Meeting

Les langues empruntent pour s’enrichir, fait bien connu. Ce qui l’est moins, c’est qu’elles acclimatent ces emprunts, au point de leur donner un sens précis, qui, souvent, s’éloigne quelque peu du terme d’origine.

Le mot meeting en est un parfait exemple. Les ouvrages s’entendent sur les deux définitions suivantes :

1) Une réunion publique au cours de laquelle on débat de questions politiques ou sociales.

2) Une manifestation sportive.

Dans le premier cas, on dit plutôt un rassemblement au Québec et au Canada français. Un rassemblement de Québec solidaire. On pourrait aussi parler de réunion, rencontre d’une formation politique, d’un syndicat.

L’emploi de meeting au sens de manifestation sportive est toutefois inusité chez nous. Le Petit Robert donne comme exemple un meeting d’athlétisme, un meeting aérien.

Il me semble que le mot compétition serait plus approprié. Quand des avions font des voltiges dans le ciel pour épater des spectateurs, on parle de spectacle aérien, et non de meeting.

De ce côté-ci de l’Atlantique, meeting est un anglicisme pour réunion, rencontre. On dira par exemple un meeting de production.

L’emprunt en question montre que les anglicismes français ne sont pas toujours exactement les mêmes que ceux du Québec.

L’accord de proximité

Titre du journal Le Monde, le 26 mars 2017 : Russie : l’opposant Alexeï Navalny et des centaines de personnes arrêtées lors d’une manifestation.

D’après la direction du journal, l’accord au féminin du verbe arrêter n’a pas suscité de commentaire négatif. Il semble que, pour une fois, des centaines de femmes ont fait pencher la balance du côté de l’accord au féminin, malgré la présence d’un seul homme.

Comme tout le monde le sait, le masculin fait office de genre neutre. D’où la lutte farouche menée par certains académiciens pour s’opposer à la tournure «Madame la ministre».

Quant à la règle donnant préséance au masculin dans l’accord du participe passé et de l’adjectif, elle amène son lot de hiatus, comme : «Les traducteurs et traductrices sont intuitifs.» «Les garçons et le filles de ce quartier sont beaux.»

C’est au prix d’une double pirouette arrière que l’on peut remédier cet irritant grammatical : «Les filles et les garçons de ce quartier sont beaux.»

Beaucoup pensent que l’accord de proximité a sa place en français. En tout cas, il ne s’agit pas d’une hérésie inventée par des féministes soucieuses de gommer la domination du genre masculin dans la grammaire française.

Qu’on l’aime ou pas, il faut reconnaitre que l’accord de proximité est plus euphonique. Maurice Grevisse signale que «La langue du Moyen Âge pratiquait ordinairement l’accord avec le donneur le plus proche.» Selon lui, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles suivaient assez souvent cet usage.

Alors pourquoi le masculin en est-il venu à déclasser le féminin? D’aucuns soutiennent que cette prépondérance n’a rien à voir avec les deux sexes. Le masculin serait un genre neutre et n’aurait rien à voir avec le sexe. Vraiment? Alors pourquoi l’appelle-t-on masculin?

Pourtant, le grammairien Nicolas Beauzée disait en 1767 : «Le genre masculin est réputé le plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.»

L’idée de rétablir l’accord de proximité fait son chemin, malgré la résistance bétonnée et peu surprenante que l’on observe en Europe. Des organisations féministes ainsi que d’autres voix estiment que cet accord serait un moyen d’intégrer à la langue française la révolution que constitue l’égalité hommes-femmes.

L’Office québécois de la langue française signale que l’accord de proximité n’est pas incorrect grammaticalement parlant.

Le journal Le Monde mentionne d’ailleurs les avancées réalisées au Québec, où des expressions comme écrivaine, auteure ont droit de cité depuis longtemps.

Ces termes suscitaient jadis railleries et mépris de l’autre côté de l’Atlantique. Or, les pays francophones européens ont commencé à dresser leurs listes de noms de profession féminisés. Le Robert estime que mairesse au sens d’épouse du maire est vieilli et donne la définition suivante : «Femme exerçant les fonctions de maire.» Il ajoute toutefois la mention RARE. Pas au Québec, en tout cas.

