Archives de catégorie : Stylistique

Exfiltrer

L’enlèvement de Nicolás Maduro par les États-Unis défraie la manchette, pour toutes sortes de raisons. L’une d’entre elles, linguistique, fait l’objet de cette chronique.

Certains médias ont parlé d’exfiltration, ce qui est inexact. Un simple coup d’œil au Petit Robert aurait permis d’éviter l’erreur. Voyons ce que dit le dictionnaire.

« Assurer le rapatriement de (un agent secret) au terme de sa mission. Organiser clandestinement la fuite de (qqn qui se trouve en milieu hostile). Exfiltrer des dissidents. »

On voit tout de suite que ça ne colle pas. Il aurait été plus juste de parler d’extradition, procédé qui consiste à se faire livrer un individu condamné. Par exemple, la France peut demander au Portugal l’extradition d’un trafiquant de drogues coupable de plusieurs crimes dans l’Hexagone.

Venezuela

Un petit mot sur ce toponyme espagnol, qui s’écrit sans accent, alors que le gentilé Vénézuélien en prend deux. Un autre illogisme du français? Pas vraiment, car Vénézuélien est bel et bien un mot français, et non espagnol. Dans la langue de Cervantès, on dit Venezolano.

Dans une autre chronique, j’ai déjà exprimé le vœu que certains toponymes étrangers soient écrits avec les accents du français. Matière à réflexion.

Cul

Une chronique cul par-dessus tête qui demande un certain CULot. Un mot innocent de trois lettres qui oscille entre vulgarité et acceptabilité. Car on peut parler de cul sans nécessairement être vulgaire et ceux qui souhaiteraient être dyslexiques pour éviter bassesse et trivialité seront confondus. Ils en resteront sur le cul.

Un mot comme un autre

On aurait tort de penser que cul rime sans cesse avec trivialité. Les automobilistes qui s’engagent dans un cul-de-sac pourront en témoigner, de même que les culs-de-jatte et toutes les personnes qui parlent avec la bouche en cul-de-poule. Celles qui pètent plus haut que le cul, bref. Au Québec, on est plus poli et on pète plus haut que le trou. L’honneur est sauf.

Les amateurs de vins aiment faire cul sec et boivent leur élixir jusqu’au fond de la bouteille. Ce fond de bouteille s’appelle le cul de la bouteille et jamais ne pourra-t-on accuser un œnologue de vulgarité lorsqu’il en parle. Eh oui, cul revêt parfois ses habits de gala et se glisse dans les conversations les plus innocentes. De quoi tomber sur le cul, diront les loustics, surtout si ladite bouteille nous coûte la peau du cul.

Un mot pas comme les autres

Il m’a fallu me botter le cul pour écrire ce texte, car le mot cul est le plus souvent employé dans un contexte de vulgarité. Qu’on en juge par les quelques expressions suivantes :

  • En avoir plein le cul : en avoir assez.
  • Se bouger le cul : se grouiller, réagir.
  • Lécher le cul : flatter quelqu’un.
  • Avoir le feu au cul : être en colère.

En Europe

Il y a prolifération d’expressions avec le mot cul, dont un certain nombre sont plutôt inusitées de ce côté-ci de l’Atlantique.

L’expression très imagée avoir le cul bordé de nouilles, c’est-à-dire être veinard, ne se voit pas au Canada français. Elle pourrait même susciter l’étonnement. Avoir du pot serait mieux compris.

Un peu de porno? Allons voir un film de cul, ou, de façon plus moderne, pourquoi ne pas le regarder sur son ordinateur, bien assis sur son cul. Tant qu’à y être, consultons les sites de rencontre pour se trouver un plan cul avec une gentille partenaire, généreuse de sa personne.

Un plan cul, vous dites? Jamais entendu cela ici. S’offrir une bonne baise, peut-être.

Autre expression étrange pour nous. Renaud chantait que les Français sont une bande de faux-culs, donc des hypocrites. Ce terme étonne.

Et que dire de cul-terreux? Une façon péjorative de décrire les paysans. Là encore, inusité au Québec et au Canada.

Icitte

Dans nos contrées enneigées, où des températures négatives, qualifiées de polaires en Europe, ne sont que rafraichissantes, on ne se pogne pas le cul. Non, on se grouille le cul… Et, s’il le faut, on se donne des coups de pied au cul pour affronter un froid polaire, soit en bas de vingt sous zéro.

Pourtant l’expression se pogner le cul est entrée dans le Robert. Signification? Ne rien faire tout simplement, comme on dit icitte (ici). On en reste sur le cul, n’est-ce pas?

Compte rendu

L’usage du trait d’union demeure l’un des grands mystères de la langue française. J’en ai parlé dans une chronique précédente. L’Académie française a bien tenté d’amener un peu plus de logique en préconisant la soudure de certains termes commençant par des préfixes précis.

