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La balance du pouvoir

Les élections en Grande-Bretagne pourraient permettre au Parti national écossais de jouer un rôle inattendu au Parlement de Westminster. Le SNP, de son petit nom, pourrait en effet détenir ce que nos anglicisants appellent « la balance du pouvoir ».

On voit tout de suite le calque avec balance of power, que l’Oxford Dictionary définit ainsi :

The power held by a small group when larger groups are of equal strength.

Dans ce cas, le mot balance est un faux ami. En bon français, on pourrait dire que le parti indépendantiste pourrait faire pencher la balance, qu’il détient l’équilibre du pouvoir.

Voici une traduction trouvée dans le Hansard du Parlement canadien :

Some people believe that the workers of this country have the balance of power.

Selon certains, les travailleurs de ce pays ont le haut du pavé.

Une traduction créative; le traducteur a voulu éviter de marcher dans les ornières de l’anglais.

Toutefois, une petite surprise attend le langagier qui consulte les dictionnaires français. Le mot balance au sens figuré est défini ainsi : État d’équilibre. Les exemples ont de quoi surprendre : La balance des pouvoirs, la balance des forces.

Mais le contexte est différent dans ce cas-ci, car l’Oxford donne une autre définition du terme :

A situation in which the chief nations of the world would have equal power.

On remarquera en passant la définition beaucoup plus explicite en anglais. Si on veut éviter la balance des pouvoirs, on peut certainement parler de l’équilibre des forces, des puissances. Tout aussi pertinent : le rapport de force.

Si on parle de balance of power dans un groupe, le rapport de force pourrait être une bonne traduction.

Chose certaine, le parti écossais ne détiendra jamais la balance du pouvoir, mais peut-être l’équilibre du pouvoir. Nous le saurons bientôt.

Guatemala City

Cette ville n’existe pas. Elle n’a jamais existé et n’existera jamais. Sauf peut-être dans la tête de rédacteurs francophones anglicisés.

La capitale du Guatémala s’appelle en espagnol Guatemala Ciudad. L’ennui, c’est que le nom se confond avec celui du pays dans la langue de Molière. Nous avons donc deux Guatémala pour le prix d’un, ce qui peut engendrer une certaine confusion dans certains cas. Mais pas toujours.

La principale façon de différencier les deux noms est l’emploi de la préposition. Une personne vient DU Guatémala, elle vit AU Guatémala. Celle qui habite dans la capitale est À Guatémala. Même chose pour LE Panama, dont la capitale… est Panama, et non Panama City.

Le même phénomène touche la capitale du Koweït. Récemment, Radio-Canada nous a ressorti le monstre linguistique de Koweit City, autre nom imaginaire. La capitale de l’émirat n’est pas plus anglophone que celle du Guatémala. Là encore, sous l’influence de l’anglais, on cherche à régler un problème inexistant en français, car, le jeu des prépositions vole de nouveau à notre secours.

Les deux morts-vivants linguistiques ont fait une brève incursion dans le Petit Larousse au cours des années 1990, si je me souviens bien. Il y a belle lurette qu’ils ont été radiés des éditions récentes pour cause d’illogisme et de mode passagère.

Ceux qui tiennent à les utiliser devraient se poser la question suivante : faut-il écrire en français Quebec City pour bien faire la différence avec Québec, nom d’une province canadienne? Si Québec (ville) et Québec (province) se côtoient allègrement dans notre langue, pourquoi faut-il l’encombrer d’horreurs comme Guatemala City et Koweit City?

Et, quant à y être, que diriez-vous de Luxembourg City?

Genre

Une personne peut avoir beau genre. Le genre peut qualifier une variété d’espèce animale. Il peut aussi être attribué à une série de mots : le français a deux genres, l’allemand trois.

Depuis quelques années, le monde du développement international utilise le mot genre pour qualifier les deux sexes. Dans ce contexte, le genre renvoie aux relations entre les femmes et les hommes et aux rôles que la société attribue à chacun d’entre eux. Ces rôles découlent des forces telles que la culture, la tradition et la politique.

Traduire systématiquement gender par sexe ou sexuel peut entraîner des situations cocasses, comme nous le verrons ci-dessous.

Pourtant, certains s’opposent quand même à cette appellation qui vient de l’anglais gender. Qu’on l’aime ou pas, il faut reconnaître que cette extension sémantique répond à un certain besoin.