Comme on le voit, la résistance à la modernisation du français est toujours bien présente sur le Vieux Continent, même si on observe certains progrès. Ce n’est donc pas demain la veille que l’accord de proximité va s’imposer. Mais on a bien le droit d’espérer.

Thématique

« Une nuit sous la thématique de l’alcool », titre La Presse du 19 août 2013. « Une thématique féminine pour la programmation d’Artv ». Titre du Devoir en 2005.

Plus près de nous, dans le Figaro du 10 février 2017 : « Travailleurs indépendants : une thématique au cœur de la présidentielle. »

Les rédacteurs s’en donnent à cœur joie : il est beaucoup plus chic qu’une exposition, un spectacle aient une thématique plutôt qu’un thème. Cet abus du mot thématique fait partie d’un style – j’allais dire d’une stylistique… – que j’ai qualifié de charabia chic, dans un article précédent.

Le doute s’insinue. Est-ce qu’une thématique serait la même chose qu’un thème?

Eh bien non. Une thématique, nous dit le Robert, est un « ensemble, système organisé de thèmes. » L’analogie avec le tandem problématique-problème saute aux yeux.

La plupart du temps, les rédacteurs voulant amplifier leur discours transforment un simple thème en thématique. L’effet est garanti, du moins le croient-ils.

Justement pas.

Une pièce de théâtre, un essai ont pour thème telle ou telle chose, à moins d’avoir une structure complexe qui aborde une multitude de thèmes à la fois. C’est plutôt rare.

Polariser

Les politiques du gouvernement américain polarisent la population. Elles sont divisives, diront certains rédacteurs bien au fait de l’anglais.

Le verbe polariser est un autre brillant exemple de faux ami ayant fait intrusion dans le discours public, sans attirer l’attention. On peut sans nul doute le qualifier d’anglicisme insidieux; les amateurs de polars parleront du crime parfait.

Tant au Parlement du Canada que dans la fonction publique de ce pays, l’anglais polarize est systématiquement rendu par polariser.

Une consultation des dictionnaires vient tempérer notre enthousiasme.

La polarisation est « L’action de concentrer en un point (des forces, des influences). » – Le Petit Robert.

Le Petit Larousse, quant à lui, parle de concentrer l’attention sur quelque chose.

Comme on le voit, on est assez loin du sens anglais. « To break up into opposing factions or groupings, a campaign that polarized the electorate. » D’ailleurs, le Robert-Collins traduit « Être polarisé sur quelque chose » par « To be centered on something. »

À l’ONU, on traduit polarize par « cristalliser davantage les divergences d’opinions. »

Un autre exemple de l’Unesco : « Past scheme often polarize the community. » rendu par « Jusqu’ici, les projets avaient tendance à diviser la communauté. »

Diviser, voilà la clé. Renvoyer les gens dans des camps opposés. Semer la division, la discorde.

Mais le faux ami est tellement tentant…

Polarisant

Ce qui polarise est forcément polarisant… Logique implacable de l’anglicisme. Quand on y pense bien, force est de constater que la soi-disant polarisation accentue les clivages, la division. Donc, il serait judicieux de dire que la question de l’avortement est un sujet clivant — et non pas divisif, comme le pense un certain premier ministre.

Milléniaux

On parle de plus en plus des milléniaux, ces membres de la génération Y. Ce mot, inspiré de l’anglais millenials, s’incruste de plus en plus dans l’usage. Dans Le Devoir du 18 décembre 2017, je lis millénariaux. Faut-il s’en inquiéter?

Chose certaine, l’usage semble de plus en plus pencher vers milléniaux. Toutefois d’autres solutions s’offrent au langagier.

Le Grand Dictionnaire terminologique emploie le nom de Y et les définit comme les personnes étant nées entre 1982 et 2005. L’éventail est large, comme on le voit. Mais les définitions varient. Selon Termium : il pourrait s’agir des rejetons de 1980 à 1990, tandis que les Américains parlent de ceux nés entre 1981 et 1997…

Le dilemme existentiel de savoir si on est plus X que Y persiste… Au secours, Boucar Diouf!

Notre réflexe de Nord-Américain méfiant de l’anglais nous incite à chercher des solutions moins calquées sur la langue de Shakespeare.

Ainsi, certains parlent des enfants du millénaire. L’Office québécois de la langue française nous propose des appellations assez longues, comme personne de la génération Y, personne de la génération millénaire, personne de la génération du millénaire.

