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Point médian

Le point médian, aussi appelé point milieu, existe depuis longtemps. Il a connu un regain de popularité avec l’écriture inclusive. Le point médian servait jadis à marquer les espaces entre les mots, bien qu’il ne fût pas très courant.

Les défenseurs de l’écriture inclusive déplorent, à bon droit, que la règle du masculin générique est discriminatoire pour les femmes. On a donc mis de l’avant des graphies incluant aussi bien les hommes que les femmes. Ce qui, pour une langue genrée comme le français, amène des contorsions avec lesquelles tout le monde n’est pas d’accord, c’est le moins qu’on puisse dire.

Pourquoi le point médian?

On a essayé, par divers moyens, d’insérer des formes féminines.

  • Le point ordinaire : il peut causer une certaine confusion avec le point final d’une phrase. De plus, on ne l’utilise pas à l’intérieur d’un mot.
  • La parenthèse indique un propos secondaire (quelque chose en plus et optionnel).
  • La barre oblique « / », qui indique une division, ne permet pas d’arriver à l’objectif d’égalité recherché.
  • La barre oblique inversée n’est guère mieux : l’étudiant\e.
  • Le tiret cadratin est une fausse bonne idée, puisqu’il sert habituellement à introduire un dialogue ou un commentaire.
  • Utiliser la majuscule pour mettre la forme féminine en évidence choque l’œil : les rédacteur.TRICE.s. L’étudiantE.

Comme on le voit, toutes ces méthodes ont leur lot d’inconvénients. Il n’est donc pas surprenant qu’on ait proposé le point médian. Néanmoins, les formes tronquées évoquées ci-dessus sont souvent assez lourdes et plutôt étranges. Beaucoup s’y opposent avec fermeté.

Je me suis penché sur la question, dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, et je dois dire que cette quête de formes plus inclusives ressemble à la recherche de la quadrature du cercle.

L’écriture épicène

Pour toutes ces raisons, l’Office québécois de langue française préconise l’écriture épicène, c’est-à-dire le recours à des doublets comme « les chercheurs et les chercheuses. »

Cette solution ne plait pas à tous, car elle alourdit les textes, particulièrement les plus longs. Donc retour à la case départ : les auteurs et autrices se rabattent sur l’énoncé initial précisant que le masculin est utilisé sans discrimination pour alléger le texte. Mon expérience en classe m’a montré que les traductrices privilégient cette approche et certaines défendent carrément le masculin générique pour favoriser la lisibilité des textes.

Conclusion

Le point médian a l’avantage de signaler clairement que le mot visé comporte les formes féminines et masculines. En outre, il est moins dérangeant que les tirets ou d’autres signes.

Mais le problème demeure entier, malgré tout.

Fierté

Une fois mais n’est pas coutume. Mais comment résister à l’envie de publier dans ce blogue cette lettre adressée au Devoir, le 29 janvier, par une lectrice, Éliane Cantin? Une lettre où il est question de l’apprentissage des langues, de la fierté des Espagnols et du délabrement du français au Québec. La voici :

En 2019, je suis partie vivre en Espagne pendant un an. J’avais la ferme intention d’améliorer mon espagnol et d’atteindre un niveau avancé. J’ai économisé, demandé une année sabbatique, fait mes valises, et ai réservé un vol sans retour Montréal-Madrid. J’ai saisi toutes les occasions pour m’améliorer ; j’ai vécu dans une colocation où l’on ne parlait qu’espagnol, suivi 20 heures de cours par semaine et évité de parler anglais ou français autant que possible.

J’étais fascinée par l’aisance avec laquelle parlaient les Espagnols. Jalouse même. Ils n’avaient pas à réfléchir aux règles de grammaire que je révisais tous les soirs, ils les avaient intégrées inconsciemment dès leur enfance. Ils avaient le génie de leur langue.

Ce qui m’a fait réfléchir au génie de ma propre langue, le français. Quelle chance j’avais d’être née dans un environnement francophone. Le français est une langue incroyablement riche, belle et subtile et je n’ai pas à réfléchir à ses règles ; elles vivent en moi, font partie de moi.

