Pluriel des noms adjectivés

De plus en plus, certains noms sont juxtaposés à un autre substantif, lui-même employé comme adjectif. La question de l’accord se pose dès que l’on introduit une forme plurielle. En effet, comment forme-t-on le pluriel des expressions suivantes?

Projet pilote; liaison satellite; secteur clé; maison modèle.

Les meilleurs rédacteurs hésitent. Pourtant la règle est très simple et elle nous vient de l’Académie française : « Le nom apposé varie uniquement si on peut établir une relation d’équivalence entre celui-ci et le mot auquel il est apposé. »

Donc, une maison qui est comme un modèle devient, au pluriel, des maisons modèles. Par contre, une liaison n’est pas un satellite; alors des liaisons satellite.

Lorsque l’on peut intercaler une préposition entre les deux substantifs, il n’y a pas d’accord. Ainsi : des cafés (à la) crème; des chaussures (de) sport.

En fin de compte, ce n’est pas si compliqué. Pourtant, un mot semble résister à cette logique.

Des bénéfices record? Des bénéfices records?

Le croiriez-vous, mais la réponse n’est pas simple. Des bénéfices qui sont comme des records? Donc le pluriel? Pas si sûr…

Les dernières éditions du Petit Robert et du Petit Larousse préconisent encore  l’invariabilité du mot lorsqu’il est employé comme adjectif. Colin, dans Les difficultés du français, va dans le même sens. Pourtant, d’autres auteurs comme Hanse (Nouveau Dictionnaire des difficultés du français moderne) et Thomas (Dictionnaire des difficultés de la langue française) prêchent en faveur de l’accord.

Pourquoi cette confusion? Probablement parce que le mot est d’origine anglaise et que le français hésite parfois à appliquer ses règles grammaticales aux mots récemment lexicalisés. D’ailleurs, le même problème se pose pour standard, mot qui vient pourtant du français étendard.

Quand on considère ces deux derniers mots, record et étendard, on se demande si cela vaut vraiment le coup de les garder invariables. Le français a-t-il vraiment besoin de nouvelles exceptions à une règle pourtant si simple? Poser la question, c’est y répondre.

Le singular they

 

Il est toujours délicat pour un francophone de se prononcer sur une question de syntaxe anglaise, mais je ne puis m’en empêcher.

La question du singular they suscite encore beaucoup la controverse chez nos amis anglophones, même si l’usage penche nettement en sa faveur. Mes réflexions valent ce qu’elles valent; ce sont celles d’un francophone qui parle une langue analytique et plus abstraite que l’anglais.

D’emblée, il faut préciser que le singular they comble une lacune de l’anglais qui n’a pas de pronom neutre englobant he et she… d’ailleurs pas plus que le français quand on y pense, pour il et elle.

Notre langue employait jusqu’à tout récemment le pronom il en partant du principe (contesté) que le masculin l’emporte sur le féminin. Certains font d’ailleurs valoir que le genre masculin doit être considéré comme neutre et que, par conséquent, la féminisation des titres est vaine, puisque le masculin est épicène.

Je réfute cette argumentation. Il suffit de lire les textes du XVIIe siècle pour constater que le masculin a été choisi en raison de la supériorité du mâle sur la femelle, comme on disait à l’époque…

L’anglais a aussi utilisé le he en tant que pronom neutre. Je relisais les règles d’un jeu de diplomatie acheté il y a une trentaine d’années. Le pronom pour the player était he; parions qu’aujourd’hui ce serait they.

L’anglais a une grammaire moins contraignante que le français. De plus, il est plus près de la réalité, comme en témoigne la phrase suivante :

The police was called immediately. They arrived within two minutes.

En français, il serait facile de contourner la difficulté en disant les policiers. Toutefois, s’il fallait utiliser un pronom, nous aurions la traduction suivante :

On a appelé la police immédiatement et elle est arrivée en moins de deux minutes.

La logique grammaticale prévaut. En anglais, on voit plutôt la police comme un groupe de personnes et il devient alors logique de recourir à un pronom masculin. C’est donc dire que des ensembles de personnes, comme une direction, un comité, une entreprise seront ensuite désignés par le pronom they.