Les dictionnaires

Voyons la définition qu’en donne le Merriam Webster : « Behavioral, cultural, or psychological traits typically associated with one sex. »

Les dictionnaires français sont entrés dans la danse. Le Robert : « Construction sociale de l’identité sexuelle. » Le Larousse est encore plus précis : « Dimension identitaire, historique, culturelle et symbolique de l’appartenance biologique au sexe masculin ou féminin. »

Cet ouvrage affiche aussi l’expression études de genre, calque parfait de gender studies. Définition : « Domaine des sciences sociales consacré à l’étude du genre. »

Traduction de gender

On pourrait penser que l’adoption de gender correspond à un certain puritanisme typique des Anglo-Saxons, qui voudraient éviter le mot sex. Peut-être, mais on ne peut s’en tenir à cette explication simpliste.

Tant en anglais qu’en français, l’arrivée du tandem gender/genre répond à un besoin.

Pensons à un spécialiste des relations entre les deux sexes. Allons-nous dire sexual specialist? Traduit par spécialiste sexuel? On aura donc un gender specialist, qu’on pourrait aisément traduire par spécialiste des genres, sans provoquer l’hilarité générale.

Bien entendu, beaucoup renâcleront devant pareille traduction. L’anglais se contente souvent d’appositions, alors que le français aime expliciter les rapports entre deux mots, soit au moyen d’une préposition soit par une périphrase. Les traductions de gender sont parfois laborieuses, il faut le reconnaître.

Ainsi, gender advisor, conseiller en genre? Non, conseiller en matière d’égalité des sexes. Ouf! Mais la solution peut être courte, voire lapidaire : gender biased, sexiste. Gender focussed? Qui tient compte des sexes ou des genres. Les traductions proposées viennent de Termium.

Une expression surprenante marquant la distinction que fait l’anglais entre les deux mots : sex and gender : sexe biologique et sexe social. Et que penser de gender training? Formation sexuelle? Non, formation au genre, formation sur l’égalité des sexes.

Le mot genre n’est pas une panacée. On l’emploie couramment en développement international, mais son acclimatation en français n’est pas terminée.

Charger

Un sénateur avide a chargé des dépenses personnelles à son employeur, argüant qu’il avait le droit de le faire. Le Sénat a défrayé les dépenses dudit sénateur sans poser de question.

Voilà deux exemples parfaits du mauvais usage de ces deux verbes au Canada.

Charger n’a pas le sens de facturer. Le sens réel de ce verbe est plutôt : faire porter un poids; donner une responsabilité à quelqu’un. Charger, c’est aussi mettre quelque chose dans un appareil : charger un appareil-photo, charger un révolver, si vous êtes aux États-Unis…

Notre sénateur goinfre a été défrayé de ses dépenses. On ne peut pas dire, cependant, que le Sénat a défrayé ses dépenses. La Chambre haute l’a remboursé, indemnisé, payé.

Les dictionnaires sont clairs à ce sujet. Dixit le Petit Larousse : « Payer à quelqu’un la dépense de quelque chose. On l’a défrayé de ses frais de voyage.»

Comme vous l’avez sans doute deviné, les deux exemples donnés en début de billet sont des calques de l’anglais.

 

Kiosque

Le sujet suscite la controverse au Québec.

Dans le coin gauche, on trouve les partisans de kiosque, qui estiment que le terme s’est acclimaté au Québec et désigne tout pavillon et espace réservé à un exposant dans une foire, une exposition.

Dans le coin droit, ceux qui estiment que kiosque est une impropriété dans ce sens et défendent l’anglicisme stand. C’est le cas entre autres de la lexicographe Marie-Éva de Villers, auteure du Multidictionnaire de la langue française.

Le Petit Robert ne donne pas à kiosque le sens qu’on lui attribue au Québec. On parle plutôt d’un pavillon de jardin, d’un édicule où l’on vend des journaux et de la superstructure d’un sous-marin.

Le Petit Larousse, lui, signale l’usage québécois.

La question qui se pose est la suivante : faut-il à tout prix s’aligner sur les pratiques européennes et balayer du revers de la main certains usages bien implantés chez nous, usages que l’on appelle souvent des canadianismes?

L’Office québécois de la langue française répond par la négative. Selon elle, le fait qu’un mot anglais soit généralisé et même son attestation dans des ouvrages de langue ne devrait pas servir de prétexte pour l’importer dans notre pays. L’Office fait valoir que stand ne constitue pas un apport indispensable au français et qu’il ne comble pas de lacune lexicale.

Le mot a évolué dans notre langue, poursuit l’OQLF, pour donner kiosque à fleurs, kiosque d’information, kiosque de gare.

