Tous les articles par Andre Racicot

Food truck

Les anglicismes envahissent tellement la langue française qu’il y a de quoi faire une indigestion, surtout quand il serait possible de traduire l’expression dans notre langue et que, par surcroit, elle ne renvoie pas uniquement à une réalité anglo-saxonne.

C’est le cas de food truck. Vous savez, ces espèces de bazars ambulants qui vendent le plus souvent des mets rapides, cuits sur le gril. Par exemple des hot-dogs et autres shawarmas.

Le terme n’est pas si difficile à traduire.

L’Office québécois de la langue française propose : camion de restauration, camion de cuisine de rue.

Camion de cuisine, camion-cuisine, camion-restaurant, etc. Certains risqueront camion de bouffe… Et pourquoi pas? Les cyniques ajouteront camion de malbouffe…

On peut voir aussi camion alimentaire, camion à nourriture.

Et pourquoi pas le bon vieux mot cantine? Certains objecteront qu’une cantine est une sorte de restaurant collectif… Vrai, mais n’est-ce pas ce qu’est, au fond, un food truck? On pourrait peut-être dire une cantine roulante.

Bref, vous voilà saturés, bande d’insatiables. Quand on y panse (!), il est facile de traduire cet anglicisme.

Graduation

Êtes-vous gradué? Si oui, c’est que vous ressemblez à un thermomètre!

En cette fin d’année scolaire, on assiste à une ribambelle de bals de graduation qui marquent la fin des études secondaires. Il s’agit en fait d’un bal de fin d’études.

Grade

La confusion vient du fait que le mot français grade a inspiré l’anglais. Dans notre langue, un grade est un titre ou un diplôme universitaire. Le fait d’en posséder un signifie que vous êtes diplômé. Vous avez obtenu votre diplôme, vous êtes titulaire d’un diplôme. Chose certaine, vous n’êtes PAS un gradué pour autant, pas plus qu’un gradé, d’ailleurs, terme qui appartient au vocabulaire militaire.

Graduation

Le terme graduation est un emprunt à l’anglais.  Il renvoie à une cérémonie de remise des diplômes, qu’on appelle en français la collation des grades, du moins dans les universités. Pour le collège ou l’école secondaire on parlera de remise des diplômes ou encore de cérémonie de fin d’études.

Vous désirez monter en grade? Arrêtez de parler de vos études comme un anglophone. C’est le français qui en prend pour son grade!

Non-stop

Il est des anglicismes dont on pourrait facilement se débarrasser, mais qui persistent en français pour des raisons inconnues. C’est le cas de non-stop.

L’anglicisme existe depuis belle lurette, alors qu’il est si simple de le remplacer. Il ne comble aucune lacune dans notre langue. Par exemple, si vous travaillez non-stop dans votre cabinet juridique, vous travaillez sans interruption, sans vous arrêter, sans discontinuer.

À l’origine, l’anglicisme était employé pour parler d’un vol sans escale. Par la suite, il a envahi d’autres champs sémantiques. Le Robert nous dit : « Qui se déroule de façon ininterrompue. »

Dans tout cela, il ne faut pas oublier que le mot stop (voir mon article) est entré depuis longtemps dans le vocabulaire de notre langue, ce qui explique probablement la tolérance envers non-stop.

Boyau

Être langagier nous rend méfiant, un peu trop parfois. On pourrait penser qu’un boyau d’arrosage, est une autre impropriété qui court les rues au Québec et au Canada, comme carrosse qui désigne un petit charriot dont on se sert à l’épicerie. Voir mon article sur caddie.

Ce n’est pas ce que disent les grands dictionnaires français, bien que l’expression ne soit pas citée en priorité dans leurs pages.

La première définition du terme en l’objet est l’intestin d’un animal. Par analogie, on appellera boyau un long conduit, dans une tranchée, par exemple. Dans le domaine ferroviaire, il s’agit d’un « tube flexible destiné à relier, entre deux véhicules, les conduites de distribution d’air, de vapeur, les commandes de freinage, etc. », comme l’indique le Trésor de la langue française.