À ce sujet, le ministère de la Justice du Canada recommande d’employer le singular they pour remplacer les pronoms suivants : anybody, everybody, no one, nobody, every one, every body, person, every applicant, any officer, every judge, manufacturer, officer, taxpayer.

Pour un francophone, il est toujours curieux de lire des phrases comme :

The officer examines the request and they provide an answer in the next two weeks.

Les défenseurs du singular they font valoir que, dans ce cas, le pronom they remplace le he et le she, qu’il permet d’éviter le disgracieux hiatus he/she. Le pronom est neutre et singulier.

Je veux bien, mais quelle drôle d’idée de prendre un pronom existant qui est pluriel par surcroît. En outre, si le pronom en question est singulier, pourquoi le verbe, lui, reste-t-il au pluriel? Ne devrait-on pas dire :

The officer examines the request and they provides an answer in the next two weeks.

Cette fois-ci, ce seront les anglophones qui auront l’oreille écorchée.

Il n’en demeure pas moins que, neutralité ou pas, la première phrase déraille sur le plan grammatical, puisque le premier verbe examines est clairement un singulier, tandis que le second, provide, est un pluriel. À mon sens, il est un peu difficile de soutenir que le singular they représente un singulier, alors que le verbe qui suit ne l’est pas.

On pourrait bien sûr employer le it, singulier et neutre, mais il semble que cette solution n’ait jamais été envisagée sérieusement. Alors ne reste plus qu’à créer un tel pronom, pour éviter l’illogique singular they, mais je ne me fais pas trop d’illusions…

En effet, des auteurs réputés comme Shakespeare l’ont employé. Un ouvrage comme le Cobuild Advanced Learner’s Dictionary l’emploie continuellement, sans compter les journaux, les magazines et les auteurs en général.

Les articles qui encensent le singular they ne manquent pas. Je vous signale entre autres celui-ci : http://motivatedgrammar.wordpress.com/2009/09/10/singular-they-and-the-many-reasons-why-its-correct/

 

 

Faire face à la musique

Lorsqu’une personne est dans une situation difficile, on dit souvent qu’elle doit faire face à la musique. Quand on y pense bien, cette expression est quelque peu absurde et, par-dessus le marché, elle vient de l’anglais, autre raison de s’en méfier. Avez-vous déjà fait face à la musique, au sens propre?

Pourtant, le climat canadien devrait mieux nous inspirer : affronter la tempête est à mon sens beaucoup plus expressif. Relever la tête serait également une solution intéressante, de même qu’affronter la réalité, prendre ses responsabilités, selon le contexte, évidemment.

La première ministre Marois, dans un récent voyage à Paris, disait que les propos de son homologue français étaient de la musique à ses oreilles. Music to my ears, aurait-elle pu dire, pour exhiber le peu d’anglais qu’elle possède.

Cette faute est un parfait exemple de la pénétration de l’anglais au Québec chez les personnes qui ne le parlent pas. Ici, c’est la syntaxe qui est attaquée, phénomène beaucoup plus grave que les anglicismes bruts que l’on peut entendre tant ici que de l’autre côté de l’Atlantique.

Le français, langue analytique, recourt beaucoup moins aux images que l’anglais. Mme Marois aurait tout simplement pu dire qu’elle était ravie d’entendre les propos de Jean-Marc Ayrault

La règle de droit

L’arrivée au pouvoir du regretté Nelson Mandela a permis à l’Afrique du Sud de devenir un État de droit. Qu’est-ce que cela signifie? Un pays où des élections libres ont lieu régulièrement; un pays où les jugements des tribunaux sont respectés et rendus en toute indépendance du pouvoir exécutif.

Tant chez les journalistes que chez les juristes, on entend dire que tel pays pratique la règle de droit. Le Canada, par exemple, maintiendrait la règle de droit… Toutes ces personnes pensent en anglais, et traduisent sans se poser de question le concept de rule of law par règle de droit.

Une simple recherche sur le Net montre que la règle de droit est un concept juridique, une façon d’interpréter la loi. Dans telle cause, par exemple, on dira que la règle de droit est tel ou tel principe. De fait, l’expression anglaise rule of law est un redoutable faux ami, lorsqu’il est question de politique, et les meilleurs traducteurs peuvent tomber dans le piège.

