Faux amis

L’un des problèmes récurrents au Canada est l’emploi constant de faux amis. Ces « vrais ennemis » figurent, avec les calques syntaxiques, parmi les pièges les plus insidieux qui menacent le français canadien. On pourrait écrire une infinité d’articles sur le sujet.

Un faux ami est un mot commun à deux langues, mais dont le sens diffère en totalité ou en partie.

Petit tour d’horizon de ceux que l’on voit le plus souvent ici.

Le verbe adresser en est un exemple parfait. En français on adresse une lettre; on s’adresse à quelqu’un. En anglais, le verbe a le sens particulier (et non restrictif) de s’adresser à quelqu’un ou encore de s’attaquer à une question, un problème.

Le faux ami nous mène à des formulations comme adresser une question (pire, une issue). Adresser une audience (deux pour le prix d’un!). Variante aussi inspirée de l’anglais : s’adresser à un problème. Vous parlez à vos problèmes, vous?

J’ai suivi quelques cours de psychologie à l’université et il est courant de parler d’adresser une problématique. À virer fou, comme on dit chez nous.

Continuons notre visite guidée. (Les termes soulignés ont fait l’objet d’un article distinct.)

Chers journalistes, une législation n’est pas une loi. C’est un ensemble de lois. La loi sur les services rendus à visage découvert n’est PAS une législation. C’est une loi, point à la ligne.

Dans le même ordre d’idées, une juridiction est un tribunal, pas un ordre de gouvernement. Le Québec, la Jamaïque, le Népal ne sont pas des juridictions, ce sont des États. La Cour d’appel est une juridiction.

L’Église catholique verse parfois des compensations à des victimes de sévices sexuels. Il serait plus exact de parler d’indemnisations, un mot qui semble oublié par les rédacteurs.

Questionner en est un autre qui a la vie dure. En français, on questionne un témoin, un professeur. Si on n’est pas d’accord avec quelqu’un, on remet en question ce qu’il dit.

Autre couac trop souvent lu ou entendu : supporter une cause. Ce verbe a fait recette et engendré des rejetons. Celui qui encourage une équipe est un supporter, parfois francisé en supporteur.

En anglais, une personne qui ne veut pas se commettre hésite à se prononcer. Mais en français, la même construction a un sens plus péjoratif. Se commettre, c’est tremper dans une affaire louche.

Sur un mode ironique, on pourrait dire qu’un politicien (anglicisme passé dans l’usage) ne veut pas répondre à une question embarrassante, car il s’est déjà commis…

La nomenclature pourrait s’allonger.

Heureusement, on peut parfois constater certaines améliorations. Je pense à déportation, contre lequel je livre un combat sans merci depuis une trentaine d’années. La nuance avec expulsion semble échapper à la plupart des gens.

Toutefois, il semble que les médias aient enfin (parfois en tout cas) compris que l’on expulse des immigrants illégaux. Si on les déportait, il faudrait les envoyer construire des routes au Nunavut… Gardons le mot déportation pour les cas dramatiques, comme celui des Acadiens, des Juifs, etc.

Bien entendu, comme je l’ai souvent expliqué, le Canada est beaucoup plus vulnérable aux faux amis et calques syntaxiques à cause de l’omniprésence de l’anglais. Toutefois, une amie française me signalait la dégradation de la langue en France. Vocabulaire et syntaxes s’atrophient, semble-t-il. Les structures de l’anglais commencent à s’infiltrer.

Vu d’ici, ce n’est pas aussi clair. En tout cas, le phénomène est naissant et n’atteint pas les proportions épidémiques du Canada. Mais j’ai effectivement capté quelques calques ici et là dans la traduction de certains films et téléséries. Par exemple dans The Crown, on parle de l’engagement d’une princesse, au lieu de ses fiançailles.

J’ai aussi trouvé énormément de faux amis et de calques de structure dans un manuel de psychologie traduit en Belgique. Une variété de pour un grand nombre de; des évidences au lieu des preuves; des conditions rencontrées, et non pas atteintes ou respectées.

Ce sont des fautes que l’on voit couramment au Canada, mais jamais en Europe. J’étais très surpris.

Puisque nous sommes dans le monde de l’édition, je suis sûr que bien des lecteurs ont constaté, comme moi, que les maisons d’édition québécoises laissent passer pas mal plus de fautes qu’avant. Je ne parle pas de simples coquilles, mais des fautes de toutes sortes, particulièrement des faux amis et des calques qu’on aurait jamais vu auparavant.