Certains verront dans ces évolutions un garant de la « pureté du français »; ils se trompent. Car, en fait, notre kiosque n’est rien d’autre qu’un mot d’origine turque! L’original se décline comme suit : kösk.

Quant au mot stand, il a fait lui aussi son bonhomme de chemin dans nos contrées enneigées… Dixit l’Office : « L’emprunt stand est également utilisé dans plusieurs expressions, notamment dans stand à hot-dogs, stand à pizzas, stand de souvenirs, stand à journaux (à la place de kiosque), dans stand de cosmétiques, stand de jouets (au lieu de comptoir ou rayon), ou encore à la place de station, dans stand de taxis. »

L’usage québécois et canadien est donc différent de celui qu’on observe en Europe. Nous manifestons la même réticence à employer stand pour kiosque que pour email à la place du très français courriel.

Étant donné que stand s’est frayé un chemin dans notre langue, il est probable que beaucoup de gens d’ici continueront de militer pour son emploi dans les foires et expositions.

Crasher

Le verbe crasher est une horreur. Le réflexif se crasher est encore pire.

Deux parfaits exemples d’anglicismes parfaitement inutiles, puisque le français a déjà un verbe pour désigner cette action : s’écraser.

L’écrasement de l’Airbus de la Germanwings a défrayé la chronique de l’autre côté de l’Atlantique. Des médias comme France 2, Le Monde, Le Figaro, Libération, Paris Match (bien entendu) ont repris en chœur le mot crash.

Évidemment, le mot figure dans les dictionnaires; leurs portes sont toujours toutes grandes ouvertes aux anglicismes. Crash est même devenu l’alter ego du mot allemand krach : un crash boursier. L’informatique, grande importatrice d’anglicismes, l’utilise comme synonyme de détérioration du disque dur.

Il n’y a donc pas que les avions qui crashent, les ordinateurs aussi.

Mais, à bien y penser, puisque crasher est maintenant français, cela signifie qu’il peut être conjugué selon les normes en vigueur… Amusons-nous un peu.

Peu s’en est fallu que l’appareil crashât dans la tempête.

Ainsi, vous crashâtes dans les Alpes.

Crashez, il en restera toujours quelque chose.

 

Mieux vaut en rire.

Bon matin

« Bon matin! » On entend fréquemment cette salutation à la radio et ailleurs. Beaucoup n’y voient que du feu, car elle semble s’inscrire dans la logique de la langue.

Après tout, ne dit-on pas « Bonsoir »? Et « Bon avant-midi » ou « Bon après-midi »? Alors où est le problème?

Le problème est le suivant : Bon matin suit une double logique; la première, celle de l’anglais Good morning; la seconde, une logique naturelle. Je m’explique.

Dans un premier temps, on peut considérer l’expression comme un calque de l’anglais. Certains ne seront pas d’accord. Pourtant, les dictionnaires bilingues sont sans équivoque : ils traduisent good morning par bonjour. Pas de Bon matin nulle part. C’est un indice que cette expression ne s’emploie pas dans le reste de la francophonie. Si vous n’êtes toujours pas convaincu, faites une recherche dans Google.

Dans un second temps, on peut dire que Bon matin suit une certaine logique naturelle. Si on peut dire « Bonsoir », pourquoi pas « Bon matin! »? En effet.

Pour compliquer les choses, parlons un peu des termes avant-midi et après-midi. Là encore, une petite recherche vous permettra de constater que ces mots ne peuvent servir de salutation dans le reste de la francophonie.

Autre constatation, avant-midi est un régionalisme du Canada et de la Belgique. On parle plutôt de matinée ou de matin.

En conclusion, Bon matin s’inspire de Good morning; il s’agit d’un calque, comme il y en a tellement dans le français au Canada. Est-ce que aux oreilles de ceux qui l’utilisent il a plus de retentissement que bonjour? La question reste posée. Va-t-il s’incruster dans l’usage canadien au point de faire son apparition dans les dictionnaires? Cela reste à voir.

Les lecteurs consulteront avec intérêt la capsule linguistique du Bureau de la traduction à ce sujet.

D’ici là, je vous souhaite le bonjour.

 

 

 

Pays et péninsule

Voilà deux génériques qui peuvent causer du fil à retordre au langagier.

En effet, on ne peut leur appliquer aveuglément les règles sur les majuscules que l’on voit habituellement dans les toponymes. Comme on le sait, le générique s’écrit presque toujours avec la minuscule, tandis que c’est le spécifique qui reçoit la majuscule, qui constitue le début de l’appellation. Et même si l’élément spécifique est un adjectif, il s’écrit quand même avec la majuscule initiale.

