La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer?


  1. Introduction

La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer? La question est sur toutes les lèvres. Elle met en cause l’existence même de pays comme la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne… et l’Espagne. Entre autres.

La réaction du Canada – lui aussi directement concerné à cause du Québec – et des pays susmentionnés est claire : la réponse est non. Pas besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison : ces pays abritent des minorités ethniques comme les Bretons, les Corses, les Écossais, les Gallois, les Vénitiens, les Frioulans, les Bavarois et les Catalans, qui pourraient revendiquer la souveraineté, certains l’ayant déjà fait.

Dans un article précédent, j’ai traité des notions de souveraineté et d’indépendance.

  1. La notion de sécession

Le mot sécession (tout comme le mot séparation) a rarement été employé pendant ce que l’on pourrait qualifier de crise catalane.

Les observateurs auraient certes pu l’utiliser, mais son poids historique est lourd. Tel un fantôme, la Guerre de Sécession continue de hanter le paysage américain. La controverse sur les bannières sudistes qui flottent encore dans le Sud est là pour nous le rappeler.

A-t-on raison de bannir ce terme maudit? Pas vraiment.

Le Petit Larousse définit le terme ainsi : « Action menée par une fraction de la population d’un État en vue de se séparer, de façon pacifique ou violente, de la collectivité nationale pour former un État distinct ou se réunir à un autre. »

  1. L’État-nation

Les régions constituant un État-nation peuvent-elles se séparer? C’est la question que pose la crise catalane.

Avant d’y répondre, définissons ce qu’est un État-nation.

La notion d’État-nation comporte une pléthore de définitions, que j’ai étudiées dans mon mémoire de maîtrise en science politique. Pour tout résumer, disons que les États-nations se sont formés au fil des siècles par le regroupement de micro-États, duchés, royaumes, qui, le plus souvent, avaient leur identité propre.

La Grande-Bretagne est un bel exemple. Les royaumes anglo-saxons issus des invasions germaniques allemandes, danoises et norvégiennes ont fini par former l’Angleterre. Cette dernière s’est emparée plus tard du pays de Galles. En 1707, l’union des deux couronnes a mené à l’intégration de l’Écosse. Déjà, l’Angleterre avait asservi l’Irlande.

L’État ainsi constitué a pris le nom de Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Par la suite, l’Irlande a fait sécession, après des siècles de résistance. Mais les provinces du Nord, faussement appelées Ulster, sont restées dans le giron britannique.

La Grande-Bretagne d’aujourd’hui est un pays multiethnique. Les Écossais et les Gallois sont les descendants des Celtes qui peuplaient les îles Britanniques avant les invasions anglo-saxonnes. Si très peu d’Écossais comprennent le gaélique, environ 80 pour 100 des Gallois le parlent encore.

En France, les Bretons sont aussi d’origine celtique. Les Alsaciens descendent des Allemands. Le Nord du pays abrite aussi une minorité flamande.

  1. Les États-nations sont-ils indivisibles?

La guerre civile américaine vient nous rappeler que les États-nations ne prévoient jamais les mécanismes de leur propre démantèlement. Les États-Unis n’ont jamais respecté la volonté des États du Sud de former un nouveau pays.

Cette réaction n’est pas surprenante. Les États-nations se présentent toujours comme éternels et indivisibles.

À ce que je sache, seule la Constitution de l’Union soviétique, en 1936, prévoyait la sécession des États membres. Sous la poigne de fer de Staline, on peut aisément imaginer ce qui ce serait produit si l’Ukraine et la Biélorussie avaient proclamé leur indépendance…

Les États-nations sont donc des ensembles composites d’ethnies, de peuples. La survie de ces États repose sur le fait que ces minorités acceptent ou sont contraints de vivre dans un État plus important dont il représentent une minorité.

Le statut des minorités ethniques varie d’un pays à l’autre. Certaines jouissent d’un statut d’autonomie, comme l’Écosse; d’autres les possédaient, comme la Catalogne; enfin, certaines sont des États fédératifs avec un gouvernement doté de pouvoirs définis dans une constitution. C’est le cas du Québec et de la Bavière.