Je me trompe?

Payeur de taxes

Les payeurs de taxes sont-ils trop imposés Payent-ils trop de taxes?

Cette question peut résonner différemment selon que l’on pense en anglais ou en français. Étant entendu que la mort et les impôts sont les deux seuls malheurs de la vie auxquels nul n’échappe.

L’abominable expression payeur de taxes est un calque grossier de l’anglais tax payer. Le français a un joli mot pour le dire : contribuable. Bien entendu, le calque a plus de force de frappe, il cogne dur, surtout dans la bouche d’un politicien populiste. Denis Coderre? Non, je n’ai rien dit.

La Canadian Taxpayers Federation envisageait d’adopter l’appellation « française » de Fédération canadienne des payeurs de taxes. Ce calque n’aurait pas détonné avec le paysage canadien des appellations anglicisées. Pensons à la défunte Corporation de disposition des biens de la Couronne…

Heureusement, la Canadian Taxpayers Federation a rectifié le tir pour devenir la Fédération canadienne des contribuables.

Le mot taxe peut aussi faire l’objet d’un calque quand on parle de taxe foncière au lieu d’impôt foncier.

J’espère qu’on ne me taxera pas d’incohérence en mentionnant que le mot taxe a un petit cousin germain appelé taxage. C’est celui qui a mal tourné dans la famille… Le taxage, c’est cette extorsion pratiquée dans les cours d’école aux dépens des élèves plus vulnérables. Jadis, les puristes condamnaient cette expression, lui préférant extorsion. Ils n’avaient pas entièrement tort, sauf que le taxage survient dans des conditions précises, alors qu’une extorsion a un sens plus large.

Bonjour/Hi

La ministre responsable des anglophones du Québec, Kathleen Weil, s’insurge contre la motion votée à l’Assemblée nationale dénonçant le fameux « Bonjour/Hi », que l’on entend de plus en plus dans les commerces du centre-ville de Montréal.

D’après la ministre, cette motion est une insulte à l’endroit de tous les Anglo-Québécois. Saluer d’éventuels interlocuteurs anglophones dans leur langue est tout simplement une marque de respect.

Pour aborder ce problème délicat, il faut essayer de mettre de côté nos émotions de francophone.

Les anglophones habitent le Québec depuis plus de 250 ans. Montréal est leur ville autant que la nôtre; ceux qui ont fui vers Toronto après l’adoption de la Charte de la langue française, en 1977, étaient les personnes les plus ouvertement hostiles au caractère français de Montréal. Bon débarras.

Ceux qui sont restés n’étaient pas nécessairement des francophiles. Un certain nombre n’a pas renoncé aux attitudes rhodésiennes de race supérieure que l’on observait dans la métropole jadis. Mais force est de constater que la plupart parlent maintenant le français, ou le comprennent à tout le moins. J’ose penser que beaucoup d’entre eux savent qui est Gilles Vigneault.

Et comme nous, ils se languissent de voir les Canadiens redevenir l’équipe de rêve de jadis et enfin remporter une autre coupe Stanley. Comme nous, ils pestent contre les cônes orange, le trafic infernal, le métro bondé, l’hiver, etc. Ils nous ressemblent étrangement, vous ne trouvez pas? Et ils nous ont donné Leonard Cohen…

Si les anglophones quittaient Montréal, nous y perdrions tous. Ils méritent notre respect.

Le principal argument invoqué pour défendre le « Bonjour/Hi » est que Montréal est une ville internationale. On y parle une multitude de langues. Il est donc normal d’accueillir les visiteurs par cette formule bilingue. Je serais bien prêt à me rallier à ce genre de raisonnement, sauf que…

Paris est une ville internationale et on y accueille les visiteurs en français; New York est aussi une ville internationale et on accueille les visiteurs en anglais, même si elle est le siège des Nations unies. D’autres villes importantes, comme Genève, Le Cap, Djakarta, Tokyo répondent aux visiteurs dans leur langue nationale.