À mon retour au Québec un an plus tard, j’ai été happée par le mauvais traitement qu’on réservait à notre langue, et par extension à notre capacité à formuler des idées claires et structurées. Il faut croire que j’avais oublié les « Le gars que je suis allé avec », « Ça l’a rien donné », « La chose que je te parlais ». Oublié aussi le sort que réservaient au français trop de gens de ma génération qui ne semblent plus être en mesure de formuler une phrase sans emprunter à l’anglais sa syntaxe et son vocabulaire et qui en ont l’air, qui plus est, fiers.

Notre accent est beau et nous devons le célébrer. Mais un accent ne fait pas une langue. Si nous voulons bâtir une société intellectuellement prête à affronter les défis de demain, nous avons la responsabilité d’entretenir ce système de communication qui nous a été offert et grâce auquel nous voyons et exprimons le monde qui nous entoure de façon riche et distincte.

Trinquer

C’est la nouvelle année, alors trinquons à nos succès et surtout à notre santé. Les libations de fin d’année nous amènent à choquer notre verre contre celui d’un parent ou d’un ami. Bref, nous portons un toast.

Ce mot vient du français tostee, une tranche de pain rôti. Curieusement, le français se l’est réapproprié dans ce sens original, mais aussi pour trinquer.

Les mots prononcés à cette occasion festive varient d’une langue à l’autre : santé, cheers, salute, tchin tchin ou encore skål, ou ses variantes, dans les langues scandinaves. Ce qui veut littéralement dire « crâne », car les Vikings buvaient dans les crânes des guerriers ennemis tués. Il est vrai que trop trinquer donne mal au crâne.

Alors tout ce beau monde trinque. Les germanophiles voient tout de suite l’ombre de l’allemand trinken, qui a le sens de « boire ». On n’est guère loin de l’anglais drink, lui-même pas très éloigné du néerlandais drinken, du danois et du norvégien drikke et finalement du suédois dryck.

Trinquer a aussi pris le sens élargi de subir des évènements désagréables. Alors là, oui, nous avons trinqué ces deux dernières années. Je lève mon verre à tous ceux qui ont pris soin de leur santé – et de celle des gens tout autour. Les autres finiront bien par trinquer un jour.

Ont été rencontrés

Souvent, j’ai été agacé par cette locution entendue dans les médias : « Les témoins ont été rencontrés par les policiers. »

Anglicisme? Faute de syntaxe? Je tenais un autre beau sujet pour mes chroniques martiennes, diraient certains.

L’anglicisme parait évident. Les anglophones recourent au passif plus souvent que nous et, comme nous le savons, le français et l’anglais ne s’expriment pas toujours de la même façon. La cause est entendue. Eh bien non.

L’Office québécois de la langue française

La Banque de dépannage linguistique est formelle : la phrase précitée est syntaxiquement correcte et elle est compréhensible. Elle se situe dans la même lignée que d’autres du même genre.

L’individu a été interrogé par des agents de police.

Un témoin important doit être entendu par les enquêteurs.

L’employé fautif sera questionné par ses supérieurs.

À cela on pourrait ajouter :

La cause a été entendue par la juge Cuesta.

Le malade a été ausculté par le docteur Richardson.

La série La Casa de Papel a été vue par des millions de personnes.

Le vilain passif…

Dans les facultés, on enseigne souvent la méfiance envers le passif, présenté comme un mode d’expression lourd et peu naturel. Des générations de traducteurs et de rédacteurs grandissent dans la crainte perpétuelle de commettre l’impair.

Une bonne connaissance du français permet de tempérer ce jugement quelque peu hâtif.

Il est vrai que l’anglais abuse parfois du passif, surtout quand il s’agit de ne pas nommer l’agent qui accomplit l’action. Ce phénomène est observable dans les comptes rendus de réunion : it was said, it was decided, concerns were expressed.

Mais, en anglais comme en français, le passif est un mode d’expression tout à fait acceptable et tenter de le remplacer à tout prix peut s’avérer risqué, voire contre-productif. Qu’on en juge :

L’usine d’embouteillage PopSaccarine a produit cinq millions de cannettes.

Cinq millions de cannettes ont été produites par l’usine d’embouteillage PopSaccarine.

On voit tout de suite que la seconde phrase met l’accent sur la quantité de cannettes, qui est l’élément principal. Chercher à tout prix à mettre la phrase en mode actif ne donne plus le même effet.

Les personnes qui ont lu le classique de Robert Catherine Le style administratif savent que le passif est parfaitement acceptable dans la langue administrative; il est un outil de l’arsenal dont disposent les rédacteurs.

