Identifier

Comme les feuilles à l’automne, il en tombe partout dans les discours des intervenants, acteurs, joueurs, intéressés; bref, il est chic de tout identifier. Et pourquoi d’ailleurs s’en priver, puisque le verbe est français?

Un peu comme la malbouffe, il ne faut pas trop en consommer.

Nous avons affaire encore une fois à un faux ami, dont le champ sémantique est beaucoup plus vaste en anglais que dans notre langue.

On peut identifier la marque d’un véhicule grâce à ses caractéristiques; on peut identifier une plante en précisant sa nature; on peut enfin identifier une personne vivante ou décédée.

Peut-on s’identifier soi-même, lorsqu’on se présente à un guichet? Même pas, car cette locution signifie devenir identique, et non pas décliner son identité.

Les usages erronés d’identifier pullulent. Le plus fréquent est celui de déterminer, sélectionner, définir.

Identifier des avenues de solution pour adresser une problématique, dit-on dans ce sabir moderne, qui ferait reculer Gengis Khan. De fait, le verbe identifier est l’un des piliers de cette parlure chic que nous débitent un grand nombre de porte-paroles pour masquer leurs carences linguistiques.

Déterminer les solutions possibles à un problème a l’avantage d’être clair, en plus de respecter la langue française.

Identifier peut aussi avoir le sens de mentionner, décrire. Ainsi, Les problèmes identifiés dans le rapport devient Les problèmes décrits, mentionnés, signalés, dans le rapport.

Les verbes répertorier, constater, énumérer recenser, dresser la liste de… peuvent également remplacer identifier.  Ainsi, Le directeur a identifié les trois défis qui confrontent sa corporation devient Le directeur a recensé les trois difficultés que son entreprise devra surmonter.

La langue anglaise comporte beaucoup de mots passe-partout comme identify, issues, community, area, mots qu’il ne faut surtout pas importer en français, au risque d’appauvrir notre langue. Comme on le voit, il suffit de posséder un peu de vocabulaire, de maîtriser les expressions consacrées, pour se débarrasser de calques pernicieux comme identifier.

On peut aussi ouvrir un dictionnaire. Avis aux intéressés.

Pendant et durant

Ces deux prépositions illustrent comment le français peut évoluer.

À proprement parler, durant signifie pendant toute la durée d’un évènement.

Il a dormi durant  le spectacle. En clair, il a dormi tout le spectacle durant, d’un bout à l’autre du spectacle. Mais, en général, ce n’est pas ce que l’on comprend. Notre homme peut avoir dormi quinze minutes, et c’est tout. 

Pendant, par ailleurs, a plutôt le sens de au cours de.

Il a dormi pendant le spectacle veut dire qu’il a dormi pendant le premier acte, par exemple. Pendant peut aussi marquer la simultanéité.

Pendant qu’il travaillait dans le garage, elle plantait des fleurs.

Les ouvrages de langue ne font généralement plus la nuance entre pendant et durant, comme c’est d’ailleurs le cas dans l’usage.

Les anglicismes inventés

Les emprunts systématiques à l’anglais irritent beaucoup les francophones du Canada. Les Européens y voient un phénomène passager qui ne menace en rien la survie du français, ce qui est en grande partie exact.

De ce côté-ci de l’Atlantique, par contre, la situation est tout autre, car les francophones représentent seulement deux pour cent de la population. Un ilot de francité qui baigne dans un océan anglo-saxon. Parler français est pour nous un acte de survie, d’où un accent plus marqué sur la traduction.

Les emprunts inutiles à l’anglais, comme email, sniper, discount, master, senior, low cost, etc., suscitent des réactions hostiles au Canada, sans parler de la prononciation épouvantable des noms anglais que l’on entend dans les émissions doublées en France.

L’un des aspects les plus déroutants de cette fascination pour l’anglais est l’invention pure et simple de mots anglais par les francophones européens. On ose à peine imaginer la réaction à la fois amusée et outrée de nos cousins d’outre-mer si les Britanniques inventaient des mots français. Par exemple : Je suis allé faire du piétage dans le parc. C’est pourtant ce que l’on dit quand on parle de footing en français. Ce mot existe bel et bien en anglais, mais il a un sens, disons plus ludique… Et si on allait faire une promenade pour oublier tout cela?