Bien entendu, le statut politique d’une minorité ethnique peut faciliter son accession à la souveraineté. L’Espagne a destitué le gouvernement de Barcelone, ce qui vient évidemment compliquer les choses pour les sécessionnistes catalans. On imagine mal pareil geste pour la Bavière ou le Québec.

Quand on tient compte de ce contexte, on comprend facilement pourquoi la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Italie ne veulent absolument pas reconnaître le droit des Catalans à décider de leur destin. Leurs propres minorités pourraient aussi les interpeler un jour.

Ce jugement appelle cependant une nuance.

En 1980, le gouvernement fédéral de Pierre Trudeau a férocement combattu le projet de souveraineté-association mis de l’avant par le gouvernement du Québec. De ce fait, le Canada reconnaissait implicitement de la légitimité de la démarche souverainiste.

De la même manière, le gouvernement britannique n’a pas nié le droit des Écossais de se prononcer sur leur avenir. Il s’est entendu avec les séparatistes écossais pour organiser une consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse.

La réaction inflexible du gouvernement de Madrid qui niait aux Catalans le même droit contraste avec les deux exemples précédents.

  1. Le renvoi à la Cour suprême du Canada

L’argument maintes fois répété par les autorités espagnoles est que le référendum catalan était illégal. Sur le strict point de vue juridique, c’est exact. Mais, comme je l’ai mentionné plus tôt, aucun État ne prévoit de mécanismes constitutionnels pour permettre à une région de faire sécession.

L’ennui, c’est que le processus d’accession à l’indépendance n’est pas uniquement juridique, il est aussi politique. Lui imposer un corset juridique, sans regarder plus loin que les textes de loi, est une grave erreur politique.

La Cour suprême du Canada a rappelé cette réalité au gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui a tenté de faire invalider le droit du Québec de devenir un pays indépendant, en demandant un avis au tribunal. Dans une décision rendue en 1998, que l’on peut à bon droit qualifier d’historique, les juges ne sont pas tombés dans le piège.

Dans le Renvoi relatif à la sécession du Québec, les magistrats ont refusé de décréter que la sécession du Québec était illégale.

Avec sagesse, ils ont précisé qu’en cas de majorité claire à une question claire, le gouvernement d’Ottawa serait tenu de négocier avec celui du Québec. Les magistrats se sont abstenus de préciser ce qu’était pour eux une majorité claire.

De ce fait, ils ont indiqué que la décision à ce sujet relevait du politique et non du juridique.

  1. La Catalogne et les Nations Unies

En Espagne, la myopie du gouvernement de Madrid est en train d’envenimer la situation. Cela est d’autant plus ironique que, au départ, la majorité des Catalans s’opposaient à l’indépendance.

On peut se demander ce qui serait arrivé en Écosse ou au Québec si les gouvernements nationaux avaient interdit aux Écossais et aux Québécois le droit de se prononcer sur leur statut. Ce qui va se passer en Espagne au cours des prochains mois constituera peut-être une réponse, quoique le contexte soit différent.

Certains feront valoir malgré tout que la démarche de Barcelone est illégitime. Après tout, le référendum n’a pas été mené dans les règles de l’art et les opposants à l’indépendance n’ont pas fait campagne. La majorité obtenue au scrutin est donc artificielle et sans valeur politique.

C’est exact. Mais il ne faut pas oublier que, dès le départ, le gouvernement espagnol a refusé aux Catalans le droit de se prononcer, allant même jusqu’à nier qu’un référendum ait eu lieu!

Ce qui revient à dire que les Catalans n’ont pas le droit de décider de leur destin et que toute démarche en ce sens est illégale.

Cette attitude intransigeante contrevient aux dispositions de la Charte des Nations Unies. En effet, l’article 1 de la Charte stipule que l’un des buts de l’organisation est de : « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde; »

Personne ne viendra nier que les Catalans forment un peuple.

Maintenant reste au Canada et aux autres nations démocratiques à démontrer quelle importance ils accordent à ce droit fondamental.

L’écriture inclusive

La France est déchirée par le débat sur l’écriture inclusive. Au Québec, on a l’impression de revoir un vieux film avec Jean Gabin. En effet, le Québec et le Canada français ont souvent été à l’avant-garde de la modernisation du français, qui passe notamment par la féminisation.