Voyons un exemple où le terme anglais est correctement traduit :

Il y a là refus d’une procédure régulière, ce qui contrevient au principe fondamental de la règle de droit.

This is a denial of due process, a violation of the basic principle of the rule of law

Voici maintenant un exemple où, à mon avis, le terme est mal rendu.

… à un ordre international plus juste fondé sula règle de droit et sur la sécurité collective…

…a fairer international order founded on the rule of law and collective security…

Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas vraiment d’une règle d’interprétation juridique, mais plutôt de la primauté du droit. Le traducteur a calqué l’anglais.

Un État de droit, tel que défini au début de l’article, applique la primauté du droit; celle-ci va bien au-delà de simples interprétations des lois, mais englobe l’ensemble des principes régissant une société démocratique. Cette réalité est rendue en anglais par rule of law, terme qui s’applique aussi bien au monde juridique qu’au monde politique.

Pour en revenir à l’Afrique du Sud, on pourra dire qu’il s’agit maintenant d’un État de droit, ou d’un pays qui respecte la primauté du droit.

Proche- et Moyen-Orient : quelle différence?

Le déclenchement de la guerre en Iran, par Israël et son allié étasunien, sème le chaos partout au Proche-Orient... à moins que ce ne soit au Moyen-Orient. Lequel des deux est le plus exact?

Les anglophones disent Middle East, nous disons Proche-Orient, bien qu’on entende aussi Moyen-Orient. Alors ces deux termes sont-ils de parfaits synonymes? Et comment expliquer l’extinction de l’anglais Near East?

Toutes ces questions renvoient à la manière de définir ces expressions, et là commencent les ennuis. Les dictionnaires anglais et français, de même que Wikipédia et d’autres sources électroniques offrent des vues contrastées qui, en fin de compte, sèment la confusion.

Le Proche-Orient

Examinons le cas de Proche-Orient. Tout d’abord, proche par rapport à quoi? À l’Europe, bien entendu. Traditionnellement, il s’agit des pays du pourtour de la Méditerranée, soit le Liban, l’Égypte, Israël, la Turquie et la Syrie; mais certains y ajoutaient aussi bien la Libye que la Jordanie, de même que la péninsule d’Arabie. À mon sens, il est un peu difficile de parler du Proche-Orient, quand on y inclut des États lointains, comme le Yémen ou le Qatar.

Et le Moyen-Orient?

Le Moyen-Orient, lui, regroupait justement les pays de la péninsule d’Arabie, mais aussi des États plus à l’est, comme l’Iran, l’Iraq et, parfois, l’Afghanistan et le Pakistan.

Le conflit israélo-arabe, qui empoisonne les relations internationales depuis 70 ans, est venu brouiller les cartes, puisqu’il accapare toute l’attention. Les États impliqués ne se limitent pas vraiment au Proche-Orient, au sens strict de pays riverains de la Méditerranée. De fait, des pays comme l’Iran et le Pakistan, y sont aussi partie prenante, sans parler du pauvre Liban, colonisé par les milices chiites du Hezbollah, armées par l’Iran.

C’est pourquoi bon nombre d’observateurs voient la région dans son ensemble; la distinction Proche- et Moyen-Orient est donc moins pertinente. Ainsi s’explique l’apparition du Middle East anglais. Je pense qu’il vaut la peine de lire la définition qu’en donne le Merriam Webster :

« Geographic region where Europe, Africa, and Asia meet. It is an unofficial and imprecise term that now generally encompasses the lands around the southern and eastern shores of the Mediterranean Sea—notably Egypt, Jordan, Israel, Lebanon, and Syria—as well as Iran, Iraq, and the countries of the Arabian Peninsula. Afghanistan, Libya, Turkey, and The Sudan are sometimes also included. »

On voit que cette définition ratisse très large, mais qu’elle permet d’englober toute la région, d’où l’éviction de Near East.

L’influence de l’anglais

Comme il arrive souvent, le français a fini par subir l’influence de l’anglais, comme le signale d’ailleurs Le Petit Robert des noms propres. Selon lui, Moyen-Orient peut aussi comprendre les pays du Croissant fertile, ceux de la péninsule d’Arabie, la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Afghanistan, la Libye et l’Égypte. Bref, Proche-Orient perd toute pertinence, puisqu’il est phagocyté par la notion de Moyen-Orient élargi.

