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Nominer

Depuis quelques années déjà, les termes nominer et nominé paradent dans le vocabulaire artistique avec la fierté d’un paon qui déploie son panache. J’en ai parlé, le vocabulaire du monde du spectacle est fortement influencé par l’anglais.

Les deux anglicismes qui font l’objet de cette chronique semblent heureusement en déclin. Un film qui est nominé est en réalité en lice, en compétition; il a été sélectionné.

Beaucoup diront en nomination. Puisque nominer et nominé sont des anglicismes, nomination doit l’être lui aussi. C’est du moins ce que je pensais. Après tout, nomination renvoie à l’action de nommer quelqu’un à un poste. Un film ou une actrice en nomination aurait donc remporté un Oscar ou un César.

Il semble bien que non. La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française précise que nomination

outre le sens d’« action de nommer quelqu’un à un poste », connaît aussi un autre sens, peu connu au Québec, qui est celui de « mention ».

C’est pourquoi il est acceptable de dire qu’une actrice est en nomination pour un Oscar, de la même manière qu’on dirait qu’elle est en lice. Un film peut aussi recevoir trois nominations sans pour autant remporter un seul trophée.

L’anglicisme nominer dérive de l’anglais to nominate. Sa lente disparition montre que parfois les francophones tirent le rideau sur des anglicismes, somme toute, inutiles, l’engouement initial une fois dissipé.

Autochtones

Les Autochtones s’écrit maintenant avec la majuscule initiale et personne ne la remet en question. Il y a une vingtaine d’années, bien des rédacteurs et traducteurs hésitaient à l’employer – un problème typique du français, toujours avare en majuscules.

Certains privilégiaient l’appellation « peuples autochtones » qui évitait la douloureuse interrogation sur la majuscule. Les temps ont changé, heureusement. Bien entendu, on pouvait faire valoir que les Autochtones étaient en fait constitués de plusieurs peuples, ce qui, pour des esprits plus conservateurs, justifiait la minuscule. Il était facile de répondre à cet argument qui relevait du plus pur sophisme.

Personne ne songerait en effet à écrire les asiatiques, les européens. Voilà deux noms collectifs qui englobent aussi bien les Japonais, les Vietnamiens que les Luxembourgeois ou les Roumains. Pourtant, on écrit bel et bien les Asiatiques, les Européens.

Mais qu’en est-il de l’appellation Autochtones? Elle a supplanté l’impropriété Indiens d’Amérique dont Christophe Colomb est responsable. Ayant oublié son GPS à la maison, il croyait aborder les côtes de l’Inde en débarquant en Amérique. Son erreur a persisté pendant des siècles. Mais il existait un synonyme : les Sauvages.

Il existe pourtant d’autres termes semblables à Autochtones : les indigènes et les aborigènes. C’est d’ailleurs ainsi qu’on appelle les Autochtones d’Australie. Y a-t-il une nuance? Je n’en vois guère. Voyons ce qu’en disent les dictionnaires Robert et Larousse.

Aborigène : Autochtone dont les ancêtres sont considérés comme étant à l’origine du peuplement. Larousse : Qui est originaire du pays où il vit. Se dit en particulier des autochtones de l’Australie.

Autochtones : Qui est issu du sol même où il habite, qui n’est pas venu par immigration ou n’est pas de passage. Larousse : Originaire du pays qu’il habite, dont les ancêtres ont vécu dans ce pays.

Indigène : qui est né dans le pays dont il est question (sens vieilli); qui appartient à un groupe ethnique existant dans un pays avant sa colonisation. Larousse : Originaire du pays où il vit. Qui était implanté dans un pays avant la colonisation.

On voit bien que toutes ces définitions se recoupent, mais l’usage semble imposer des variantes. En Australie, on parle des Aborigènes; au Canada des Autochtones.

Mais les dictionnaires ne disent pas tout. Au sens strict du terme, on pourrait par exemple qualifier les Écossais d’autochtones, car ils sont les fiers représentants des populations celtiques qui peuplaient la Grande-Bretagne d’aujourd’hui. Les Aborigènes d’Australie pourraient aussi bien être appelés Indigènes qu’Autochtones.