Ces propositions sont peu séduisantes en regard de la simplicité du terme anglais. Mais elles sont exactes. Moins surprenantes, en tout cas, que écho-boomer (sic).

L’Office a même suggéré millénarial… D’où l’expression relevée dans Le Devoir. En tout cas, elle déconseille millénial pour les raisons suivantes :

L’emprunt intégral adapté millénial ne s’intègre pas au système linguistique du français, puisqu’il est mal formé. En effet, millénial dérive de millénium, qui n’a pas en français le sens général de « période de mille ans », comme c’est le cas en anglais.

En fin de compte, parler des Y ou des personnes de la génération Y est peut-être la meilleure solution pour qui veut éviter les anglicismes. Mais, soyons réalistes, l’usage ne semble pas vouloir retenir cette solution.

Décret migratoire

Le décret migratoire du président américain nous arrive dans sa deuxième mouture. L’expression fait sourciller surtout pour le contenu raciste qu’elle suggère, mais semble acceptée par tous les rédacteurs.

Elle cache toutefois une petite faille. Posons-nous la question : un décret peut-il être migratoire? Idem pour le code criminel. Le code est-il vraiment criminel?

Et les fameux délais judiciaires. Tout d’abord ce ne sont pas des délais, mais bien des retards, délai étant un anglicisme qui semble indéracinable dans les médias. Ensuite, il serait préférable de parler des retards de la justice.

Quand on y réfléchit bien, ce genre de construction n’est pas tout à fait logique. On sent que l’emploi de l’adjectif est quelque peu forcé.

En fait, il faut distinguer l’adjectif qualificatif de l’adjectif de relation.

L’adjectif qualificatif

Il s’agit d’un adjectif qui exprime une manière d’être ou une qualité de l’être.

Une personne intelligente.

Un train rapide.

On peut graduer un adjectif qualificatif.

Une personne très intelligente.

Un train assez rapide.

L’adjectif qualificatif peut être antéposé :

Une jolie maison.

On peut aussi le séparer par un autre adjectif qualificatif.

Une jolie petite maison

L’adjectif de relation

Il exprime plutôt un rapport d’appartenance, de dépendance ou d’exclusion. Les exemples sont multiples :

Un pain français.

Le voyage papal à Cuba.

Un centre sportif.

Gérald Filion, journaliste économique.

Jacques Duval, chroniqueur automobile.

Quelque chose cloche, manifestement. La baguette ne cause pas de politique, elle ne fait pas de raisonnements; le voyage n’est pas vraiment papal, le centre ne fait pas de sport, Gérald Filion ne fait pas économiser de l’argent à Radio-Canada, Jacques Duval n’a pas quatre roues.

De plus, impossible de graduer ces adjectifs.

Un pain plutôt français

Un centre particulièrement sportif

Pourquoi l’adjectivite?

L’adjectivite, c’est l’emploi abusif de l’adjectif. Le décret de Trump ne migre pas; il ne peut donc pas vraiment être qualifié de migratoire. Même chose pour la clause dérogatoire; la clause en question ne déroge pas de la Constitution : elle permet de s’y soustraire.

Malgré ces failles de logique, les adjectifs de relation se multiplient, pour la simple et bonne raison qu’ils sont utiles. Sans eux, il faudrait continuellement étoffer notre discours; les périphrases en alourdiraient la teneur.

Un bel exemple : que fait-on de Jacques Duval? Un chroniqueur en matière d’automobiles?

Le raccourci est tentant et les journalistes y recourent très souvent, tout comme la population en général. Pensons à autobus scolaire, congé parental, crise cardiaque, etc.

Certaines constructions sont toutefois douteuses : l’accident a fait deux blessés graves. La syntaxe en prend pour son rhume. Il faut reformuler. Deux personnes ont été grièvement blessées.

L’adjectivite est partout, on le voit avec le décret migratoire. Facile de le critiquer, plus difficile de le reformuler. Le professeur Charles LeBlanc de l’Université d’Ottawa suggère le décret-loi sur l’immigration. Verra-t-on un jour cette solution dans les médias? Les paris sont ouverts…

 

 

 

Français et anglais : deux mentalités

Le français et l’anglais sont deux langues entremêlées. Leurs locuteurs ne partagent cependant pas la même mentalité.

