familles désunies

L’illogisme qui est en filigrane de l’orthographe française apparait au grand jour lorsqu’on jette un regard sur des mots de même famille qui, logiquement, devraient s’écrire de la même façon.

Quelques cas d’espèce avec la lettre n.

Prenons les cas de professionnel et de rationnel. Leurs dérivés s’écrivent professionnalisme et rationalisme. Le deuxième perd donc son double n. La confusion s’installe vite, d’autant plus que ce genre de question revient sans cesse en français. Quelques exemples :

  • Traditionaliste mais traditionnel
  • Donateur mais donner
  • Résonance, mais résonner
  • Millionième mais millionnaire
  • Patronat mais patronner
  • Consonance mais consonne
  • Honorer, mais honneur
  • Patronat, mais patronner
  • Sonore, mais sonner

À moins d’avoir une mémoire d’éléphant, le francophone doit s’en remettre au dictionnaire.

Dictionnaire et littérature

Ce sont là deux mots fort intéressants. En anglais, dictionnaire s’écrit avec un seul n : dictionary et suit la logique étymologique du latin dictionarium. Qu’arriverait-il si le français s’inspirait du latin dictionarium et écrivait dictionaire? Rien. Absolument rien. On aurait pu enseigner cette graphie simplifiée à tous les francophones et personne n’aurait protesté. C’est la graphie dictionnaire avec double n qui étonnerait.

Un exemple semblable est le mot littérature, literature en anglais. En français on pourrait sans peine retrancher un t et écrire litérature. Personne n’y perdrait son latin, il me semble.

En espagnol…

D’ailleurs, ces deux mots sont ainsi orthographiés en espagnol : diccionario, literatura. Or, la langue de Cervantès a fait un grand ménage dans les doubles consonnes au point que celles-ci sont devenues très rares.

Est-ce que cette simplification signifie que la langue espagnole est devenue un idiome méprisable, simplet? Bien sûr que non.

Conclusion

Cet article ne donne qu’un très bref aperçu du monstrueux cafouillage qu’est le français en ce qui a trait à l’utilisation des simples et des doubles consonnes. Une langue voisine comme l’espagnol en fait l’économie, pourquoi pas le français?

Kiev ou Kyïv?

L’agression barbare de l’Ukraine par la Russie relance la question du nom de la capitale ukrainienne.

Tout le monde connait la capitale de l’Ukraine, Kiev, mais seul un groupe d’initiés sait que la ville s’appelle en réalité Kyïv. Les dictionnaires et encyclopédies françaises[1] nous signalent que Kyïv est le nom en ukrainien.

La graphie avec Y et Ï a de quoi surprendre. Comme l’ukrainien s’écrit en caractères cyrilliques, il faut donc transposer les sons ukrainiens en français, sans quoi on aurait bien du mal à lire Київ. La transposition — appelée « translittération » en français — donne Kyïv. Le Y ainsi que le Ï expriment un I allongé; la prononciation ukrainienne donne donc ceci : Kiive, et non pas Kiève (à la russe).

De plus en plus de médias francophones ont adopté la graphie Kyiv, sans tréma. Ce n’est pas entièrement conforme à l’ukrainien Київ, qui s’écrit bel et bien avec le tréma. Mais, en français, on ne peut pas dire que l’absence de tréma soit une faute majeure. C’est quand même mieux que Kiev.

Les exonymes

Par conséquent, Kiev n’est pas du tout un exonyme, c’est-à-dire la traduction du nom d’origine vers notre langue. D’ailleurs, les exemples d’exonymes sont nombreux, on n’a qu’à penser aux cas suivants : London-Londres, Sevilla-Séville, Firenze-Florence, Philadelphia-Philadelphie.

Mais le hic, dans le cas qui nous occupe, c’est que Kiev n’est PAS une traduction française, mais bel et bien le nom russe de la capitale ukrainienne. Alors pourquoi ne pas tout simplement adopter Kyïv?

Il est assez curieux de voir des médias francophones se cramponner au Kiev russe, mais adopter les graphies ukrainiennes Lviv, Louhansk et Kharkiv qui, il n’y a pas si longtemps, s’écrivaient Lvov, Lougansk et Kharkov, leur nom en russe.

La question se pose : pourquoi les noms de lieux ukrainiens étaient-ils translittérés à partir du russe?

