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L’ukrainien et le russe

Départager la langue ukrainienne de la langue russe n’est pas une mince tâche, d’autant plus que bien des Ukrainiens russophones défendent l’ukrainien par patriotisme… ukrainien.

Les deux langues sont très semblables; les deux s’écrivant en caractères cyrilliques, et non en caractères latins comme le français et l’anglais.

Les personnes venant de l’extérieur de la sphère des langues slaves ont malheureusement tendance à les confondre. Ce qui explique que bon nombre de toponymes ukrainiens étaient, jusqu’à tout récemment, orthographiés à la russe.

La décision prise par la plupart des médias francophones connus d’adopter le nom ukrainien Kyïv, au lieu du russe Kiev, est une belle illustration de ce problème. Il est en effet absurde d’employer les noms ukrainiens pour Kharkiv et Lviv et d’écrire ensuite Kiev à la russe.

Cohabitation

Tout comme le Bélarus, l’Ukraine est un pays russifié et la cohabitation des deux langues n’est pas toujours facile. Ainsi, le gouvernement ukrainien a fait adopter une loi en 2019 pour renforcer la présence de l’ukrainien dans la vie publique.

Quelques faits intéressants :

  • 60 pour 100 des Ukrainiens considèrent l’ukrainien comme leur langue maternelle.
  • 15 pour 100 considèrent le russe comme leur langue maternelle.
  • 22 pour 100 considèrent les deux langues comme leur langue maternelle.

Certains utilisent un mélange des deux langues appelé le Sourjik, sans toujours être conscients de ce qui vient du russe ou de l’ukrainien.

Un peu d’histoire

L’ukrainien tire ses origines de l’ancienne principauté slave orientale Rous de Kyïv qui, au IXe siècle, regroupait le Bélarus, la Russie et l’Ukraine modernes. Existe à cette époque une forme de bilinguisme entre langue écrite, le slavon, et langue parlée, l’ukrainien. On peut comparer ce bilinguisme à celui entre le latin du Moyen Âge et les langues vernaculaires.

Plus tard, l’Ukraine sera divisée entre la Pologne et la Russie. Les tsars Pierre le Grand et Catherine interdiront l’utilisation de l’ukrainien littéraire, de sorte que les populations seront russifiées.

Comme le précise la professeure de russe et d’ukrainien Natalia Chevtchenko de l’Université de Lyon :

L’usage du russe comme seule langue de communication dans les organismes officiels, le passage au russe de l’intelligentsia ukrainienne et de la majorité des dirigeants cosaques produisent leur effet très rapidement : déjà à la fin du XVIIIe siècle, l’ukrainien disparaît de l’usage officiel sur le territoire russe de l’Ukraine.

L’ukrainien est peu à peu étouffé et, sous le tsar Alexandre II, le gouvernement russe affirmera :

Il n’y a jamais eu de langue ukrainienne, il n’y en a pas maintenant et il n’y en aura jamais.

La Révolution russe de 1917 vient changer les choses. Le gouvernement de Moscou tolère les langues nationales, comme l’ukrainien, mais la langue nationale est le russe. Cependant, la défense de la langue ukrainienne deviendra rapidement suspecte; les autorités la traitent de « nationalisme bourgeois » …

En outre, la similitude entre russe et ukrainien vient compliquer les choses. Le même phénomène est observé au Bélarus, dont la langue ressemble elle aussi au russe.

Deux langues distinctes

Malgré tout, ukrainien et russe sont deux langues distinctes. Les deux tirent leur origine du proto-slave, mais l’ukrainien est davantage basé sur le dialecte vernaculaire, tandis que le russe est plus influencé par l’Église orthodoxe.

Le russe et l’ukrainien ont une similarité lexicale de 62 pour 100 alors qu’elle atteint 84 pour 100 avec le biélorusse et 70 pour 100 avec le polonais.

Cela n’empêche pas les divergences de vocabulaire.