Les invasions anglo-saxonnes

La langue anglaise n’a pas toujours eu l’allure qu’elle a actuellement. En fait, la Grande-Bretagne était jadis peuplée par des Celtes, comme la Gaule de jadis. Les invasions anglo-saxonnes, au cinquième siècle, ont façonné la langue anglaise. Les peuples celtiques sont refoulés au nord, en Écosse, à l’ouest, au pays de Galles, et en Cornouailles (nom singulier, féminin).

La gaélique

Les langues gaéliques de ces régions ont été laminées par l’anglais. Le cornique parlé en Cornouailles a disparu; seuls les Gallois emploient encore le gaélique. Les Irlandais ont tenté en vain au siècle dernier de le ressusciter.

L’anglais langue de synthèse

Les envahisseurs viennent de la Saxe, du Danemark (les Jutes), de la Frise (nord de la Belgique et des Pays-Bas actuels).

Ces peuples parlent des langues germaniques assez semblables. Les mots ont sensiblement les mêmes racines et les locuteurs peuvent se comprendre à la condition de laisser tomber les conjugaisons de verbes, les genres, les déclinaisons. Bref tout ce qui tend à compliquer la langue.

(C’est encore vrai aujourd’hui chez les peuples scandinaves : un Suédois peut comprendre le norvégien ou le danois.)

Divers royaumes sont fondés et, au fil des siècles, ils seront appelés à fusionner. C’est ainsi que s’élabore la langue anglaise.

La Conquête normande

La Conquête normande  qui se transforme brutalement. La conquête de l’Angleterre en 1066 par la Normandie marque un tournant, elle est un cataclysme pour l’ancien anglais, puisque le français devient langue officielle de la couronne britannique. Il le restera pendant 300 ans. Les emprunts au français sont massifs, sous l’influence de l’administration, de sorte que bon nombre de mots germaniques tombent en désuétude.

C’est ce qui fait dire à John Howell :

« La langue anglaise est du hollandais brodé de français. »

Et pour cause! L’étude de l’allemand, du néerlandais ou d’une langue scandinave permet vite de constater que l’anglais a perdu une bonne partie de ses racines germaniques

Français : transport; anglais : transport; allemand : Verkehr

Français : mouton; anglais : mutton; suédois : fårköt

Français : table; anglais : table; norvégien : bord

L’administration s’exprime en français et la population en anglais. Cela crée des problèmes de communication avec la population. Les agents de l’État doivent en tenir compte. Cette cohabitation des deux langues amène certains phénomènes :

  • L’existence de doublets français-anglais qui expriment la même réalité : trust and confidence. Le premier mot compris par la population, le second par l’administration.
  • La tendance en anglais moderne qui en découle d’utiliser plusieurs mots, souvent synonymes ou quasi-synonymes, pour exprimer une réalité simple.
  • Les mots français sont souvent déformés et leur sens finit par s’éloigner du français, d’où la pléthore de faux amis.

L’influence du français sur l’anglais

Bon nombre de mots anglais viennent de l’ancien français et ne se voient plus dans notre langue. Un bel exemple est remember, un descendant de remembrer, qui signifie « se souvenir ».

D’autres mots viennent du latin, comme cancel, qu’on retrouve en italien : cancellare.

L’anglais a aussi adopté des expressions françaises médiévales, depuis disparues en français. Fall in love vient de l’ancien français Tomber en amour. Cette expression a depuis été remplacée dans notre langue par Devenir amoureux.

Bon nombre d’anglicismes du Canada sont en fait du vieux français transmis par l’anglais moderne.

On peut estimer que plus de la moitié du vocabulaire anglais dérive du français. Comme cela arrive souvent, les mots voyagent dans les deux directions. Cela signifie que des mots ou expressions considérées comme des anglicismes sont en fait des gallicismes déguisés.

Deux exemples :

1) Le tennis

Ce jeu anglais vient de la France. Il s’appelait le jeu de paume. On tendait la balle à l’adversaire en lui disant : «  Tenez. » Ce qui a donné tennis en anglais.

2) Test

Voilà un mot anglais dont certains pourraient contester l’utilité dans notre langue. Pourquoi pas essai, vérification, mise à l’épreuve?…

En fait, il est question d’une tête… En ancien français : teste. Graphie révisée : tête.