L’Ukraine russifiée

L’ukrainien et le russe sont deux langues slaves qui ont beaucoup de similitude. À cela s’ajoute le poids de l’histoire, l’Ukraine ayant été un territoire convoité par les empires russe et autrichien. La débâcle de la Russie pendant la Grande Guerre a conduit à la Révolution bolchévique de 1917. Début 1918, une république soviétique est fondée à Kharkiv tandis qu’un mouvement nationaliste ukrainien fonde une autre république à Kyïv. En 1922, l’Ukraine adhère à l’Union soviétique; elle en fera partie jusqu’en 1991.

L’influence de la Russie pèse donc lourdement sur le destin des Ukrainiens. La situation des Ukrainiens se compare à celle des Québécois avant l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977. Le russe est parlé couramment un peu partout, dans la rue, dans les commerces. Beaucoup d’Ukrainiens sont devenus des russophones, pendant les décennies durant lesquelles l’Ukraine vivait sous le joug soviétique.

On comprend donc que certaines régions soient à majorité russophone, comme celles du Donbass et la Crimée annexée par la Russie en 2014.

Conclusion

Il est temps que les francophones arrêtent de désigner les toponymes ukrainiens par leur nom russe. C’est un peu comme si, en français, on parlait de Montreal (sans accent) et de Quebec City, au lieu de Montréal et Québec. On voit tout de suite l’absurdité de la chose.

Bref, il est temps aussi que les ouvrages français aussi bien que les médias francophones se mettent enfin à l’heure ukrainienne.

Autres textes sur l’Ukraine

L’Ukraine russifiée.

La tragédie ukrainienne

Autres sources…

Un article du Nouvel Obs fait le point sur le sujet.

Autre article de Radio Free Europe, qui donne la prononciation.

Un article plus scientifique de l’Université de la Pennsylvanie, avec une vignette montrant les prononciations russe et ukrainienne.

L’auteur remercie chaleureusement le professeur Tetiana Katchanovska, de l’Université Taras Chevtchenko de Kyïv pour son aide indispensable à la rédaction de cet article. Avec une bravoure exemplaire, elle fait face à l’agression sauvage de la Russie, dans la capitale ukrainienne.


[1] Accord de proximité, qu’on utilisait couramment en français, naguère.

LGBTQ

Jadis, il y avait les homosexuels. Pour beaucoup, l’expression était en soi péjorative et sa descendance ignominieuse était légion : tapette, fif, pédale, gouine, etc.

Puis il y eut gai et lesbienne; et maintenant le sigle (incomplet) LGBTQ, qui rend compte d’une réalité bien plus complexe qu’on ne l’imaginait dans les années 50 ou 60.

Le mot gay

Les homosexuels masculins s’appellent maintenant les gais ou gays, si vous préférez l’orthographe française… Mais pourquoi a-t-on adopté ce terme qui nous entraîne dans les brumes de la polysémie? Si je dis que Charles est gai, est-ce parce qu’il a gagné à la loterie ou parce qu’il est homosexuel?

À San Francisco, le mot gay était un code pour désigner les homosexuels. Si vous cherchiez un endroit gai, les gens comprenaient que vous désiriez rencontrer des homosexuels, bref des invertis, comme on disait jadis.

Le mot a par la suite été féminisé, bien que l’appellation lesbienne ait gardé la priorité.

Ce qui nous amène vers LGBT.

LGBT

Outre les gais et lesbiennes, il y a aussi ceux qui aiment autant les hommes que les femmes, donc des bisexuels. Les progrès accomplis par la médecine au cours des dernières décennies amènent certaines personnes à changer de sexe. On les appelle les transgenres, d’où le T du sigle LGBT.

Mais ce n’est pas si simple. Transgenre ou transsexuel? Voilà la question, dirait Hamlet, cet éternel indécis. En fait, une personne qui n’est pas à l’aise avec le sexe que la nature lui a attribué est un transgenre. Le dictionnaire Usito est clair à cet effet :

Se dit d’un individu dont l’identité sexuelle ne correspond pas à son sexe biologique.

Tant Usito que les dictionnaires courants donnent transgenre et transsexuel comme synonymes. Dans un autre article, j’ai signalé l’apparition du mot genre dans le vocabulaire courant, mot qui remplace sexe lorsqu’il est question de l’identité sexuelle. En effet, le mot en question pouvait prêter à confusion dans certaines expressions. Il semble que transsexuel est moins utilisé pour des raisons semblables.

