Rectitude politique

La rectitude politique…

Tout le monde en parle, certains la dénoncent à leurs risques et périls, mais combien tentent de la définir?

Ses retombées sur la langue courante sont considérables, pour le meilleur pour le pire. Pour le meilleur parce que bien des expressions insultantes sont bannies du vocabulaire; pour le pire parce que tout le monde sans exception finit par s’autocensurer. La crainte du faux pas est une obsession palpable tant dans le discours public que dans les conversations privées.

Dans cet article, je me pencherai sur le côté linguistique de la rectitude politique.

Définition

On peut aisément circonscrire le phénomène. Éviter, adoucir ou changer toute formulation pouvant heurter un certain public, notamment quand il est question d’ethnies, de cultures, de religions, d’infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles.

« Vaste programme », aurait dit de Gaulle.

Les anglophones appellent la rectitude politique political correctness. On parle parfois de propos politiquement corrects en français. Il s’agit évidemment d’un calque.

Intégration

La rectitude politique est tellement intégrée dans le vocabulaire courant, qu’on tend à l’oublier. Sa manifestation la plus frappante est la féminisation des titres, qui, bien sûr, relève aussi du féminisme. Terme qui, en soi, ne devrait pas être considéré comme péjoratif, quoi qu’en pensent certaines femmes.

Le Québec a été à l’avant-garde de la francophonie en dressant une liste féminisée des titres de professions. Les pays francophones européens ont par la suite emboîté le pas. Seuls certains académiciens protestent encore…

La neutralisation de certains termes constitue un phénomène secondaire :

Chairperson pour chairman

Native American pour Indians

African Americans pour Blacks

Le français a lui aussi cheminé, puisque président a été féminisé en présidente; Autochtones a remplacé Indiens et Afro-Américain désigne les Noirs des États-Unis.

Les Noirs

Il va sans dire que les termes negro et nègres ne sont pratiquement plus employés. Jadis, le mot nègre constituait déjà une avancée, car il remplaçait sauvage. Au Canada, c’est ce mot que l’on employait pour désigner les Autochtones, d’ailleurs récemment rebaptisés Indigenous en anglais.

Le Robert précise que nègre est un « terme raciste, sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes ».

Certains lui ont substitué l’expression personnes de couleur. Ce n’est pas un choix très heureux. Un Marocain, un Bangladais peuvent être considérés comme des personnes de couleur. Pourtant, ce ne sont pas des Noirs.

D’ailleurs, parler des Noirs est-il plus insultant qu’employer des mots comme Asiatiques, Caucasiens, Sud-Américains ?

Le ridicule ne tuant pas, on parle maintenant des blacks en Europe francophone…

Le monde médical

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Bon nombre d’expressions employées il y a une quarantaine d’années étaient franchement blessantes. Que l’on pense aux personnes souffrant de déficience intellectuelle : malades mentaux, handicapés mentaux, arriérés, débiles, mongoliens, mongols, déséquilibrés, malades, etc.

À présent, on parle de personnes souffrant de déficience intellectuelle, de déficients intellectuels.

L’appellation scientifique de trisomique est moins percutante que ce qu’on entendait il y a quarante ans, mais elle ne couvre pas tout le spectre des maladies mentales. Signe des temps, des appellations comme hyperactif, autiste, asperger sont apparues. Les personnes que l’on qualifiait de maniaco-dépressives sont maintenant appelées bipolaires.

Moins défendables sont les expressions qui évacuent des termes non offensants. On y voit l’empreinte de la bureaucratie. La liste s’allonge sans cesse…

Aveugle – non-voyant, malvoyant

Sourd – malentendant

Infirme – personne à mobilité réduite

Handicapé – personne handicapée

Patient – bénéficiaire

Amis, famille – aidants naturels

Cancer – longue maladie

Hôpital – centre hospitalier, pire : CISSS

Hospice – CHSLD

Beaucoup de gens veulent bannir le verbe souffrir pour le remplacer par un autre soi-disant plus neutre : avoir. Vous ne souffrez plus du cancer, du diabète, vous avez le cancer, vous vivez avec le diabète.

Une transformation radicale du vocabulaire

La peur d’insulter, d’exclure un groupe de personnes prend une ampleur démesurée. Au point où l’on assiste à un lessivage en règle du vocabulaire. Pour certains, le but est d’épurer le vocabulaire de toute trace réelle ou perçue de préjugé. Pour d’autres, la rectitude politique ne connaît plus de limite et étouffe la liberté d’expression.

Les exemples suivants illustrent à divers degrés ce phénomène :

Chômeur – sans-emploi, chercheur d’emploi

Misère, pauvreté – dénuement, exclusion

Avortement –interruption volontaire de grossesse

Mensonge – contre-vérité, demi-vérité

Réfugié – demandeur d’asile (qui n’est pas un synonyme véritable)

Vagabond, clochard – itinérant, sans-abri

Pornographique – au contenu explicite, pour adultes

Prostituée – travailleuse du sexe

Personnes âgées – troisième âge, aînés

Obèse – personne enveloppée, personne ayant une surcharge pondérale, personne épanouie (!)