J’habite la région d’Ottawa depuis une trentaine d’années. La ville deviendra bientôt officiellement bilingue grâce à une décision du gouvernement de l’Ontario. Le maire Jim Watson a toujours refusé de proclamer bilingue la capitale canadienne, sachant que cela signifierait la fin de sa carrière politique. Comme je l’ai relaté dans un article antérieur, il est plus facile de se faire servir en français à Rome ou à Florence qu’à Ottawa.

J’imagine très mal des villes comme Fredericton ou Winnipeg demander aux commerçants d’accueillir les clients par un cordial « Hi/Bonjour », et ce même si le nombre de francophones dans les alentours pourrait aisément le justifier. Si une formule de salutation bilingue est un signe de respect aussi importante, je me demande bien pourquoi les Torontois n’entonnent pas eux aussi la mélodie du bilinguisme…

Saluer les visiteurs par un « Bonjour/Hi » à Montréal serait une belle marque d’ouverture. J’aimerais bien tendre la main à nos compatriotes anglophones de Montréal, mais force est de constater que lorsque les rôles sont inversés, les règles ne sont plus du tout les mêmes.

Lettre à un Français fâché

Voilà deux fois que vous m’apostrophez parce que j’émets des critiques au sujet de la langue française en France. Cette fois-ci, je me permets de répondre plus en détail.

Vous n’avez pas aimé mon article intitulé Pluriel tendance, soit. C’est votre droit. Mais les raisons pour lesquelles vous le faites sont erronées. Vous semblez croire que je me moque de quelques usages français dans lesquels certains mots sont mis au pluriel, alors qu’ils sont au singulier au Canada.

Or, je mentionne très clairement que même si certains pourraient y voir du snobisme, il s’agit en fait d’une illustration de la souplesse du français. Je n’ai jamais avancé que des expressions comme « les urgences » ou « les personnels » étaient fautives. (Je trouve même qu’il y a une certaine logique à mettre urgences au pluriel.) C’est plutôt avec un certain amusement que je constatais que l’usage est différent des deux côtés de l’Atlantique.

Et c’est normal. Lorsqu’un Européen nous reprend de dire carrosse au lieu de landau, je ne prends pas la mouche. Une Camerounaise s’étonnait de ma prononciation ouverte des nasales an, on, in, an. J’ai bien accueilli sa remarque.

Encore une fois, vous me servez une diatribe sur la piètre qualité du français au Canada. Je vous ai déjà dit que vous aviez parfaitement raison. Je le déplore autant que vous.

« Au Canada, les Québécois francophones (pour ne citer qu’eux) ont une fâcheuse tendance (justement !) à ne jamais remettre en question les tournures fossilisées (incorrectes, bancales ou incongrues) calquées sur l’anglais qu’ils utilisent et reproduisent à l’envi sans même s’en rendre compte. Mais bien sûr, cela n’a rien de nouveau. »

Si vous consultez l’index des mes quelque 300 billets, vous constaterez que l’écrasante majorité dénonce le délabrement du français au Canada, avec ses calques syntaxiques, ses solécismes, ses impropriétés. Maintes fois, j’ai souligné l’incapacité tragique des élites (politiciens, artistes, gens d’affaires, communicateurs, etc.) à s’exprimer dans une langue correcte. J’ai éperonné mes compatriotes pour leur paresse à se corriger.

Dans un nombre restreint de billets, j’ai dénoncé les délires anglicisants des Français. (Mon pluriel vous plaît?) Et même si l’état du français au Québec et partout au Canada est désolant, je pense que c’est mon droit de le faire, que cela vous plaise ou non.

Mais le fond de la question, c’est vous êtes agacé que, de temps à autre, j’ose émettre des critiques sur la langue parlée dans l’Hexagone. « Il y a aussi une propension québécoise quasi systématique, dans la sphère langagière entre autres, à prendre de haut – voire à vilipender – les usages des Francophones européens… »

Je ne sais pas exactement qui prend qui de haut dans toute cette histoire. Mais j’ai souvent remarqué que les Européens sont piqués lorsqu’un Québécois a l’outrecuidance de dénoncer certains usages du Vieux Continent, notamment les anglicismes.

Votre réaction n’a donc rien de nouveau pour moi, mais sa virulence étonne.

Le pire, c’est que vous vivez au Canada. Il me semble que vous devriez mieux comprendre ce qui se passe ici. Il y a de bonnes raisons pour lesquelles le français canadien est en si piteux état.

