Virginie-Occidentale ou Virginie occidentale?

La Virginie-Occidentale est issue de la Guerre de Sécession (j’assume la double majuscule). L’État de Virginie s’était rangé dans le camp sécessionniste, mais une partie de l’État, dans le nord-est, refusait de quitter les États-Unis et combattit dans les rangs nordistes.

Pendant la guerre civile, l’État de West Virginia fut admis au sein de l’Union. En français, on l’appelle Virginie-Occidentale. Le trait d’union ainsi que la majuscule à l’adjectif suit un modèle bien précis qui peut être observé dans d’autres appellations. Pensons à l’Australie-Méridionale, à l’Australie-Occidentale; même phénomène aux Pays-Bas : la Hollande-Méridionale et le Brabant-Septentrional.

Le français a donc adopté un modèle qui n’est toutefois pas appliqué uniformément. Du côté des États souverains, le Royaume-Uni côtoie l’Arabie saoudite (faussement orthographiée Arabie Saoudite dans bien des publications).

Le modèle en question n’est pas une règle de grammaire, d’où les divergences orthographiques. Cela ne signifie pas pour autant qu’on peut s’en écarter selon notre bon vouloir.

Prenons la Virginie-Occidentale. Une grossière erreur consiste à l’écrire ainsi : Virginie occidentale. Certains feront valoir que ça ne change pas grand-chose. Pourtant si. N’oublions pas qu’il existe deux Virginie. La Virginie occidentale est la partie ouest de l’État de Virginie, tandis que la Virginie-Occidentale désigne l’État voisin. On ne parle pas du tout de la même chose.

La confusion pourrait également s’installer si on écrit Australie méridionale. Au sens propre, cette expression pourrait désigner la partie sud de l’Australie, et non l’État fédéral du même nom. Il y a donc un risque à changer la graphie.

D’autant plus que les graphies avec trait d’union et majuscule à l’adjectif sont reprises dans les dictionnaires et encyclopédies. À défaut d’une règle précise, nous avons un usage bien établi.

C’est justement en fonction de cet usage qu’on a décidé d’écrire Cap-Vert et non Cap vert. Personne ne pourrait décider tout à coup d’écrire le Royaume uni, ou pire le Royaume Uni ou encore la Grande Bretagne sans coup férir.

L’usage dans l’écriture des noms d’États fédératifs ou de régions doit être aussi scrupuleusement respecté que celui qui a cours pour le nom des pays.

La France en anglais : deuxième partie

Entendu dans un restaurant de Montréal : « Mais ils traduisent tout! »

Ce commentaire d’une Française m’avait amusé : elle venait de découvrir le hambourgeois, la version chic du hamburger. Le terme, suggéré par l’Office québécois de la langue française, n’a pas fait recette.

Car les Québécois ne traduisent pas tous les titres de mets. Comme les Européens, nous mangeons des spaghettis, des sushis, de la paella. Ce curieux réflexe de traduire tient à notre volonté de survivre dans un océan anglo-saxon qui menace de nous faire disparaître en tant que peuple. Parler français, pour nous, c’est surnager. Alors parfois nous exagérons, côté traduction.

De ce côté-ci de l’Atlantique, nous avons l’impression que l’Hexagone a lancé l’éponge depuis un bon bout de temps. Traduire? Mais pourquoi faire?

L’absence de traduction sonne à nos oreilles comme une abominable trahison.

La télé en anglais

Jadis, la France avait le réflexe normal d’essayer de traduire les titres des émissions de télévision américaines et britanniques. Elle y parvenait avec un certain brio. : Amicalement vôtre, Chapeau melon et bottes de cuir, Des agents très spéciaux, Destination danger, Au cœur du temps, les Sentinelles de l’air…

Ceux qui comprennent l’anglais apprécieront les efforts de traduction pour des titres pas toujours faciles comme : The Persuaders, The Avengers, The Man from UNCLE, Danger Man, Time Tunnel, Thunderbirds.