L’anglais a importé ce mot et lui a donné une signification précise. Le français a emprunté son propre rejeton, avec le sens anglais. Dans un sens, on peut dire que test est un faux anglicisme.

Les dictionnaires français toujours en retard sur l’usage

Les différences d’optiques entre lexicographes français et anglais sont une juste représentation des mentalités divergentes de part et d’autre de la Manche.

Les lexicographes français montrent beaucoup de réticence à intégrer des néologismes récents avant d’avoir l’assurance que ces mots auront une certaine pérennité.

Tout d’abord, il faut être conscient que les ouvrages de langue n’arrivent pas à répertorier la totalité du vocabulaire et des expressions. Beaucoup sont laissés de côté.

Exemple frappant : tenir pour acquis. On suggère cette expression pour remplacer le faux anglicisme prendre pour acquis. Celui-ci n’est rien d’autre que de l’ancien français. Il ne figure plus dans les dictionnaires. Pas plus d’ailleurs que tenir pour acquis… Le Robert-Collins donne tenir pour certain…

En clair, ce n’est parce qu’une expression est absente des ouvrages de langue qu’elle est nécessairement à bannir. L’usage évolue, ce qui était condamné il y a quelques années finit par être accepté. Une certaine souplesse s’impose.

La principale difficulté des ouvrages didactiques du français est leur rigidité, leur difficulté à consigner les nouveaux usages.

Les exemples sont multiples.

La locution lors de s’emploie maintenant aussi bien au futur qu’au présent. Elle peut parfois désigner une réalité intemporelle.

Lors de son prochain congrès, le Parti libéral étudiera un projet de motion.

Lors de l’ouverture des portes, un mécanisme de sécurité est activé.

Malgré le nombre écrasant d’exemples dans ce sens, tant le Larousse que le Robert continuent de s’en tenir à la définition « à l’époque de… », tous les exemples étant au passé.

Cette rigidité des lexicographes français est symbolique.

Du côté des anglophones

L’une des grandes différences entre les deux langues est l’existence de l’Académie française, une institution inimaginable pour les anglophones.

Deux mentalités se heurtent de plein fouet.

Les anglophones estiment que la langue appartient à tous, et non pas à une élite qui essaie de tout réglementer. Par conséquent, on est libre d’inventer des mots au besoin, d’en modifier le sens; le substantif peut devenir verbe, ce dernier peut être substantivé.

Lorsque l’anglophone voit une expression nouvelle, son premier réflexe n’est pas de chercher au dictionnaire. Il se demandera plutôt s’il l’a entendue ou lue quelque part. Son usage est-il marginal? Est-ce que mon lecteur comprendra ce que j’écris? Tiens, pendant que j’y pense, est-elle au dictionnaire? Probablement pas, il me semble que c’est nouveau.

Bon, je vais l’employer.

Le francophone, lui, est déchiré. Il consulte tout de suite le dictionnaire. L’expression ne s’y trouve pas, horreur! Comme beaucoup de ses semblables, il aura tendance à réagir ainsi :

  • Ce n’est pas au dictionnaire, donc ça ne se dit pas.
  • Ce n’est pas français, donc l’expression est à bannir.
  • Utiliser cette expression serait une faute.
  • Si je l’emploie, on va me critiquer.

Écrire en français est autrement plus angoissant qu’écrire en anglais.

Le francophone cherche une autorité pour le conforter dans sa décision. Si ce n’est pas un dictionnaire, un ouvrage sur les difficultés, pourquoi pas l’Académie française? Fondée en 1634, elle a été brièvement abolie pendant la Révolution française. Mais Napoléon n’a pas tardé à la rétablir.

Pour les francophones elle est une nécessité, pour les anglophones une aberration.

 

 

Accommodements raisonnables

L’attitude suffisante du premier ministre québécois Philippe Couillard et son dogmatisme nous plongent encore une fois dans la marmite bouillonnante du débat sur les accommodements raisonnables. Impardonnable, au moment où un consensus se dessinait enfin dans ce dossier.

Cette expression mérite un examen linguistique.