La confusion est encore plus grave en français, car bon nombre de rédacteurs et de publications utilisent Proche-Orient, lorsqu’il est question du conflit israélo-arabe, tandis que d’autres parlent de Moyen-Orient. Or, cette dernière région n’englobait pas, jusqu’à tout récemment, les pays du pourtour de la Méditerranée. Apparemment, il faudra s’y faire.

Autres articles :

Iraq ou Irak?

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Golfe Persique

L’antisémitisme

Le conflit au Proche-Orient est devenu un prétexte commode pour répandre la haine des Juifs. La gauche pro-Palestine aussi bien que l’extrême droite traditionnelle ne s’en privent pas. Les propos et les actes antisémites se multiplient et la politique radicale du gouvernement Nétanyahou ne fait que jeter de l’huile sur le feu.

Antisémitisme est un bien vilain mot, non seulement par le phénomène qu’il décrit que par son étymologie. La haine des Juifs est malheureusement très courante et ceux qui l’entretiennent visent précisément le peuple que l’on qualifiait jadis d’israélite, autre terme qui peut être péjoratif.

Au commencement était le verbe. Haïr, détester un peuple appelle normalement le suffixe « phobe » : francophobe, anglophobe, etc. Curieusement, la haine des Juifs a donné antisémitisme, que l’on peut considérer comme une impropriété. Si l’on décompose l’expression, on peut lire « contre les Sémites ». Or, les Sémites sont un ensemble de peuples du Proche-Orient ayant parlé dans l’Antiquité des langues sémitiques, notamment les Hébreux et les Arabes. Bref, ce mot ratisse large.

Nous avons donc une impropriété, car l’antisémitisme vise spécifiquement les Juifs, et non les Arabes. Il rejoint les rangs de mots comme Américains, largement accepté pour désigner les habitants des États-Unis, mais incorrect. Mais tenter de lui substituer ÉtatsUniens suscite un déluge de réticences, bien qu’il soit parfaitement correct.

Par quoi pourrait-on alors remplacer antisémitisme?

Il serait plus approprié de parler de judéophobie, que le Larousse définit comme l’« hostilité systématique à l’égard des Juifs ». Cependant, la judéophobie est une épidémie de sauterelles sur le plan linguistique, car elle peut englober la haine des Juifs, tout comme l’antijudaïsme ou l’antisionisme, qui sont des phénomènes d’un autre ordre.

Je reviens au mot Israélite. Il désignait autrefois le peuple de l’Israël biblique; de nos jours, il peut remplacer le mot Juif, mais, attention, il est souvent employé par les judéophobes.

Et qu’en est-il des Hébreux? Les Israéliens, les habitants d’Israël, parlent l’hébreu, mais on ne peut les appeler Hébreux pour autant. Les Hébreux étaient dans des temps anciens un peuple sémitique chassé de ses terres par les Romains.

Prochain article : Proche et Moyen Orient

Les surnoms géographiques

Les surnoms que l’on attribue aux pays, villes et continents relèvent souvent de la plus grande poésie. La Sublime Porte, cela vous dit quelque chose? Il s’agit d’Istanbul, ancienne capitale de ce que l’on appelait prosaïquement l’Homme malade de l’Europe, c’est-à-dire l’Empire ottoman, devenu ensuite la Turquie.

Les rédacteurs trempaient parfois leur plume d’oie dans un encrier empli d’eau de rose.

  • Le Trône du Chrysanthème : le Japon
  • La Verte Érin : l’Irlande
  • Le Toit du Monde : le Tibet
  • Le Pays du Matin calme : la Corée
  • Le Céleste Empire ou encore l’Empire du Milieu : la Chine

Toutefois, certains surnoms étaient nettement plus terre à terre, et même quelque peu agressifs :

  • La Perfide Albion : l’Angleterre
  • La Plat Pays : la Belgique
  • La Botte : l’Italie
  • L’Hexagone : la France

Bon nombre de référents reviennent, sans doute à cause de leur puissance évocatrice :

  • La Perle du Danube : Budapest
  • La Perle de l’Orient : Alexandrie
  • La Perle de l’Adriatique : Dubrovnik

Venise, la Cité des Doges, a donné son nom à des cousines elles aussi traversées par des cours d’eau, généralement des canaux.