Il s’agit malheureusement d’une époque révolue. Maintenant, c’est tout en anglais.

La série les Sentinelles de l’air, dont la version initiale date de 1965, relatait les exploits de la Sécurité internationale qui se livrait à des missions de sauvetage. Elle possédait une flotte de cinq véhicules appelés Numéro un, Numéro deux, etc.

La nouvelle version a changé de titre et s’appelle maintenant Thunderbirds. La Sécurité internationale est désignée sous son appellation anglaise de International Rescue, ce qui fait plus sérieux. Enfin, les véhicules gardent leur nom anglais de Thunderbird un, deux… Des titres hybrides, quoi…

On ne compte plus les titres de séries anglaises récentes dont le titre n’est pas traduit. En voici quelques-uns : The Voice, Atypical, Lost (auquel on a ajouté le descriptif Les Disparus), Call the Midwife et Revenge.

Inutile de préciser que tous ces titres auraient facilement pu être écrits en français, comme le font ces gentils farfelus de Québécois… « Ils traduisent tout! »

Le cas de Revenge, qui porte le titre incongru de Vengeance au Québec, est particulièrement choquant. Tout d’abord parce que la traduction ne posait aucun problème, mais aussi parce que le nom de l’héroïne, Emily Thorne est massacré par la post-synchronisation française. Non, ça ne se prononce vraiment pas Émilie SSSorne. Pas du tout. Le TH anglais n’est PAS un S allongé.

Les fautes de prononciation abondent dans les versions françaises et cela se comprend. La majorité des Français ne parle pas anglais et ces derniers ne sont pas exposés à l’anglais comme on l’est en Amérique du Nord. Mais quand même… Émilie SSorne, tout comme ssrilère, pour thriller, est incompréhensible pour un locuteur anglophone.

N’y a-t-il pas une seule personne dans tout l’Hexagone qui pourrait enseigner les finesses du TH anglais?

Les films en anglais

Si on ne traduit plus tellement les titres de séries télévisées, on ne le fait pas plus pour les titres de films. Le dernier opus de Jennifer Lawrence, Mother!, est traduit Mère! au Québec, mais pas en Europe. Les cas du genre ne sont pas rares. Très souvent les films américains comportent deux titres différents : un souvent en anglais pour le marché français et un autre en français pour le marché québécois.

Aujourd’hui Gone with the Wind ne serait pas traduit en Autant en emporte le vent.

Des titres retraduits par les distributeurs français.

Dans un article précédent, j’ai souligné le fait que les Français inventent des mots anglais (tennisman, recordman, footing, etc). Ce que l’on sait moins, c’est que les distributeurs français de films américains en réinventent les titres.

Si, si, vous avez bien lu, ces distributeurs rédigent en anglais! Tiens! C’est peut-être eux qui ont pondu le slogan anglais pour les jeux de Paris en 2024. Cool.

Voici une recension effectuée il y a quelques années par le site Bratislablog.

Titre américain Titre français Titre québécois
No strings attached Sex Friends Ça n’engage à rien
Hangover Very Bad Trip Lendemain de veille
Step Up 3D Sexy Dance 3 the Battle Dansez dans les rues 3D
Killers Kill & Kill Tuer pour aimer
Date Night Crazy Night Date Night : méchante soirée
The Other Guys Very Bad Cops Les renforts
The Boat that Rocked Good Morning England Pirate Radio

 

Au risque de me répéter, je comprends que la situation du français en Europe est très différente. Le français n’est pas menacé et la volonté de traduire est moins impérieuse. Mais on admettra qu’il y a un sérieux relâchement.

Cabinet fantôme

Le système politique britannique comporte plusieurs caractéristiques intéressantes, l’une d’entre elles étant le shadow cabinet. Le cabinet fantôme en est la traduction française, comme le signale base de données Termium du gouvernement du Canada.