MotUkrainienRusse
PapierPapirBumaga
SucreTsoukorSakhar
ArgentGrochiDenghi
MatinRanokOutro
BouteillePlyachkaBoutylka

Comme c’est souvent le cas avec deux langues voisines, il y a de faux amis.

MotUkrainien et russeSignification en russe
TempsTchasHeure
CitrouilleHarbousMelon
DimancheNedilyaSemaine

Confondre le russe et l’ukrainien est une grave erreur. On trouve facilement dans la Grande Toile tout un lot d’articles sur l’ukrainien, son alphabet, sa grammaire. C’est pourquoi il importe d’écrire correctement en français les noms ukrainiens.

Voir mon article à ce sujet.

SLAVA UKRAÏNI ! GLOIRE À L’UKRAINE !

Écrire les noms ukrainiens en français

Écriture de l’ukrainien en français

L’invasion russe en Ukraine pose la question de l’orthographe des noms ukrainiens en français.

Comme le russe, l’ukrainien s’écrit en caractère cyrilliques, ce qui signifie qu’il faut transposer les sons originaux dans notre alphabet pour arriver à lire les noms. Ce procédé s’appelle la translittération. J’ai déjà abordé cette question pour la langue russe dans d’autres billets.

Petit rappel…

Deux exemples très simples : le nom du président russe est Влади́мир Влади́мирович Пу́тин. Bien entendu, c’est illisible dans notre langue. Il faut donc transposer les sons russes en français, ce qui donne Vladimir Vladimirovitch Poutine.

Toutefois, la translittération en anglais donne Vladimir Vladimirovich Putin, qui se prononce exactement de la même façon. On voit tout de suite qu’on ne peut adopter une graphie anglaise en français sans être quelque peu ridicule…

Second exemple : Dmitri Chostakovitch qui, en anglais, s’écrit Dmitri Shostakovich.

Noms ukrainiens en français

Les mêmes principes s’appliquent en ukrainien.

Pensons à Marioupol, orthographiée Mariupol en anglais.

On l’a vu récemment avec le nom de la centrale nucléaire attaquée par les Russes. Là encore, l’orthographe en français est différente de celle en anglais : Zaporijjiaen français mais Zaporizhzhia en anglais.

Pour éviter d’écrire les noms ukrainiens avec une graphie anglaise, il suffit de surveiller les lettres ou groupes de lettres suivants qui se trouvent dans les noms écrits à l’anglaise :

  • CH en anglais devient TCH en français
  • Les finales en IN devraient s’écrire INE en français
  • SH en anglais devient CH en français
  • SHCH en anglais devient CHTCH en français
  • U en anglais devient souvent OU en français
  • ZH en anglais devient J en français

Quelques exemples :

  • Chornobyl –> Tchornobyl (vrai nom de la centrale nucléaire)
  • Cherkassy –> Tcherkassy
  • Irpin –> Irpine
  • Jakchiv –> Jatchiv
  • Kiev –> Kyïv
  • Lvov –> Lviv
  • Lugansk –> Louhansk
  • Lutsk –> Loutsk
  • Mariupol –> Marioupol
  • Sebastopol –> Sévastopol
  • Shevchenko –> Chevtchenko
  • Zaporizhzhia –> Zaporijjia
  • Zhytomyr –> Jytomyr

Le president

Le nom du président ukrainien s’écrit de la même façon en anglais et en français : Volodymyr Oleksandrovytch Zelensky. En effet, aucun des groupes de lettres susmentionnés ne se retrouvent dans ce nom.

Certains s’interrogeront sur le Y; pourquoi ne pas écrire tout simplement un I ? L’ukrainien, à l’instar du russe, possède un I allongé que l’on symbolise par un Y. En fait, il faudrait prononcer Zelensky à peu près de la manière suivante : Zé-lenne-skille.

Comment faut-il écrire Kiev en français? Réponse.

Prochain article : Langue ukrainienne et langue russe, des cousines très proches.