Bien entendu, toutes ces substitutions ne sont pas à condamner, notamment lorsqu’elles permettent l’introduction de néologismes créatifs comme itinérant. Mais elles relèvent sans conteste du phénomène plus vaste de la rectitude politique.

L’orientation sexuelle

S’il est un domaine dans lequel les insultes pullulent, c’est bien celui de l’orientation sexuelle. Oublions les termes les plus dégradants que nous connaissons tous.

L’avancée la plus marquante à ce sujet est l’avènement du terme gai, bien sûr orthographié à l’anglaise en Europe.

Peu de gens en connaissent l’origine. San Francisco est depuis longtemps La Mecque des homosexuels. Lorsqu’une personne voulait entrer en contact avec ses semblables, elle demandait à un passant s’il connaissait un endroit gai. C’était une question codée. Les initiés en comprenaient immédiatement le sens réel. À la longue, le mot gai en est venu à désigner les homosexuels. Le terme lesbienne a en partie disparu au profit du féminin gaie, bien qu’on le voie encore.

Depuis, on essaie à tout prix de couvrir le spectre complet de la diversité sexuelle. Ainsi prolifèrent les transgenres, les bisexuels, les personnes en questionnement, etc. Autant de réalités que les anglophones ont tenté de rassembler sous le sigle abominable de LGBTQ2… Nouveau délire de la siglite aiguë qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue.

D’ailleurs, les néologismes prolifèrent dans le domaine : queer, two-spirited, questioning, intersex, asexual, ally, pansexual, agender, pangender, gender variant, etc.

En français, pour mettre de l’ordre dans cette écurie d’Augias, on commence à parler d’intersexualité. À suivre.

Mais c’est l’évolution du mot genre qui demeure la plus intéressante. L’anglais gender a fini par influencer le français, et ce pour les bonnes raisons. Le Robert définit genre de la manière suivante : « Construction sociale de l’identité sexuelle. »

Ce néologisme – certains crieront à l’anglicisme – vient nuancer le français. L’adjectif sexuel était quelque peu maladroit pour traduire certaines expressions. Pensons à gender issues, gender specialist, etc.

Conclusion

Que retenir de tout cela? Que les langues évoluent, certains mots prenant la poussière, d’autres épousant de nouveaux sens. Les dictionnaires sont remplis de mots qui ont fini par suivre un cours nouveau. En outre, les néologismes soulèvent parfois la controverse avant d’être adoptés.

On ne peut cependant manquer de relever un certain appauvrissement du vocabulaire quand des mots neutres sont jetés aux ordures et remplacés par des expressions plus vagues.

Il faut rester vigilant et dénoncer ces dérives, même au risque d’essuyer les critiques offensées de certains.

Gentrification

Le terme gentrification se répand de plus en plus et il a même fait son entrée dans le Petit Robert. Et à bon droit, car il désigne un phénomène sociologique marqué, celui de l’embourgeoisement des quartiers populaires.

Le Devoir, dans son édition du 19 mai 2018, rend compte du phénomène, en signalant d’ailleurs que le mot est entré au dictionnaire.

À Montréal, les actes de vandalisme contre certains nouveaux commerces branchés dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve ont défrayé la manchette. Des habitants du quartier dénoncent l’invasion de ces jeunes hipsters qui achètent des logements et font monter les loyers.

Le phénomène existe aussi en France et explique l’apparition du mot gentrification, un autre anglicisme, bien entendu. Le Robert le définit ainsi :

Processus par lequel la population d’un quartier populaire fait place à une couche sociale plus aisée.

Le terme est recensé depuis longtemps dans le Colpron ; l’auteur propose embourgeoisement et élitisation comme traduction.

Comme les lecteurs ont pu le constater, je ne suis guère tolérant envers les anglicismes inutiles qui délogent des mots bien français qui pourraient convenir. Dans ces pages j’ai déjà dénoncé des emprunts inutiles comme sniper qui ont la cote en Europe.

J’aurais tendance à nuancer mes propos pour gentrification. Le mot me paraît intéressant parce qu’il définit une réalité très précise, bien circonscrite. Certains ne seront pas d’accord.

Comme le relate un article paru dans Le Devoir du 6 mai 2017, cette nouvelle bourgeoisie conquérante carbure à la mondialisation. Elle ne vient pas nécessairement des quartiers chics traditionnels. Bien au contraire, elle en conteste l’hégémonie.

Le journaliste américain David Brooks a lancé le concept de bourgeoisie bohème (bobo) pour désigner ces hipsters apparus dans les grandes villes américaines.

Elle était cool, dit-il, de gauche, ouverte au monde, contre la financiarisation, les inégalités et le libéralisme dur. Comme Steve Jobs, elle ne portait pas de cravate et travaillait en baskets. En réalité, ces gens étaient les gagnants de la mondialisation.

Tant aux États-Unis qu’en France, cet antagonisme entre bobos et classes populaires a une incidence majeure sur la politique. Les populations déclassées par la mondialisation se jettent dans les bras de partis extrémistes en espérant (vainement) qu’ils vont faire justice; les bobos, grands gagnants de la mondialisation, la défendent à tous crins.

Nous n’avons pas fini d’entendre parler de la gentrification. 

Le Pen présidente?