Cette traduction a l’odeur d’un calque, comme on le voit. Le Grand dictionnaire terminologique le mentionne, d’ailleurs. On pourrait penser à cabinet de rechange; cabinet en attente; certains avanceront cabinet alternatif…

Le cabinet fantôme regroupe l’ensemble des porte-parole de l’Opposition officielle pour les divers portefeuilles ministériels. Ainsi, on parlera du porte-parole de l’opposition pour l’environnement, par exemple. Le terme critique de l’opposition est à éviter.

Notons en passant que tous les partis d’opposition peuvent former un cabinet fantôme, mais que c’est celui de l’Opposition officielle qui est le plus en évidence.

Les membres de ce cabinet s’appellent en anglais shadow minister. Termium s’en tient à l’appellation porte-parole de l’opposition, porte-parole de parti, ou porte-parole tout court. Au gouvernement du Canada, on a déjà vu contre-ministre, une idée ingénieuse, certes, mais que j’hésiterais à utiliser. L’usage, toujours l’usage…

Ce serait une grave erreur terminologique de parler de ministre fantôme. Un non-sens au point de vue des institutions. En système britannique, un ministre est un membre du Cabinet et celui-ci dirige le gouvernement. Un député d’opposition ne peut en aucun cas être considéré comme un ministre, sauf s’il siège dans un gouvernement de coalition.

Certains  feront valoir que l’anglais emploie bel et bien le mot minister. C’est exact. Mais faut-il reproduire en français l’erreur terminologique de l’anglais? La réponse ponce me semble évidente. Dans une traduction au Parlement européen, on peut lire ministre fictif… Traducteur fictif, souhaitons-le.

 

Fausse balle

Dans un texte précédent, j’ai parlé des traductions farfelues faites en Europe au sujet du baseball, sport peu connu sur le Vieux Continent. En lisant un manuel sur la psychopathologie, traduit en Belgique, j’ai trouvé le texte suivant. Les expressions en gras sont de grossières erreurs de traduction.

« Lors de la seconde mi-temps du match de base-ball des « All Stars », le gardien de seconde base de l’équipe des Dodgers de Los Angeles, Steve Sax, rattrapa une balle facile, se redressa pour la lancer au gardien de la première base, Al Oliver, qui se trouvait à moins de 12 mètres de lui. Il lança la balle trop loin et le manqua. Il s’agissait là d’une erreur stupéfiante, même si, lors de rencontres de niveau des « All Stars », les grossières bévues sont courantes. Mais les supporters avertis de base-ball y reconnurent un des mystères de cette saison 1983 : Sax, 23 ans, star nationale de première ligue, semblait incapable d’effectuer des passes simples vers la première base (sur les 27 erreurs commises cette même année, 22 consistaient en cette passe.)

Chuck Knoblauch, le gagnant du trophée du « Gant d’or » de 1997, fut celui qui, lors de la saison 1999, commit le plus d’erreurs (26), dont la plupart étaient des erreurs de passe… Lors de la saison de 2001, il fut déplacé sur l’aile gauche du terrain. »

Ce texte est une atrocité. Les termes clés ne correspondent pas à la terminologie du base-ball, telle que mise au point au Canada français par des personnes qui connaissent ce sport et parfois le pratiquent. Elles sont nettement mieux placées pour définir le vocabulaire que des personnes qui n’ont aucune idée du déroulement d’une partie de baseball.

Pour un Nord-Américain, le texte ci-dessus est presque incompréhensible. Imaginez qu’un Nord-Américain écrive un article sur le football européen en ignorant totalement le vocabulaire établi… Comment réagiriez-vous?

Le traducteur européen a manqué de professionnalisme à plusieurs égards.

Il est évident que ce traducteur :

  • Ne connaît rien au baseball.
  • A traduit les mots clés en y allant un peu au hasard.
  • N’a fait aucun effort pour trouver une source fiable pour la terminologie.