Comment écrire correctement les noms russes en français? Réponse.

SLAVA UKRAÏNI ! GLOIRE À L’UKRAINE !

Excessivement

On voit souvent l’adverbe excessivement au sens de ou d’« extrêmement ». C’est une erreur … et c’est excessif. Lorsqu’on écrit, il est essentiel de bien connaitre le sens des mots.

Excessivement veut dire « Qui dépasse la mesure ». Le Petit Robert indique que l’employer au sens de « très » est critiqué. Et pour cause, car l’adjectif vient du substantif excès, qui est une trop grande quantité, une quantité qui dépasse la mesure. D’ailleurs, « il est souvent suivi d’un adjectif exprimant une caractéristique négative », précise l’Office québécois de la langue française.

Par exemple, dire qu’un ouvrier est excessivement habile revient à affirmer qu’il est trop habile, un peu comme un ado qui dit « C’est trop cool! », alors qu’il pense que c’est très cool.

Bien sûr, on pourrait dire qu’une personne est « excessivement bonne », mais, là encore, il y a l’idée d’excès.

Détail intéressant, le Larousse semble plus laxiste à cet égard, comme c’est souvent le cas. Il donne comme synonyme à excessivement « très », alors que le Robert signale que c’est un emploi critiqué.

Systémique

Racisme systémique… que de crimes on a commis en ton nom, pour paraphraser Mme Roland.

Et si on se penchait sur le sens strict de cette formulation? Sans bagarre de saloon, pour une fois.

Contrairement à ce qu’on peut penser, le cœur du débat n’est pas uniquement politique, mais surtout sémantique. Quand on dit que le racisme est systémique, que veut-on dire au juste?

Le mot « systémique »

On entend par systémique une chose liée à un système. Le Trésor de la langue française est clair « Qui concerne un système ou qui agit sur un système. » Le Robert va dans le même sens : « Relatif à un système dans son ensemble. »

Par conséquent, parler de racisme systémique revient à dire que le racisme est le fruit d’une action organisée, érigée en système, dont le but est de discriminer des groupes précis d’individus. C’est donc un terme très fort.

D’accord ou pas?

Pour bien des gens, il est clair qu’un tel système existe et donc, que l’État et la société pratiquent ouvertement le racisme; ils sont à la fois les responsables et les complices du racisme.

Les brimades et les vexations subies par les minorités tendent à appuyer cette thèse. On pourrait citer l’attitude de bien des policiers à l’endroit des Noirs.

D’autres estiment que cette optique est exagérée et préfèrent parler d’un racisme courant, répandu, voire généralisé sans qu’il soit le fruit d’un système précis. Autrement dit, le racisme existe bel et bien, mais n’est pas le fruit d’une concertation. Mais ces mêmes personnes parleront aussi de racisme systémique, sans toutefois affirmer qu’il y a système.

Mais certains avanceront que le racisme est tellement répandu, qu’il devient par le fait même un système en soi. Bref, on pourrait en discuter longtemps.

L’usage

Il est évident que l’expression racisme systémique est très courante. S’il est clair que bien des gens qui l’utilisent sont convaincus de l’existence d’un système de discrimination, bien d’autres ne s’en tiennent pas au sens strict des mots et expriment l’idée que le racisme se voit partout dans nos sociétés, qu’il y ait système ou pas.

Je pense que cette dernière affirmation fait consensus, qu’on l’exprime ou pas par le mot systémique. En fait, il y a finalement une certaine convergence entre ceux qui parlent de racisme systémique et ceux qui emploient d’autres mots, mais dénoncent quand même le racisme.

Ainsi va l’usage : certains mots et certaines expressions finissent par prendre un sens qui s’écarte quelque peu des définitions traditionnelles.

Il me semblait important de rappeler le sens du mot systémique et d’essayer de faire la part des choses sans embarquer dans un débat idéologique. J’espère y être parvenu.

