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Le chat est sorti du sac

Certaines expressions venant de l’anglais sont tellement attrayantes qu’on les adopte d’emblée sans trop réfléchir. Les remplacer est souvent peu commode, car les solutions de remplacement sont tout sauf attrayantes.

On peut penser bien sûr à dévoiler le pot aux roses, vendre la mèche, la vérité est dévoilée, est apparue, mais, honnêtement, ces expressions n’ont pas tout à fait le même punch que l’anglicisme.

En fin de compte, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Une autre expression venant de l’anglais s’est taillé une belle place dans notre langue, et même dans les dictionnaires français : ce n’est pas ma tasse de thé.

Comme quoi, emprunter à l’anglais n’est pas toujours une mauvaise chose, même s’il ne faut pas réveiller le chat qui dort

À bon chat bon rat.

Partager : mise à jour

1) Sens élargi

Depuis quelques années, le verbe partager a pris un sens nouveau, et tend à s’aligner sur la définition que donne l’anglais à share.

On entend régulièrement des employés qui veulent partager des renseignements avec leurs collègues pendant une réunion. Par la suite, ils partageront un document, des photos. Rendus dans leur bureau, ils partageront un tweet sur tel sujet.

Le mot a pris le sens de diffuser, communiquer, envoyer.

Ce sens élargi a tellement envahi l’espace public qu’il devient pratiquement impossible de revenir en arrière. Il faut dire que les sites Web comme Facebook n’aident pas les francophones à faire la différence lorsqu’ils affichent des boutons Partager.

Le nouveau sens apparait maintenant dans les grands dictionnaires. Par exemple, le dictionnaire électronique québécois Usito donne la définition suivante : « Mettre en réseau des ressources matérielles. » Le Robert et le Larousse vont maintenant dans le même sens après avoir ignoré l’usage pendant de longues années.

2) Sens traditionnel

Les dictionnaires sont formels : on partage une chose lorsqu’on la divise en plusieurs parties. Par exemple, on partage une tarte entre cinq invités; chacun en reçoit un morceau. On peut aussi partager un appartement.

Car partager peut aussi avoir le sens d’avoir en commun. Par exemple, on peut partager l’avis de quelqu’un, c’est-à-dire être d’accord avec lui.

On conviendra que ce sens se rapproche quelque peu de l’anglais.

On peut aussi partager des inquiétudes.

3) Le délire

Rien n’est plus dangereux qu’un mot à la mode… parfois, il finit par courir dans tous les sens, tel un chien fou.

C’est un peu ce qui arrive avec partager.

Dans le film De père en flic, l’inénarrable Louis-Josée Houde s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-ils oublié l’existence du verbe dire?« Il me le dit, par-dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

D’ailleurs, l’expression « Je vous partage » se multiplie de plus belle dans l’usage populaire, comme le fait observer une lectrice de ce blogue.

Comme on le voit, partager s’emploie de plus en plus de manière pronominale. On a l’impression qu’il n’y a plus de limite et le verbe en question est devenu la sauce Worcestershire du français moderne : on en met dans tous les plats…

Personnellement, je préfère garder une certaine réserve. Même s’il est tentant de dire qu’on a partagé un tweet dans Twitter ou un statut dans Facebook, je préfère dire que je l’ai diffusé. Il semble que tout le monde comprend quand même. Des documents? Des photos? On peut les montrer, en faire des copies, les envoyer par courriel.

Nénufar

Tout le monde écrit nénuphar, pourtant, le croiriez-vous, cette graphie est erronée. Elle résulte d’une faute de transcription inscrite dans le dictionnaire de l’Académie française en 1935 et qui s’est incrustée dans l’usage.