Tournons nos yeux vers le tennis. On dira que Rafael Nadal est un grand tennisman, alors qu’en anglais il sera plutôt question de tennis player. En fait, Nadal est un grand joueur de tennis.

L’une des inventions les plus surprenante est pin’s. Certes, le mot existe en anglais (pin), mais nous avons ici affaire à un possessif symbolisé par l’apostrophe et le S. Pin’s signifie littéralement de l’épinglette. Faux anglicisme et faute de grammaire par-dessus le marché.

Vous arborerez peut-être votre épinglette sur un smoking, tuxedo en anglais états-unien, dinner jacket en anglais britannique. Le smoking est en fait un veston. Le mot vient de smoking jacket. SI vous dites à un anglophone que vous porterez un smoking pour le dîner de ce soir, il ne comprendra pas de quoi vous parlez.

Lorsque vous vous présenterez au ticketing de l’aéroport, vous apprendrez avec consternation que votre transporteur a fait du surbooking, ce qui signifie que votre siège a été vendu à quelqu’un d’autre. Les deux mots sont une pure invention des francophones européens. Il n’y pas si longtemps, on parlait de l’embarquement et de surréservation, mots qui se suffisaient à eux-mêmes.

Assez souvent, les francophones européens emploient des mots anglais peu usités. C’est le cas de pompom girls, terme absent du Merriam Webster et du Oxford English Dictionary en ligne. De fait, c’est plutôt le mot pom-pom que l’on voit en anglais, défini comme suit par le Webster : « a handheld usually brightly colored fluffy ball flourished by cheerleaders ». Un pompon, quoi.

Le terme le plus souvent utilisé est donc cheeleader, traduit par meneuses de claque.

Les emprunts à l’anglais sont souvent passagers, comme je l’ai dit, et il en est de même pour les mots inventés. Ne voyait-on pas Guatemala City et Koweit City dans les dictionnaires francophones, il y a de cela une quinzaine d’années? Ces villes n’ont jamais porté de nom anglais, évidemment, et ces deux termes ridicules ont disparu.

Les anglicismes inventés, tout comme les emprunts inutiles, procèdent bien entendu de la domination de la langue de Shakespeare à l’échelle mondiale. Mais ils peuvent aussi s’expliquer par le peu de volonté de traduire les réalités britanniques et états-uniennes.

Les amateurs de séries cultes britanniques se souviendront d’Amicalement vôtre, habile traduction de Friendly Persuaders ou de Chapeau melon et bottes de cuir pour The Avengers. De nos jours, il est facile d’imaginer que ces émoustillants titres anglais seraient gardés tels quels; on dirait probablement qu’ils sont impossibles à traduire. Pensons à un titre aussi simple que Revenge, qui reste en anglais dans les pays francophones européens, tandis qu’il est traduit au Canada par Vengeance.

Les mots orphelins

Le français n’en n’est pas à une contradiction près. Il existe bon nombre de verbes auxquels le substantif qu’on serait porté à lui associer n’a pas le même sens.

Dans un article précédent, nous avons vu qu’un accommodement peut être un arrangement à l’amiable, mais qu’on ne peut accommoder quelqu’un, sous peine de commettre un anglicisme.

Ce phénomène peut aussi toucher les adjectifs. Qu’on en juge. L’adjectif performant signifie « capable de hautes performances », selon le Robert. Il peut être utilisé autant pour un objet que pour une personne. Au risque d’en surprendre beaucoup, le verbe correspondant, performer, ne figure pas dans le Petit Robert ou le Petit Larousse. Il faut le débusquer dans le Grand Dictionnaire Larousse encyclopédique. Une autre surprise nous attend : le verbe s’emploie uniquement avec les objets.

Nous aurons donc un cadre performant incapable de performer.

Le verbe spécifier a pour sens d’exprimer clairement, en détail. Toutefois, l’adjectif spécifique ne peut vouloir dire « précis », sous peine d’anglicisme. Que signifie donc spécifique? Propre à une espèce.

Quant à brouiller les cartes, allons-y gaiement. La spécification est l’action de spécifier. Le Robert renvoie le lecteur à précision. Le verbe et le substantif n’ont pas le même sens que l’adjectif.