La France a légué sa langue aux Canadiens et Québécois, avant de les abandonner aux Anglais, par le traité de Paris, en 1763. Malgré tout, le français a survécu, écorché, parfois exsangue, mais il est encore bien vivant. D’autres peuples y auraient passé, mais pas nous.

Le français est parlé sur les cinq continents. Il n’est donc plus la propriété exclusive des Français. C’est un trésor collectif que nous chérissons tous, peu importe notre maîtrise de la langue. Autant les Québécois que les Sénégalais, les Vietnamiens ou les Roumains ont le droit de discuter de la qualité du français, que ce soit en France, en Belgique ou ailleurs.

Non, je ne me tairai pas.

Pluriel tendance

Allez-vous aux urgences? Tout dépend si vous êtes au Canada ou en Europe. Car là-bas il est courant de mettre le pluriel. Donc, si avez un malaise soudain, on vous emmènera aux urgences en France et à l’urgence au Canada.

Cette utilisation divergente du pluriel n’est pas unique. Dans le Vieux Continent, on met au pluriel ce qui est au singulier en Amérique. C’est ce que j’appellerai d’un ton badin le pluriel tendance.

La phrase suivante puisée dans un manuel français pourrait surprendre de ce côté-ci de l’Atlantique :

Que vous soyez formateurs de métier ou que vous fassiez partie des personnels à qui l’on demande de diffuser leurs connaissances professionnelles.

Voici d’autres énoncés qui paraîtront naturels dans l’Hexagone mais qui surprendront quelque peu ici :

Le gouvernement de la France assure l’égalité des chances au moyen des aides sociales.

Au Québec, on parle couramment de l’aide sociale.

Les contenus à diffuser dans un cours.

Le contenu voulez-vous dire?

Je ne pense pas qu’il faille s’inquiéter de ce phénomène. Certains y verront un tic langagier, d’autre du snobisme. Et si ce tandem malicieux singulier-pluriel n’était que l’illustration de la souplesse du français?

Le pluriel tendance se voit aussi au Québec. En voici deux relevés dans Le Devoir du 5 décembre : «Les équilibres de nos sociétés démocratiques sont tributaires de la disponibilité d’informations de qualité.»

L’alternance pluriel-singulier se voit aussi dans la dénomination des matières universitaires. Dans ce cas-ci, cela n’a rien à avoir avec des divergences de discours avec nos cousins d’outre-Atlantique. Ainsi, vous pouvez étudier la science politique, et ce aussi bien à l’Université de Montréal qu’à celle de la Sorbonne. En anglais, on utilise aussi le singulier : political science. Par contre, l’allemand s’endimanche en recourant au pluriel : politische Wissenschaften.

Les choses se compliquent avec la science économique – à moins qu’il ne s’agisse des sciences économiques. Mais les deux appellations de voient.

Il est vrai que la science économique est une discipline singulière qui comporte bien des pluriels.

Scrum

Le monde journalistique regorge d’expressions anglaises, mais, heureusement, on arrive à les traduire.

Nous voyons régulièrement à l’écran des ministres pris d’assaut par une meute de reporters brandissant micros et caméras pour capter sur le vif leurs dernières réactions à la joute politique qui se déroule au Parlement.

On entendait – et on entend encore – l’expression scrum. Ce terme fait référence aux mêlées qui se produisent dans les matchs de rugby. Vous savez cette pile de torses et de postérieurs aux maillots striés qui se disputent un ballon enfoui sous plusieurs strates de joueurs?

Il ne saurait être question d’assister à ce genre d’exercice dans une enceinte parlementaire, il va sans dire.

L’essaim de journalistes ne bouscule pas, il darde sa victime de questions qui filent comme des flèches.

On parle souvent de mêlée de presse, mêlée journalistique, bien que certains s’étonneront de l’adjectif dans ce dernier cas.

La plume des scribes se fait parfois un peu poétique; lu dans Le Devoir du 22 novembre 2017 : impromptu de presse. Admirable. Cela nous change de faire en sorte que.

L’expression point de presse ne doit pas être confondue avec une simple mêlée de presse. Le point de presse est une séance d’information au cours de laquelle un porte-parole officiel fait le point sur une question et répond brièvement aux questions des médias.

La conférence de presse dure plus longtemps qu’un point de presse. Le plus souvent, elle se déroule dans une salle prévue à cet effet.