La faute s’est répandue dans tous les dictionnaires, pourtant. Nénuphar est un faux hellénisme : le mot ne vient pas de la langue grecque, mais bien de l’arabe nînufâr

Les rectifications orthographiques de 1990 rétablissaient la graphie originale nénufar qui avait cours avant la bourde de l’Académie. Bien entendu, cette rectification a été conspuée par les partisans de l’écriture traditionnelle, certains faisant valoir que la graphie avec le ph était plus poétique que l’authentique…

Qu’on se le dise, nénuphar avec un ph EST UNE FAUTE. Point à la ligne.

Le pluriel des mots en -al

Réformer le français

Cinquième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

Qui n’a pas hésité? Des cérémonials ou des cérémoniaux? Des examens finals ou des examens finaux?

Pour bien des mots, le pluriel s’impose dans nos têtes bien remplies de règles et d’exceptions :

            Des animaux, arsenaux, chenaux, hôpitaux, journaux, etc.

Bon, c’est clair. Des chevaux, des chacals…

Exact, n’est-ce pas? Oui.

Mais cette confrontation animalière laisse songeur, quand même. De fait, on compte un nombre à peu près égal – j’allais dire égaux – de noms dans les deux camps. Donc, difficile de prétendre qu’il y a une règle et des exceptions. Il n’y a tout simplement pas de règle et nous devons mémoriser une première série de mots dont le pluriel se construit avec –als et une autre série en –aux. En somme, une double liste d’exceptions. Un petit dernier?

            Des combats navals devant les arsenaux.

QUIZ

Mettez les adjectifs suivants au pluriel

  1. Bitonal
  2. Causal
  3. Choral
  4. Final
  5. Idéal
  6. Marial
  7. Pascal

Réponse : pour une fois, tout le monde a gagné! On peut aussi bien écrire des examens finals que des examens finaux. Les autres adjectifs du quiz s’accordent eux aussi de deux façons.

Vous n’aimez pas des liens causaux? Alors dites des liens causals! Ah! Si le français était toujours aussi simple!

En somme, nous avons deux listes qui s’excluent mutuellement – finale en –als ou finale en –aux– et une troisième qui fait exception avec deux formes possibles pour le pluriel. On croirait qu’un troll s’est ingénié à compliquer le français pour en rendre les locuteurs à moitié fous…

En fait, en quoi est-il si important que certains mots finissant en -al
f
assent leur pluriel enaux? Voici une trop longue ribambelle d’exceptions dont on pourrait se dispenser. Je propose donc d’adopter le pluriel en –als pour les mots finissant par –al

Nous aurions donc :

            Des animals, arsenals, chacals, chenals, chevals, festivals, hôpitals, journals, etc.

            Des championnats mondials d’athlétisme. Des maris idéals.

J’en entends certain hennir devant chevals, car oui, on pourrait dire chevals – enfin! Parce que pour l’instant, on ne peut pas…

Mettre fin à des litanies d’exceptions inutiles est une bonne façon de réformer le français.

Prochain article : le H aspiré

Faire du sens

L’expression faire du sens a bonne presse même si certains « puristes », dont je suis, la condamnent. « Puristes » entre guillemets, car il y a anguille sous roche.

Au Canada, il nous apparait évident qu’il s’agit d’un calque de l’anglais to make sense. La cause est donc entendue, d’autant plus que cette erreur est relevée dans des ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire de la langue française et Le Colpron des anglicismes.

Faire sens

Ce que l’on entend parfois, cependant, c’est l’expression faire sens. Les « puristes » précités montent immédiatement aux barricades et la condamnent sans appel. Ont-ils raison? Pas certain, comme on dit chez nous.

La Banque de dépannage linguistique vient nous éclairer

Notons que la locution verbale faire sens (sans l’article du), utilisée notamment en philosophie et en littérature, était déjà en usage en moyen français au sens d’« agir sensément ». Elle a acquis au fil du temps de nouvelles significations, dont « avoir un sens, être intelligible » et, plus récemment, « avoir du sens ». La locution faire sens est peu employée au Québec.