  • La Venise du Nord : Amsterdam, Bruges, Saint-Pétersbourg, Stockholm (la concurrence est féroce!)
  • La Venise de l’Orient : Bangkok

Idem pour Paris :

  • Le Paris du Moyen-Orient : Beyrouth
  • Le Paris de l’Orient : Shanghai

Les villes, que l’on appelle parfois cité, sont également une source d’inspiration infinie. Ceux qui ont visité la splendide ville de Boston ont sûrement remarqué le grand nombre de collèges et d’universités qu’elle abrite, d’où son surnom d’Athènes de l’Amérique. Les voyageurs qui découvrent avec ravissement Vancouver seront d’accord avec l’appellation de Jardin du Pacifique. N’appelle-t-on pas aussi Montréal la Ville aux Cents Clochers? Elle partage toutefois ce surnom avec Rouen, en France, et Prague.

Voici d’autres cités qui ont le droit de cité…

  • La Cité de la Joie : Calcutta
  • La Cité du Lys : Florence
  • La Cité des Papes : Avignon
  • La Cité de l’Amour fraternel : Philadelphie

Une lectrice me signale que les Maoris appellent la Nouvelle-Zélande le Pays des longs nuages blancs.

Les lecteurs qui veulent en savoir plus liront avec intérêt une page Web que j’ai préparée à ce sujet : http://pages.videotron.com/ara17/.

 

 

L’anglais est-il une langue imprécise?

Toute personne qui traduit la prose fédérale officielle est rapidement agacée par les maladresses des rédacteurs, dont les textes sont obscurs, mal construits et redondants. Je me souviens d’une note de service d’une page et demie sur l’importance d’être concis dans les communications…

Force est de constater que les textes bien rédigés, et donc clairs, sont rarissimes. On pourrait évoquer toutes sortes de raisons qui expliquent une maîtrise de la langue de plus en plus chancelante et ces raisons seraient les mêmes pour les francophones.

Pourtant, certains traducteurs finissent par proclamer que l’anglais est par essence une langue imprécise. Qu’en est-il vraiment? Je pense qu’ils ont en partie raison.

Certains sauteront vite aux conclusions en me taxant d’anglophobie. Pourtant, critiquer n’est pas détester. Comme toutes les langues, l’anglais possède des qualités évidentes, mais aussi quelques faiblesses. Essayons de les départager.

Les faiblesses de l’anglais

L’anglais est une langue de juxtaposition, en ce sens qu’il met les mots les uns à côté des autres, sans préciser leurs liens par une préposition. Dans la très grande majorité des cas, le contexte est suffisamment éclairant sans qu’il y ait besoin d’expliciter. Mais pas toujours.

Imaginons que vous lisez l’expression the teacher’s document dans un texte assez long, sans qu’il n’y ait de référence précise à ce sujet. Si le contexte est peu éclairant, le lecteur pourrait penser ce qui suit : 1) le document présenté par le professeur; 2) le document remis au professeur. Il peut donc y avoir ambigüité.

Bien sûr, la deuxième occurrence est improbable et un anglophone à la plume mieux affûtée aurait sûrement précisé : the document given to the teacher. Mais nous jouons encore sur les probabilités. Par conséquent, il est clair que ce manque d’articulation entre les éléments peut représenter un problème.

Les traducteurs sont également confrontés à l’abus de mots génériques comme community, issues, area, item, identify, pattern, etc. Ils sont employés à toutes les sauces, à tel point qu’on ne sait souvent pas ce qu’ils veulent dire au juste. Une issue, par exemple, peut aussi bien être un sujet à l’ordre du jour, un problème, une question débattue. De fait, le mot peut finir par être étiré dans tous les sens et devenir un dossier à l’étude.

Je travaillais récemment à un document dans lequel il était question d’un nouveau formulaire (form), qui, dans le corps du texte devenait un pluriel (forms), et ensuite un package — autre mot passe-partout. Après un décryptage serré, il est apparu qu’il s’agissait en fait d’une trousse de nouveaux formulaires. Ouf! Mais package possède plusieurs cordes à son arc. Lors des négociations constitutionnelles de 1992, le package n’était rien d’autre que l’accord de Charlottetown. Parler de deal ou d’accord aurait sûrement été plus précis, mais, là encore, on y allait par approximation en se fiant au contexte pour que les gens comprennent.