Posons la question brutalement : Marine Le Pen peut-elle devenir présidente de la République? À la lumière de sa performance d’hier, au débat avec Emmanuel Macron, on peut en douter.

La candidate du Front national (quoi qu’elle en dise…), qui avait en début de campagne revêtu la cape d’une présidente en devenir, s’est plutôt comportée comme une vulgaire pugiliste.

Les dés sont-ils jetés? Par pour autant.

Bien entendu, Emmanuel Macron domine les sondages avec plus de soixante pour cent d’intentions de vote. Néanmoins, les analystes négligent un facteur important, le même qui a joué lors de l’élection de Donald Trump aux États-Unis : la prime à l’urne. Ceux qui ont l’intention d’appuyer l’extrême droite ne s’en vantent pas toujours et préfèrent taire leurs intentions. Il se pourrait bien que les appuis à Le Pen dépassent la barre des quarante pour cent.

Ce n’est pas suffisant pour remporter la victoire, évidemment, mais la barre est quand même franchie, si cela s’avère, bien entendu. À quarante pour cent, la victoire devient possible.

Comment?

Marine Le Pen est à un ou deux attentats près de la victoire. Comme je le disais hier, il ne faut jamais sous-estimer le potentiel de stupidité des populations. Il ne fait aucun doute que les Français sont beaucoup plus éclairés que les Américains, bornés et ignorants. Mais ils ne sont pas à l’abri des dérives populistes que l’on observe dans divers pays européens, comme la Hongrie, l’Autriche, l’Allemagne et les Pays-Bas.

Marine Le Pen essaie de donner une aura de respectabilité à son mouvement. On la comprend. Son père maintient encore que les chambres à gaz nazies sont un détail de l’histoire. Bien sûr, la présidente du Front national l’a expulsé de son parti. Mais combien de militants frontistes partagent l’antisémitisme du fondateur?

Car l’extrême droite, c’est l’extrême droite. Elle traîne derrière elle tout un cortège de skinheads que l’on cherche à cacher, de catholiques intégristes qui veulent ramener la femme à la maison, de xénophobes qui veulent rétablir la pureté raciale, de partisans d’un régime autoritaire où l’opposition, les journalistes seraient muselés. Ce n’est pas un hasard si madame Le Pen a salué la victoire de Donald Trump et fraternise avec le président Poutine.

Les Français seront-ils assez étourdis pour porter cette mouvance au pouvoir? J’en doute, mais rien n’est gagné d’avance.

Système politique français

Le système politique français peut être assez déroutant pour un observateur du Québec et du Canada français. Un petit tour guidé s’impose.

Le système politique français est à la fois semblable et très différent de celui du Canada. Voici ses principales caractéristiques :

Élection du président au suffrage universel pour un mandat de cinq ans.

Élection de l’Assemblée nationale en même temps que celle du président, également pour cinq ans.

Élections à deux tours. Le président, tout comme les députés, doit recueillir cinquante pour cent des suffrages pour être élu.

Accèdent au deuxième tour les deux candidats de tête, si la majorité absolue n’est pas atteinte. Ainsi, tout président ou député est élu avec plus de la moitié des voix.

Le président est élu directement par la population – contrairement à ce qui se passe aux États-Unis. On peut donc soutenir que la Cinquième République, mise en place par le général de Gaulle en 1958, est un régime présidentiel. C’est du moins ce que soutiennent les politicologues, dont je suis.

Une nuance importante s’impose toutefois. Le gouvernement demeure responsable devant la Chambre, une des caractéristiques d’un régime… parlementaire.

Alors, présidentiel ou parlementaire?

En fait, les deux. La France vit sous un régime semi-présidentiel. Pour comprendre, petit retour en arrière.

La Quatrième République

La France libérée du joug nazi instaure une nouvelle république, qui laissera un souvenir amer aux Français, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord l’instabilité endémique qui fera chuter les gouvernements les uns après les autres. La France ressemblait un peu à l’Italie d’aujourd’hui.

L’Assemblée nationale, le Parlement, fait la pluie et le beau temps. Les élus se considèrent comme la voix du peuple et en mènent large. Peut-être un peu trop.

Survient la crise algérienne vers la fin des années cinquante. On est en pleine décolonisation. Les colonies françaises et britanniques sont sur le point de s’émanciper. L’Inde et le Pakistan quitteront le giron britannique. L’Algérie voudrait partir aussi, mais une bonne partie de la classe politique française ne peut s’y résoudre; la crise paraît insoluble. On parle même d’un coup d’État militaire pour garder l’Algérie française.

Devant l’impasse, on fait appel au général de Gaulle, en 1958.

Le chef des Forces françaises libres, grand héros de la Libération, honnit les manigances des partis politiques. Il caresse le rêve utopique d’une France unie, affranchie des partis.

Il veut mettre fin à la tyrannie des partis, qui a gangréné la Quatrième République. De Gaulle fait donc adopter une nouvelle Constitution qui renforce les pouvoirs du gouvernement. C’est une rupture spectaculaire avec l’ancien régime.

Auparavant, le président de la République était élu par l’Assemblée nationale et le Sénat. Ses pouvoirs étaient plutôt limités. Et son élection n’allait pas de soi, à cause des divisions entre les partis. Ainsi, le président René Coty est élu en 1954, après treize tours de scrutin!