Point médian

Le point médian, aussi appelé point milieu, existe depuis longtemps. Il a connu un regain de popularité avec l’écriture inclusive. Le point médian servait jadis à marquer les espaces entre les mots, bien qu’il ne fût pas très courant.

Les défenseurs de l’écriture inclusive déplorent, à bon droit, que la règle du masculin générique est discriminatoire pour les femmes. On a donc mis de l’avant des graphies incluant aussi bien les hommes que les femmes. Ce qui, pour une langue genrée comme le français, amène des contorsions avec lesquelles tout le monde n’est pas d’accord, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pourquoi le point médian?

On a essayé, par divers moyens, d’insérer des formes féminines.

  • Le point ordinaire : il peut causer une certaine confusion avec le point final d’une phrase. De plus, on ne l’utilise pas à l’intérieur d’un mot.
  • La parenthèse indique un propos secondaire (quelque chose en plus et optionnel).
  • La barre oblique « / », qui indique une division, ne permet pas d’arriver à l’objectif d’égalité recherché.
  • La barre oblique inversée n’est guère mieux : l’étudiant\e.
  • Le tiret cadratin est une fausse bonne idée, puisqu’il sert habituellement à introduire un dialogue ou un commentaire.
  • Utiliser la majuscule pour mettre la forme féminine en évidence choque l’œil : les rédacteur.TRICE.s. L’étudiantE.

Comme on le voit, toutes ces méthodes ont leur lot d’inconvénients. Il n’est donc pas surprenant qu’on ait proposé le point médian. Néanmoins, les formes tronquées évoquées ci-dessus sont souvent assez lourdes et plutôt étranges. Beaucoup s’y opposent avec fermeté.

Je me suis penché sur la question, dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, et je dois dire que cette quête de formes plus inclusives ressemble à la recherche de la quadrature du cercle.

L’écriture épicène

Pour toutes ces raisons, l’Office québécois de langue française préconise l’écriture épicène, c’est-à-dire le recours à des doublets comme « les chercheurs et les chercheuses. »

Cette solution ne plait pas à tous, car elle alourdit les textes, particulièrement les plus longs. Donc retour à la case départ : les auteurs et autrices se rabattent sur l’énoncé initial précisant que le masculin est utilisé sans discrimination pour alléger le texte. Mon expérience en classe m’a montré que les traductrices privilégient cette approche et certaines défendent carrément le masculin générique pour favoriser la lisibilité des textes.

Conclusion

Le point médian a l’avantage de signaler clairement que le mot visé comporte les formes féminines et masculines. En outre, il est moins dérangeant que les tirets ou d’autres signes.

Mais le problème demeure entier, malgré tout.

Fierté

Une fois mais n’est pas coutume. Mais comment résister à l’envie de publier dans ce blogue cette lettre adressée au Devoir, le 29 janvier, par une lectrice, Éliane Cantin? Une lettre où il est question de l’apprentissage des langues, de la fierté des Espagnols et du délabrement du français au Québec. La voici :

En 2019, je suis partie vivre en Espagne pendant un an. J’avais la ferme intention d’améliorer mon espagnol et d’atteindre un niveau avancé. J’ai économisé, demandé une année sabbatique, fait mes valises, et ai réservé un vol sans retour Montréal-Madrid. J’ai saisi toutes les occasions pour m’améliorer ; j’ai vécu dans une colocation où l’on ne parlait qu’espagnol, suivi 20 heures de cours par semaine et évité de parler anglais ou français autant que possible.

J’étais fascinée par l’aisance avec laquelle parlaient les Espagnols. Jalouse même. Ils n’avaient pas à réfléchir aux règles de grammaire que je révisais tous les soirs, ils les avaient intégrées inconsciemment dès leur enfance. Ils avaient le génie de leur langue.