C’est ce dernier point qui est le plus choquant. La totalité du vocabulaire du sport national américain a été traduit en français – oui, je sais, quelle excentricité de traduire des termes anglais ! On voit bien que ça ne se fait plus…

Donc les sources existent, mais les Européens les ignorent superbement.

Pour donner une idée de l’hécatombe, voici les termes exacts qui auraient dû être employés.

La seconde mi-temps : la deuxième partie de la manche (il n’y a pas de mi-temps au baseball)

Les « All Stars » : le match des étoiles

Le gardien de seconde base : le joueur de deuxième but

Le gardien de la première base : le joueur de premier but

Star nationale de première ligue : joueur étoile des ligues majeures

Passes simples : des lancers ou des relais faciles

Des erreurs de passe : des erreurs de lancer, des mauvais lancers

L’aile gauche du terrain : le champ gauche (le terme proposé par le traducteur est sidérant)

Bien entendu, il s’en trouvera pour dire que le traducteur a cherché à adapter le texte pour un public européen. Mais le métier de traducteur ne consiste-t-il pas à employer le vocabulaire établi, dans un domaine? Depuis quand les traducteurs se livrent-ils à des acrobaties terminologiques pour masquer leur ignorance?

Alors qu’aurait dû faire le traducteur? Consulter la base terminologique du gouvernement du Canada, Termium. Le vocabulaire du baseball y est consigné. Il aurait pu également s’adresser à l’ambassade du Canada ou à la Délégation générale du Québec : on aurait trouvé une personne compétente pour répondre à ses questions.

Le Larousse

Ce dictionnaire encyclopédique tente, tant bien que mal, d’expliquer le baseball aux Européens. Je salue ses efforts. Il signale la filiation de ce sport avec le cricket anglais. Le terme base est utilisé pour traduit l’homonyme anglais. Mais le dictionnaire se fourvoie en définissant une base comme un piquet. Il n’y a pas de piquet au baseball…

La base, appelée but en Amérique, est un coussin carré.

Suit un article sur Joe DiMaggio dont voici un extrait :

« En 1941, il a effectuer (sic) 56 parties de suite en frappant au moins un coup sûr… »

Le Larousse vient de frapper une (autre) fausse balle.

Prendre pour acquis

« Les êtres humains ont une capacité infinie à tout prendre pour acquis. »

Cette citation d’Aldous Huxley en fera sourciller beaucoup. Il s’agit évidemment d’une traduction servile de take for granted, que les traducteurs alertes auront tôt fait de condamner.

D’ailleurs, diverses sources reconnues font chorus pour dénoncer l’expression. Que l’on pense à la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française; au Dictionnaire des anglicismes de Colpron et au Multidictionnaire de la langue française, de Marie-Éva de Villers.

Tous ces ouvrages proposent comme solution de rechange tenir pour acquis.

La cause est entendue, passons à une autre affaire. Pourtant…

Dans un article paru en 1998 dans L’actualité terminologique, Jacques Desrosiers y allait du commentaire suivant : « Tout se passe comme si on avait édicté un commandement : to take for granted tu traduiras toujours par tenir pour acquis! La correspondance entre les deux est si forte que chaque fois qu’on voit l’un dans l’anglais, on peut être sûr que la traduction nous servira l’autre; et, inversement, quand tenir pour acquis apparaît dans un texte français, on peut souvent gager qu’on est en train de lire une traduction et non un original. »

Mais il y a plusieurs hics dans cette histoire.

Tout d’abord les dictionnaires bilingues traduisent take for granted par des expressions comme :

  • Considérer comme allant de soi
  • Considérer comme admis
  • Considérer quelque chose comme acquis
  • Tenir pour certain ou établi
  • Être convaincu

Le Larousse anglais-français donne « Vous semblez convaincu qu’il donnera son accord. » pour You seem to take it for granted that he’ll agree.