Une présidence renforcée

De Gaulle veut en finir avec le régime de la Quatrième République. Il organise un référendum en 1962 pour que le président français soit élu au suffrage universel. La population approuve et le premier scrutin du genre a lieu en 1965. Il oppose de Gaulle à François Mitterrand, qui le met en ballotage. N’ayant pas obtenu la majorité absolue des votes, De Gaulle doit se soumettre à un deuxième tour de scrutin, qu’il remportera.

Tout système politique équilibré repose sur le principe de l’équilibre des pouvoirs. L’instauration d’une présidence forte ne doit pas conduire à une forme larvée de dictature. (Par forme larvée de dictature, j’entends des régimes présidentiels « forts » comme la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan.)

Il importe donc de calibrer la répartition des pouvoirs entre l’exécutif (le président et le gouvernement) et le législatif (le Parlement).

Sous la Cinquième République, le président est élu par le peuple, ce qui lui confère d’emblée une légitimité bétonnée. La présidence est la clé de voûte de tout le système gaullien. Le président choisit le premier ministre, qui est chargé de former un cabinet. Le chef du gouvernement est en quelque sorte une émanation du président de la République. Ce dernier peut demander sa démission quand il le souhaite. En outre, le président dirige le Conseil des ministres.

Le président possède un autre pouvoir important : il peut dissoudre l’Assemblée nationale et provoquer des élections anticipées.

L’Assemblée nationale

Voilà un Parlement singulièrement diminué. Il sert pourtant de contrepoids au pouvoir impérial du président. L’Assemblée nationale continue de contrôler l’action du gouvernement; elle peut même le renverser.

Le gouvernement est donc responsable devant le Parlement, comme cela se voit dans toutes les démocraties parlementaires.

Cette constatation amène la question des rapports de l’Assemblée avec la présidence. Contrairement à ce que souhaitait de Gaulle, les partis politiques ne se sont pas évanouis. Ils imprègnent toute la vie politique française. Cela n’a rien d’exceptionnel. Tous les pays démocratiques ont des partis politiques, on n’y échappe pas.

Pour que le régime politique de la Cinquième République fonctionne, il faut que le président et l’Assemblée nationale marchent dans la même direction. Cela ne va pas toujours de soi.

La cohabitation

L’antagonisme gauche-droite que l’on observe un peu partout en Occident était un peu le caillou dans la chaussure du régime gaullien. Tôt ou tard, le président et le Parlement ne seraient pas de même allégeance.

À l’origine, le président était élu pour sept ans, l’Assemblée nationale pour cinq. Les élections législatives n’avaient pas lieu la même année que le scrutin présidentiel. C’est donc avec anxiété que les observateurs attendaient les élections législatives de 1986. Les Français ont élu un Parlement de droite, alors que le président Mitterrand, porté au pouvoir en 1981, était socialiste.

Certains prédisaient la chute de la Cinquième République, un blocage entre la présidence et le Parlement étant prévisible.

Or, le président Mitterrand était un fin politicien. Il a pris acte du choix des Français et a nommé un premier ministre de droite, Jacques Chirac. Celui-ci a formé un cabinet, approuvé par le chef d’État, et le gouvernement a pu fonctionner normalement. Deux ans plus tard, Mitterrand battait le même Chirac au scrutin présidentiel. Immédiatement après, Mitterrand dissout l’Assemblée nationale et les Français, en toute logique, élisent un Parlement de gauche. Fin de la cohabitation.

Pas de crise, pas de changement de régime, pas de coup d’État, pas de guerre civile.

La France a connu deux autres périodes de ce que l’on a appelé la cohabitation, soit en 1993-1995 et en 1997-2002.

Le quinquennat

L’élection du président de la République pour sept ans avait pour but de bien ancrer le pouvoir du chef d’État. De Gaulle voulait le voir au-dessus de la mêlée. À la longue, les pouvoirs importants dont il jouit ont paru suffisants aux Français. Le septennat est donc devenu quinquennat. Depuis 2002, le président gouverne pour cinq ans.

C’est donc dire que les élections législatives ont maintenant lieu quelques semaines après le scrutin présidentiel.

Ce qui amène deux questions : Marine Le Pen peut-elle être élue présidente de la République? Comment Macron pourra-t-il gouverner, puisqu’il n’appartient pas à un des grands partis traditionnels de la France?

Réponses dans le prochain article.

L’accent circonflexe

Pendant longtemps, j’ai écrit « bâilleur de fonds », probablement inspiré par « bâiller ». Un bâilleur est celui qui bâille. Mais un bailleur de fonds ne bâille pas.

J’étais tout aussi convaincu que j’étais un homme fûté. Eh bien, je ne le suis pas tant que cela, puisqu’il fallait écrire futé, sur le modèle d’affûté, bien que ce dernier prenne l’accent circonflexe. Dans les deux cas, il fallait retrancher l’accent circonflexe.

Et combien de fois voit-on le passé simple « fut » transmuté en « fût »? Même par des auteurs avertis.

L’accent circonflexe est l’un des pièges les plus insidieux de l’orthographe française, d’autant plus que son emploi défie souvent toute logique.