Le terme Indigène a des relents de colonialisme évident. Dans notre imagerie d’Occidental, nous voyons des peuples primitifs d’Afrique ou d’Amazonie. Je ne vous conseille pas de qualifier un Écossais ou un Irlandais d’indigène…

Pourtant, la presse anglophone du Canada, très politiquement correcte comme on le sait, parle des Indigenous peoples. Il semble que le cousin anglais d’indigène n’a pas la même connotation négative qu’en français.

La définition que donne le Collins Dictionary ressemble étangement à celle du français : people or things belong to the country in which they are found, rather than coming there or being brought there from another country.

Pour être plus précis…

Le mot Autochtones comprend les Indiens (Premières Nations), les Métis et les Inuits, trois peuples différents. Remerciements à Marc-André Descôteaux pour cette précision.

S’objecter

On avait selon nous des motifs de s’objecter…

L’Ontario continue de s’objecter aux normes américaines laxistes…

Le Dossier santé sera déployé à Montréal, mais les pharmaciens s’objectent…

Le juge Marie-Chantal Doucet s’est référée à la sentence prononcée en Cour supérieure à l’endroit de l’ex-entraîneur de ski Bertrand Charest pour justifier sa décision de s’objecter à la remise en liberté de l’accusé.

Devant l’insistance de Me Nitoslawski, il a fini par perdre patience et, puisqu’il se défend lui-même, a tenté de s’objecter en demandant à la juge « pourquoi on parle de WDNR ? »

Voilà autant de citations puisées dans La Presse, le Soleil, Le Journal de Montréal et Le Devoir qui montrent que l’expression s’objecter à a bonne presse…

L’ennui étant qu’elle est fautive et dériverait de l’anglais to object. Tout d’abord, il faut savoir que le verbe objecter n’a pas de forme pronominale et qu’il commande un complément direct.

Comme le précise la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française, objecter c’est :

 …réfuter une opinion, une affirmation à l’aide d’un argument contraire ou donner pour raison afin de repousser un projet, une demande, prétexter.

Utilisation correcte d’objecter :

Elle objecte le manque de temps pour ne pas préparer sa conférence.

Objecter la fatigue pour ne pas sortir.

Objecter signifie marquer une opposition, s’opposer à une action, s’inscrire en faux, s’élever contre.

Par exemple, l’opposition à la Chambre des communes peut s’opposer (et non s’objecter) à la création d’un système national de garderies.

Des objections?

Zone de confort

Dans l’expression zone de confort, il y a tout d’abord le mot confort. Celui-ci est un emprunt de l’anglais, datant de 1815. Nul ne songerait à le dénoncer aujourd’hui comme anglicisme; de toute façon, le mot vient de l’ancien français … confort.

Il faut dire que l’expression en l’objet a gagné beaucoup de popularité ces derniers temps, sûrement à cause de l’influence de l’anglais.

Toujours est-il qu’elle est répertoriée dans les deux grands dictionnaires que sont le Larousse et le Robert. Définition du Robert pour zone de confort de quelqu’un :

L’ensemble des situations qui font partie de ses habitudes. Oser sortir de sa zone de confort.

Et le Larousse :

Ensemble des habitudes des croyances intégrées, des savoir-faire maîtrisés qui procurent à quelqu’un un sentiment de sécurité.

Sommes-nous enchainés à cette zone de confort? Pas du tout. Ceux qui souhaitent y échapper n’ont qu’à puiser dans leur imagination.

Imaginons un politicien qui ne veut pas sortir de sa zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie? Le plus souvent, il a contourné la question; il a refusé de répondre; il n’a pas voulu se prononcer; il n’a pas voulu s’aventurer plus loin.

Vous êtes sorti de votre zone de confort. Vous avez osé. Vous vous êtes aventuré à faire telle chose. Et pourquoi pas? Vous êtes allé un petit peu plus loin, vous avez pris des risques.