Le Québec a fait figure de précurseur en proposant des titres de professions féminisés, comme ingénieure. Ces propositions ont été conspuées en Europe. Pourtant, quelques années plus tard, tant la France que la Belgique ou la Suisse ont dressé des listes de noms de profession déclinés au féminin. Aujourd’hui, la liste de l’Office québécois de la langue française fait autorité. En voici l’adresse électronique : http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?Th=1&th_id=359

L’écriture inclusive

Le modèle proposé tourne autour des propositions faites dans le Manuel d’écriture inclusive, paru chez Hatier, qui reposent sur l’utilisation du point médian, disparu depuis des siècles, pour féminiser l’écriture. Ainsi, nous aurions des étudiant . e. s

On y propose trois conventions :

  • Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres.

  • User du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, l’usage d’un point milieu, ou le recours aux termes épicènes.

  • Ne plus employer les antonomases du nom commun « Femme » et « Homme ».

Les auteurs proposent des graphies telles que présidente, directrice, chroniqueuse, professeure, intervenante

Je suis surpris que ces termes choquent en Europe; ils sont pourtant d’usage courant au Québec depuis un bon bout de temps tout comme d’autres formes féminines, d’ailleurs. On peut songer à auteure, députée etc.

Il faut dire qu’il n’y a pas si longtemps dans l’Hexagone, l’ambassadrice, la mairesse ou la sénatrice étaient respectivement la femme de l’ambassadeur, du maire ou du sénateur.

L’Académie française

La Vieille Dame du Quai Conti a, comme bien d’autres voix européennes, dénoncé l’écriture inclusive.

« La démultiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité. »

Les académiciens estiment que la langue française est « en péril mortel ». Cette ruée n’a rien de surprenant. Les philippiques visant les rectifications orthographiques de 1990 ont déjà donné le ton, jadis. Entachées de faussetés, parfois délirantes, elles sont encore reprises aujourd’hui.

Les quatre femmes membres de l’Académie sont d’avis que l’égalité des sexes ne passe pas par « le massacre de la langue française ».

Deux éléments ressortent ici.

  1. En Europe, la simple idée de moderniser le français– ne serait-ce que de la façon la plus modérée – est pure hérésie.
  2. Les arguments avancés relèvent le plus souvent d’une émotivité qui empêche toute discussion rationnelle.

En filigrane, on décèle cette idée que le français n’a pas à évoluer. Non, la langue française n’est pas en péril, mesdames et messieurs de l’Académie. Elle évolue, comme elle le fait depuis des siècles. C’est tout.

Le masculin, genre neutre. Vraiment?

On me permettra ce petit rappel.

Le grammairien Beauzée, au XVIIe siècle, proclame que « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »

Se fondant sur des principes semblables, l’Académie a veillé à l’éradication de formes féminines comme médecine, autrice.

De nos jours, certains font valoir que le genre grammatical n’a rien à voir avec le genre tout court. Cet argument est fallacieux. Si c’était le cas, pourquoi a-t-on utilisé les termes « masculin » et « féminin »? Pourquoi pas le genre A et le genre B? 

L’Office québécois de la langue française

Au lieu de déchirer leur chemise, nos cousins d’outre-mer auraient intérêt à lire les articles éclairants publiés au Québec sur cette question. Le site de l’OQLF présente une synthèse précise des difficultés que pose la volonté de mettre fin à l’effacement des femmes dans les nomenclatures et les règles de grammaire.

Le lien suivant renferme 24 articles (oui 24!) sur la formation de noms féminins.

La rédaction épicène est régulièrement pratiquée au Canada. Elle vise à donner une visibilité égale aux hommes et aux femmes.

Dans le texte suivant, l’Office déconseille l’utilisation des formes tronquées ainsi que « les innovations orthographiques et typographiques » comme les étudiant(e)s, étudiant-e-s, étudiant/e/s. Il va sans dire que le point médian relève de la même catégorie.

L’Office rejette donc « les innovations orthographiques et typographiques ».

L’emploi d’une note en début de texte pour indiquer que le masculin englobe le féminin est également déconseillé, puisqu’il rend les femmes invisibles… comme c’est le cas depuis des siècles.