 

Étudiants internationaux

Les universités d’Amérique du Nord accueillent de nombreux étudiants de l’étranger. Il est devenu très courant de les qualifier d’internationaux. Or, ce terme est à la fois impropre et absurde.

L’adjectif international, selon l’Académie française, a le sens suivant : « Qui a lieu, qui se fait entre deux ou plusieurs nations; qui concerne plusieurs nations… Qui appartient à plusieurs nations. »

On le voit tout de suite : quelque chose cloche.

Un Chinois qui vient étudier à Montréal, Toronto ou Vancouver n’est pas international. Il ne possède qu’une seule nationalité, la nationalité chinoise.

Quand vous décidez d’aller visiter la Turquie, le Japon, est-ce que du coup vous devenez international? Pas du tout.

En fait, le terme qui convient est étranger.

Nos universités accueillent des étudiants étrangers.

L’expression étudiants internationaux est une contamination de l’anglais qui, sous l’influence de la rectitude politique, a délaissé l’adjectif foreign, frappé d’un opprobre injustifié.

Dans les campus américains, on en est venu à penser que foreign était un terme péjoratif. Les dérives du politiquement correct n’ont pas fini de nous étonner. Pourtant, ce mot n’a pas la charge émotive de certaines insultes racistes.

Toujours est-il que les international students pullulent tant au Canada qu’aux États-Unis.

Malheureusement, beaucoup d’institutions francophones ont emboîté le pas. C’est le cas notamment de l’Université de Montréal, de l’Université Laval et de l’Université de Sherbrooke.

Et lorsque les médias font chorus, eh bien tout le monde devient international.

Dans un article précédent, j’ai traité d’autres usages abusifs du mot international.

La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer?


  1. Introduction

La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer? La question est sur toutes les lèvres. Elle met en cause l’existence même de pays comme la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne… et l’Espagne. Entre autres.

La réaction du Canada – lui aussi directement concerné à cause du Québec – et des pays susmentionnés est claire : la réponse est non. Pas besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison : ces pays abritent des minorités ethniques comme les Bretons, les Corses, les Écossais, les Gallois, les Vénitiens, les Frioulans, les Bavarois et les Catalans, qui pourraient revendiquer la souveraineté, certains l’ayant déjà fait.

Dans un article précédent, j’ai traité des notions de souveraineté et d’indépendance.

  1. La notion de sécession

Le mot sécession (tout comme le mot séparation) a rarement été employé pendant ce que l’on pourrait qualifier de crise catalane.

Les observateurs auraient certes pu l’utiliser, mais son poids historique est lourd. Tel un fantôme, la Guerre de Sécession continue de hanter le paysage américain. La controverse sur les bannières sudistes qui flottent encore dans le Sud est là pour nous le rappeler.

A-t-on raison de bannir ce terme maudit? Pas vraiment.

Le Petit Larousse définit le terme ainsi : « Action menée par une fraction de la population d’un État en vue de se séparer, de façon pacifique ou violente, de la collectivité nationale pour former un État distinct ou se réunir à un autre. »

  1. L’État-nation

Les régions constituant un État-nation peuvent-elles se séparer? C’est la question que pose la crise catalane.

Avant d’y répondre, définissons ce qu’est un État-nation.

La notion d’État-nation comporte une pléthore de définitions, que j’ai étudiées dans mon mémoire de maîtrise en science politique. Pour tout résumer, disons que les États-nations se sont formés au fil des siècles par le regroupement de micro-États, duchés, royaumes, qui, le plus souvent, avaient leur identité propre.

La Grande-Bretagne est un bel exemple. Les royaumes anglo-saxons issus des invasions germaniques allemandes, danoises et norvégiennes ont fini par former l’Angleterre. Cette dernière s’est emparée plus tard du pays de Galles. En 1707, l’union des deux couronnes a mené à l’intégration de l’Écosse. Déjà, l’Angleterre avait asservi l’Irlande.

L’État ainsi constitué a pris le nom de Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Par la suite, l’Irlande a fait sécession, après des siècles de résistance. Mais les provinces du Nord, faussement appelées Ulster, sont restées dans le giron britannique.

La Grande-Bretagne d’aujourd’hui est un pays multiethnique. Les Écossais et les Gallois sont les descendants des Celtes qui peuplaient les îles Britanniques avant les invasions anglo-saxonnes. Si très peu d’Écossais comprennent le gaélique, environ 80 pour 100 des Gallois le parlent encore.