D’ailleurs, elle figure dans Le Robert : « Avoir un sens, être intelligible. »

En outre, faire sens employé par divers auteurs français :

L’intonation est quelque chose qui fait sens. – Claude Hagège

Les bruits, les phénomènes les plus grotesques faisaient sens – Émile Olivier

L’apparence des êtres et des choses, seule susceptible de faire sens – Marc Auger

Nous l’avons appelé culturel pour que cela fasse immédiatement sens pour le plus grand nombre – Alain Rey

Puisque rien ne fait sens a priori…  – Pascal Bruckner

À la forme négative, on verra : Ne faire aucun sens ou, pour citer encore une fois le linguiste Claude Hagège : Ne faisait pas grand sens.

Le Figaro

Tous ne l’entendent pas de cette oreille.

La formule « fait problème » et pour cause! Elle est le fruit d’un bricolage hasardeux qui ne trouve aucun fondement dans les dictionnaires. (…) Mais d’où vient alors cette curieuse construction? À l’instar de l’expression « poser question » – décriée par l’Académie française mais acceptée dans les thésaurus – « faire sens » dérive d’une volonté maladroite de résumer une pensée en un minimum de mots.

Le journal admet que des tournures comme faire plaisir ou faire peur ont été admises au dictionnaire, mais condamne néanmoins faire sens.

L’Académie, pour sa part, propose Avoir, prendre du sens.

Anguille sous roche?

Certainement. Un lecteur me signale que l’expression Faire (grand) sens signifiait « Agir raisonnablement » au XIVe siècle. Comme on le sait, l’anglais a été lourdement influencé par le français, jadis. Il m’apparait donc possible, sinon probable, que le make sense anglais dérive de cette ancienne formulation française : faire sens.

Écriture phonétique

Réformer le français

Quatrième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

L’écriture phonétique

Il fut un temps, lointain il faut le dire, où le français était écrit de manière phonétique.Au milieu du XIe siècle, l’orthographe de l’ancien français commence à se fixer. Néanmoins, de nombreuses variations persistent à cause de la transmission orale des connaissances et des textes. Le plus souvent, les manuscrits servent d’aide-mémoire aux conteurs. Ce qui signifie que l’écriture est très souvent phonétique. Par exemple le tandem qui-ki se voyait dans les textes.

Certains auteurs voudraient que l’on revienne à ce qui est à leurs yeux un paradis perdu. Cette solution peut sembler attrayante de prime abord, mais une réflexion plus approfondie nous montre qu’il s’agit en fait d’une fausse bonne idée.

L’étymologie

Le français est une langue à la fois phonétique et étymologique. En effet, bon nombre de mots s’écrivent à peu près comme il se prononcent, l’un des obstacles étant la prolifération des doubles consonnes, dont nous avons parlé dans le premier article de cette série.

Les homophones foisonnent dans notre langue, bien que moins nombreux que dans les langues orientales comme le japonais. Il serait donc bien tentant de tout niveler. Ce serait cependant faire fi de l’étymologie.

Prenons le ch grec qui se retrouve dans un certain nombre de mots. Sommes-nous prêts à voir les graphies suivantes?

Ekimose; arkéologie; manikéen; psykiatre, arkange; kiromanie

Idem pour le ph.

Filosofie, farmacie, fénomène, grafisme, orthografe

Une écriture entièrement phonétique balaierait aussi le th latin.

Téâtre, tèse, termique, ortografe

Certains feront valoir que des langues comme l’espagnol ont justement fait le ménage de ce côté. Toutefois, le français compte tellement de caprices orthographiques nettement plus illogiques, qu’il faut choisir ses combats, comme on dit. Éliminer l’étymologie gréco-latine n’est peut-être pas la meilleure idée.