Avant de condamner sans procès cet élément décoratif pittoresque du français, examinons-en l’origine.

L’accent qui remplace une lettre

C’est à la fin du seizième siècle que cet accent est apparu. Il remplace souvent une lettre qui précisait la prononciation de la lettre précédente. Par exemple dans tête qui s’écrivait teste – ce qui a donné l’anglicisme test, importé du français.

L’accent circonflexe signalait aussi des prononciations précises, dont beaucoup ont aujourd’hui disparu. L’Office québécois de la langue française affirme qu’en France « la distinction entre a et â et entre è et ê est pratiquement disparue ».

Alors pourquoi avoir conservé cet accent? Il faut toujours garder en tête que notre langue respecte l’étymologie. C’est pourquoi nous écrivons théâtre avec le h et philosophie avec le ph grec. Or l’accent circonflexe s’explique en partie par l’étymologie.

Mots semblables

Malgré cette filiation, l’emploi de l’accent circonflexe ne repose sur aucune règle précise. Les graphies contradictoires foisonnent, toutes autant de pièges tendus.

Vous pouvez faire une promenade en bateau et y manger un gâteau. Vos ordures domestiques vous causent du dégoût? N’allez pas les jeter dans les égouts.

Vous aimez les épîtres de Paul? Elles forment une sorte de chapitre de la Bible.

Certains mots appellent de tous leurs vœux un accent circonflexe qui, hélas ne vient pas : dévot, boiter (mais boîte), toit, fibrome, havre, motel (mais hôtel), racler, pupitre, etc.

L’étymologie ne pardonne pas… Que fait donc ce toit sans toît?

Et que dire des deux jumeaux symptôme et syndrôme…? Lequel, au juste, rejette l’accent? (Réponse ci-dessous.)

Les puristes feront valoir que beaucoup de ces graphies trouvent leur explication dans l’histoire de la langue. Certes. Mais, au vingt et unième siècle, ces considérations échappent quelque peu au bon sens commun.

Mots de même famille

La cause de l’accent circonflexe devient pratiquement impossible à défendre quand on compare des mots de même famille. Nous avons vu symptôme… eh bien je vous présente symptomatique, qui a perdu son accent en chemin!

Qui n’a pas écrit déjeûner une fois dans sa vie? Celui qui ne déjeune pas… jeûne. Surtout s’il est à jeun.

Vous me trouvez infâme? Il est vrai que mes articles écorchant la logique tordue du français peuvent être infamants aux yeux de certains.

La nouvelle orthographe

On comprend que l’Académie ait voulu simplifier les choses.

Cette orthographe est vouée aux gémonies en Europe, pas toujours pour les bonnes raisons. Mais on peut certainement lui reprocher de ne pas avoir suivi sa logique jusqu’au bout. L’Académie propose l’abolition de l’accent circonflexe sur le u et le i. Pourquoi pas sur les autres lettres? Il n’est pas plus essentiel sur le a ou le o. Et pour le e… Nous avons déjà l’accent grave, n’est-ce pas?

Peut-on envisager un jour la disparition de l’accent circonflexe? Certainement pas dans un avenir immédiat, mais qui sait?

 

La crise des majuscules

Le français vit une crise des majuscules qui n’a pas son égal dans d’autres langues. Cette parcimonie dans l’utilisation de la capitale a peut-être fait son temps.

Pour compliquer le tout, le français se livre à un déroutant jeu de bascule qui fait varier la position de la majuscule en fonction du type d’entité dont il est question. Est-ce vraiment utile?

Le point sur la question.

Victor Hugo disait que la majuscule est un coup de chapeau. Elle souligne à grand trait l’importance d’une lettre, d’une expression. Toute personne qui maitrise l’anglais, l’allemand ou des langues latines constate rapidement un écart avec le français.

Sur le plan des majuscules, la langue de Shakespeare joue les pères Noël : la capitale tombe dans le discours comme la première neige.

Et pour cause! Le rôle de la majuscule, c’est justement de mettre en évidence. La prolifération des capitales en anglais ne doit pas laisser croire qu’il y a plus d’éléments à souligner qu’en français. C’est plutôt notre langue qui est timide, trop timide diront certains.

Les toponymes

La façon d’écrire les toponymes en est un bel exemple. En français, on écrit la mer Adriatique. Le générique mer ne prend pas la capitale, car il s’agit d’une mer parmi d’autres dont le nom est Adriatique. Pour le francophone, le nom propre commence à l’élément spécifique.

Pourtant, l’anglophone écrit Adriatic Sea et ne s’en porte pas plus mal. En toute logique, on peut avancer que l’appellation constitue un tout et doit s’écrire avec les majuscules. Pourquoi dissocier le générique du spécifique? Les deux vont ensemble, donc double majuscule.

D’autres langues latines suivent la logique du français. Ainsi, l’italien écrit mar Adreatico et l’espagnol mar Adriático.

Monuments et édifices publics

Cette logique est également respectée pour les monuments et édifices publics, du moins en français.

La statue de la Liberté

La chapelle Sixtine

Il faut avouer que ces graphies étonnent. Le réflexe naturel n’est-il pas de désigner une entité en commençant par la majuscule? On serait porté à écrire la Statue de la liberté, la Chapelle sixtine.