Ce qui m’a fait réfléchir au génie de ma propre langue, le français. Quelle chance j’avais d’être née dans un environnement francophone. Le français est une langue incroyablement riche, belle et subtile et je n’ai pas à réfléchir à ses règles ; elles vivent en moi, font partie de moi.

À mon retour au Québec un an plus tard, j’ai été happée par le mauvais traitement qu’on réservait à notre langue, et par extension à notre capacité à formuler des idées claires et structurées. Il faut croire que j’avais oublié les « Le gars que je suis allé avec », « Ça l’a rien donné », « La chose que je te parlais ». Oublié aussi le sort que réservaient au français trop de gens de ma génération qui ne semblent plus être en mesure de formuler une phrase sans emprunter à l’anglais sa syntaxe et son vocabulaire et qui en ont l’air, qui plus est, fiers.

Notre accent est beau et nous devons le célébrer. Mais un accent ne fait pas une langue. Si nous voulons bâtir une société intellectuellement prête à affronter les défis de demain, nous avons la responsabilité d’entretenir ce système de communication qui nous a été offert et grâce auquel nous voyons et exprimons le monde qui nous entoure de façon riche et distincte.

Trinquer

C’est la nouvelle année, alors trinquons à nos succès et surtout à notre santé. Les libations de fin d’année nous amènent à choquer notre verre contre celui d’un parent ou d’un ami. Bref, nous portons un toast.

Ce mot vient du français tostee, une tranche de pain rôti. Curieusement, le français se l’est réapproprié dans ce sens original, mais aussi pour trinquer.

Les mots prononcés à cette occasion festive varient d’une langue à l’autre : santé, cheers, salute, tchin tchin ou encore skål, ou ses variantes, dans les langues scandinaves. Ce qui veut littéralement dire « crâne », car les Vikings buvaient dans les crânes des guerriers ennemis tués. Il est vrai que trop trinquer donne mal au crâne.

Alors tout ce beau monde trinque. Les germanophiles voient tout de suite l’ombre de l’allemand trinken, qui a le sens de « boire ». On n’est guère loin de l’anglais drink, lui-même pas très éloigné du néerlandais drinken, du danois et du norvégien drikke et finalement du suédois dryck.

Trinquer a aussi pris le sens élargi de subir des évènements désagréables. Alors là, oui, nous avons trinqué ces deux dernières années. Je lève mon verre à tous ceux qui ont pris soin de leur santé – et de celle des gens tout autour. Les autres finiront bien par trinquer un jour.

Ont été rencontrés

Souvent, j’ai été agacé par cette locution entendue dans les médias : « Les témoins ont été rencontrés par les policiers. »

Anglicisme? Faute de syntaxe? Je tenais un autre beau sujet pour mes chroniques martiennes, diraient certains.

L’anglicisme parait évident. Les anglophones recourent au passif plus souvent que nous et, comme nous le savons, le français et l’anglais ne s’expriment pas toujours de la même façon. La cause est entendue. Eh bien non.

L’Office québécois de la langue française

La Banque de dépannage linguistique est formelle : la phrase précitée est syntaxiquement correcte et elle est compréhensible. Elle se situe dans la même lignée que d’autres du même genre.

L’individu a été interrogé par des agents de police.

Un témoin important doit être entendu par les enquêteurs.

L’employé fautif sera questionné par ses supérieurs.

À cela on pourrait ajouter :

La cause a été entendue par la juge Cuesta.

Le malade a été ausculté par le docteur Richardson.

La série La Casa de Papel a été vue par des millions de personnes.

Le vilain passif…

Dans les facultés, on enseigne souvent la méfiance envers le passif, présenté comme un mode d’expression lourd et peu naturel. Des générations de traducteurs et de rédacteurs grandissent dans la crainte perpétuelle de commettre l’impair.

Une bonne connaissance du français permet de tempérer ce jugement quelque peu hâtif.

Il est vrai que l’anglais abuse parfois du passif, surtout quand il s’agit de ne pas nommer l’agent qui accomplit l’action. Ce phénomène est observable dans les comptes rendus de réunion : it was said, it was decided, concerns were expressed.