L’Office précise : « Elle n’est plus de mise de nos jours puisque la féminisation linguistique est devenue une réalité culturelle. »

Rédiger au féminin et au masculin

Rédiger en tenant compte des deux genres n’est pas simple. Au Québec et au Canada français, l’écriture inclusive a entraîné une prolifération de doublets (les travailleurs et les travailleuses, les Canadiens et les Canadiennes) que d’aucuns jugeront irritante.

Les épicènes, une utilisation judicieuse des pronoms, une reformulation pour respecter les deux genres, voilà des pistes intéressantes à suivre.

Il est clair que la féminisation du français suivra son cours, malgré toutes les oppositions. La réflexion se poursuit, car en 2017 on ne parle plus comme Voltaire ou Racine et on n’écrit plus comme ces deux grands auteurs.

Modestie

Les récentes dénonciations d’agressions sexuelles commises par des personnalités du monde du spectacle donnent froid dans le dos. Les victimes hésitent à porter plainte devant la justice, parce qu’elles seront forcées de passer sous les fourches caudines de la police et du système judiciaire.

Ces femmes cherchent à protéger leur modestie écrivent nos scribes dans les médias.

Les journalistes ne sont pas des traducteurs, je l’ai déjà écrit, mais il me semble que certains d’entre eux pourraient se poser des questions lorsqu’ils font des traductions littérales de l’anglais. J’ai encore du mal à croire que personne dans les salles de rédaction n’ait tiqué devant l’emploi de modestie.

Tiens! Allons-y par l’absurde.

Anne-Marie ne veut pas allaiter son bébé dans un centre commercial : elle est trop modeste pour cela.

Par modestie, Richard a enfilé une robe de chambre en ouvrant la porte à des voisins qui venaient s’enquérir de sa santé.

Tout le monde voit bien que ça ne colle pas.

Dans le langage courant, modestie rime avec modération.

Revenons à nos victimes d’agressions sexuelles. Peut-on vraiment dire qu’elles pèchent par modération? Qu’est-ce qui les retient de se défendre? Un excès de retenue? Non. Deux choses, en fait : la terreur qu’inspire aux victimes les appareils policier et judiciaire qui broient les femmes; mais aussi la pudeur.

Les victimes ne veulent pas que leur vie intime soit épluchée par les carnassiers en toge qui défendent les agresseurs. Bref éviter la curée après l’humiliation.

On constatera que les dictionnaires définissent modestie par pudeur, mais ils précisent bel et bien qu’il s’agit d’un emploi vieilli. On l’entend encore dans ce sens au Lac-Saint-Jean et sans doute ailleurs au Québec. Toutefois, les textes traduits au Canada ne font pas dans l’archaïsme mais bien dans le calque.

Comme cela arrive souvent, l’anglais a emprunté ce mot au français et en a gardé un sens plus ancien. Les faux amis représentent une menace constante à la qualité des traductions, et il est facile de tomber dans le piège.

Mais il me semble que les scribes pourraient se poser plus de question au lieu de traduire comme des machines.

Aussi tôt que

Certaines locutions sentent le roussi.

« La conseillère syndicale (…) juge qu’il est prématuré de parler d’une signature pour aussi tôt que lundi prochain. »

Bien sûr, on comprend. Mais ne ressent-on pas un léger malaise devant cette graphie en deux mots? N’écrit-on pas aussitôt en un seul mot?

Derrière le aussi tôt que, on sent la présence de la tournure anglaise as soon as…

Un petit coup d’œil dans les débats du Parlement européen permet de constater que cette tournure est rendue par dès que, au plus vite, selon le contexte. Mais jamais par aussi tôt que.

Que l’on me comprenne bien : aussitôt a le même sens que dès que. Mais la graphie aussi tôt semble surtout se voir au Canada, y compris à la Chambre des communes, malheureusement. Elle me paraît être un calque de la locution anglaise. C’est la première pierre d’achoppement.

La seconde concerne le sens. Aussi tôt est le contraire d’aussi tard. La phrase suivante montre la nuance entre les deux graphies.

Faut-il vraiment se présenter à l’hôpital aussi tôt qu’à six heures pour une prise de sang? Hélas oui. Mais aussitôt que la prise est terminée, on peut aller prendre un café.