En poussant la réflexion, on peut vouloir sortir de son cocon, de ses rituels, faire les choses autrement, faire preuve d’imagination, etc. Bref, s’avancer.

Dans certains cas, on pourra employer la bonne vieille expression sortir des sentiers battus.

On voit que le contexte nous aide à reformuler. Penser en français aussi.

Vous n’êtes pas dans votre zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie en mots simples?

(Temps de réflexion.)

« Je suis mal à l’aise. »

Tout simplement.

Le chat est sorti du sac

Certaines expressions venant de l’anglais sont tellement attrayantes qu’on les adopte d’emblée sans trop réfléchir. Les remplacer est souvent peu commode, car les solutions de remplacement sont tout sauf attrayantes.

On peut penser bien sûr à dévoiler le pot aux roses, vendre la mèche, la vérité est dévoilée, est apparue, mais, honnêtement, ces expressions n’ont pas tout à fait le même punch que l’anglicisme.

En fin de compte, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Une autre expression venant de l’anglais s’est taillé une belle place dans notre langue, et même dans les dictionnaires français : ce n’est pas ma tasse de thé.

Comme quoi, emprunter à l’anglais n’est pas toujours une mauvaise chose, même s’il ne faut pas réveiller le chat qui dort

À bon chat bon rat.

Partager : mise à jour

1) Sens élargi

Depuis quelques années, le verbe partager a pris un sens nouveau, et tend à s’aligner sur la définition que donne l’anglais à share.

On entend régulièrement des employés qui veulent partager des renseignements avec leurs collègues pendant une réunion. Par la suite, ils partageront un document, des photos. Rendus dans leur bureau, ils partageront un tweet sur tel sujet.

Le mot a pris le sens de diffuser, communiquer, envoyer.

Ce sens élargi a tellement envahi l’espace public qu’il devient pratiquement impossible de revenir en arrière. Il faut dire que les sites Web comme Facebook n’aident pas les francophones à faire la différence lorsqu’ils affichent des boutons Partager.

Le nouveau sens apparait maintenant dans les grands dictionnaires. Par exemple, le dictionnaire électronique québécois Usito donne la définition suivante : « Mettre en réseau des ressources matérielles. » Le Robert et le Larousse vont maintenant dans le même sens après avoir ignoré l’usage pendant de longues années.

2) Sens traditionnel

Les dictionnaires sont formels : on partage une chose lorsqu’on la divise en plusieurs parties. Par exemple, on partage une tarte entre cinq invités; chacun en reçoit un morceau. On peut aussi partager un appartement.

Car partager peut aussi avoir le sens d’avoir en commun. Par exemple, on peut partager l’avis de quelqu’un, c’est-à-dire être d’accord avec lui.

On conviendra que ce sens se rapproche quelque peu de l’anglais.

On peut aussi partager des inquiétudes.

3) Le délire

Rien n’est plus dangereux qu’un mot à la mode… parfois, il finit par courir dans tous les sens, tel un chien fou.

C’est un peu ce qui arrive avec partager.

Dans le film De père en flic, l’inénarrable Louis-Josée Houde s’exclame : « Il me le partage! » après que son père lui eut confié un secret. Les scénaristes ont-ils oublié l’existence du verbe dire?« Il me le dit, par-dessus le marché! » Une belle phrase, bien appuyée, avec le bon verbe.

D’ailleurs, l’expression « Je vous partage » se multiplie de plus belle dans l’usage populaire, comme le fait observer une lectrice de ce blogue.

Comme on le voit, partager s’emploie de plus en plus de manière pronominale. On a l’impression qu’il n’y a plus de limite et le verbe en question est devenu la sauce Worcestershire du français moderne : on en met dans tous les plats…

Personnellement, je préfère garder une certaine réserve. Même s’il est tentant de dire qu’on a partagé un tweet dans Twitter ou un statut dans Facebook, je préfère dire que je l’ai diffusé. Il semble que tout le monde comprend quand même. Des documents? Des photos? On peut les montrer, en faire des copies, les envoyer par courriel.