Ici, les langues sœurs ne suivent pas l’exemple du français. En italien :

La Statua della Libertà

La Cappella Sistina

Espagnol et italien s’encanaillent même au point d’adopter la double majuscule, impensable en français. En effet, des graphies comme la Statue de la Liberté et la Chapelle Sixtine seraient considérées comme fautives et dignes d’un article glané dans les bas-fonds de la Grande Toile (double majuscule).

Les voies de communication

On observe en français les mêmes réticences en ce qui a trait aux voies de communication.

Le boulevard des Forges

La rue des Champs-Élysées

Encore une fois, espagnol et italien s’entendent comme larrons en foire :

La Calle de Recoletos

El Paseo del Prado

La Via Veneto

Il Canal Grande

Les entités administratives

Les exemples précédents ne sont pas représentatifs de la logique du français. Dans l’immense majorité des cas, notre langue attribue une capitale au premier mot, soit à l’élément générique.

Tout naturellement, on écrira la Direction de la correspondance. La forme elliptique sera la Correspondance. Ainsi, on peut différencier l’ensemble du courrier de la direction qui s’en occupe. Certains ouvrages, dont Le français au bureau et le Ramat de la typographie font valoir que la majuscule, dans ce cas, est superflue. Bien entendu, si on dit que la correspondance a fait des heures supplémentaires, on comprend tout de suite que ce ne sont pas les lettres qui ont travaillé tard…

Les noms de ministères

Compte tenu de ce qui précède, on s’attendrait à lire le Ministère des affaires étrangères. Pourtant ce n’est pas l’usage au Canada. On assiste encore une fois à un cas de logique inversée. En fait, il y a plusieurs logiques possibles.

Le ministère des Affaires étrangères (Gouvernement fédéral).

Le Ministère des Affaires étrangères (Académie française).

Le ministère des affaires étrangères (Journal Le Monde)

Le Ministère des affaires étrangères (Journal Le Figaro)

Intéressant de noter que l’Académie recommande la double majuscule… Cette double majuscule qui apparaît pourtant impensable ailleurs…

Le Figaro ne fait qu’appliquer la logique retenue pour d’autres entités administratives. En effet, pourquoi enlever la majuscule au générique quand il s’agit d’un ministère, alors qu’elle s’applique pour un service?

Quant au journal Le Monde, il a décidé d’aller dans le sens de la simplicité. Son étêtage des noms de ministères va dans le sens de la simplicité – à mon sens outrancière – qu’il pratique en écrivant la seconde guerre mondiale. Simplicité reprise en chœur par les médias français qui écrivent sans majuscule le nom des formations politiques – qui sont pourtant bel et bien des organisations officielles : le parti démocrate, le parti communiste.

Autres hiatus

Je pourrais dresser une longue liste de hiatus quant à l’utilisation de la majuscule en français, mais la lecture de ce billet en deviendrait fastidieuse. Pour résumer, on peut soutenir qu’illogisme et arbitraire règnent en maitre.

Pour cette dernière rubrique, contentons-nous de quelques amuse-gueules…

Le mot État, lorsqu’il désigne un gouvernement, prend la majuscule initiale, alors qu’en anglais on écrit souvent state sans majuscule… Dans ce cas, la majuscule trouve son utilité en distinguant le substantif de synonymes plus généraux.

Les titres de lois, règlements, décrets prennent la majuscule. Il en va de même avec accord. Par exemple, l’Accord de libre-échange nord-américain… En toute logique, on devrait écrire le Traité de l’Atlantique Nord. Eh bien non, c’est le traité de l’Atlantique Nord. Oui, vous avez bien lu.

L’Organisation du traité de Varsovie allait dans le même sens, sa forme populaire faisant l’économie de la majuscule initiale : le pacte de Varsovie. Nous avons donc un Accord, un traité et un pacte…

En français, l’arbitraire a ses caprices. On rogne sans cesse sur la majuscule; pourtant, des appellations officielles n’hésitent pas à se dévergonder. Pensons à l’Organisation internationale du Travail; à l’Organisation mondiale de la Santé.

Plus près de chez nous, la Banque Nationale a certainement plus de gueule sur une marquise ou dans un contrat que la timorée Banque nationale, qui perd son élan novateur au premier coin de rue. Ici, rien d’original, les raisons sociales ayant tendance à adopter plusieurs majuscules.

Les hiatus deviennent folie furieuse sur la planète Web, où l’on ne sait plus où donner de la majuscule. Les amateurs de variations sur un même thème apprécieront la multiplicité des graphies pour le mont du Temple, décliné en quatre saveurs : Mont du temple, Mont du Temple, mont du temple… Essayez l’esplanade des Mosquées, c’est également très divertissant.

Simplifier le régime des majuscules

Comme on l’a vu dans les exemples précédents, les cas de double majuscule sont plus fréquents que les ouvrages de typographie peuvent le laisser croire. Les francophones prennent des libertés avec le corset des règles capricieuses imposées dans les grammaires et les ouvrages de typographie.

Certaines organisations commerciales ou officielles se livrent à des acrobaties dignes du Cirque du Soleil (encore une double majuscule!) pour contourner les règles officielles et donner un peu de relief à leur nom.