Le même ouvrage donne finalement ses lettres de créance à notre fameux boyau d’arrosage : « Long tuyau de cuir, de toile ou de caoutchouc permettant à une pompe hydraulique d’apporter l’eau à distance. Boyau d’arrosage. »

D’ailleurs, le Multidictionnaire de la langue française ne présente pas boyau d’arrosage comme une faute, mais plutôt comme un québécisme. Quant au Dictionnaire Usito, de l’Université de Sherbrooke, il définit boyau entre autres comme un tuyau souple.

Il est clair que boyau d’arrosage fait partie de notre patrimoine linguistique. On me permettra de citer le grand Félix Leclerc : « Des montagnes de billots, que des hommes arrosaient à la journée avec de longs boyaux, dormaient dans les cours. »

Anglish

En 1966, Paul Jennings inventa le terme Anglish pour qualifier une nouvelle langue anglaise expurgée de tous ses emprunts au français, au latin et au grec. Une langue purement germanique. Voici un extrait de sa déclaration parue dans la revue satirique Punch.

Our tongue was kept free from outlandish inmingling of French and Latin-fetched words which a Norman win would, beyond askthink, have inled into it.

Dans la phrase précédente, les mots en gras signifient foreign, victory et question…

Conquête normande

Cet article parait 900 ans après ce que nous appelons la Conquête normande. Guillaume le Conquérant s’installe alors sur le trône de l’Angleterre, ce qui aura des conséquences incalculables sur la langue anglaise. En effet, le français devient la langue de l’administration et elle le restera pendant 300 ans.

L’idée de recréer un anglais pur n’est pas nouvelle. Un érudit anglais du nom de John Cheke propose au seizième siècle de se débarrasser des mots français et latins, en faisant valoir que les emprunts à ces langues sont inutiles.

Plus tard, d’autres commentateurs ont flirté avec l’idée d’épurer l’anglais à leur tour. Mais pourquoi au juste? Certains estiment que les mots d’origine germanique comme mother, wrong, life, etc. ont sont plus « tactiles » que ceux d’autres langues. Ils ont un effet plus grand, ils cognent dur…

L’anglais langue latinisée

On estime que l’anglais moderne se compose de deux tiers de mots français, latins et grecs. L’apport du latin frise les 30 %, tout comme le français, tandis que les mots d’origine germanique représentent à peine 26 % du corpus.

C’est ce qui explique que pour un francophone une grande partie des mots d’un texte anglais sont transparents, parce qu’ils viennent du français.

Ce projet puriste qu’est l’Anglish peut s’expliquer de plusieurs manières : rivalité avec la France; effacer la Conquête normande; fantaisie linguistique pour imaginer ce qu’aurait été la langue anglaise n’eût été de ladite conquête.

Comment fonctionne l’Anglish?

Quatre principes guident le purisme anglishais (sic) :

1. Choisir des mots germaniques existants.

2. Faire revivre d’anciens mots germaniques.

3. Adopter de vieux mots anglais.

4. Créer de nouveaux mots anglais.

On peut substituer des mots germaniques à d’autres, d’origine française. Par exemple because devient since. Dans because, il y a le mot cause qui vient du français.

On peut aussi insérer d’anciens mots germaniques, qui peuvent encore exister, mais en retenant leur sens original. Par exemple : Queen Elizabeth the Other. Ce dernier mot est un archaïsme au sens de « second ». Cette substitution surprend et doit être expliquée à des lecteurs anglophones.

On peut aussi prendre de vieux mots anglais comme outlandish que nous avons vus plus haut.

L’Anglish se veut une langue évolutive, qui permet de créer de nouveaux mots.

You forgot your umbrella? You mean, you forgot your rainshade.

Rainshade est une construction logique, semblable à l’allemand Regenschirm.