Q pour queer

Le sigle LGBT semble déjà dépassé, car il lui manque une lettre. Au départ, le mot queer en anglais désignait une personne ou un phénomène étrange. Une personne queer était hors norme. Ainsi désignait-on souvent les homosexuels et il semble que ces derniers se sont approprié l’expression pour en retrancher le caractère péjoratif. D’ailleurs, le terme a traversé en français et le Petit Robert le définit ainsi :

Personne dont l’orientation ou l’identité ne correspondent pas aux modèles dominants.

En clair, une personne qui n’est pas hétérosexuelle. Soit dit en passant, cisgenre désigne une personne dont le genre ressenti correspond à son sexe biologique,

Certains ajoutent un second Q pour indiquer que la personne est en questionnement sur son orientation sexuelle.

Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin?

LGBTQIA, ça vous dit quelque chose? I pour intersexe et A pour asexuel. Les personnes asexuelles n’ont d’attirance sexuelle envers personne, mais elles appuient quand même les luttes menées par les personnes LGBTQ.

S’ajoute à ce cortège le chiffre 2 qui désigne chez les autochtones ceux qui partagent deux genres ou deux identités sexuelles. Le sigle LGBTQ2 s’impose de plus en plus.

Ouf!

Je suis sûr que bien des lecteurs et lectrices ont exhalé un soupir en lisant cette nomenclature. Du strict point de vue langagier, ces sigles sont une horreur. Dans un autre article, je dénonce l’abus des sigles dans le discours moderne et le cas en l’objet en est une preuve éclatante. D’ailleurs, bien des… comment faut-il les appeler… bien des membres de la communauté LGBTQ2 croient que cette appellation est devenue trop longue, à force de vouloir être inclusive.

Bien entendu, il est impossible de revenir en arrière et de ramener l’expression homosexuel pour réunir tous ces gens. Néanmoins, si j’appartenais à cette communauté, je serais mal à l’aise de dire que je suis une personne LGBTQ2. Sans vouloir offenser personne, on dirait une formule de chimie.

Un terme inclusif reste encore à inventer. Un terme arc-en-ciel.

Craquer

« Le vernis est craqué. »  Cette formulation est courante au Canada français et semble parfaitement admissible. Et pourtant…

Le sens exact de craquer est : « Produire un bruit sec. » D’ailleurs, craquer vient de l’onomatopée crac! Le mot allemand krach, pour désigner un effondrement boursier, est inspiré du terme français.

Alors que veut dire craquer? Plusieurs choses, en fait. Céder brusquement, soit à une envie, soit à une défaillance nerveuse.

Elle a craqué pour cet appartement dans le Vieux-Québec.

Il a craqué sous la pression.

Un objet peut craquer sans nécessairement produire un bruit sec.

La valise était pleine à craquer. Le réseau de santé craque de toute part.

Le dernier exemple est tiré de La Presse, en 1990.

Comme on le voit, le sens devient très voisin de se rompre, s’écrouler. Toutefois, craquer n’a pas exactement le même sens que de se fissurer, se fendiller. Le terme exact serait craqueler.

Exemples tirés du Robert.

Le gel a craquelé le sol. Le chemin craquelé par la chaleur.  

Vous aurez peut-être deviné l’influence de l’anglais derrière le verbe craquer, tel qu’il est utilisé au Canada. Influence il y a également dans le mot craque.

Ce joueur de hockey n’arrêtait pas de faire des craques sur les journalistes.

En clair, il envoyait des piques, faisait des railleries.

Dans les vieux pays, une craque est un mensonge; définition inusitée chez nous, il va sans dire.

Désigner des fentes et des crevasses sous le terme de craque est également une faute. Sans oublier l’emploi du même mot, sur un mode vulgaire, pour parler de l’espace entre les seins ou de la vulve. Encore là, ce sont des emplois propres au Canada.

Il est intéressant de mentionner l’apport d’un petit voisin venu de l’anglais : crack.

Passons rapidement sur cette drogue dévastatrice vendue en cristaux. Un crack, c’est souvent une personne possédant un talent remarquable dans un domaine précis.

Stephen Hawkins était un crack en mathématique.