Paver

Dans l’édition du 16 octobre 2017, Le Devoir présente le « pavage » des rues de Gatineau comme un enjeu électoral. Cet anglicisme est très courant partout au Canada; il fait fausse route.

En fait, il y a très peu de pavés dans le Nouveau Monde. Dans les vieilles parties de Québec et de Montréal, peut-être, mais encore…

La plupart de villes européennes plongent leurs racines au Moyen Âge et même avant. À l’époque, le revêtement des sols était constitué de blocs de pierre, de dalles, etc. Le bitume était inusité.

D’ailleurs, le Robert définit ainsi un pavé :

Chacun des blocs de basalte, de granit, de grès ou de bois spécialement taillés et préparé pour revêtir un sol.

Les fleurs de macadam seront déçues. Point d’asphalte ici.

Amusons-nous un peu : si les routes canadiennes étaient pavées, nous roulerions sur des pierres! Imaginons un peu la Transcanadienne, la route 416 qui relie Ottawa à la 401 vers Toronto, l’Autoroute métropolitaine à Montréal en pierre de granit…

Fin de la récréation. Nous dérapons.

À l’origine, le mot anglais pavement avait le même sens qu’en français. En Amérique du Nord, il en est venu à désigner tout surface dure sur laquelle on peut rouler. En Grande-Bretagne, pavement désigne le trottoir.

Revenons à notre article. L’autrice aurait dû axer sa prose autour des notions d’asphalte et d’asphaltage. À moins, bien sûr, que Gatineau n’envisage de donner à ses rues un cachet médiéval unique…

Start-up

Start-up est le genre d’anglicisme qui horripile les francophones du Canada. Tout d’abord parce qu’il est très facile de le traduire; ensuite parce qu’il trahit une fascination infantile pour la langue anglaise. La modernité peut aussi s’exprimer en français, croyez-le ou non.

Le président français Emmanuel Macron se gargarise de mots anglais avec une délectation évidente. Ses discours sont truffés d’anglicismes dont certains sont incompréhensibles pour le Français moyen. « La France est une start-up nation. » proclame-t-il avec fierté. Le président fait ensuite remarquer que le mot entrepreneur est un terme français volé par les Anglo-Saxons…

Et bien justement. Il aurait été facile pour le président Macron de s’exprimer ainsi : « La France est une nation d’entrepreneurs. » Tout le monde aurait compris.

L’anglicisme start-up se décline ainsi en français : jeune entreprise, entreprise naissante, entreprise en démarrage, entreprise en développement; les plus audacieux avanceront jeune pousse sur l’échiquier de la traduction. C’est ce que recommandent les autorités officielles en Europe. Mignon, certes…

Tant le Larousse que le Robert définissent start-up comme une jeune entreprise de haute technologie. Bien des Européens se cramponneront à cette fine nuance pour justifier à tout prix l’anglicisme. Mais, au fond, a-t-on vraiment besoin de préciser que l’entreprise œuvre dans le domaine des nouvelles technologies? Le plus souvent, le contexte est éclairant. Le terme jeune entreprise se suffit à lui-même.

 

Virginie-Occidentale ou Virginie occidentale?

La Virginie-Occidentale est issue de la Guerre de Sécession (j’assume la double majuscule). L’État de Virginie s’était rangé dans le camp sécessionniste, mais une partie de l’État, dans le nord-est, refusait de quitter les États-Unis et combattit dans les rangs nordistes.

Pendant la guerre civile, l’État de West Virginia fut admis au sein de l’Union. En français, on l’appelle Virginie-Occidentale. Le trait d’union ainsi que la majuscule à l’adjectif suit un modèle bien précis qui peut être observé dans d’autres appellations. Pensons à l’Australie-Méridionale, à l’Australie-Occidentale; même phénomène aux Pays-Bas : la Hollande-Méridionale et le Brabant-Septentrional.

Le français a donc adopté un modèle qui n’est toutefois pas appliqué uniformément. Du côté des États souverains, le Royaume-Uni côtoie l’Arabie saoudite (faussement orthographiée Arabie Saoudite dans bien des publications).

Le modèle en question n’est pas une règle de grammaire, d’où les divergences orthographiques. Cela ne signifie pas pour autant qu’on peut s’en écarter selon notre bon vouloir.