Un peu de vocabulaire

L’élaboration d’un vocabulaire purement anglais fait appel au génie de la langue anglaise. La juxtaposition de deux mots crée un nouveau concept. Ce procédé existe dans d’autres langues germaniques, comme l’allemand, le néerlandais et les langues scandinaves germaniques (islandais, norvégien, danois et suédois).

AnglaisAnglishAllemand
TelephoneFarclangerFernsprecher
TelevisionFarseerFernseher
ScienceWitshipWissenschaft
DictionaryWordbookWörterbuch

D’autres néologismes s’sont différents de leurs équivalents allemands mais ont aussi leur logique. Par exemple, une conclusion sera une endsay, tandis qu’une négation se dira naysay. Le literature anglais se traduira par bookcraft.

Prenons ce dernier mot, littérature en français. On constate que le norvégien, le suédois et le danois disent litteratur, le néerlandais literatuur. Ces langues germaniques ont elles aussi été influencées par le latin.

Purisme de bon aloi?

Il n’est pas très réaliste d’imaginer que l’anglais épuré verra le jour. Chambarder l’anglais en lui retirant les deux tiers de son vocabulaire? Les mots d’origine latine font partie de l’anglais depuis plusieurs siècles et les retirer serait une opération titanesque. De la même manière, épurer le français en bannissant tous les mots d’origine anglaise, allemande, espagnole ou italienne serait une sorte d’hécatombe.

En outre, l’idée d’ignorer les apports du français et d’autres langues ne tient pas la route. Toutes les langues empruntent aux autres. C’est un enrichissement indispensable qui comble des lacunes.

L’Anglish est finalement d’abord et avant tout un divertissement intellectuel. Un divertissement auquel s’adonnent une multitude d’anglophones, comme on peut le voir dans internet.

Pour ceux que cela intéresse, il existe dans Reddit une communauté Anglish. Ailleurs sur la toile, on peut trouver un dictionnaire Anglais-Anglish.

I bid you farewell, quatre mots authentiquement anglais.

Payer la traite

Le mot traite est quelque peu vieilli. Jadis, il désignait le commerce des esclaves. Plus près de nous, il qualifie un trajet sans interruption : aller d’une seule traite de Québec à Rimouski.

Se payer la traite

Toutefois, l’expression se payer la traite demeure mystérieuse pour le reste de la francophonie. On se paie la traite en s’offrant le Laurie Raphaël, une grande table de Québec. Une folie, quoi. On se gâte.

Comme l’indique le site Je-parle-québécois.com : « La traite était un moyen de définir une dette commerciale au Moyen-Âge. » Donc l’expression en question signifie « s’offrir quelque chose sans payer immédiatement. »

Si vous allez au bar, vous pouvez payer la traite à votre ami, autrement dit lui offrir un verre.

Se payer la traite peut également vouloir dire se payer du bon temps. Par exemple passer la fin de semaine à Québec.

Streaming

J’ai écouté la délicieuse série franco-belge Astrid et Raphaëlle. Astrid est une autiste qui aide une inspectrice de police à résoudre des énigmes. La série brille de tous ses feux lorsqu’elle illustre la façon de penser d’Astrid et montre son évolution lente vers une meilleure intégration sociale.

J’ai écouté les deux premières saisons et la troisième est disponible en streaming. Ce terme est vite passé en français, d’autant plus que tout néologisme doit maintenant s’exprimer en anglais, point à la ligne. On n’a qu’à écouter les informations françaises et européennes pour le constater. On peut aussi écouter les commentateurs québécois pour voir que ce n’est guère mieux ici.

Les francophones encore attachés à la traduction ont trouvé diffusion en continu ou diffusion en mode continu. On peut aussi dire diffusion en flux. Bien entendu, dire que Astrid et Raphaëlle est diffusé en flux ou en continu est souhaitable. Mais le mot anglais brille de mille feux, d’autant plus qu’il est moins laborieux de parler tout simplement de streaming. Beaucoup trouveront qu’il est plus naturel d’utiliser ce terme, qui a trouvé sa place dans l’usage.

Il me parait toutefois important de souligner qu’il existe des solutions de rechange.