Commettre veut dire accomplir une action blâmable. Commettre un crime. Par contre, on ne peut parler de la commission d’un crime. Il faut plutôt dire la perpétration d’un crime. Avis aux policiers : soyez plus spécifiques précis.

Le verbe initier, au sens d’entreprendre quelque chose, est souvent frappé d’interdit par les amoureux de la langue française, qui y voient un anglicisme. Ce n’est pas tout à fait vrai, car le mot vient du latin initium, qui signifie « commencer ». Pourtant, une initiative est l’action d’une personne qui entreprend quelque chose.

Comme dirait Obélix, ils sont fous ces francophones!

Un dernier cas intéressant : formel et informel. On ne voit plus l’anglicisme qui se cache derrière l’expression réunion informelle. Encore une fois, l’anglais a déteint sur le français. Puisque informel a pris le sens de « non officiel, à bâtons rompus », on pourrait s’attendre à ce que son petit cousin formel ait le sens d’« officiel ». Les dictionnaires français ont accueilli le premier, mais pas le second. En effet, il y a grosso modo deux façons de définir formel : d’une précision sans équivoque; qui concerne uniquement la forme.

La langue administrative et celle des médias nous servent sur une base régulière régulièrement des phrases comme : « Le ministère a tenu une réunion formelle sur la question. » Correct en anglais, mais pas en français. Il faudrait reformuler : « Le ministère a organisé une réunion officielle à ce sujet. »

 

Quebec bashing

Le phénomène que l’on appelle couramment Quebec bashing – cette haine systématique du Québec que l’on observe au Canada anglais – n’a rien de nouveau. L’antagonisme entre francophones et anglophones du Canada existe depuis la Conquête de la Nouvelle-France en 1760, bien qu’il n’ait pas eu toujours la même intensité.

Au cours des 150 dernières années, il y a eu des moments où francophones et anglophones ont pu s’unir pour bâtir notre pays, au lieu de s’invectiver.

Dans un débat télévisé avant les élections de 2021, il est apparu que le Canada anglais estime que les moyens que prend le Québec pour défendre sa langue et ses valeurs sont discriminatoires. La cheffe du Parti vert a même proposé au chef du Bloc québécois de l’éduquer sur le racisme systémique. Elle a bel et bien employé le mot «éduquer». C’est méprisant et hautain.

Cette attitude méprisante n’a rien de nouveau, malheureusement. Dans le passé, le journaliste Lawrence Martin avait affirmé que l’ancien ministre Lucien Bouchard souffrait de troubles mentaux parce qu’il était devenu séparatiste. Une autre journaliste ontarienne avait soutenu que le tueur fou de Polytechnique, qui a abattu 14 femmes en décembre 1989, l’avait fait à cause du racisme de la société québécoise. Le tueur, connu sous le nom de Marc Lépine, était d’origine arabe et s’appelait Gamil Gharbi.

Comme on le voit, le délire anti-québécois n’a rien de nouveau.

Comment traduire Quebec bashing?

Les journalistes emploient l’anglicisme Quebec bashing pour désigner le dénigrement systématique du Québec, qui sévit au Canada anglais.

Pourtant, il n’est guère difficile de traduire Quebec bashing. On pourrait parler d’acharnement anti-québécois, d’attaques (en règle) contre le Québec, de dénonciations systématiques du Québec.

Encore faut-il vouloir le dire en français…

Bien sûr, on pourrait retourner l’accusation vers le Canada anglais et parler du racisme systémique contre le Québec ou de haine viscérale envers le Québec.

Évidemment, ce n’est pas très gentil de rendre la politesse aux anglophones canadiens, mais le fait est que jamais on ne tolérerait de telles attaques virulentes au Canada contre les Juifs, les Arabes ou les Ukrainiens.

Imaginez juste un peu : « Les Juifs sont un peuple xénophobe, raciste et arriéré. » « Les Arabes sont des néo-nazis qui violent les libertés individuelles. » « Les Ukrainiens sont un peuple replié sur lui-même qui devrait être rééduqué. »

Le dénigrement acharné anti-québécois n’est rien d’autre que du racisme (systémique) anti-québécois.

Voilà les mots exacts.

Point tournant

Tel pays est à un point tournant de son histoire. L’expression se glisse aisément dans le discours et semble correcte. Pourtant, elle ne l’est pas.