Homophones les plus courants

a) Le son o

On peut l’écrire de plusieurs manières : o, au, eau, sans compter les lettres muettes en fin de mot qui multiplient singulièrement le nombre des possibilités. Tout ramener à la lettre o donnerait les orthographes suivantes :

Boire de l’o. Aimer l’otone. Un bo vase. Il s’est acheté une nouvelle oto. Il était tout peno devant sa bévue. Il est encore to pour commencer à travailler.

b) an et en

Ceux qui rêvent de révolutionner l’orthographe française ont du pain sur la planche. Qui n’a pas hurlé devant des graphies capricieuses comme intendance? Le son en écrit de deux manières différentes.

Autre cas d’espèce : indépendance. Les anglophones écrivent independence. On serait tenté de faire comme eux.

Pas besoin d’une longue démonstration pour imaginer le nombre considérable de mots qui changeraient subitement d’allure si les graphies étaient harmonisées dans un sens ou dans l’autre. Qu’on en juge.

Anvelope, angager, évidemmant, tandremant.

Comme on le voit, c’est toute l’orthographe des adverbes qui s’en trouverait bouleversée. La question est : sommes-nous prêts à un tel changemant?

Et nous n’avons pas encore parlé de la graphie ean, une graphie accidentelle, il faut le dire.

Le e s’intercale entre le g et le an pour adoucir la consonne.

Engeance, vengeance, engageant, nageant

Pour remédier à ces graphies quelque peu délinquantes, nous devrions adopter le en afin d’éviter le ean.

Engence, vengence, engagent, nagent

c) Le son in

Un autre son qui se décline en plusieurs graphies.

Intendant, pingre, mince

Peintre, teinture, geindre

Hautain, plantain, saint

Comme dans les cas précédents, la normalisation affecterait des milliers de mots. Et les graphies ne manqueraient pas de surprendre…

Le pintre applique sans gindre de la tinture sur les murs, l’air hautin (hôtin?). Il a une patience de sint.

Parlons un peu de saintqui se confond avec sein, ceint. Passer le rouleau compresseur nous donnerait sin ou sint, selon que l’on veuille ou non supprimer les lettres muettes.

Les lettres muettes

Le français compte un nombre considérable de mots se terminant par des lettres muettes. Bien entendu, elles rendent l’orthographe plus compliquée. Mais ces lettres ne sont pas fortuites, bien au contraire.

Par exemple, écrire fran au lieu de franc reviendrait à arracher un bras à ce mot, puisque le féminin est franche et que le substantif est franchise. Les cas semblables sont innombrables.

Conclusion

Les timides rectifications orthographiques de 1990 ont suscité un tollé en France et un peu partout dans la francophonie. Trente ans plus tard, la résistance est encore vive, bien qu’un nombre croissant de francophones s’insurgent contre les absurdités de notre orthographe.

Il est donc utopique d’imaginer que l’on pourra bientôt, sans coup férir, passer un rouleau compresseur sur les graphies du français. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut conserver l’orthographe tel qu’il est actuellement.

Comme le signalait Charles Müller, dans son article « À force de purisme, on nuit à la langue française », paru dans L’Express, le 18 avril 2005.

En simplifiant l’orthographe, on améliorerait l’image du français. Au moins pourrait-on donner un signe de bonne volonté en supprimant les sottises les plus évidentes, comme ce fameux événement qui doit son deuxième accent aigu au fait qu’un imprimeur, en 1736, s’est trouvé à court d’accents graves.

Événement s’écrit maintenant évènement, mais la graphie erronée nénuphar persiste. C’est pourtant une faute de transcription apparue en 1935 et qui continue d’être perpétuée…

Dans les prochains articles, nous verrons que l’on peut simplifier certains éléments inutilement compliqués de l’orthographe du français.

Quand le circonflexe est utile

Réformer le français

Troisième d’une série d’articles sur une réforme modérée de la langue française.

Quand le circonflexe s’avère utile

L’accent circonflexe devrait être conservé que dans quelques cas précis. D’ailleurs, les rectifications de 1990 prévoyaient le maintenir dans les cas des homophones mûr et mur, sûr et sur, dû et du. On pourrait aussi mentionner le cas déjà traité dans ce blogue de fut et fût.