Nénufar

Tout le monde écrit nénuphar, pourtant, le croiriez-vous, cette graphie est erronée. Elle résulte d’une faute de transcription inscrite dans le dictionnaire de l’Académie française en 1935 et qui s’est incrustée dans l’usage.

La faute s’est répandue dans tous les dictionnaires, pourtant. Nénuphar est un faux hellénisme : le mot ne vient pas de la langue grecque, mais bien de l’arabe nînufâr

Les rectifications orthographiques de 1990 rétablissaient la graphie originale nénufar qui avait cours avant la bourde de l’Académie. Bien entendu, cette rectification a été conspuée par les partisans de l’écriture traditionnelle, certains faisant valoir que la graphie avec le ph était plus poétique que l’authentique…

Qu’on se le dise, nénuphar avec un ph EST UNE FAUTE. Point à la ligne.

Le pluriel des mots en -al

Réformer le français

Cinquième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

Qui n’a pas hésité? Des cérémonials ou des cérémoniaux? Des examens finals ou des examens finaux?

Pour bien des mots, le pluriel s’impose dans nos têtes bien remplies de règles et d’exceptions :

            Des animaux, arsenaux, chenaux, hôpitaux, journaux, etc.

Bon, c’est clair. Des chevaux, des chacals…

Exact, n’est-ce pas? Oui.

Mais cette confrontation animalière laisse songeur, quand même. De fait, on compte un nombre à peu près égal – j’allais dire égaux – de noms dans les deux camps. Donc, difficile de prétendre qu’il y a une règle et des exceptions. Il n’y a tout simplement pas de règle et nous devons mémoriser une première série de mots dont le pluriel se construit avec –als et une autre série en –aux. En somme, une double liste d’exceptions. Un petit dernier?

            Des combats navals devant les arsenaux.

QUIZ

Mettez les adjectifs suivants au pluriel

  1. Bitonal
  2. Causal
  3. Choral
  4. Final
  5. Idéal
  6. Marial
  7. Pascal

Réponse : pour une fois, tout le monde a gagné! On peut aussi bien écrire des examens finals que des examens finaux. Les autres adjectifs du quiz s’accordent eux aussi de deux façons.

Vous n’aimez pas des liens causaux? Alors dites des liens causals! Ah! Si le français était toujours aussi simple!

En somme, nous avons deux listes qui s’excluent mutuellement – finale en –als ou finale en –aux– et une troisième qui fait exception avec deux formes possibles pour le pluriel. On croirait qu’un troll s’est ingénié à compliquer le français pour en rendre les locuteurs à moitié fous…

En fait, en quoi est-il si important que certains mots finissant en -al
f
assent leur pluriel enaux? Voici une trop longue ribambelle d’exceptions dont on pourrait se dispenser. Je propose donc d’adopter le pluriel en –als pour les mots finissant par –al

Nous aurions donc :

            Des animals, arsenals, chacals, chenals, chevals, festivals, hôpitals, journals, etc.

            Des championnats mondials d’athlétisme. Des maris idéals.

J’en entends certain hennir devant chevals, car oui, on pourrait dire chevals – enfin! Parce que pour l’instant, on ne peut pas…

Mettre fin à des litanies d’exceptions inutiles est une bonne façon de réformer le français.

Prochain article : le H aspiré

Faire du sens

L’expression faire du sens a bonne presse même si certains « puristes », dont je suis, la condamnent. « Puristes » entre guillemets, car il y a anguille sous roche.

Au Canada, il nous apparait évident qu’il s’agit d’un calque de l’anglais to make sense. La cause est donc entendue, d’autant plus que cette erreur est relevée dans des ouvrages correctifs comme le Multidictionnaire de la langue française et Le Colpron des anglicismes.

Faire sens

Ce que l’on entend parfois, cependant, c’est l’expression faire sens. Les « puristes » précités montent immédiatement aux barricades et la condamnent sans appel. Ont-ils raison? Pas certain, comme on dit chez nous.