Prenons la Virginie-Occidentale. Une grossière erreur consiste à l’écrire ainsi : Virginie occidentale. Certains feront valoir que ça ne change pas grand-chose. Pourtant si. N’oublions pas qu’il existe deux Virginie. La Virginie occidentale est la partie ouest de l’État de Virginie, tandis que la Virginie-Occidentale désigne l’État voisin. On ne parle pas du tout de la même chose.

La confusion pourrait également s’installer si on écrit Australie méridionale. Au sens propre, cette expression pourrait désigner la partie sud de l’Australie, et non l’État fédéral du même nom. Il y a donc un risque à changer la graphie.

D’autant plus que les graphies avec trait d’union et majuscule à l’adjectif sont reprises dans les dictionnaires et encyclopédies. À défaut d’une règle précise, nous avons un usage bien établi.

C’est justement en fonction de cet usage qu’on a décidé d’écrire Cap-Vert et non Cap vert. Personne ne pourrait décider tout à coup d’écrire le Royaume uni, ou pire le Royaume Uni ou encore la Grande Bretagne sans coup férir.

L’usage dans l’écriture des noms d’États fédératifs ou de régions doit être aussi scrupuleusement respecté que celui qui a cours pour le nom des pays.

La France en anglais : deuxième partie

Entendu dans un restaurant de Montréal : « Mais ils traduisent tout! »

Ce commentaire d’une Française m’avait amusé : elle venait de découvrir le hambourgeois, la version chic du hamburger. Le terme, suggéré par l’Office québécois de la langue française, n’a pas fait recette.

Car les Québécois ne traduisent pas tous les titres de mets. Comme les Européens, nous mangeons des spaghettis, des sushis, de la paella. Ce curieux réflexe de traduire tient à notre volonté de survivre dans un océan anglo-saxon qui menace de nous faire disparaître en tant que peuple. Parler français, pour nous, c’est surnager. Alors parfois nous exagérons, côté traduction.

De ce côté-ci de l’Atlantique, nous avons l’impression que l’Hexagone a lancé l’éponge depuis un bon bout de temps. Traduire? Mais pourquoi faire?

L’absence de traduction sonne à nos oreilles comme une abominable trahison.

La télé en anglais

Jadis, la France avait le réflexe normal d’essayer de traduire les titres des émissions de télévision américaines et britanniques. Elle y parvenait avec un certain brio. : Amicalement vôtre, Chapeau melon et bottes de cuir, Des agents très spéciaux, Destination danger, Au cœur du temps, les Sentinelles de l’air…

Ceux qui comprennent l’anglais apprécieront les efforts de traduction pour des titres pas toujours faciles comme : The Persuaders, The Avengers, The Man from UNCLE, Danger Man, Time Tunnel, Thunderbirds.

Il s’agit malheureusement d’une époque révolue. Maintenant, c’est tout en anglais.

La série les Sentinelles de l’air, dont la version initiale date de 1965, relatait les exploits de la Sécurité internationale qui se livrait à des missions de sauvetage. Elle possédait une flotte de cinq véhicules appelés Numéro un, Numéro deux, etc.

La nouvelle version a changé de titre et s’appelle maintenant Thunderbirds. La Sécurité internationale est désignée sous son appellation anglaise de International Rescue, ce qui fait plus sérieux. Enfin, les véhicules gardent leur nom anglais de Thunderbird un, deux… Des titres hybrides, quoi…

On ne compte plus les titres de séries anglaises récentes dont le titre n’est pas traduit. En voici quelques-uns : The Voice, Atypical, Lost (auquel on a ajouté le descriptif Les Disparus), Call the Midwife et Revenge.

Inutile de préciser que tous ces titres auraient facilement pu être écrits en français, comme le font ces gentils farfelus de Québécois… « Ils traduisent tout! »

Le cas de Revenge, qui porte le titre incongru de Vengeance au Québec, est particulièrement choquant. Tout d’abord parce que la traduction ne posait aucun problème, mais aussi parce que le nom de l’héroïne, Emily Thorne est massacré par la post-synchronisation française. Non, ça ne se prononce vraiment pas Émilie SSSorne. Pas du tout. Le TH anglais n’est PAS un S allongé.