L’imparfait du subjonctif

Ce qui vaut pour ce tandem serait également valable pour les formes à l’imparfait du subjonctif de la troisième personne du singulier. Dans ce cas, l’accent circonflexe permettrait de faire la distinction entre le passé simple et l’imparfait du subjonctif; de même, l’accent aiderait à distinguer certains participes passés comme crû et cru.

Il parut surpris. Bien qu’il parût surpris.

Elle fit semblant d’écouter. Quoiqu’elle fît semblant d’écouter.

Le PNB crut de 8 pour 100. Malgré le fait que le PNB crût de 8 pour 100.

Il regarda la lune. Bien qu’il regardât la lune.

Pour ce qui est du verbe regarder, la finale avec le t pourrait rendre l’accent inutile, puisqu’on ne peut le confondre avec le passé simple. Faut-il le conserver? Pourquoi pas?

Le passé simple

Par contre, l’emploi de l’accent en question pour le passé simple me parait largement inutile, lorsque les formes ne peuvent être confondues avec un subjonctif imparfait.

Nous éclatâmes de rire en le voyant arriver.

Nous fûmes surpris de leur visite.

Vous lûtes un livre passionnant.

Réécrire ces phrases sans l’accent ne sèmerait pas la confusion.

Nous éclatames de rire en le voyant arriver.

Nous fumes surpris de leur visite.

Vous lutes un livre passionnant.

D’ailleurs, l’utilisation du circonflexe pour certaines personnes, mais pas pour d’autres, est carrément illogique. Qu’on en juge :

Je lus

Tu lus

Elle lut

Nous lûmes

Vous lûtes

Ils lurent.

Pourquoi pas ils lûrent? Quelqu’un peut m’expliquer?

Certains s’offusqueront. Mais cette disparition de l’accent sur toutes les formes du passé simple rendrait-elle les énoncés précédents incompréhensibles? Eh bien non! Alors?

L’accent circonflexe sur le e

Éliminer l’accent circonflexe pour la lettre e serait plus compliqué, et ce pour plusieurs raisons. La première étant que l’accent infléchit la prononciation de la voyelle, alors que ce n’est plus le cas pour les autres. On ne prononce pas rêver et rever de la même façon.

La deuxième raison saute aux yeux : pour conserver la prononciation, il faudrait substituer l’accent grave à l’accent circonflexe; la physionomie des mots serait modifiée. Regardons les séries suivantes :

Mêle, même, carême, trêve, rêve, prêt.

Sommes-nous prêts à lire : mèle, mème, carème, trève, rève, prèt? Là est la question.

Ce qui nous amène à une troisième raison : la substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe ne changerait certes pas la prononciation, mais aurait des retombées sur un nombre considérable de mots, probablement des milliers. Dans l’optique d’une réforme modérée du français que je propose, cette évolution serait jugée trop radicale.

À moins de vouloir aplatir la langue française et d’écrire au son – ce à quoi je m’oppose – il faudrait conserver le ê. Ce qui ne serait pas si terrible en soi, chaque langue ayant ses contraintes orthographiques.

Conclusion

Pour toutes les voyelles, sauf le e, on peut facilement se passer de l’accent circonflexe sans altérer la prononciation ni perdre le sens des mots. Le conserver pour l’imparfait du subjonctif, ainsi que pour des mots de graphie semblable, comme tache et tâche, relève du simple bon sens, dans la mesure où l’accent en question joue un rôle utile.

Prochain article : non à l’écriture phonétique

Circonflexe

Réformer le français Deuxième d’une série d’articles proposant une réforme modérée de la langue française pour en éliminer les illogismes grammaticaux et orthographiques, sans pour autant la défigurer complètement.

***

Je suis circonflexe. Si peu, en fait.