Ont été rencontrés?

Cette locution continue malgré tout de me déranger, mais il devient difficile de la condamner quand on constate que bien d’autres phrases sont construites de la même façon et ne font tiquer personne.

Omicron

L’apparition d’un nouveau variant déclenche une nouvelle vague de panique. Cette pandémie, dont le gouvernement chinois cherche à cacher l’origine, semble se perpétuer.

Le variant en question, Omicron, est une curiosité linguistique. Le nom vient d’une lettre grecque, tout comme le variant Delta, d’ailleurs. Des loustics ont fait observer qu’on aurait pu choisir une autre lettre grecque, xi, ce qui aurait donné le variant Xi (Jinping). Or Xi Jinping est le nom du dirigeant de la République populaire de Chine…

Plus sérieusement, se pose la question de la prononciation de cette lettre. Nouvelle divergence entre le Canada et la France. De ce côté-ci de l’Atlantique, la syllabe finale est prononcée comme une nasale. Dans un autre article, je relatais que les francophones du Canada prononçaient Boston, Michigan et Wisconsin comme s’il s’agissait de mots français. Par exemple Boston, comme divination, Michigan comme origan et Wisconsin comme saint.

Le même réflexe s’impose quand on parle du nouveau variant; donc Omicron comme pompon. En écoutant les infos sur les chaînes françaises, on constate vite la différence. On prononce Omicron comme bonbonne.

Alors qui a raison?

Il est facile de trouver la réponse dans les dictionnaires en regardant la prononciation indiquée pour les lettres grecques. Par exemple, epsilon, prononcée epsilonne.

Par conséquent, force est de constater que la prononciation avec nasale est une nouvelle caractéristique du français au Canada. Ce n’est d’ailleurs pas la première divergence au sujet de la covid, ou plutôt du covid, diraient les Français. Un autre bel article vous attend sur la question du genre grammatical de cet acronyme.

Lac-à-l’épaule

Les nouveaux élus du Conseil municipal de Gatineau participeront en fin de semaine à un lac-à-l’épaule pour déterminer les priorités à venir.

L’expression déroutera les lecteurs non canadiens. Quoi de plus surprenant que ce bizarre substantif manifestement inspiré d’un lieu géographique? Pour les Québécois, l’expression est familière et renvoie à une rencontre secrète du gouvernement de Jean Lesage, en 1962, lors de laquelle la nationalisation de l’électricité a été décidée. Cette décision a été un évènement clé dans la modernisation du Québec, que l’on appelle la Révolution tranquille. Cette expression vient curieusement de l’anglais Quiet Revolution.

Cette réunion du cabinet Lesage a eu lieu dans un camp de pêche, près du lac à l’Épaule, en banlieue de la ville de Québec.

Depuis lors, le mot est devenu un substantif entré dans les dictionnaires pour désigner une :

Rencontre de travail durant généralement plus d’une journée, tenue dans un lieu retiré, et au cours de laquelle se discutent des grandes orientations ou des refontes importantes. – Dictionnaire Usito

Ainsi naissent parfois les néologismes.

Iel : équité grammaticale ou idéologie?

La controverse autour du pronom iel prend de l’ampleur et me parait se dérouler dans une certaine confusion. Le pronom en question comporte deux volets qui ne ressortent pas clairement dans les échanges.

Faisons le point.

1)  Mettre fin à la prédominance du masculin sur le féminin.

Comme on le sait, le masculin l’emporte sur le féminin en français. Deux exemples :

Les Canadiens sont heureux quand le printemps arrive enfin.

Les Canadiennes et les Canadiens se réjouissent de l’arrivée du printemps. Ils s’empressent d’aller acheter des fleurs et des légumes pour aller les planter dans leur jardin.

Dans le premier cas, il est clair que le gentilé Canadiens désigne à la fois les femmes et les hommes. Dans le deuxième, l’auteur a voulu être plus inclusif en mentionnant les Canadiennes, pourtant, le pronom utilisé dans la phrase suivante est le masculin. S’il avait décidé d’utiliser le pronom elles pour inclure les hommes également, tout le monde aurait compris qu’il désignait uniquement les femmes canadiennes. Donc confusion.

En fin de compte, le texte avec le doublet est donc un peu plus inclusif sans l’être totalement.