Les fautes de prononciation abondent dans les versions françaises et cela se comprend. La majorité des Français ne parle pas anglais et ces derniers ne sont pas exposés à l’anglais comme on l’est en Amérique du Nord. Mais quand même… Émilie SSorne, tout comme ssrilère, pour thriller, est incompréhensible pour un locuteur anglophone.

N’y a-t-il pas une seule personne dans tout l’Hexagone qui pourrait enseigner les finesses du TH anglais?

Les films en anglais

Si on ne traduit plus tellement les titres de séries télévisées, on ne le fait pas plus pour les titres de films. Le dernier opus de Jennifer Lawrence, Mother!, est traduit Mère! au Québec, mais pas en Europe. Les cas du genre ne sont pas rares. Très souvent les films américains comportent deux titres différents : un souvent en anglais pour le marché français et un autre en français pour le marché québécois.

Aujourd’hui Gone with the Wind ne serait pas traduit en Autant en emporte le vent.

Des titres retraduits par les distributeurs français.

Dans un article précédent, j’ai souligné le fait que les Français inventent des mots anglais (tennisman, recordman, footing, etc). Ce que l’on sait moins, c’est que les distributeurs français de films américains en réinventent les titres.

Si, si, vous avez bien lu, ces distributeurs rédigent en anglais! Tiens! C’est peut-être eux qui ont pondu le slogan anglais pour les jeux de Paris en 2024. Cool.

Voici une recension effectuée il y a quelques années par le site Bratislablog.

Titre américain Titre français Titre québécois
No strings attached Sex Friends Ça n’engage à rien
Hangover Very Bad Trip Lendemain de veille
Step Up 3D Sexy Dance 3 the Battle Dansez dans les rues 3D
Killers Kill & Kill Tuer pour aimer
Date Night Crazy Night Date Night : méchante soirée
The Other Guys Very Bad Cops Les renforts
The Boat that Rocked Good Morning England Pirate Radio

 

Au risque de me répéter, je comprends que la situation du français en Europe est très différente. Le français n’est pas menacé et la volonté de traduire est moins impérieuse. Mais on admettra qu’il y a un sérieux relâchement.

Cabinet fantôme

Le système politique britannique comporte plusieurs caractéristiques intéressantes, l’une d’entre elles étant le shadow cabinet. Le cabinet fantôme en est la traduction française, comme le signale base de données Termium du gouvernement du Canada.

Cette traduction a l’odeur d’un calque, comme on le voit. Le Grand dictionnaire terminologique le mentionne, d’ailleurs. On pourrait penser à cabinet de rechange; cabinet en attente; certains avanceront cabinet alternatif…

Le cabinet fantôme regroupe l’ensemble des porte-parole de l’Opposition officielle pour les divers portefeuilles ministériels. Ainsi, on parlera du porte-parole de l’opposition pour l’environnement, par exemple. Le terme critique de l’opposition est à éviter.

Notons en passant que tous les partis d’opposition peuvent former un cabinet fantôme, mais que c’est celui de l’Opposition officielle qui est le plus en évidence.

Les membres de ce cabinet s’appellent en anglais shadow minister. Termium s’en tient à l’appellation porte-parole de l’opposition, porte-parole de parti, ou porte-parole tout court. Au gouvernement du Canada, on a déjà vu contre-ministre, une idée ingénieuse, certes, mais que j’hésiterais à utiliser. L’usage, toujours l’usage…

Ce serait une grave erreur terminologique de parler de ministre fantôme. Un non-sens au point de vue des institutions. En système britannique, un ministre est un membre du Cabinet et celui-ci dirige le gouvernement. Un député d’opposition ne peut en aucun cas être considéré comme un ministre, sauf s’il siège dans un gouvernement de coalition.

Certains  feront valoir que l’anglais emploie bel et bien le mot minister. C’est exact. Mais faut-il reproduire en français l’erreur terminologique de l’anglais? La réponse ponce me semble évidente. Dans une traduction au Parlement européen, on peut lire ministre fictif… Traducteur fictif, souhaitons-le.

 

Fausse balle

Dans un texte précédent, j’ai parlé des traductions farfelues faites en Europe au sujet du baseball, sport peu connu sur le Vieux Continent. En lisant un manuel sur la psychopathologie, traduit en Belgique, j’ai trouvé le texte suivant. Les expressions en gras sont de grossières erreurs de traduction.