Êtes-vous circonflexe? Probablement oui, si la simple perspective de moderniser la langue provoque chez vous une crise d’urticaire. Pourtant, on a eu bien du mal à imposer cet accent, jadis. Montaigne, par exemple, demandait à ses éditeurs de ne pas l’utiliser. Les choses ont bien changé.

Bien des gens ont adhéré à ce mot-clic #Jesuiscirconflexe lorsqu’il a été question d’enseigner dans les écoles française les rectifications orthographiques de 1990. Levée de boucliers… et de circonflexes outrés en 2016, dont on peut sentir les braises à peine refroidies dans la gazouillesphère twitteresque. Allez faire un tour!

Origines

Pourtant, un constat s’impose : l’accent circonflexe est la trace archaïque d’une prononciation qui n’a plus cours[1]. S’il fallait le conserver, ce serait uniquement par tradition.

Il s’est généralisé au XVIIIe siècle. Avant, on signalait les voyelles longues soit par un s muet, étymologique ou non, soit par un redoublement de la voyelle.

Isle, cloistre, connaistre, aage, roole, beeler.

L’accent en question était appliqué en fonction de la prononciation de l’époque. Ce qui explique que bien des mots ont perdu leur s sans contrepartie :

Chasque, flascon, plustôt, moustarde, soustenir

Beaucoup penseront probablement comme moi : peu me chaut que telle voyelle était jadis une voyelle allongée. On disait iiiiile, aaaaage? Pourquoi est-il si important de le signaler aujourd’hui, alors que personne ne parle plus ainsi?

Incohérences

Comme le fait valoir André Goose, dans La nouvelle orthographe :

« L’accent circonflexe représente une importante difficulté de l’orthographe du français. L’emploi incohérent et arbitraire de cet accent empêche tout renseignement systématique ou historique. »

Les accents – ou leur absence – sont responsables d’un nombre incalculable d’incohérences orthographiques. Amusons-nous un peu :

Si vous jeûnez vous ne pouvez déjeuner. L’arôme du pain doré viendra titiller vos narines à moins que vous ne sirotiez un thé aromatique. La côte est rude à monter pour atteindre le coteau, si vous désirez ratisser les feuilles avec votre râteau.

Celui qui s’assoit sur un trône vient tout juste d’être intronisé.

Le cas classique est celui de symptôme et de syndrome. On pourrait ajouter bateau, château; haine, chaîne; cime, abîme; bout, moût; croute, voûte; huche, bûche.

Difficile d’invoquer la différence de prononciation qui donnerait son utilité à cet accent, les plus fûtés l’auront compris[2]. Citons encore Goose :

L’accent circonflexe, enfin, ne marque le timbre ou la durée des voyelles que dans une minorité de mots où il apparait, et seulement en syllabe accentuée (tonique); les distinctions concernées sont elles-mêmes en voie de disparition rapide[3].

Alors pourquoi conserver l’accent circonflexe? Celui qui coiffait le mot flûte était inaudible. Goût et égout se prononçaient de la même manière.

Je suis circonflexe? Vraiment?

L’élimination presque complète du divin accent n’ira pas sans susciter la réprobation si l’on en juge par les réactions outrées par suite de son retrait partiel en 1990. Clame Raymond Jean : « Alors épargnons-le, choyons-le. Il est de ces petits signes qui nous aident encore à respirer, à nous amuser et à retrouver notre enfance, la continuité de notre vie[4]. »

L’orthographe n’est plus seulement liée à l’étymologie, à la prononciation. Elle nous amuse, nous rappelle notre enfance… D’ailleurs, les enfants seront ravis de faire travailler leur imagination en voyant l’accent sur voûte[5]. Autrement dit, la graphie de voûte devient une sorte d’idéogramme qui illustre la chose.