En France, les Bretons sont aussi d’origine celtique. Les Alsaciens descendent des Allemands. Le Nord du pays abrite aussi une minorité flamande.

  1. Les États-nations sont-ils indivisibles?

La guerre civile américaine vient nous rappeler que les États-nations ne prévoient jamais les mécanismes de leur propre démantèlement. Les États-Unis n’ont jamais respecté la volonté des États du Sud de former un nouveau pays.

Cette réaction n’est pas surprenante. Les États-nations se présentent toujours comme éternels et indivisibles.

À ce que je sache, seule la Constitution de l’Union soviétique, en 1936, prévoyait la sécession des États membres. Sous la poigne de fer de Staline, on peut aisément imaginer ce qui ce serait produit si l’Ukraine et la Biélorussie avaient proclamé leur indépendance…

Les États-nations sont donc des ensembles composites d’ethnies, de peuples. La survie de ces États repose sur le fait que ces minorités acceptent ou sont contraints de vivre dans un État plus important dont il représentent une minorité.

Le statut des minorités ethniques varie d’un pays à l’autre. Certaines jouissent d’un statut d’autonomie, comme l’Écosse; d’autres les possédaient, comme la Catalogne; enfin, certaines sont des États fédératifs avec un gouvernement doté de pouvoirs définis dans une constitution. C’est le cas du Québec et de la Bavière.

Bien entendu, le statut politique d’une minorité ethnique peut faciliter son accession à la souveraineté. L’Espagne a destitué le gouvernement de Barcelone, ce qui vient évidemment compliquer les choses pour les sécessionnistes catalans. On imagine mal pareil geste pour la Bavière ou le Québec.

Quand on tient compte de ce contexte, on comprend facilement pourquoi la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Italie ne veulent absolument pas reconnaître le droit des Catalans à décider de leur destin. Leurs propres minorités pourraient aussi les interpeler un jour.

Ce jugement appelle cependant une nuance.

En 1980, le gouvernement fédéral de Pierre Trudeau a férocement combattu le projet de souveraineté-association mis de l’avant par le gouvernement du Québec. De ce fait, le Canada reconnaissait implicitement de la légitimité de la démarche souverainiste.

De la même manière, le gouvernement britannique n’a pas nié le droit des Écossais de se prononcer sur leur avenir. Il s’est entendu avec les séparatistes écossais pour organiser une consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse.

La réaction inflexible du gouvernement de Madrid qui niait aux Catalans le même droit contraste avec les deux exemples précédents.

  1. Le renvoi à la Cour suprême du Canada

L’argument maintes fois répété par les autorités espagnoles est que le référendum catalan était illégal. Sur le strict point de vue juridique, c’est exact. Mais, comme je l’ai mentionné plus tôt, aucun État ne prévoit de mécanismes constitutionnels pour permettre à une région de faire sécession.

L’ennui, c’est que le processus d’accession à l’indépendance n’est pas uniquement juridique, il est aussi politique. Lui imposer un corset juridique, sans regarder plus loin que les textes de loi, est une grave erreur politique.

La Cour suprême du Canada a rappelé cette réalité au gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui a tenté de faire invalider le droit du Québec de devenir un pays indépendant, en demandant un avis au tribunal. Dans une décision rendue en 1998, que l’on peut à bon droit qualifier d’historique, les juges ne sont pas tombés dans le piège.

Dans le Renvoi relatif à la sécession du Québec, les magistrats ont refusé de décréter que la sécession du Québec était illégale.

Avec sagesse, ils ont précisé qu’en cas de majorité claire à une question claire, le gouvernement d’Ottawa serait tenu de négocier avec celui du Québec. Les magistrats se sont abstenus de préciser ce qu’était pour eux une majorité claire.

De ce fait, ils ont indiqué que la décision à ce sujet relevait du politique et non du juridique.

  1. La Catalogne et les Nations Unies

En Espagne, la myopie du gouvernement de Madrid est en train d’envenimer la situation. Cela est d’autant plus ironique que, au départ, la majorité des Catalans s’opposaient à l’indépendance.

On peut se demander ce qui serait arrivé en Écosse ou au Québec si les gouvernements nationaux avaient interdit aux Écossais et aux Québécois le droit de se prononcer sur leur statut. Ce qui va se passer en Espagne au cours des prochains mois constituera peut-être une réponse, quoique le contexte soit différent.