Par exemple : rivière des Prairies, océan Arctique, mont Blanc.

Mais cette règle n’est pas suivie dans au moins trois cas : les pays baltes, le Pays basque et le pays de Galles.

Les pays baltes

Les pays baltes, aussi appelés les États baltes, se composent de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Détail intéressant, le Larousse écrit les pays Baltes, tout comme le dictionnaire Hachette; le Robert, lui, y va d’une graphie tout en minuscule. La presse française a tendance à adopter cette graphie également, bien qu’on y décèle, de temps à autre, des Pays baltes.

Force est de constater que pays Baltes fait figure d’exception. D’autres appellations semblables ne reçoivent pas la majuscule : les pays balkaniques, les pays scandinaves, les pays sud-américains. Alors pourquoi cette exception pour la Baltique?

Le Pays basque

Pour ce qui est de Pays basque, il y a unanimité. La règle de la majuscule au spécifique ne semble plus s’appliquer, peut-être parce que ce nom désigne une région précise? Pourtant, cette même région est divisée entre deux États : la France et l’Espagne. En outre, les pays baltes ne constituent-ils pas une région bien délimitée également? Une autre exception du français?

Le pays de Galles

Ici, il est impensable d’écrire le spécifique en minuscule; nous avons affaire à un nom propre, traduction de l’anglais Wales. Mais doit-on appliquer la règle du générique en minuscule? On peut s’interroger, puisque Pays basque prend la majuscule initiale. Alors pourquoi pas le Pays de Galles également?

Pourtant, le Robert, le Larousse et le dictionnaire Hachette l’écrivent ainsi : pays de Galles. Comprenne qui pourra.

La presse française nous offre tout un buffet. Les journalistes du Monde se contredisent allègrement : pays de Galles y côtoie Pays de Galles. Certains médias nous offrent un étonnant Pays De Galles. Voilà ce qui arrive quand les règles ne sont pas claires.

À mon sens, il y a une certaine logique à écrire Pays de Galles, mais cette graphie ne fait pas l’unanimité.

Péninsule

L’appellation péninsule Ibérique est classique. On la retrouve dans les trois dictionnaires susmentionnés. La péninsule Arabique s’écrit parfois avec la majuscule au spécifique, ce qui relève d’une certaine logique puisque l’on voit aussi le désert Arabique.

Pourtant, d’autres appellations semblables s’écrivent toujours en minuscule : la péninsule coréenne, italienne, armoricaine, etc. La graphie péninsule Ibérique jouit donc d’un statut particulier. Le Petit Robert donne aussi l’exemple suivant : la Péninsule : l’Espagne et le Portugal. Cet exemple me paraît douteux. Je serais curieux de savoir comment nos amis d’outre-Atlantique réagiraient, car, après tout, la Péninsule ça pourrait être aussi l’Italie.

Chose étonnante, les ouvrages de difficultés de la langue aussi bien que le Bon usage de Grevisse ignorent complètement les deux termes péninsule et pays, comme s’ils ne comportaient aucune difficulté.

 

 

Nations Unies : avec ou sans majuscule?

Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’ONU est le seul forum pour discuter de l’ensemble des questions qui préoccupent la communauté internationale. C’est même sa vocation.

Le nom officiel de l’ONU (prononcé o-é-nu par les Européens) est l’Organisation des Nations Unies. Trois majuscules, dont une à l’adjectif, ce qui est plutôt inhabituel.

Pour les noms d’organismes, unanimité dans les manuels de typographie, qui prescrivent la majuscule initiale au premier substantif; l’adjectif s’écrit toujours en minuscule, à moins qu’il ne commence l’expression.

C’est ainsi qu’on écrit le Comité international olympique; le Fonds monétaire international; l’Union européenne. Comme on le voit, la graphie officielle de l’ONU (que les Européens écrivent Onu) s’écarte des normes habituelles.

Ce n’est pas un cas unique.

  • L’Organisation mondiale de la Santé: le deuxième substantif reçoit lui aussi la majuscule.
  • L’Organisation Internationale du Travail: majuscule à tous les substantifs et même à l’adjectif.

Ces graphies sont arbitraires. Les autorités qui les ont adoptées ont choisi de ne pas tenir compte des règles typographiques conventionnelles, en supposant qu’elles les connaissaient.