La Banque de dépannage linguistique vient nous éclairer

Notons que la locution verbale faire sens (sans l’article du), utilisée notamment en philosophie et en littérature, était déjà en usage en moyen français au sens d’« agir sensément ». Elle a acquis au fil du temps de nouvelles significations, dont « avoir un sens, être intelligible » et, plus récemment, « avoir du sens ». La locution faire sens est peu employée au Québec.

D’ailleurs, elle figure dans Le Robert : « Avoir un sens, être intelligible. »

En outre, faire sens employé par divers auteurs français :

L’intonation est quelque chose qui fait sens. – Claude Hagège

Les bruits, les phénomènes les plus grotesques faisaient sens – Émile Olivier

L’apparence des êtres et des choses, seule susceptible de faire sens – Marc Auger

Nous l’avons appelé culturel pour que cela fasse immédiatement sens pour le plus grand nombre – Alain Rey

Puisque rien ne fait sens a priori…  – Pascal Bruckner

À la forme négative, on verra : Ne faire aucun sens ou, pour citer encore une fois le linguiste Claude Hagège : Ne faisait pas grand sens.

Le Figaro

Tous ne l’entendent pas de cette oreille.

La formule « fait problème » et pour cause! Elle est le fruit d’un bricolage hasardeux qui ne trouve aucun fondement dans les dictionnaires. (…) Mais d’où vient alors cette curieuse construction? À l’instar de l’expression « poser question » – décriée par l’Académie française mais acceptée dans les thésaurus – « faire sens » dérive d’une volonté maladroite de résumer une pensée en un minimum de mots.

Le journal admet que des tournures comme faire plaisir ou faire peur ont été admises au dictionnaire, mais condamne néanmoins faire sens.

L’Académie, pour sa part, propose Avoir, prendre du sens.

Anguille sous roche?

Certainement. Un lecteur me signale que l’expression Faire (grand) sens signifiait « Agir raisonnablement » au XIVe siècle. Comme on le sait, l’anglais a été lourdement influencé par le français, jadis. Il m’apparait donc possible, sinon probable, que le make sense anglais dérive de cette ancienne formulation française : faire sens.

Écriture phonétique

Réformer le français

Quatrième article d’une série prônant une modernisation de notre langue.

L’écriture phonétique

Il fut un temps, lointain il faut le dire, où le français était écrit de manière phonétique.Au milieu du XIe siècle, l’orthographe de l’ancien français commence à se fixer. Néanmoins, de nombreuses variations persistent à cause de la transmission orale des connaissances et des textes. Le plus souvent, les manuscrits servent d’aide-mémoire aux conteurs. Ce qui signifie que l’écriture est très souvent phonétique. Par exemple le tandem qui-ki se voyait dans les textes.

Certains auteurs voudraient que l’on revienne à ce qui est à leurs yeux un paradis perdu. Cette solution peut sembler attrayante de prime abord, mais une réflexion plus approfondie nous montre qu’il s’agit en fait d’une fausse bonne idée.

L’étymologie

Le français est une langue à la fois phonétique et étymologique. En effet, bon nombre de mots s’écrivent à peu près comme il se prononcent, l’un des obstacles étant la prolifération des doubles consonnes, dont nous avons parlé dans le premier article de cette série.

Les homophones foisonnent dans notre langue, bien que moins nombreux que dans les langues orientales comme le japonais. Il serait donc bien tentant de tout niveler. Ce serait cependant faire fi de l’étymologie.

Prenons le ch grec qui se retrouve dans un certain nombre de mots. Sommes-nous prêts à voir les graphies suivantes?

Ekimose; arkéologie; manikéen; psykiatre, arkange; kiromanie

Idem pour le ph.

Filosofie, farmacie, fénomène, grafisme, orthografe

Une écriture entièrement phonétique balaierait aussi le th latin.