Dans un article précédent, je traitais du verbe accommoder. Il n’a pas le sens anglais de rendre service qu’on lui attribue généralement au Québec. Toute recherche au dictionnaire nous amène à constater que ce mot est surtout utilisé en cuisine…

Alors si on ne peut employer « accommoder » au sens de rendre service, peut-on faire des accommodements? Il semble bien que si, puisqu’un accommodement est un règlement amiable à un différend.

Dans ce contexte, l’expression accommodement raisonnable devient très défendable. On pourrait dire la même chose de sa petite sœur, les accommodements religieux.

Pourtant, le terme accommodement raisonnable est à l’origine un emprunt à l’anglais. C’est en effet dans un jugement de la Cour suprême du Canada en 1985 que la notion de reasonable accomodation apparaît. L’affaire portait sur la discrimination raciale.

Le calque s’est propagé au Québec dans les années 2000. Répandu par les médias, il est maintenant généralisé. À un point tel, que le Petit Robert en fait mention : « … au Canada compromis visant à concilier les droits fondamentaux et les particularités culturelles et religieuses d’un individu, d’une communauté. »

Certains rugiront devant ce nouvel emprunt. Pourtant, il comble un vide et désigne une réalité très précise. Les emprunts ont leur utilité.

Fascisme

L’implantation d’un régime autoritaire à la Maison-Blanche sous la houlette d’un président controversé en amène certains à se poser la question suivante : Trump est-il un fasciste?

Le politicologue que je suis aurait tendance à ménager ses propos avant de proférer une telle accusation. En effet, le fascisme renvoie au régime politique mis sur pied par Benito Mussolini. Celui-ci gravitait autour d’un pouvoir autoritaire incarné par un chef, appelé Duce en italien. Le duc.

Bien entendu, l’humanité a connu d’autres dictatures semblables depuis les années 1920 et beaucoup d’entre elles ont été qualifiées de fascistes. À tort.

Le fascisme est basé sur le totalitarisme, certes, soit la domination d’un parti unique. Mais il comprend aussi une organisation particulière de la société fondée sur le corporatisme, soit le regroupement des entreprises dans un régime capitaliste.

Les dictatures de Hitler, Franco, Pinochet et consorts ne comportaient pas cet élément.

On a souvent identifié le nazisme à une forme de fascisme. La ressemblance était frappante, d’autant plus que le Führer avait pris Mussolini comme modèle. C’est pourquoi bon nombre d’auteurs parlent du fascisme hitlérien.

D’autres régimes totalitaires ont aussi été associés au fascisme, de sorte que le sens de ce mot a peu à peu évolué. Sont aujourd’hui considérés comme fascistes les gouvernements nationalistes axés autour d’un seul parti. Bref, Mussolini a fait des émules.

Qualifier Trump de fasciste est donc un peu tiré par les cheveux. On ne peut le considérer comme tel, dans la mesure où le Parti républicain n’est pas devenu un parti unique; les États-Unis ne vivent pas en régime totalitaire.

Par contre, il est clair que l’équipe installée à la Maison-Blanche pratique une forme d’autoritarisme véhément. Intimidation des adversaires et des journalistes, musellement des scientifiques (le Canada connaît), mensonges éhontés, la liste est longue.

Ceux qui tiennent à tout prix à insulter le président américain pourront toujours le traiter de crypto-fasciste, en attendant la suite des choses.

La France en anglais

Le slogan choisi pour les Jeux olympiques de Paris en 2024 s’énonce en anglais : « Made for sharing ». Ce choix a bien entendu suscité l’indignation au Québec mais aussi dans l’Hexagone, sans parler de tout ce qu’on lit dans les médias sociaux.

Le président Hollande l’a dénoncé, de même que Bernard Pivot.

Chaque fois que les Québécois s’élèvent contre une nouvelle intrusion de l’anglais en France, il s’en trouve beaucoup pour railler ces braves coloniaux ringards qui ne comprennent rien à rien.

En toute amitié, j’aimerais donner quelques explications sur les réactions parfois étonnantes des Québécois et leur origine.

Beaucoup de Français ne comprennent pas l’hypersensibilité des Québécois et des autres francophones du Canada lorsqu’il est question d’anglicismes. Dans mon blogue, toute dénonciation de nouveaux emprunts inutiles à l’anglais me vaut quelques réactions en Europe. On tente par tous les moyens de justifier l’anglicisme. Toutes les réponses sont teintées d’un agacement évident de se faire reprendre par un habitant d’une ancienne colonie.