Mais, en anglais comme en français, le passif est un mode d’expression tout à fait acceptable et tenter de le remplacer à tout prix peut s’avérer risqué, voire contre-productif. Qu’on en juge :

L’usine d’embouteillage PopSaccarine a produit cinq millions de cannettes.

Cinq millions de cannettes ont été produites par l’usine d’embouteillage PopSaccarine.

On voit tout de suite que la seconde phrase met l’accent sur la quantité de cannettes, qui est l’élément principal. Chercher à tout prix à mettre la phrase en mode actif ne donne plus le même effet.

Les personnes qui ont lu le classique de Robert Catherine Le style administratif savent que le passif est parfaitement acceptable dans la langue administrative; il est un outil de l’arsenal dont disposent les rédacteurs.

Ont été rencontrés?

Cette locution continue malgré tout de me déranger, mais il devient difficile de la condamner quand on constate que bien d’autres phrases sont construites de la même façon et ne font tiquer personne.

Omicron

L’apparition d’un nouveau variant déclenche une nouvelle vague de panique. Cette pandémie, dont le gouvernement chinois cherche à cacher l’origine, semble se perpétuer.

Le variant en question, Omicron, est une curiosité linguistique. Le nom vient d’une lettre grecque, tout comme le variant Delta, d’ailleurs. Des loustics ont fait observer qu’on aurait pu choisir une autre lettre grecque, xi, ce qui aurait donné le variant Xi (Jinping). Or Xi Jinping est le nom du dirigeant de la République populaire de Chine…

Plus sérieusement, se pose la question de la prononciation de cette lettre. Nouvelle divergence entre le Canada et la France. De ce côté-ci de l’Atlantique, la syllabe finale est prononcée comme une nasale. Dans un autre article, je relatais que les francophones du Canada prononçaient Boston, Michigan et Wisconsin comme s’il s’agissait de mots français. Par exemple Boston, comme divination, Michigan comme origan et Wisconsin comme saint.

Le même réflexe s’impose quand on parle du nouveau variant; donc Omicron comme pompon. En écoutant les infos sur les chaînes françaises, on constate vite la différence. On prononce Omicron comme bonbonne.

Alors qui a raison?

Il est facile de trouver la réponse dans les dictionnaires en regardant la prononciation indiquée pour les lettres grecques. Par exemple, epsilon, prononcée epsilonne.

Par conséquent, force est de constater que la prononciation avec nasale est une nouvelle caractéristique du français au Canada. Ce n’est d’ailleurs pas la première divergence au sujet de la covid, ou plutôt du covid, diraient les Français. Un autre bel article vous attend sur la question du genre grammatical de cet acronyme.

Lac-à-l’épaule

Les nouveaux élus du Conseil municipal de Gatineau participeront en fin de semaine à un lac-à-l’épaule pour déterminer les priorités à venir.

L’expression déroutera les lecteurs non canadiens. Quoi de plus surprenant que ce bizarre substantif manifestement inspiré d’un lieu géographique? Pour les Québécois, l’expression est familière et renvoie à une rencontre secrète du gouvernement de Jean Lesage, en 1962, lors de laquelle la nationalisation de l’électricité a été décidée. Cette décision a été un évènement clé dans la modernisation du Québec, que l’on appelle la Révolution tranquille. Cette expression vient curieusement de l’anglais Quiet Revolution.

Cette réunion du cabinet Lesage a eu lieu dans un camp de pêche, près du lac à l’Épaule, en banlieue de la ville de Québec.

Depuis lors, le mot est devenu un substantif entré dans les dictionnaires pour désigner une :

Rencontre de travail durant généralement plus d’une journée, tenue dans un lieu retiré, et au cours de laquelle se discutent des grandes orientations ou des refontes importantes. – Dictionnaire Usito

Ainsi naissent parfois les néologismes.