Mais où est donc tenir pour acquis?

Un peu partout, certes, mais pas dans les dictionnaires. Ni le Robert, ni le Larousse ni le Trésor de la langue française n’en font mention. Voilà qui est étrange pour une expression qui avait tous les atours d’une panacée.

On peut voir l’expression aussi bien au Canada qu’en Europe. On peut même avancer qu’elle est d’usage courant. Le fait qu’elle ne figure pas dans les grands dictionnaires ne signifie pas qu’elle est incorrecte, mais cette absence étonne quand même.

Conclusion

C’est peut-être aller trop vite de voir un anglicisme dans prendre pour acquis. D’ailleurs, l’anglais semble l’avoir calqué et, comme on le sait, une grande partie du vocabulaire anglais vient de l’ancien français. Il me semble fort possible que prendre pour acquis soit une vieille tournure. De ce fait, elle deviendrait moins condamnable, en somme.

Birmanie ou Myanmar?

Le terrible tremblement de terre qui a ravagé la Birmanie et la Thaïlande vient remettre sur le tapis la question du double toponyme Birmanie/Myanmar.

Il y a de quoi : au Québec, Le Devoir emploie le toponyme Myanmar, tandis que son concurrent La Presse utilise Birmanie.

La Birmanie

Les francophones s’étonneront peut-être de voir le terme Myanmar s’insinuer un peu partout, alors que le pays en question a longtemps été désigné sous le nom de Birmanie.

Ce dernier toponyme ne posait pas de problème. En anglais, on disait Burma; le gentilé français était Birman, Birmane. Son ancienne capitale, Yangon, était  orthographiée à l’anglaise Rangoon. Le gouvernement siège maintenant à Naypyidaw.

Le Myanmar

En 2010, la junte militaire au pouvoir a changé le nom du pays en Myanmar. Bien des pays et des médias ont tout d’abord refusé d’emboîter le pas, dont le Canada, qui s’en tenait à l’appellation Birmanie. La Liste des noms de pays du Bureau de la traduction du Canada précise qu’en septembre 2016, le gouvernement de notre pays a reconnu l’appellation Myanmar. Par ailleurs, la liste des noms d’États souverains du gouvernement français retient l’appellation Birmanie; Myanmar ne figure pas dans la nomenclature. 

Pourtant, le nom traditionnel de Birmanie prévaut dans le monde francophone. L’Encyclopédie Larousse parle encore de la Birmanie, Myanmar en birman, précise-t-elle. Le Monde, Le Figaro parlent surtout de Birmanie.

Aux Nations unies, le pays a le nom officiel de Myanmar, le gentilé étant, le gentilé étant Myanmarais et Myanmaraise. Les changements de noms officiels posent souvent un dilemme pour les francophones. Des appellations comme Birmanie, Biélorussie, Bombai, Pékin persistent, malgré l’apparition de nouveaux noms comme Myanmar, Bélarus, Mumbai et Beijing. On constate que les sources anglophones adoptent rapidement les nouveaux noms, alors que les francophones résistent.

Au Canada français et au Québec, les médias parlent couramment de Myanmar, car ce nom a été reconnu par le Canada. Mais on lit aussi Birmanie ici et là.

Collision frontale entre deux mentalités. L’anglais toujours prêt à évoluer et à s’adapter; le français qui reste sur ses gardes. La question se pose toujours : le français doit-il adopter d’emblée les nouvelles appellations étrangères? Ou bien doit-il continuer d’utiliser les noms traditionnels? Bref, les autres pays doivent-ils dicter aux francophones la manière dont ils doivent écrire certains toponymes?

Sur une base régulière

La syntaxe anglaise est tellement incrustée dans le français du Canada que cette expression n’étonne plus personne. Parions que la majorité des locuteurs francophones de notre beau pays n’y voient rien de mal.

Elle est omniprésente dans le vocabulaire des sports, mais aussi dans les autres sphères.