L’ennui, c’est que le français appartient à tous les francophones.

Si pour beaucoup d’Européens la défense de la langue française relève d’un passé révolu, elle constitue une cause vitale pour les francophones d’Amérique.

Le français en Amérique

D’entrée de jeu, je veux signaler que les Québécois font beaucoup plus d’anglicismes que les Européens. C’est un fait : nous sommes mal placés de vous faire la leçon.

Nos anglicismes ne sont pas uniquement des mots anglais plaqués dans un discours français. Les nôtres sont, dans un sens, plus subtils. Ce sont des anglicismes sémantiques (donner un sens anglais à un mot français); lexicaux, morphologiques (addresse au lieu d’adresse), et syntaxiques. Le mal est bien plus virulent et insidieux qu’en Europe.

La démographie est notre pire ennemie.

Le Québec et les Canadiens français des autres provinces comptent pour neuf des trente-cinq millions d’habitants du Canada. Au sud de la frontière, quelque trois cents millions d’anglophones. La force de frappe de l’anglais au Québec est gigantesque et inimaginable en Europe : nous sommes bombardés d’anglais par les médias du Canada et des États-Unis. La culture américaine est omniprésente.

Le contrecoup pour la langue française est considérable. Nous pensons en anglais.

Le vocabulaire, la syntaxe sont dévastés. La réalité est cruelle : un concierge d’hôtel parisien, un chauffeur de bus à Nantes, un cuisinier à Bruxelles s’exprime mieux et avec une plus grande précision qu’un grand nombre de Québécois. Même les élites maltraitent le français au Québec.

Vous croyez vraiment que Sarkozy s’exprime mal? Voyez comment parle le premier ministre canadien, Justin Trudeau.

« Il continue d’esquisser la question de pourquoi le Canada n’est pas en train d’être le pays que les gens à travers le monde ont toujours vu le Canada comme étant. »

Bien entendu, M. Trudeau ne parle pas toujours ainsi. Mais, en général, son français est bancal et hésitant. Le premier ministre a été élevé en anglais et en français.

Beaucoup de francophones du Canada en viennent à confondre le vocabulaire et la syntaxe de l’anglais et du français. Ils ne font plus la différence entre les deux langues. Un exemple :

« Le ministre n’a pas voulu se commettre pour l’instant. Il adressera cette problématique éventuellement. »

Pour comprendre, il faut parler anglais. Traduction : « Le ministre n’a pas voulu s’avancer. Il s’attaquera au problème plus tard. »

Dans la phrase originale, « éventuellement » est pris au sens anglais de « par la suite ».

Cette langue abâtardie et laborieuse est parlée par une grande partie de la population. Ceux qui cherchent à mieux parler sont mal vus et dénigrés. Ce sont des snobs

La peur de disparaître

Les Québécois sont hantés par la peur de disparaître, même si les francophones représentent les quatre cinquièmes de la population. Mais la population de Montréal est seulement à moitié francophone. L’anglais est omniprésent dans la métropole, porté par une minorité anglophone qui se défend bec et ongles.

Les affichages uniquement en anglais font un retour en force. Dans certains magasins, il est difficile, sinon impossible de se faire servir en français. Cela dans la deuxième ville française du monde. Imagine-t-on pareille situation à Paris?

Pour vous, afficher en anglais est un signe de modernité, une fantaisie distrayante. Pas pour les Québécois.

Dans le reste du Canada, la situation est encore plus grave, car les minorités francophones s’effritent au fil des années. L’assimilation fait son œuvre.

Les réactions outrées devant l’anglicisation de la France s’expliquent un peu mieux quand on prend conscience de cette réalité. Pour les francophones du Canada, parler français c’est respirer. L’anglais est certes la langue internationale et nous sommes bien heureux de pouvoir la parler. Mais elle représente aussi une menace.

Les Québécois voyaient la France comme une alliée. Ils découvrent des élites fascinées par l’anglais et surtout par cette Amérique mythique, la république sœur qui brille de tous ses feux. Or cette Amérique mythique elle n’existe que dans votre imagination.

Pour les francophones du Canada, la déception est immense.

Blogue destiné à tous ceux qui ont à cœur l'épanouissement de la langue française.