L’une d’entre elles consiste tout simplement de dire que Astrid et Raphaëlle est diffusé sur la plateforme Toutv. Le mot streaming est ainsi évité et tout le monde comprend.

Choquer

La question du jour : êtes-vous choqué?

Poser la question au Canada et dans la francophonie ne donnera pas nécessairement les mêmes réponses.

La définition classique du verbe choquer est de heurter violemment. On peut aussi choquer des verres en portant un toast. Le germanisme trinquer est souvent employé dans ce contexte.

Le verbe en question a également le sens plus abstrait de blesser moralement, déplaire, scandaliser, offenser. Un film controversé peut choquer le public. Les propos orduriers d’un commentateur choquent les personnes progressistes.

Un humoriste qui s’en prend à un handicapé surprend, étonne et choque.

Selon le Robert : une personne qui est choquée a subi un choc. Elle est traumatisée.

Au Canada 

Les dernières définitions nous rapprochent du sens commun du verbe choquer dans notre pays. Choquer, c’est mettre quelqu’un en colère. Une personne qui se choque est fâchée.

À mon sens, cette acception dérive de celle vue ailleurs de scandalisé. Une personne choquée est en colère.

D’ailleurs, le Multidictionnaire de la langue française accepte cette définition, qui n’est pas un anglicisme. Il s’agit d’un canadianisme de bon aloi, comme on disait jadis.

Shaker les colonnes

La semaine dernière, le ministre québécois Christian Dubé annonçait son intention de chambarder le système de santé de notre État. Il allait shaker les colonnes du temple… faire appel à des top guns.

Autrement dit ébranler les colonnes du temple et faire appel à de grands esprits, à des esprits éclairé, à des francs-tireurs.

Le ministre Dubé s’exprime correctement; il ne nous assène pas une parlure effilochée comme le font bien des humoristes et une bonne partie de la population. Pourtant, il a senti le besoin de ponctuer son discours de deux anglicismes bien gras.

Cette attitude n’est pas nouvelle au Québec. Un discours percutant passe par des expressions anglaises. Un camion c’est un truck; une entreprise c’est une business; magasiner c’est shopper.

Ce phénomène relève du complexe d’infériorité des Québécois. Après plus de deux cents ans de colonialisme, il est compréhensible d’éprouver envers et contre toute logique un sentiment d’infériorité par rapport à la culture anglo-américaine dominante. La langue anglaise domine le monde, par conséquent on ressent le besoin d’employer parfois ses mots, supposément plus porteurs de sens.

Que cette attitude défaitiste soit propagée par un ministre clé du gouvernement Legault est à la fois décourageant et révélateur de notre statut de colonisé. Le français est une langue inférieure semble croire le ministre.

Les défenseurs acharnés du français (top guns) doivent ébranler les colonnes du temple du je-m’en-foutisme généralisé et dénoncer la parlure honteuse du ministre Dubé.

Safe space (suite)

Mon dernier article sur la notion de safe space m’a valu de nombreux commentaires, la plupart constructifs. Je me permets d’en faire la matière d’un second article pour répondre à la même question : comment traduire safe space?

Une traductrice m’a indiqué que le terme en question est lié à la volonté de créer un milieu sain dans lequel on peut discuter de problèmes épineux, sans être jugé et sans subir de nouveaux traumatismes. On pourrait parler ici d’espace sans discrimination, sans jugement.

Certains parleraient ici de bulle, qui est un espace protégé. Pourrait-on parler de bulle protectrice ? Dans la même veine on pourrait dire un sanctuaire, qui rejoint les notions de refuge, dont j’ai parlé dans le premier article, et d’asile. Ce dernier mot me parait à éviter, pour des raisons évidentes, car il peut aussi s’entendre d’un hôpital psychiatrique, ce qu’un d’espace sans discrimination n’est évidemment pas.

Trigger warnings

Les avertissements que l’on entend au début des émissions de télévision s’appellent des trigger warnings, ce qu’on traduit par traumavertissements.