L’expression est la calque intégral de l’anglais on a regular basis. Il faut dire que l’emploi abusif du mot régulier est lui aussi très répandu. L’Office québécois de la langue française a publié un article fort intéressant sur ce mot.

On peut facilement remplacer sur une base régulière par régulièrement. Comme l’œuf de Colomb, il fallait y penser. Aussi : de manière régulière, fréquemment, souvent, presque toujours, etc.

La construction avec le mot base vient directement de l’anglais. On peut facilement la contourner, comme je l’ai expliqué dans un autre billet.

Low cost

En France, le français vole parfois bien bas. On a l’anglicisme facile pour tenter de se faire croire qu’on parle anglais. Ce petit jeu innocent finit par irriter.

La concurrence féroce qui règne dans les cieux de l’aviation a amené l’apparition des transporteurs low cost. Quand j’ai entendu cette expression dans la bouche d’un Français, je me suis dit : « Ah non! C’est pas vrai. » Encore un de ces anglicismes spontanés qui va survoler le ciel avant de se perdre dans les nuées.

Eh bien non. Le terme affreux et inutile se trouve dans le Petit Robert. On en a même fait un substantif : « Le modèle économique du low cost. », signale le dictionnaire. Celui-ci recommande l’expression française à bas prix.

Au Québec, on parle des transporteurs à rabais. Ces deux traductions soulignent l’inutilité flagrante de l’anglicisme.

Lorsque j’ai traversé l’Atlantique pour la première fois, je l’ai fait à bord d’un vol nolisé, traduction de charter, autre anglicisme qui figure dans le Robert. Le dictionnaire propose vol affrété, expression inusitée chez nous. Et sans doute en France aussi. Pourtant, affréter entre dans la définition de noliser.

Jadis, un avion s’écrasait. Aujourd’hui, il se crashe. Considère-t-on que le verbe anglais a plus d’impact, plus de punch? L’anglais s’exprime parfois par onomatopées. Le verbe anglais s’entend, il résonne dans nos têtes. Il est irrésistible pour certains.

Un écrasement est moins spectaculaire, d’autant plus que le substantif a un champ sémantique assez étendu. On peut affirmer que la rectitude politique écrase la liberté de parole; les policiers ont écrasé les émeutiers; les Canadiens ont écrasé les Maple Leafs (au hockey).

Le verbe crasher s’applique aux tragédies aériennes : il est donc plus précis. Néanmoins, son emploi est assez rare de ce côté-ci de l’Atlantique. Nous avons encore ce réflexe curieux de défendre le français. Les loopings linguistiques de l’Hexagone sont autant d’acrobaties aériennes qui nous désolent. On a parfois l’impression que le français tombe en vrille.

 

La loi 101

L’anglais exerce un attrait irrésistible chez les jeunes francophones. Certains d’entre eux – et beaucoup de leurs aînés – voudraient que l’on élargisse l’accès à l’école anglaise au Québec. Le fait que la moitié des Montréalais n’ont plus le français pour langue maternelle ne semble pas les émouvoir.

Il n’est peut-être pas mauvais de leur rappeler quelle était la situation avant que le valeureux combat de Camille Laurin ne mène à l’adoption de ce que l’on appelle faussement la loi 101.

Faussement, car son vrai nom est la Charte de la langue française.

Montréal ville française?

Tout d’abord un point important : Montréal est la seconde ville française du monde. Mais cet état de fait aurait été imperceptible pour un étranger qui y débarquait. Les murs étaient tapissés de pubs uniquement en anglais. Bon nombre d’entreprises tenues par des francophones s’affichaient uniquement en anglais. Notre visiteur aurait eu l’impression d’être arrivé dans une ville ontarienne ou américaine n’eût été la langue parlée par la majorité de la population.