Certains feront valoir malgré tout que la démarche de Barcelone est illégitime. Après tout, le référendum n’a pas été mené dans les règles de l’art et les opposants à l’indépendance n’ont pas fait campagne. La majorité obtenue au scrutin est donc artificielle et sans valeur politique.

C’est exact. Mais il ne faut pas oublier que, dès le départ, le gouvernement espagnol a refusé aux Catalans le droit de se prononcer, allant même jusqu’à nier qu’un référendum ait eu lieu!

Ce qui revient à dire que les Catalans n’ont pas le droit de décider de leur destin et que toute démarche en ce sens est illégale.

Cette attitude intransigeante contrevient aux dispositions de la Charte des Nations Unies. En effet, l’article 1 de la Charte stipule que l’un des buts de l’organisation est de : « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde; »

Personne ne viendra nier que les Catalans forment un peuple.

Maintenant reste au Canada et aux autres nations démocratiques à démontrer quelle importance ils accordent à ce droit fondamental.

L’écriture inclusive

La France est déchirée par le débat sur l’écriture inclusive. Au Québec, on a l’impression de revoir un vieux film avec Jean Gabin. En effet, le Québec et le Canada français ont souvent été à l’avant-garde de la modernisation du français, qui passe notamment par la féminisation.

Le Québec a fait figure de précurseur en proposant des titres de professions féminisés, comme ingénieure. Ces propositions ont été conspuées en Europe. Pourtant, quelques années plus tard, tant la France que la Belgique ou la Suisse ont dressé des listes de noms de profession déclinés au féminin. Aujourd’hui, la liste de l’Office québécois de la langue française fait autorité. En voici l’adresse électronique : http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?Th=1&th_id=359

L’écriture inclusive

Le modèle proposé tourne autour des propositions faites dans le Manuel d’écriture inclusive, paru chez Hatier, qui reposent sur l’utilisation du point médian, disparu depuis des siècles, pour féminiser l’écriture. Ainsi, nous aurions des étudiant . e. s

On y propose trois conventions :

  • Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres.

  • User du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, l’usage d’un point milieu, ou le recours aux termes épicènes.

  • Ne plus employer les antonomases du nom commun « Femme » et « Homme ».

Les auteurs proposent des graphies telles que présidente, directrice, chroniqueuse, professeure, intervenante

Je suis surpris que ces termes choquent en Europe; ils sont pourtant d’usage courant au Québec depuis un bon bout de temps tout comme d’autres formes féminines, d’ailleurs. On peut songer à auteure, députée etc.

Il faut dire qu’il n’y a pas si longtemps dans l’Hexagone, l’ambassadrice, la mairesse ou la sénatrice étaient respectivement la femme de l’ambassadeur, du maire ou du sénateur.

L’Académie française

La Vieille Dame du Quai Conti a, comme bien d’autres voix européennes, dénoncé l’écriture inclusive.

« La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. »

Les académiciens estiment que la langue française est « en péril mortel ». Cette ruée n’a rien de surprenant. Les philippiques visant les rectifications orthographiques de 1990 ont déjà donné le ton, jadis. Entachées de faussetés, parfois délirantes, elles sont encore reprises aujourd’hui.

Les quatre femmes membres de l’Académie sont d’avis que l’égalité des sexes ne passe pas par « le massacre de la langue française ».

Deux éléments ressortent ici.

  1. En Europe, la simple idée de moderniser le français– ne serait-ce que de la façon la plus modérée – est pure hérésie.
  2. Les arguments avancés relèvent le plus souvent d’une émotivité qui empêche toute discussion rationnelle.

En filigrane, on décèle cette idée que le français n’a pas à évoluer. Non, la langue française n’est pas en péril, mesdames et messieurs de l’Académie. Elle évolue, comme elle le fait depuis des siècles. C’est tout.

Le masculin, genre neutre. Vraiment?

On me permettra ce petit rappel.

Le grammairien Beauzée, au XVIIe siècle, proclame que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Se fondant sur des principes semblables, l’Académie a veillé à l’éradication de formes féminines comme médecine, autrice.

De nos jours, certains font valoir que le genre grammatical n’a rien à voir avec le genre tout court. Cet argument est fallacieux. Si c’était le cas, pourquoi a-t-on utilisé les termes « masculin » et « féminin »? Pourquoi pas le genre A et le genre B? 