Notre pays a été le fer de lance de la féminisation des titres. L’Office québécois de la langue française a fait figure de pionnier dans ce domaine, alors qu’en Europe la résistance a été farouche. Mais cette féminisation ne règle pas le problème, du moins pas entièrement. Dans les faits, le mot masculin continue d’englober le féminin. Quand je dis « Les auteurs canadiens », je parle aussi des autrices de notre pays.

Lorsque j’enseignais à l’Université d’Ottawa, j’alternais les genres; lorsque je parlais des traductrices, je désignais en fait l’ensemble des personnes faisant de la traduction. N’était-ce pas ainsi lorsqu’on parlait des traducteurs? Alors pourquoi pas les traductrices aussi? Une fois cette mise au point faite, personne ne voyait de confusion dans cette façon de m’exprimer. Il va sans dire qu’essayer d’appliquer un tel principe ne se ferait pas sans heurt ailleurs dans notre société.

L’idée d’introduire le pronom iel est compréhensible dans ce contexte. Comme je le relate dans mon ouvrage, Plaidoyer pour une réforme du français, ce pronom et tous les autres proposés ne sont pas (encore) entrés dans l’usage. Son introduction parait simple de prime abord, mais elle amène toutes sortes de questions complexes, sur le plan grammatical. En outre, contrairement à ce que le débat actuel laisse croire, le pronom en question n’est pas seul. En effet, des auteurs comme Michaël Lessard et Suzanne Zaccour en recensent d’autres dans leur livre Grammaire non sexiste de la langue française.

Retenez votre souffle :

            Il et elle : el, iel, ielle, ille, ya, yel

            Ils et elles : els, iels, ielles, illes

            Elle ou lui : ellui

Et ce n’est pas tout : il y a aussi la question des déterminants. Le et la fusionnent pour devenir li. Et je ne parle pas du pluriel.

L’adoption d’un pronom neutre comme iel amène aussi la question des accords d’adjectifs et de participes passés.

            Iel est heureux ou heureuse de son voyage en Afrique.

            Iel est sorti ou sortie de son isolement.  

On voit tout de suite que si on neutralise le pronom il faudra bien le faire pour le reste. Il faudra aussi inventer une forme neutre pour heureux et sorti. Les conséquences sur la grammaire prennent soudain une allure exponentielle.

Lorsque j’enseignais au Bureau de la traduction du gouvernement du Canada, j’ai constaté que plusieurs traductrices s’étaient résignées à utiliser le traditionnel masculin générique, à défaut de mieux. Les doublets chers aux politiciens, comme Canadiens et Canadiennes, encombraient les textes et nuisaient à leur lisibilité.

Certains intervenants dans le débat font aussi observer que le genre masculin exprime déjà la neutralité en français, et que cela n’a rien à voir avec le sexe. Il n’y a donc aucune utilité à féminiser les titres et à chercher de nouveaux pronoms.

Cela me parait inexact. Des grammairiens comme Nicolas Beauzée, au XVIIIe siècle, ont fait valoir que le masculin l’emporte sur le féminin pour la raison suivante :

Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle.

Des académiciens du siècle dernier défendaient une position semblable. Lorsque le journaliste Jean-François Lisée demanda à Maurice Druon : « Doit-on dire “Madame la ministre est bien bon“ ou “Madame la ministre est bien bonne“? Coincé, Druon s’en tira par une pirouette en répondant : Bonne à quoi? »

Alors pour ce qui est du masculin neutre, on repassera.

2) Un pronom pour les non-binaires.

Certains commentateurs semblent oublier la dimension d’égalité grammaticale qu’introduit iel pour se concentrer sur l’aspect idéologique du problème. Pour Mathieu Bock-Côté, il s’agit d’un pronom idéologique visant à désigner des personnes représentant environ un pour cent de la population. Donc, on réforme la grammaire pour être plus inclusif et surtout satisfaire les personnes non binaires. Cette opinion tranchée montre que nous avons deux débats en un, ce qui sème la confusion.

La question n’est pas facile à trancher pour une langue genrée comme le français. L’anglais, lui, n’a pas ce problème, puisqu’il recourt au pronom neutre they. Comme je l’ai fait valoir dans un autre article, le recours au singular they est fort pratique mais amène des incohérences grammaticales, puisque ce pronom pluriel est utilisé au singulier. Cela dit, les anglophones ne semblent pas s’en formaliser.