Mes parents devaient parler anglais

Ma mère est née en 1920. Pendant les années 1940, elle a travaillé comme opératrice à Bell Canada. Même si elle œuvrait dans la seconde ville française du monde, elle devait répondre ainsi aux appels : « Operator. » Bien entendu, lorsque l’interlocuteur était francophone elle passait au français.

Sa superviseure était anglophone, ce qui à l’époque était courant, car ceux qui détenaient les postes d’autorité dans les grandes entreprises parlaient la langue de Shakespeare, uniquement la langue de Shakespeare. Un jour, elle a demandé à ma mère de lui rédiger un rapport sur une situation précise. Ce que ma mère a fait, mais en français.

Troublée, la superviseure lui a demandé pourquoi elle avait rédigé son texte. « Parce c’est ma langue » a rétorqué ma mère. L’autre a viré les talons. Bien entendu, ma mère parlait anglais, mais elle avait aussi sa fierté.

Mon père a un jour sollicité un emploi à la Banque Royale, la Royal Bank of Canada, dont le siège social était à Montréal. On lui a refusé l’emploi parce qu’il ne parlait pas suffisamment pas anglais.

Dans les années 1940, 1950 et même 1960, l’affichage commercial de la métropole était massivement anglais, même si les trois quarts des habitants étaient francophones. Et tout le monde semblait trouver cette situation normale. Des municipalités sises sur l’île de Montréal, comme Westmount, Mont-Royal et plusieurs autres faisaient figure de camps retranchés pour la minorité anglophone. D’ailleurs des anglophones refusaient de vendre leur maison à des francophones pour préserver la pureté du quartier.

Beaucoup de vendeurs dans les magasins à rayons étaient incapables de répondre en français à leurs clients francophones. Ceux-ci devaient s’adresser au vendeur dans sa propre langue, une situation inimaginable ailleurs. Certains commis ne se gênaient d’ailleurs pas pour étaler leur mépris des francophones en intimant au client de parler anglais : Speak white, leur disaient-ils.

L’immense majorité des Anglo-Montréalais étaient incapables de faire une phrase en français. Pire, ils ne voulaient absolument rien savoir de cette langue, qu’ils considéraient comme une sorte de créole inférieur parlé par une majorité qu’ils méprisaient ouvertement. L’Afrique du Sud en Amérique du Nord.

Il était donc parfaitement possible pour une personne née à Montréal d’y passer sa vie entière sans apprendre le français. Malgré toutes les avancées des quarante dernières années, c’est toujours possible, bien que plus difficile.

L’équipe emblématique des Canadiens de Montréal était gérée en anglais. Des joueurs vedettes anglophones y passaient leur carrière sans apprendre un seul mot de la langue des partisans, qui payaient pourtant leur salaire. Certains diront, avec raison, que ça n’a pas du tout changé.

Avant le Parti québécois

L’élection du Parti québécois a résonné comme un coup de tonnerre chez les anglophones montréalais. La colère des bantoustans francophones les a sidérés. Certains se sont soudain aperçus que non seulement Montréal, mais aussi le Québec, était majoritairement francophone. Quel choc!

L’adoption de la Charte de la langue française a profondément bousculé un grand nombre d’anglophones. Les réactions hystériques fusaient. Les droits fondamentaux des anglophones étaient bafoués; le Dr Camille Laurin était comparé au sinistre Dr Joseph Goebbels; le Parti québécois était un parti nazi. Certains francophones m’ont dit que c’était au contraire un parti communiste…

Plus 130 000 anglophones sont allés s’établir à Toronto et ailleurs, incapables d’accepter que la langue principale du Québec puisse être le français, au même titre que l’anglais est la langue de l’Ontario. Le fait que le gouvernement du Québec, la Ville de Montréal leur offraient tous leurs services en anglais ne pesait pas lourd dans la balance. Cela leur était dû tout simplement.