Il s’agit d’un autre anglicisme insidieux, celui-ci inspiré de turning point. Comme bien d’autres calques, il a toutes les allures de l’innocence, revêt la cape d’une fausse respectabilité, qui échappe à l’attention de bien des rédacteurs et rédactrices.

Pourtant, les ouvrages de langue sont sans appel : pas de point tournant dans le Robert, le Larousse, le Trésor de la langue française; rien non plus dans les dictionnaires bilingues qui rendent l’expression turning point par tournant, moment décisif.

D’ailleurs, le Robert donne la définition suivante de tournant : «Moment où ce qui évolue change de direction, devient autre. Il est à un tournant de sa carrière. Expression intéressante mise en évidence par l’ouvrage : «Prendre le tournant : opérer une reconversion, un changement complet d’orientation. Il a bien su prendre le tournant

Un autre traduction intéressante serait point de bascule, mais celle qui pourrait finir par s’imposer est moment charnière. 

Les noms chinois en français

Dans un précédent article, j’ai parlé de la transformation des noms chinois après l’adoption du système de transcription pinyin, en 1979. Auparavant, les graphies des noms chinois variaient dans les langues occidentales, parce que le chinois ne possède pas d’alphabet. Les noms de l’Empire du Milieu s’écrivent en caractères, appelés idéogrammes, chacun d’entre eux représentant un mot.

Pour écrire les noms chinois en français, anglais, allemand, espagnol, italien, hongrois, etc., il fallait transcrire les sons en respectant les règles d’écriture de la langue d’arrivée. Les graphies étaient parfois contrastantes, comme c’est actuellement le cas du russe (Poutine et Putin; Brejnev et Brezhnev).

L’adoption du pinyin a permis d’éliminer les graphies multiples. Par exemple, le nom du philosophe Lao-tseu se déclinait en plusieurs graphies : Lao Tse, Lao Tu, Lao-Tsu, Laotze, Lao Tzu, Laosi, etc. À présent, on écrit: Laozi dans les langues utilisant l’alphabet latin. Beaucoup plus simple, n’est-ce pas?

Cette uniformisation a toutefois un prix. Les noms de certaines personnalités ont changé : Mao tsé-toung est devenu Mao Zedong; Teng Tsiao-ping, Deng Xiaoping; Chu En-lai, Zhou Enlai, etc. Comme on le voit, leur mère ne les reconnaitrait plus…

Certains noms de lieux ont également connu des transformations spectaculaires. Qu’on en juge : Pékin, Beijing; Canton, Guangzhou; Nankin, Nanjing, dont j’ai déjà parlé. Dans d’autres cas, le changement est plus modeste; Tian’anmen, Tiananmen.

Tout ceci peut devenir fastidieux pour les néophytes, Il faut savoir, cependant, que dans les ouvrages de langue les nouvelles graphies l’emportent. Le Larousse, par exemple, donne généralement deux graphies, la première étant en pinyin et la seconde dans l’ancien système de transcription. Ainsi, le nom de la région autonome ouïgoure du Xinjiang s’écrit aussi Sin-Kiang. En fait, les anciennes graphies ne sont à peu près plus utilisées, tant pour les noms de personnes que pour les noms de lieux, sauf pour Pékin, Canton et Nankin, probablement parce qu’il s’agit de noms très connus. Certains y verront un certain conservatisme du français.

Il est facile de reconnaitre les anciennes graphies : elles comportent souvent un trait d’union ou encore une apostrophe placée au milieu du mot, alors que le pinyin tend à écrire les noms dans en seul bloc. Le site Wikipédia affiche aussi bien les graphies en pinyin que les anciennes graphies, mais donne priorité aux premières. C’est un usage qu’il convient de respecter.

 

Sur une base…

L’inflation qui grimpe de deux pour cent «sur une base annuelle ». Tel attaquant du Canadien qui joue «sur une base régulière». Embaucher une personne «sur une base permanente». Glanée sur Internet, cette horreur : «dormir sur une base de demi-pension». Il y aurait plusieurs façons de décrire ce phénomène : ignorance du génie de la langue française; manque flagrant de style; copie servile de la phraséologie de l’anglais; enflure stylistique pour se donner de l’importance. Vous savez, quand tout devient une problématique?