L’introduction de iel, ou d’autres néologismes du genre, est-elle souhaitable? Dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, je faisais valoir que toutes les langues finissent par évoluer. Mais elles ne le font pas toujours de manière ordonnée et rationnelle et toute avancée fait l’objet d’une résistance farouche. Le débat entre modernistes et traditionnalistes est éternel.

Les personnes qui proposent de nouveaux pronoms, que ce soit par souci d’équité grammaticale ou d’inclusion, procèdent de manière logique : elles s’inspirent des pronoms actuels pour en créer de nouveaux. On peut être d’accord ou non avec cette démarche, mais elle n’est pas entièrement dénuée de fondement.

Néanmoins, il est clair que le désir de donner un pronom aux personnes non binaires est d’abord et avant tout une démarche idéologique, guidée par un souci d’équité. Le but principal est de mieux respecter les personnes en question et non pas d’assurer une certaine équité grammaticale en abolissant la suprématie du masculin. Cette constatation ne signifie pas que la réforme proposée, avec un nouveau pronom, est totalement dénuée de fondement, mais il est clair qu’elle a des répercussions considérables sur la logique grammaticale du français.

Conclusion

Prendre position dans ce débat revient à essayer de prédire dans quelle direction le français ira dans les prochaines décennies.

Or, force est de constater que les langues sont comme des torrents impétueux dont la trajectoire n’est jamais rectiligne, pas plus qu’elle n’est rationnelle. En fin de compte, c’est l’usage qui décide, et pas toujours pour le mieux.

Les erreurs d’hier finissent par être acceptées (mais pas toutes!). Des emprunts à l’anglais comme réaliser, alternative, opportunité, partager ont fini par pénétrer l’usage au point d’être consignés dans les dictionnaires. Par ailleurs, des propositions intéressantes sur le plan de la francisation sont souvent balayées du revers de la main. Pensons à ordiphone, proposé à la place de smartphone. Les francophones ne voulaient pas du premier terme, point à la ligne.

Un bel exemple de cette dualité : la féminisation des titres est finalement passée, tandis que les timides et très prudentes rectifications orthographiques de 1990 sont encore rejetées en bloc par les auteurs, les éditeurs et par l’ensemble du public.

Peu importent les motifs qui se cachent derrière iel. Ce qui compte c’est la réflexion que cette innovation suscite sur l’avenir du français. Mais gardons à l’esprit que, de toute manière, c’est encore l’usage qui aura le dernier mot.

Iel

Le pronom iel vient de faire son apparition dans le Robert en ligne, ce qui a suscité immédiatement une tempête dans les médias sociaux et ailleurs, on s’en doute. Apparemment, ce n’est pas la veille que il et elle seront remplacés par un pronom neutre.

Dans mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français, j’observais une certaine réserve vis-à-vis ce genre de néologisme, parce que iel et autres ceuses sont justement de nouveaux mots très peu répandus et qui sont loin de faire l’unanimité.

La position du Robert est éclairante : le dictionnaire considère que iel s’est multiplié de manière importante au cours des derniers mois dans un grand nombre de publications pour gagner le droit de figurer dans le corpus de l’ouvrage en ligne.

Ce n’est pas la position défendue par le Larousse, qui, par la voix de son lexicographe, Bernard Cequiglini, estime que le terme litigieux est présent surtout dans des textes de militants, ce qui, d’après lui, ne justifie pas son acceptation. Il faut, dit-il, que le mot soit entré dans la langue courante.

Autre problème : le mot iel exprime une volonté de neutralisation de la langue, ce qui a des conséquences graves. En effet, si on neutralise les pronoms, il faudra bien neutraliser aussi les adjectifs, les accords de verbes. Comme l’affirme Bernard Cequiglini, ce n’est pas rien.

La question de iel n’est pas banale : elle interpelle toute la langue française. J’avoue bien humblement ma perplexité, moi qui milite en faveur de changements importants à notre langue, mais tout en respectant la plus grande partie de ses traditions.

Il faut toutefois garder en tête que les formes féminines proposées au Québec ont suscité de vives critiques, en Europe, certains les voyant comme une pure hérésie. Mais elles ont finalement pénétré l’usage et certaines citadelles du conservatisme ont dû baisser pavillon. On peut aussi observer que les points médians – eux aussi controversés – se voient plus fréquemment, afin de rendre les accords de verbes et d’adjectifs plus inclusifs.