L’anglais supprime souvent des mots et ces ellipses peuvent elles aussi conduire à des ambigüités, comme dans cette résolution des Nations Unies qui enjoint Israël à se retirer des territoires occupés — c’est du moins le libellé français. L’anglais est moins clair : « to withdraw from occupied territories ». Se retirer de certains territoires ou de tous les territoires? Dans ce cas précis, l’économie de mots peut avoir des conséquences graves. Et pour comprendre le sens exact de la résolution, il faut lire le texte français.

Faut-il en conclure que l’autre langue officielle du Canada est un ramassis d’approximations? Ce ne serait pas lui faire justice.

Les subtilités de l’anglais

Tout d’abord, sur le plan lexical, il faut reconnaitre que l’anglais est nettement plus descriptif, puisqu’il se situe sur le plan du réel, alors que le français est plus abstrait. Par exemple, si on me dit que je trouverai un seat-cover dans ma voiture, je comprends tout de suite qu’il s’agit d’une housse, alors que ce dernier mot n’évoque rien pour un anglophone.

Les cas où l’anglais est limpide sont nombreux : drinking water, dog show, family tree, etc. Leurs équivalents français sont plus obscurs : eau potable, exposition canine, arbre généalogique.

On dit qu’en inuktitut il existe des dizaines de façons de désigner la neige, tandis qu’il y en aurait tout autant en arabe pour parler du désert. Ainsi en est-il de l’anglais dans bien des cas. Là où le français utiliserait le verbe briller, l’anglais module son vocabulaire en fonction de l’élément qui brille : surface polie : glisten; métal : glint, shine; un diamant ou de l’eau : glitter; une étoile : twinkle; une ampoule, le ciel qui rougeoie : glow.

Les emprunts quasiment sans entrave que fait l’anglais aux autres langues lui permettent de raffiner son vocabulaire. Parfois, ces emprunts aboutissent à une certaine polysémie, par exemple prison et jail.

Le français a été langue de la monarchie britannique pendant trois cents ans, à la suite de la Conquête normande, en 1066, de sorte que de nombreux mots français ont pénétré l’anglais, autrefois une langue plus purement germanique. Le vieil anglais, avait en effet de nombreux traits communs sur le plan lexical avec l’allemand et le néerlandais. De nos jours, l’origine latine et française de beaucoup de mots transparait et distingue l’anglais des autres langues germaniques. On dira, par exemple, transport en anglais, mais Verkehr en allemand, vervoer en néerlandais.

Au Moyen Âge, cette cohabitation amène l’apparition de doublets, soit un mot d’origine latine, employé par les élites administratives, et un mot d’origine germanique, que la population en général comprend.

Ce double vocabulaire permet de nuancer l’anglais de façon considérable. Ainsi, on dira begin something dans la langue de tous les jours; mais lorsqu’on voudra élever le discours, on pourra employer commence.

Les doublets font partie de l’anglais et renforcent son discours. Trust and confidence en est un bel exemple.

Cette dichotomie mots germaniques/mots latins s’observe en gastronomie, où il vaut mieux manger des escargots que des snails…

Enfin, les verbes à particule offrent aux locuteurs de l’anglais un bassin quasi illimité grâce auquel ils peuvent moduler leur discours, alors que le français devra souvent recourir à des périphrases. Par exemple : We must phase out the program qui devient Nous devons éliminer progressivement le programme.

L’outil de traduction automatique de Google dit tout simplement : Nous devons éliminer le programme. Il y a perte de sens, preuve qu’il vaut toujours mieux s’adresser à un vrai traducteur…

 

Pléonasmes

Près de l’endroit où je travaille, on peut lire sur un panneau devant le terrain de stationnement : « Réservé aux détenteurs de permis seulement ». Comme c’est souvent le cas dans la région de la capitale fédérale, il s’agit d’une traduction servile de l’anglais : « Reserved for permits holders only ». Dans les deux cas, il s’agit d’un pléonasme, c’est-à-dire d’une répétition qui aboutit à une évidence.