Je vous laisse le soin de choisir votre explication, mais ce qui est certain, c’est que cette tournure est à la fois hideuse et encombrante.

Connaissez-vous les adverbes? Certains disent qu’il ne faut pas en parsemer son discours, mais, avouons-le, ils ont leur utilité. Quand l’adverbe n’est pas de mise, on étoffe, tout simplement.

L’inflation qui grimpe de deux pour cent par année. Tel attaquant du Canadien qui joue régulièrement. Embaucher une personne de façon permanente. Dormir à telle auberge en payant une demi-pension.

Comme on le voit, parler français est souvent plus simple qu’on ne le croit.

La défrancisation des noms de villes : deuxième partie

La défrancisation des noms de villes amène des questions auxquelles il n’est pas facile de répondre. Il est facile de pointer du doigt l’admiration exagérée envers les États-Unis qui déferle en France depuis la Seconde Guerre mondiale, afin d’expliquer les graphies désormais anglaises de New York et de Detroit. Mais il serait exagéré de voir l’ombre menaçante de l’anglomanie dans tous les autres cas. Par exemple, le passage d’Assomption à Asunción ou encore d’Istamboul à Istanbul.

D’ailleurs, cette anglomanie n’opère pas dans tous les cas. Des noms comme Londres, Édimbourg, La Nouvelle-Orléans, demeurent inchangés.

Je n’ai pas d’explication définitive à propos de cette défrancisation, mais on peut penser que les raisons sont multiples; l’une d’entre elles pourrait être la volonté de faire plus « authentique ». Le snobisme de certains, qui veulent exhiber leur maîtrise d’une langue étrangère en employant les toponymes originaux, pourrait aussi expliquer l’implantation en français de ces toponymes.

Mais la défrancisation n’est pas aussi répandue que mon premier article pouvait laisser croire. Il faut aussi savoir que le français est généralement plus conservateur que l’anglais en ce qui a trait à l’adoption de noms étrangers. Parfois, les francophones se cramponnent à de vieilles appellations, même quand les autorités nationales annoncent un changement de nom officiel. Les cas de l’Inde et de la Chine sont particulièrement éloquents.

Trois villes importantes de l’Inde ont été rebaptisées, afin de rayer de la carte des noms hérités de l’époque coloniale. Bombay, Calcutta et Madras sont ainsi devenues Mumbai, Kolkatta et Chennai… du moins dans les textes anglais ! En effet, les dictionnaires français continuent d’utiliser les noms traditionnels, alors que les ouvrages en anglais répertorient les nouveaux noms. Même phénomène pour les journaux. Ainsi, la presse française parlait des attentats de Bombay, la presse anglaise des attentats de Mumbai.

On pourrait discuter longtemps de ce conservatisme plus marqué du français : certains y verront un garde-fou contre certaines dérives, d’autres un obstacle à la modernisation de la langue.

Autre exemple de conservatisme, la Chine. En 2008, Radio-Canada diffusait les Jeux olympiques de Pékin, tandis que la CBC, son pendant anglophone, diffusait ceux de… Beijing. De fait, la controverse Pékin/Beijing fait rage depuis que la Chine a adopté, en 1979, le système de transcription pinyin pour l’écriture des noms de lieux et de personnes dans les langues occidentales. Auparavant, ces noms avaient une graphie distincte en anglais, en français, en allemand, en espagnol ou en italien, un peu comme les noms russes actuellement. Le pinyin offre l’avantage d’afficher une seule graphie pour les langues utilisant l’alphabet latin, d’où le Beijing qui remplace Pékin.

Mais beaucoup n’acceptent pas que les Chinois dictent aux francophones la manière d’écrire les noms de lieux et de personnalités dans leur langue. Cette indignation existe sûrement chez les locuteurs d’autres langues. Toujours est-il que la résistance s’observe dans les publications françaises pour trois noms précis : Pékin, Nankin et Canton, devenus Beijing, Nanjing et Guangzhou. Fait intéressant, les ouvrages français ont adopté les nouvelles graphies pour tous les autres toponymes, sans compter pour les noms de personnalités. Un seul exemple suffira : Lao tseu, devenu Laozi.

On peut penser que les francophones sont réticents à changer des noms qui faisaient partie du paysage depuis des centaines d’années. Mais là encore, l’usage n’est pas toujours cohérent, sans quoi la défrancisation des noms de ville n’existerait tout simplement pas.