Alors?

Eh bien le débat continue.

Sous-entendre

Comme il est curieux de constater qu’un verbe tout simple puisse engendrer une certaine confusion.

Sous-entendre, c’est exprimer une pensée de manière indirecte : il sous-entend que son voisin est un tricheur. Autrement dit, il laisse entendre que son voisin triche en jouant aux cartes.

L’expression laisser entendre est correcte, mais bien des gens font un amalgame avec le verbe sous-entendre, ce qui donne laisser sous-entendre. Évidemment, c’est une faute.

Comprenez-vous?

Avez-vous déjà eu cette étrange impression de vous être exprimé clairement et de vous heurter à un mur d’incompréhension?

Sûrement.

Il n’y a qu’à écouter autour de soi pour constater que la plupart des gens ne maitrisent pas la langue. Le vocabulaire est déficient – on peine à nommer les choses correctement. Pire encore, la syntaxe est délabrée, on construit des phrases comme si on empilait des vieilleries dans la cave, sans trop savoir qu’en faire.

Deux anecdotes. Je suis chez mon tailleur et je veux acheter des jeans de très bonne qualité, plus minces que ceux vendus un peu partout. Le vendeur me dirige justement vers ce genre de vêtement au tissu grossier. Je suis obligé de répéter ma demande pour qu’il comprenne enfin ce que je veux.

Je m’exprime pourtant avec clarté et précision, alors pourquoi n’a-t-il rien compris la première fois?

Deuxième histoire, qui date un peu. J’achète de la pellicule pour mon appareil et je veux prendre des photos noir et blanc. La fille au comptoir veut me faire comprendre que les films 100 ASA ne sont pas les meilleurs dans ce cas, mais elle est incapable de le dire. Son français est tellement rudimentaire qu’elle n’arrive pas à traduire son idée en mots. Elle finit par me dire que ce serait mieux d’acheter du 400 ASA.

Je joue au télépathe et exprime ce qu’elle a dans le fond de la tête : vous voulez dire que je serais mieux d’acheter une pellicule plus sensible pour mieux faire ressortir les contrastes. « C’est ça. »

Les causes?

Des études ont montré qu’environ la moitié des Québécois ont du mal à comprendre un texte écrit. Cela n’est guère surprenant quand on voit comment l’ensemble de la population s’exprime. Les vox populi grinçants dont les journalistes tapissent leurs reportages (avant la pause publicitaire) en sont un brillant témoignage.

Les causes de ce désastre sont multiples. L’environnement anglo-saxon écrasant en est une : le vocabulaire et la syntaxe de l’anglais pénètrent aisément par toutes les fissures de notre français délabré.

L’enseignement du français et les multiples réformes imposées au fil des décennies. Je me demande souvent ce que l’on fait au juste dans les classes. Comment enseigne-t-on la grammaire et l’orthographe? Comment se fait-il qu’à peu près tout ce que l’on lit un peu partout (petites annonces, médias sociaux, etc.) est rempli de fautes grossières?

L’incompréhension des règles d’accord (finales en er, ez), la confusion des homonymes c’est, s’est, ses, ces me jette par terre. Après 11 ans d’étude du français. Mais qu’est-ce qui ces donc passer?

Même les journalistes, qui devraient donner l’exemple, finissent par dire n’importe quoi, sans jamais chercher le sens véritable des mots. Les impacts, enjeux, partager, thématiques, problématiques en sont de vibrants exemples. Les commentateurs ne semblent pas avoir la moindre idée de la signification réelle de ces mots.

À tout cela s’ajoute l’indifférence, la paresse collective de bien parler. C’est peut-être le plus grave problème.

Le résultat est qu’une personne comme moi, qui s’exprime clairement, mais sans affectation, passe pour une sorte d’extraterrestre en public. Mes interlocuteurs sont désorientés d’entendre quelqu’un parler autrement qu’à coup d’approximations… genre.

On pourra reprocher aux Français tout ce qu’on voudra, notamment leurs anglicismes ridicules, prononcés de manière farfelue. Mais écouter la télé française est un ressourcement en soi. La fluidité du discours, la précision du vocabulaire sont admirables.

Pour les amoureux de la langue française, c’est une cure nécessaire.