Les pléonasmes sont plus nombreux qu’on le croit, mais on ne les détecte pas toujours facilement. En voici quelques-uns :

Réserver à l’avance une place au restaurant. Réserver tout court évite de répéter deux fois.

Nos politiciens ne sont pas à court d’inspiration dans ce domaine.

Leur première priorité, c’est l’économie, quand ce n’est pas une priorité absolue. Cela me rappelle un texte d’un organisme fédéral dans lequel le brillant rédacteur énumérait une soixantaine de priorités, divisées en sous-priorités. Je parie qu’il ne connaissait pas le mot « dictionnaire ». Une priorité est, par définition, ce qui passe en premier, alors inutile d’en rajouter (encore!).

Les politiciens n’ont pas de panacée universelle à tous les problèmes, qu’ils appellent d’ailleurs défis. Fait cocasse, Balzac lui-même a déjà commis le pléonasme : « Les savants prétendaient qu’il avait trouvé la panacée universelle. » Il faut dire que Balzac était payé au mot…

Lorsqu’ils ont un peu de courage, les politiciens peuvent opposer leur veto. Ils devraient plutôt « mettre leur veto », car ce mot d’origine latine signifie déjà « je m’oppose ». Assez curieusement, le Robert propose pourtant cette formulation, probablement parce que tout le monde ignore le sens véritable de ce mot.

Les politiciens n’aiment pas tellement divulguer publiquement des documents secrets, surtout s’ils révèlent qu’ils ont menti. Certains croient en effet qu’ils possèdent une sorte de monopole exclusif de la vérité, alors qu’en réalité bien des gens s’arrogent de ce privilège.

J’espère que ce billet plus ou moins sérieux allumera la lumière dans votre esprit, fera sonner une cloche, comme diront les anglicisants, ou, mieux, vous sonnera les cloches (bien gentiment).

N’oubliez pas d’éteindre en sortant.

L’anglais langue universelle?

Il existe plusieurs mythes au sujet de l’anglais, notamment celui selon lequel il s’agirait d’une langue facile, dénuée de grammaire, une sorte d’espéranto, quoi. Rien n’est plus faux.

Certes, l’anglais possède une grammaire moins tatillonne que le français — ce n’est pas très difficile —, mais il y a quand même des règles à respecter. Il en va de même avec la syntaxe. Si l’anglais est si facile, pourquoi est-ce que tant de gens ont du mal à l’apprendre?

Les Québécois et les francophones du Canada sont encerclés par quelque trois cents millions d’anglophones; ils représentent environ deux pour cent de la population nord-américaine (Canada et États-Unis). Pourtant, bon nombre d’entre eux baragouinent à peine la langue de Shakespeare, même si elle constitue souvent la toile de fond de leur existence.

La situation en Europe est différente, car l’emprise de l’anglais y est moindre. Si les peuples germaniques comme les Allemands, les Scandinaves et les Néerlandais parlent souvent un anglais potable et même parfois excellent, il en va tout autrement des autres peuples, notamment les Français, Wallons, Suisses romans, Espagnols, Italiens et Portugais. Certains acquièrent une certaine maîtrise du vocabulaire, s’expriment avec une relative facilité, mais, généralement, leur accent est très mauvais. Cette lacune s’explique facilement par le fait qu’ils ne sont pas autant exposés à l’anglais, à sa sonorité, à ses intonations, que les francophones nord-américains.

De fait, l’orthographe de l’anglais est particulièrement déroutante. Elle a souvent peu à voir avec la prononciation réelle, sans compter que certains groupes de lettres se prononcent différemment selon le mot. Un joli casse-tête.

Tout cela pour dire que l’anglais n’est pas si simple qu’on le croit. Il est donc erroné de l’élever au rang de langue universelle, sous prétexte qu’il serait aisé de l’apprendre. De fait, la prétendue universalité de l’anglais tient davantage à des raisons économiques et politiques, que linguistiques.

J’aimerais vous signaler un intéressant article paru à ce sujet dans L’Express. Le linguiste Claude Hagège y remet les pendules à l’heure.

http://tinyurl.com/cru4lre

 

 

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