Poursuivons dans la même logique jubilatoire. Si l’accent circonflexe avait vraiment une valeur graphique, alors il aurait fallu écrire lîvre, tître et chapître, comme on écrit épître, puisque l’accent évoque un livre ouvert. Et, quant à y être, pourquoi ne pas ajouter toît, cîme, sur le modèle de faîte…? L’accent marquerait, la poînte le sommet – ou plutôt le sommêt – du mot. À l’opposé, on devrait inverser l’accent pour abîme afin de pointer vers le bas. Ce serait plus réaliste. Et fort amusant, ma foi.

Certains invoquent la physionomie des mots pour tenter de justifier cette écriture en idéogramme. L’ennui, c’est que le français ne s’écrit pas comme le chinois ou le japonais. Et cette écriture graphique ne ferait son apparition que dans certains cas précis, ceux pour lesquels on pourrait utiliser l’accent circonflexe…

Cette explication ne tient pas la route.

Alors, faut-il faire passer le circonflexe à la trappe? Pas nécessairement. Nous verrons demain pourquoi.


[1] Vincent Cespedes, Mot pour mot, Kel ortograf pour 2m1?, p. 54.

[2] Tout le monde a bien vu la faute? On écrit futé sans accent. Flûte alors?

[3] Goose, op. cit., p. 114.

[4] Raymond Jean, dans Contre la réforme de l’orthographe, p. 53.

[5] Roger Little, dans ibid, p. 62.

Milléniaux

On parle de plus en plus des milléniaux, ces membres de la génération Y. Ce mot, inspiré de l’anglais millenials, s’incruste de plus en plus dans l’usage, bien que la concurrence demeure vive avec millénariaux.

L’Office québécois de la langue française a même suggéré millénarial… Chose certaine, elle déconseille milléniaux pour les raisons suivantes :

L’emprunt intégral adapté millénial ne s’intègre pas au système linguistique du français, puisqu’il est mal formé. En effet, millénial dérive de millénium, qui n’a pas en français le sens général de « période de mille ans », comme c’est le cas en anglais.

L’usage observé dans les médias canadiens et français semble se moquer de cette restriction et emboite joyeusement le pas à l’anglais… comme d’habitude. Il faut reconnaître que l’expression a l’avantage d’être limpide, facile à mémoriser et surtout de se dire facilement en français. En tout cas mieux que les millenials qu’on voit encore dans certains médias français.

Le problème, maintenant, c’est de définir ces fameux milléniaux.

Le Grand Dictionnaire terminologique, qui parle aussi des Y, les définit comme les personnes étant nées entre 1982 et 2005. L’éventail est large, comme on le voit. Mais les définitions varient. Selon Termium : il pourrait s’agir des rejetons de 1980 à 1990, tandis que les Américains parlent de ceux nés entre 1981 et 1997…

Bref, une certaine confusion s’installe.

Les personnes qui voudront fuir à tout prix milléniaux pourront toujours parler des enfants du millénaire. Mais il y a fort à parier que cette tournure fera long feu.L’Office québécois de la langue française, quant à lui, propose des appellations assez longues, comme personne de la génération Y, personne de la génération millénaire, personne de la génération du millénaire.

Tout cela pour dire que milléniaux a un bel avenir devant lui.

Canceller

Le mot canceller est un cas fort intéressant. Il est régulièrement dénoncé en tant qu’anglicisme bien qu’il vienne du latin cancellare; mot qui a engendré la descendance suivante :

Espagnol et portugais : cancelar

Italien : cancelare

Ces trois langues lui attribuent le même sens qu’en anglais. On peut se demander pourquoi au juste canceller ne s’est pas frayé un chemin en français, avec le même sens. Pourtant, le terme a connu une courte carrière en français dans le domaine juridique. Mais il a disparu de la carte depuis belle lurette pour des raisons qui demeurent un mystère. On aurait pu le conserver : Espagnols, Italiens et Portugais parlent-ils moins bien que nous?

Toujours est-il que canceller est réapparu au Canada, par le biais de l’anglais. Mais notre langue ne fait pas tout à fait bande à part en boudant le cancellare latin, puisque le roumain nous imite avec anulare.

Anulare humanum est.