« Lors de la seconde mi-temps du match de base-ball des « All Stars », le gardien de seconde base de l’équipe des Dodgers de Los Angeles, Steve Sax, rattrapa une balle facile, se redressa pour la lancer au gardien de la première base, Al Oliver, qui se trouvait à moins de 12 mètres de lui. Il lança la balle trop loin et le manqua. Il s’agissait là d’une erreur stupéfiante, même si, lors de rencontres de niveau des « All Stars », les grossières bévues sont courantes. Mais les supporters avertis de base-ball y reconnurent un des mystères de cette saison 1983 : Sax, 23 ans, star nationale de première ligue, semblait incapable d’effectuer des passes simples vers la première base (sur les 27 erreurs commises cette même année, 22 consistaient en cette passe.)

Chuck Knoblauch, le gagnant du trophée du « Gant d’or » de 1997, fut celui qui, lors de la saison 1999, commit le plus d’erreurs (26), dont la plupart étaient des erreurs de passe… Lors de la saison de 2001, il fut déplacé sur l’aile gauche du terrain. »

Ce texte est une atrocité. Les termes clés ne correspondent pas à la terminologie du base-ball, telle que mise au point au Canada français par des personnes qui connaissent ce sport et parfois le pratiquent. Elles sont nettement mieux placées pour définir le vocabulaire que des personnes qui n’ont aucune idée du déroulement d’une partie de baseball.

Pour un Nord-Américain, le texte ci-dessus est presque incompréhensible. Imaginez qu’un Nord-Américain écrive un article sur le football européen en ignorant totalement le vocabulaire établi… Comment réagiriez-vous?

Le traducteur européen a manqué de professionnalisme à plusieurs égards.

Il est évident que ce traducteur :

  • Ne connaît rien au baseball.
  • A traduit les mots clés en y allant un peu au hasard.
  • N’a fait aucun effort pour trouver une source fiable pour la terminologie.

C’est ce dernier point qui est le plus choquant. La totalité du vocabulaire du sport national américain a été traduit en français – oui, je sais, quelle excentricité de traduire des termes anglais ! On voit bien que ça ne se fait plus…

Donc les sources existent, mais les Européens les ignorent superbement.

Pour donner une idée de l’hécatombe, voici les termes exacts qui auraient dû être employés.

La seconde mi-temps : la deuxième partie de la manche (il n’y a pas de mi-temps au baseball)

Les « All Stars » : le match des étoiles

Le gardien de seconde base : le joueur de deuxième but

Le gardien de la première base : le joueur de premier but

Star nationale de première ligue : joueur étoile des ligues majeures

Passes simples : des lancers ou des relais faciles

Des erreurs de passe : des erreurs de lancer, des mauvais lancers

L’aile gauche du terrain : le champ gauche (le terme proposé par le traducteur est sidérant)

Bien entendu, il s’en trouvera pour dire que le traducteur a cherché à adapter le texte pour un public européen. Mais le métier de traducteur ne consiste-t-il pas à employer le vocabulaire établi, dans un domaine? Depuis quand les traducteurs se livrent-ils à des acrobaties terminologiques pour masquer leur ignorance?

Alors qu’aurait dû faire le traducteur? Consulter la base terminologique du gouvernement du Canada, Termium. Le vocabulaire du baseball y est consigné. Il aurait pu également s’adresser à l’ambassade du Canada ou à la Délégation générale du Québec : on aurait trouvé une personne compétente pour répondre à ses questions.

Le Larousse

Ce dictionnaire encyclopédique tente, tant bien que mal, d’expliquer le baseball aux Européens. Je salue ses efforts. Il signale la filiation de ce sport avec le cricket anglais. Le terme base est utilisé pour traduit l’homonyme anglais. Mais le dictionnaire se fourvoie en définissant une base comme un piquet. Il n’y a pas de piquet au baseball…

La base, appelée but en Amérique, est un coussin carré.

Suit un article sur Joe DiMaggio dont voici un extrait :

« En 1941, il a effectuer (sic) 56 parties de suite en frappant au moins un coup sûr… »

Le Larousse vient de frapper une (autre) fausse balle.

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