Ceux qui sont restés ont dû s’adapter. Pas tous ne l’ont fait. En 1976, je travaillais dans une librairie de Laval et les clients anglophones se plaignaient ainsi : « This store is getting more and more french. » Il n’y avait pas un livre de plus en français qu’avant. Il est vrai que certains commis faisaient du zèle et s’adressaient à eux en français… Ils étaient estomaqués. Jamais ils n’avaient vu autant d’audace.

Pire, dans une librairie du centre-ville de la métropole, une dame me demande en 1979 si nous avons des livres en anglais. Je réponds que non (en anglais). Elle tourne la tête et dit à sa compagne : « They don’t read. »

Je ne me suis jamais senti aussi insulté. Je lisais Victor Hugo, Émile Zola, Michel Tournier et bien d’autres, et cette chipie bornée avait l’outrecuidance de me dire à moi que je ne lisais rien!!! Et bien je lisais Dickens, madame. Connaissait-elle seulement Victor Hugo?

Après l’adoption de la Charte de la langue française

Bien entendu, les choses ont changé par la suite. Telle une chrysalide qui se transforme en papillon, ma ville s’est parée de ses plus beaux atours français. Fini les affiches seulement en anglais ou dans les deux langues. Les petits commerces tenus par des immigrés parlaient tout à coup français. Mon restaurant indien favori avait enfin des serveurs capables de répondre dans ma langue.

Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de vivre dans une ville française. J’en ressentais beaucoup de fierté.

Aujourd’hui

Je vis maintenant à Gatineau et, pour moi, le visage de la métropole est toujours français. Mais, depuis quelques années, je constate une recrudescence dans l’affichage unilingue anglais dans le centre-ville, chaque fois que j’y retourne. On m’accueille parfois en anglais, alors que ce phénomène s’était fait beaucoup plus rare, naguère.

Les dernières enquêtes montrent que les anglophones de Montréal et du Québec connaissent pour la plupart le français. Tout un virage par rapport aux années 1940. Ma mère ne s’y reconnaîtrait plus.

Je suis toutefois inquiet de voir que bien des francophones semblent baisser la garde. Les derniers sondages montrent qu’ils voudraient que l’accès des francophones aux écoles anglaises soit élargi. C’est de l’inconscience pure. La proportion de francophones au Québec glisse lentement; celle des francophones dans la métropole chute de manière très inquiétante.

Il faut rester vigilant. S’ils étaient encore là, mes parents vous le diraient. Ce n’est pas le temps de saper la Charte de la langue française. Il faut la renforcer. Après tout, n’est-elle pas « une grande loi canadienne », comme le disait l’ancien ministre libéral fédéral Stéphane Dion?

Taon

« J’ai été piqué par un taon. » Nouveau cas d’incompréhension entre Québécois et Européens. Tout d’abord l’interlocuteur d’outre-mer ne comprendra pas de quoi il retourne, puisque le Québécois prononcera le mot ainsi : « J’ai été piqué par un ton. »

Un changement de ton s’impose, en effet. Les Québécois ignorent que le mot taon se prononce de la même manière que paon ou faon.

Ensuite, il y a confusion quant à l’identité de l’insecte. Un Européen verra une grosse mouche noire qui pique. Ce qu’on appellerait ici une mouche à chevreuil.

Mais ce qui m’a piqué n’est rien d’autre qu’un bourdon. Ce mot est rarement employé sous nos latitudes.

Dans un article précédent, j’avais parlé des définitions parfois surprenantes attribuées aux mots français en terre d’Amérique. Par exemple, je pourrais vous dire que j’ai été choqué quand le bourdon m’a pris en chasse avant de me planter son dard dans le cou.

Non, je ne me suis pas évanoui; j’étais fâché.

Parfois, le Québécois se choque après quelqu’un (par exemple un Européen qui feint de ne pas comprendre ce qu’il dit). Ne vous demandez pas quelle mouche l’a piqué.

Blogue destiné à tous ceux qui ont à cœur l'épanouissement de la langue française.