Comme je l’ai souvent dit dans mes cours, en français, tout ce qui pourrait être simple est compliqué; et tout ce qui est compliqué l’est encore plus que vous ne le croyez.

Pourtant des solutions simples pourraient être adoptées, si seulement la moindre velléité de simplifier le français ne se heurtait pas à une fin de non-recevoir en Europe.

La solution la plus simple serait de mettre la majuscule au premier mot d’une appellation quelle qu’elle soit. C’est d’ailleurs ce que nous faisons dans l’immense majorité des cas. Les toponymes, noms de monuments, etc., emboiteraient le pas.

Nous aurions ainsi :

L’Océan Pacifique

Le Mont Blanc

La Mer Morte

La Rue des Hirondelles

La Place de l’Opéra

L’Église du Saint-Sépulcre

La Fontaine de Trevi

Vous ne trouvez pas que ces graphies ressortent davantage que les versions amputées proposées dans les ouvrages de typographie?

En adoptant la double majuscule, le français se moderniserait de deux façons.

1) Il cesserait ce ridicule jeu de bascule qui met la majuscule tantôt au premier mot, tantôt au deuxième et parfois nulle part (Le Service de la comptabilité, le monument aux Morts, la guerre froide).

2) Certaines appellations comporteraient plusieurs majuscules. Et alors? Cela se fait en anglais, en portugais, en allemand, en suédois, etc. Où est le problème?

En fait, la vraie question à se poser est la suivante : qu’est-ce que l’économie de majuscule apporte au français? Plus de précision? Plus d’élégance?

La réponse est simple : rien.

Les distinctions subtiles qui frappent les majuscules en français compliquent la grammaire inutilement. En y mettant un terme, le français rejoindrait enfin les autres langues occidentales.

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Autres articles sur la majuscule :

Les noms de guerres, de révolutions et de périodes historiques

Les partis politiques.

Empowerment

La notion d’empowerment est très populaire en anglais. Sa traduction n’est pas toujours aisée.

Le terme renvoie à l’idée de donner des pouvoirs à des personnes ou à des groupes qui n’en ont habituellement pas.

Le Collins définit ainsi cette notion : «The empowerment of a person or group of people is the process of giving them power and status in a particular situation.»

Dans empowerment, on distingue le mot power et forte est la tentation de parler de pouvoir en français. C’est justement le piège qu’il faut éviter, du moins la plupart du temps. Il faut regarder plus loin que le bout de sa lunette; il est question de doter groupes et individus de capacités nouvelles. On leur permet de prendre en main leur destin, d’accroitre ou de renforcer leur autonomie, de maitriser les facteurs qui influent sur eux.

Ce ne sont ici que des pistes de solutions. Un bon traducteur saura développer la question, l’adapter au contexte. Recourir à des solutions toutes faites et restrictives comme autonomisation, habilitation relève du manque d’imagination.

Dans son brillant Les mots pour le traduire, Luc Labelle nous propose démarginalisation.

Traduire, c’est reformuler, pas de traduire comme une machine.

C’est particulièrement vrai lorsqu’on se mesure au redoutable empower.

Le bon traducteur s’encanaillera.

Quelques exemples de traductions glanées sur la Grande Toile :

These provisions empower the locomotive engineer to make necessary decisions and take necessary action concerning the train when the conductor is temporarily indisposed.

Ces dispositions autorisent le mécanicien à prendre les décisions et les mesures nécessaires concernant le train lorsque le chef de train est temporairement indisposé. – Secrétariat du Conseil du Trésor

We look for employees who are great with our customers, who empower their teams, who negotiate effectively, who are able to manage conflict well, and are overall great communicators.

Nous cherchons des employés qui sont bons avec nos clients, qui valorisent leurs équipes, qui savent négocier, qui peuvent gérer les conflits, et qui sont bons communicants.

Des verbes comme autonomiser, outiller, dynamiser et responsabiliser peuvent être inspirants. Quelques exemples :

How to empower police officers.

Comment outiller les policiers.

Empower your organization through…

Dynamisez votre organisation en…

Empower local agents…

Responsabiliser ou autonomiser les agents locaux…

Empower, c’est aussi émanciper, permettre.

Et il faut justement s’émanciper, rompre les amarres, sortir des sentiers battus pour venir à bout de ce verbe prolifique et de son substantif.

Vimy

Le premier ministre Justin Trudeau avance que le Canada est né à Vimy. Encore une fois. le premier ministre réfléchit comme un anglophone.

Pour le Canada anglais, la bataille de Vimy est un acte de naissance. À cette époque le Canada est un dominion qui n’est pas maître de sa politique étrangère. Lorsque l’Empire britannique entre en guerre contre l’Allemagne, le Canada est en guerre lui aussi, sans qu’on lui demande son avis.

Cette situation aberrante pour un État souverain est incompréhensible aujourd’hui. Il faut comprendre que le Canada anglais est un peuple resté loyal à la Couronne britannique après la Révolution américaine. Les Canadiens anglais se considèrent comme des sujets britanniques; les Canadiens, ce sont les francophones de souche.

Cette allégeance inconditionnelle est quelque peu troublante, dans la mesure où les Canadiens anglais n’habitent plus les îles britanniques depuis 150 ans… Leur nation se confond avec la Grande-Bretagne.