La Biélorussie est officiellement devenue un État indépendant en 1991, à la chute de l’Union soviétique. Le pays est entré aux Nations Unies sous le nom de Bélarus. Pourtant, les dernières éditions des dictionnaires français ignorent toujours cette appellation, que les anglophones ont pourtant adoptée.

Cette résistance n’est pas toujours constante, cependant. Pensons au Zaïre, devenu la République démocratique du Congo, nom entré dans les dictionnaires français dès l’année suivante.

Il est difficile de prédire si la défrancisation se poursuivra, sous les coups de boutoir de la mondialisation — qui a le dos large — ou encore sous l’impulsion d’autres motifs, qui restent encore à cerner.

La défrancisation des noms de villes

Les toponymes (noms de lieux) n’échappent pas à l’évolution de la langue. Les graphies changent, et pas toujours pour le mieux.

J’ai la chance de posséder un Larousse 1934 donné à ma mère, lorsqu’elle étudiait. Le feuilleter est à la fois un voyage dans le temps et une source d’étonnement. Les cartes de l’Europe et de l’Afrique sont particulièrement intéressantes, tout comme les articles sur la Grande Guerre, qui allait devenir la Première Guerre mondiale, ceux consacrés à l’Allemagne (plutôt hargneux), au jeune chancelier Adolf Hitler…

La consultation de cet ouvrage permet aussi de constater un certain révisionnisme toponymique qui étonne et déçoit. Le français recule, hélas.

En 1934, la ville principale de la Turquie était orthographiée Istamboul, forme francisée d’Istanbul. Soulignons, en passant, que le turc s’écrit en caractères latins, comme le français, et qu’il ne saurait donc être question de translittération. Istamboul était donc une traduction, aujourd’hui disparue. Assez curieusement, le gentilé (nom des habitants) Stambouliote se voit encore. Mais le nom de la ville est maintenant Istanbul, en français, en turc… et en anglais. Coïncidence ?

On observe le même phénomène avec la Nouvelle-Delhi maintenant anglicisée sous la forme de New Delhi. Certains feront valoir que l’anglais est un peu la lingua franca de l’Inde, mais il n’en demeure pas moins que nous avions une forme traduite du nom de la capitale indienne; pourquoi l’avoir abandonné ?

La capitale du Paraguay était autrefois appelée Assomption; à présent, nous parlons plutôt d’Asunción. Bien entendu, rien à voir avec l’anglais, cette fois-ci, mais un autre recul du français.

Le dictionnaire de ma mère affichait aussi la graphie Groënland pour cette grande île verte découverte par les Vikings. Curieusement, le tréma est disparu en cour de route, peut-être emporté par la fonte des glaciers.

Plus récemment, la capitale indonésienne Jakarta a (définitivement ?) perdu son D initial, que l’on retrouvait dans les dictionnaires français. Il faut donc savoir que le J initial se prononce à l’anglaise. Ce phénomène s’observe également pour la ville saoudienne Djeddah, dont le nom est translittéré à l’anglaise dans les textes français : Jeddah. Idem pour la capitale du Soudan du Sud : Juba, au lieu de Djouba.

Peu de gens savent que l’on orthographiait New-York avec un trait d’union. Cette graphie survit, involontairement, on s’en doute, sur un panneau à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal qui annonce l’État du même nom. Je lui souhaite encore longue vie.

Il est peut-être compréhensible de voir la métropole américaine avec un nom anglais, mais ce l’est beaucoup moins quand on pense à Détroit, ville fondée par les Français, à l’endroit précis où la rivière du même nom rétrécit. Le Larousse de 1934 écrivait son nom à la française, et j’ignore quand au juste l’accent aigu a disparu et, surtout pourquoi. À ce que je sache, les Européens prononcent le nom à la française. Alors pourquoi l’écrire à l’anglaise ? La même question se pose pour Saint-Louis, ville baptisée en l’honneur d’un souverain de France, et dont le nom s’écrit à l’anglaise : St. Louis.

Le Larousse a rectifié le tir, depuis quelques années, et admet les graphies pour ces deux villes, de même que pour Bâton-Rouge. Mon article à ce sujet.

 

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