Téâtre, tèse, termique, ortografe

Certains feront valoir que des langues comme l’espagnol ont justement fait le ménage de ce côté. Toutefois, le français compte tellement de caprices orthographiques nettement plus illogiques, qu’il faut choisir ses combats, comme on dit. Éliminer l’étymologie gréco-latine n’est peut-être pas la meilleure idée.

Homophones les plus courants

a) Le son o

On peut l’écrire de plusieurs manières : o, au, eau, sans compter les lettres muettes en fin de mot qui multiplient singulièrement le nombre des possibilités. Tout ramener à la lettre o donnerait les orthographes suivantes :

Boire de l’o. Aimer l’otone. Un bo vase. Il s’est acheté une nouvelle oto. Il était tout peno devant sa bévue. Il est encore to pour commencer à travailler.

b) an et en

Ceux qui rêvent de révolutionner l’orthographe française ont du pain sur la planche. Qui n’a pas hurlé devant des graphies capricieuses comme intendance? Le son en écrit de deux manières différentes.

Autre cas d’espèce : indépendance. Les anglophones écrivent independence. On serait tenté de faire comme eux.

Pas besoin d’une longue démonstration pour imaginer le nombre considérable de mots qui changeraient subitement d’allure si les graphies étaient harmonisées dans un sens ou dans l’autre. Qu’on en juge.

Anvelope, angager, évidemmant, tandremant.

Comme on le voit, c’est toute l’orthographe des adverbes qui s’en trouverait bouleversée. La question est : sommes-nous prêts à un tel changemant?

Et nous n’avons pas encore parlé de la graphie ean, une graphie accidentelle, il faut le dire.

Le e s’intercale entre le g et le an pour adoucir la consonne.

Engeance, vengeance, engageant, nageant

Pour remédier à ces graphies quelque peu délinquantes, nous devrions adopter le en afin d’éviter le ean.

Engence, vengence, engagent, nagent

c) Le son in

Un autre son qui se décline en plusieurs graphies.

Intendant, pingre, mince

Peintre, teinture, geindre

Hautain, plantain, saint

Comme dans les cas précédents, la normalisation affecterait des milliers de mots. Et les graphies ne manqueraient pas de surprendre…

Le pintre applique sans gindre de la tinture sur les murs, l’air hautin (hôtin?). Il a une patience de sint.

Parlons un peu de saintqui se confond avec sein, ceint. Passer le rouleau compresseur nous donnerait sin ou sint, selon que l’on veuille ou non supprimer les lettres muettes.

Les lettres muettes

Le français compte un nombre considérable de mots se terminant par des lettres muettes. Bien entendu, elles rendent l’orthographe plus compliquée. Mais ces lettres ne sont pas fortuites, bien au contraire.

Par exemple, écrire fran au lieu de franc reviendrait à arracher un bras à ce mot, puisque le féminin est franche et que le substantif est franchise. Les cas semblables sont innombrables.

Conclusion

Les timides rectifications orthographiques de 1990 ont suscité un tollé en France et un peu partout dans la francophonie. Trente ans plus tard, la résistance est encore vive, bien qu’un nombre croissant de francophones s’insurgent contre les absurdités de notre orthographe.

Il est donc utopique d’imaginer que l’on pourra bientôt, sans coup férir, passer un rouleau compresseur sur les graphies du français. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut conserver l’orthographe tel qu’il est actuellement.

Comme le signalait Charles Müller, dans son article « À force de purisme, on nuit à la langue française », paru dans L’Express, le 18 avril 2005.

En simplifiant l’orthographe, on améliorerait l’image du français. Au moins pourrait-on donner un signe de bonne volonté en supprimant les sottises les plus évidentes, comme ce fameux événement qui doit son deuxième accent aigu au fait qu’un imprimeur, en 1736, s’est trouvé à court d’accents graves.

Événement s’écrit maintenant évènement, mais la graphie erronée nénuphar persiste. C’est pourtant une faute de transcription apparue en 1935 et qui continue d’être perpétuée…

Dans les prochains articles, nous verrons que l’on peut simplifier certains éléments inutilement compliqués de l’orthographe du français.