L’Office québécois de la langue française

Au lieu de déchirer leur chemise, nos cousins d’outre-mer auraient intérêt à lire les articles éclairants publiés au Québec sur cette question. Le site de l’OQLF présente une synthèse précise des difficultés que pose la volonté de mettre fin à l’effacement des femmes dans les nomenclatures et les règles de grammaire.

Le lien suivant renferme 24 articles (oui 24!) sur la formation de noms féminins.

La rédaction épicène est régulièrement pratiquée au Canada. Elle vise à donner une visibilité égale aux hommes et aux femmes.

Dans le texte suivant, l’Office déconseille l’utilisation des formes tronquées ainsi que « les innovations orthographiques et typographiques » comme les étudiant(e)s, étudiant-e-s, étudiant/e/s. Il va sans dire que le point médian relève de la même catégorie.

L’Office rejette donc « les innovations orthographiques et typographiques ».

L’emploi d’une note en début de texte pour indiquer que le masculin englobe le féminin est également déconseillé, puisqu’il rend les femmes invisibles… comme c’est le cas depuis des siècles.

L’Office précise : « Elle n’est plus de mise de nos jours puisque la féminisation linguistique est devenue une réalité culturelle. »

Rédiger au féminin et au masculin

Rédiger en tenant compte des deux genres n’est pas simple. Au Québec et au Canada français, l’écriture inclusive a entraîné une prolifération de doublets (les travailleurs et les travailleuses, les Canadiens et les Canadiennes) que d’aucuns jugeront irritante.

Les épicènes, une utilisation judicieuse des pronoms, une reformulation pour respecter les deux genres, voilà des pistes intéressantes à suivre.

Il est clair que la féminisation du français suivra son cours, malgré toutes les oppositions. La réflexion se poursuit, car en 2017 on ne parle plus comme Voltaire ou Racine et on n’écrit plus comme ces deux grands auteurs.

Modestie

Les récentes dénonciations d’agressions sexuelles commises par des personnalités du monde du spectacle donnent froid dans le dos. Les victimes hésitent à porter plainte devant la justice, parce qu’elles seront forcées de passer sous les fourches caudines de la police et du système judiciaire.

Ces femmes cherchent à protéger leur modestie écrivent nos scribes dans les médias.

Les journalistes ne sont pas des traducteurs, je l’ai déjà écrit, mais il me semble que certains d’entre eux pourraient se poser des questions lorsqu’ils font des traductions littérales de l’anglais. J’ai encore du mal à croire que personne dans les salles de rédaction n’ait tiqué devant l’emploi de modestie.

Tiens! Allons-y par l’absurde.

Anne-Marie ne veut pas allaiter son bébé dans un centre commercial : elle est trop modeste pour cela.

Par modestie, Richard a enfilé une robe de chambre en ouvrant la porte à des voisins qui venaient s’enquérir de sa santé.

Tout le monde voit bien que ça ne colle pas.

Dans le langage courant, modestie rime avec modération.

Revenons à nos victimes d’agressions sexuelles. Peut-on vraiment dire qu’elles pèchent par modération? Qu’est-ce qui les retient de se défendre? Un excès de retenue? Non. Deux choses, en fait : la terreur qu’inspire aux victimes les appareils policier et judiciaire qui broient les femmes; mais aussi la pudeur.

Les victimes ne veulent pas que leur vie intime soit épluchée par les carnassiers en toge qui défendent les agresseurs. Bref éviter la curée après l’humiliation.

On constatera que les dictionnaires définissent modestie par pudeur, mais ils précisent bel et bien qu’il s’agit d’un emploi vieilli. On l’entend encore dans ce sens au Lac-Saint-Jean et sans doute ailleurs au Québec. Toutefois, les textes traduits au Canada ne font pas dans l’archaïsme mais bien dans le calque.

Comme cela arrive souvent, l’anglais a emprunté ce mot au français et en a gardé un sens plus ancien. Les faux amis représentent une menace constante à la qualité des traductions, et il est facile de tomber dans le piège.

Mais il me semble que les scribes pourraient se poser plus de question au lieu de traduire comme des machines.

Blogue destiné à tous ceux qui ont à cœur l'épanouissement de la langue française.