Le rédacteur est confronté à un dilemme. Ou bien il respecte scrupuleusement les appellations officielles, mais court le risque d’entacher l’uniformité de son texte, si les noms d’autres organisations internationales y figurent. Ou encore il rectifie les graphies apparemment fautives, mais ne respecte plus la terminologie consacrée.

La presse du Canada et de la France retient la graphie conventionnelle Nations unies; c’est également celle que l’on trouve dans le Larousse et le Robert des noms propres. L’usage penche donc massivement pour le conformisme aux règles de typographie.

Certains feront valoir, à bon droit, qu’Organisation des Nations Unies est le nom officiel de cet organisme. Qui sommes-nous pour en décider autrement? Il importe de respecter la décision de l’ONU, car, autrement, ce serait un manque de respect.

Cette position n’est pas dénuée de valeur. Mais le rédacteur devra alors se plier à toutes les graphies proposées par des organisations internationales ou autres, quitte à oublier l’uniformité dans ses textes. Bref, une belle cacophonie.

Il est vrai qu’imposer Organisation des Nations unies écorchera la sensibilité des dirigeants de l’ONU. Mais tout dépend dans quelles circonstances on emploie cette graphie révisée. N’oublions pas que c’est celle qu’ont adoptée non seulement Le Devoir et La Presse au Canada, mais aussi le prestigieux journal Le Monde, et d’autres avec lui : Le Figaro, L’Express, le Nouvel Observateur, etc. Nous sommes donc en bonne compagnie.

On pourrait réserver la graphie officielle aux correspondances destinées à l’organisation sise à New York. Ce serait commettre un impair de ne pas orthographier son nom comme elle le souhaite. Un peu comme si quelqu’un vous écrivait en faisant une faute d’orthographe à votre nom de famille.

Ces trois exemples mettent en lumière l’incohérence qui règne quant à l’utilisation des majuscules, non seulement dans les noms d’organismes, mais aussi pour les graphies de périodes historiques, de noms d’entreprises, etc. Un peu d’uniformité ne nuirait pas.

À travers

L’expression a mauvaise presse. Elle serait un calque de l’anglais through. Il faut l’éviter à tout prix. On serait tenté de dire que à travers à elle seule est une légende urbaine en soi.

Peut-on voyager à travers le Canada ?

Peut-on passer à travers une épreuve?

Peut-on passer à travers une pile de livres?

Grossiers anglicismes que tout cela? Voyons voir.

La définition la plus courante de l’expression est de traverser une chose dans toute sa longueur ou son épaisseur. On pense à une balle de pistolet qui passe à travers un mur. L’expression sœur passer au travers de quelque chose a un sens semblable, soit de passer d’un bout à l’autre, de part en part.

Voyager à travers le Canada

Prenons le premier exemple. On peut effectivement voyager à travers le Canada. Les grands dictionnaires donnent des exemples dans ce sens. La plus intéressante vient du Trésor de la langue française : « En parcourant, en franchissant, en pénétrant quelque chose. » Parmi les exemples cités : « Marcher à travers un jardin. »

Le Petit Robert, de son côté, parle de voyager à travers le monde entier. Un coup d’œil au Multidictionnaire et au Dictionnaire des anglicismes, de Colpron, ne permet pas de trouver quelque condamnation que ce soit.

Une conclusion s’impose : voyager à travers le Canada n’est PAS un anglicisme. Un vrai anglicisme serait de parler à travers son chapeau. Parler à tort et à travers serait plus français.

Passer à travers une épreuve

On croit discerner l’ombre menaçante de l’anglais pass through an ordeal. De fait, il serait plus exact de dire passer au travers d’une épreuve. En effet, la locution passer au travers peut avoir le sens de « échapper à un danger à quelque chose de fâcheux », selon le Robert. Ici, c’est l’idée de se faufiler, d’éviter les obstacles, qui prime.

Certains feront valoir qu’une personne peut avoir fait face aux évènements, alors qu’au travers évoque l’idée de se défiler.

Passer à travers une pile de livres

Rien n’est moins sûr dans ce cas-ci. Les ouvrages ne donnent aucun exemple probant qui irait dans ce sens. Bien sûr, on pourrait se cramponner à la définition originale de « un bout à l’autre, de part en part » figurant dans le Trésor et décider de donner un sens figuré à cette expression. Donc, lire sa pile de livres d’un bout à l’autre.

Toutefois, ce ne serait pas une bonne idée de dire passer au travers d’une pile de livres. L’expression au travers recèle la notion d’obstacles, de danger.

Comme on le voit, la crainte de commettre un anglicisme peut parfois nous pousser vers un purisme excessif.