La bataille de Vimy permet aux soldats canadiens-anglais de s’illustrer, de se distinguer du corps expéditionnaire britannique. Enfin! Pourtant, l’importance de cette bataille est largement exagérée… Elle ne permet pas d’atteindre l’objectif initial de percer le front allemand. Les soldats ennemis se replient pour former une nouvelle ligne défensive qui tiendra jusqu’en novembre 1918.

Néanmoins, la pugnacité des troupes canadiennes-anglaises impressionne. Ils gagnent leurs lettres de noblesse, ce qui permet au Canada de signer comme pays autonome le traité de Versailles, en 1919. C’est seulement en 1931, à la signature du Statut de Westminster, que le Canada acquiert sa pleine indépendance.

Mais quel est le sens de la bataille de Vimy? S’agit-il de la naissance du Canada? Pas du tout. Le Canada est né avec les Canadiens-français. Ils ont donné ce nom à la Nouvelle-France, parce qu’ils ne se considéraient plus français. C’est le Canada que les troupes britanniques ont conquis en 1760.

Lorsque M. Trudeau affirme que le Canada est né à Vimy, en 1917, il parle comme un Canadien anglais pour qui tout ce qui existait avant 1760 ne vaut même pas la peine d’être mentionné.

Très décevant de la part de notre premier ministre.

Adresser un problème

Adresser un problème

 

Le verbe adresser a la cote. Sous l’influence de l’anglais, il est servi à toutes les sauces au Canada français. Le premier ministre du pays, les rédacteurs, communicateurs et consorts en ont fait une sauce bon marché qui agrémente tous les plats.

Les marmitons de la langue nous servent des adresser une issue, adresser un auditoire… mais le favori des foules plumitives demeure sans contredit adresser un problème.

Pourtant, une simple consultation du dictionnaire suffit à cerner le sens de ce verbe envahissant. Le Petit Robert donne trois sens principaux.

  1. Émettre des paroles en direction de quelqu’un. Adresser des vœux, des compliments.
  2. Envoyer en direction de quelqu’un. Il a paré le coup que son adversaire lui adressait.
  3. Diriger quelqu’un vers la personne qui convient. Le médecin m’a adressé à un spécialiste.

Nulle part n’est-il question de problème, de problématique, d’issue…

Comme le signalent les Clefs du français pratique, les solutions ne manquent pas : aborder, considérer, examiner, étudier, explorer, faire face à, prendre en main, régler, résoudre, s’attaquer à, se pencher sur, solutionner.

Le verbe anglais to address revêt des sens multiples qui peuvent, dans certains cas, amener une certaine ambigüité. Lorsqu’on dit to address an issue, on peut s’attaquer au problème, mais aussi, éventuellement, le résoudre.

Certains auteurs parlent de s’adresser à un problème. Littéralement, ils adressent la parole à un problème, ils discutent avec lui. Ce non-sens s’inspire lui aussi de l’anglais. Le fait de recourir au verbe pronominal n’élimine pas l’anglicisme.

On peut utiliser la forme pronominale quand le complément est un auditoire (et non une audience, autre anglicisme). S’adresser à un auditoire est tout à fait correct.

Quand on s’adresse à une personne, on lui parle. On peut aussi avoir recours à elle, aller la consulter. Par exemple, on s’adresse à un avocat pour une question juridique, à un traducteur pour faire traduire un texte (et non à un simple locuteur de la langue d’arrivée).

Quand on emploie le verbe adresser, il faut d’abord et avant tout aller à la bonne adresse…

Confrontation

On entend souvent parler d’une confrontation entre un joueur et son entraineur, d’une confrontation entre un mari et une femme. L’image qui nous vient est celle d’un affrontement violent, avec éclats de voix, etc.

Ce sens est toutefois largement critiqué en français.

« Contrairement à l’anglais confrontation, en français confrontation n’est pas synonyme des mots affrontement, conflit, dispute, différend. » nous dit la Banque de dépannage linguistique.

Une confrontation est plutôt une comparaison. Par exemple, on met en présence deux personnes pour comparer leurs témoignages; on confronte deux écritures.

Jusqu’ici, les choses semblent claires, la cause est entendue.

Peut-être pas autant qu’on pense.

Le Grand Robert parle de mettre face à face des personnes ou des groupes pour un débat.

Le Petit Larousse donne plusieurs exemples intéressants : confrontation des points de vue; confrontation armée. Dans ce dernier exemple, l’ouvrage donne à confrontation le sens d’un conflit entre deux pays.

Voilà qui semble un peu s’écarter des définitions plus classiques.

Le Trésor de la langue française en rajoute : « À l’idée de face à face s’ajoute celle d’affrontement, d’antagonisme, de conflit. »

Que faut-il conclure? Que le Multidictionnaire de la langue française et la Banque de dépannage linguistique errent?

J’hésiterais avant de leur lancer la pierre. Il me semble plus probable que confrontation a perdu le sens d’affrontement au fil des siècles, mais que l’anglais a conservé cette acception.

Conclusion : mieux vaut faire preuve de prudence en… confrontant conflit et confrontation.

Vous lirez avec intérêt l’article sur le verbe confronter.

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