Mais des mots comme compte rendu y échappent.

Hélas, le palmarès des illogismes continue de parader, ce qui fait le bonheur des mandarins de la langue.

En toute logique, lorsqu’une expression représente un concept exprimé en deux ou plusieurs mots, elle devrait s’écrire avec le trait d’union. Quelques exemples avec le mot compte.

  • Compte-fil
  • Compte-goutte
  • Compte-pas
  • Compte-tour

Jusqu’à maintenant, tout va bien.

Arrive l’expression compte rendu qui, comme on le voit, ne prend pas de trait d’union. On observe donc une rupture de logique, puisque compte rendu est un bel et bien un concept, tout comme un compte-tour, par exemple.

Petite surprise dans le Larousse, cependant. Voilà qu’apparait compte-rendu, avec son trait d’union manquant.

Et pour cause. Il suffit de penser que son petit cousin, procès-verbal, prend bel et bien le fameux trait d’union.

Singulier ou pluriel?

Il va de soi qu’un compte-goutte ne compte pas une seule goutte; idem pour un compte-tour. D’où l’idée d’apposer la marque du pluriel dès le départ, de sorte que les ouvrages de langue signalent une seconde orthographe, avec le S du pluriel : compte-gouttes.

Les noms composés sont truffés de chausse-trapes (admirez le pluriel!). On ne sait pas toujours très bien où mettre la marque du pluriel; c’est parfois au premier mot, parfois au second. L’explication se perd dans la nuit des temps et les Immortels ont résolu en 1990 de sonner la fin de cette récréation méphistophélique. Le S est apposé au second terme… la plupart du temps.

Dans les exemples énoncés précédemment, le mot initial compte ne prend pas la marque du pluriel. Nous aurons donc un singulier et un pluriel qui se confondent : un compte-tours et des compte-tours.

Un agent de la langue ne pourra donc pas dresser un procès-verbal contre vous.

Histoire

Il ne faut pas en faire toute une histoire, mais, dans certaines circonstances, le mot histoire peut s’écrire avec la majuscule initiale.

Mais, force est de reconnaitre que dans la majorité des textes, il se contente de la minuscule.

Ne pas faire d’histoire

Le mot histoire s’entend de la « connaissance du passé des sociétés humaines », selon le Larousse. La Vitrine linguistique de l’Office québécois de la langue française signale que le terme s’écrit le plus souvent avec la minuscule.

Toutefois, il prend parfois la majuscule lorsqu’il est employé absolument.

Quelques exemples :

  • Les grands personnages de l’Histoire.
  • L’Histoire jugera. (On voit aussi : L’histoire jugera.)

L’Histoire avec un grand H

Comment ne pas penser à l’historien québécois Laurent Turcot dont les chroniques L’Histoire nous le dira connaissent un grand succès sur YouTube. Lui aussi emploie la majuscule.

Bien entendu, il n’est pas question de faire des histoires avec l’insertion de la majuscule ou pas. Écrire un mot avec la majuscule initiale est un procédé stylistique normal en français, un procédé dont on ne doit pas abuser, cependant.

On écrira Histoire lorsqu’on veut mettre ce mot en évidence, mais il n’est pas obligatoire de le faire. Rappelons-nous que le français est avare de majuscules, comme je le signalais dans ce billet.

Historique

La notion d’histoire fait l’objet d’une hyperbole envahissante dans la presse, qui qualifie un peu tout et n’importe quoi d’historique. Voir mon billet à ce sujet. Seul un évènement majeur devrait être qualifié d’historique. Le reste, c’est des histoires de bonne femme.

Dérivés

Avant l’histoire, il y eut la préhistoire. On peut la définir comme la période précédant l’invention de l’écriture et « de la première métallurgie », comme l’explique le Robert. On parle ici de la période entre le troisième et le premier millénaire avant Jésus Christ.

En langage didactique, il est question de la protohistoire. Ça fait chic, disons.

Insight

L’anglais moderne est friand de mots passe-partout qui nous jettent dans toutes les directions, nous déboussolent. Insight est l’un d’entre eux.

Dans le cas ci-dessous, il est facile de traduire insight.

Well, the argument in « The Blank Slate » was that elite art and criticism in the 20th century, although not the arts in general, have disdained beauty, pleasure, clarity, insight and style.

Le traducteur l’a rendu par « perspicacité ». Mais ce n’est pas toujours aussi simple, car insight est employé dans un grand nombre de contextes qui font appel à nos ressources et à notre imagination. Voici quelques exemples :

Aperçu, idée, connaissance, renseignements, vision.

Introspection, lucidité.

Imaginons maintenant un court texte dans lequel chaque mot en gras représente une traduction possible de notre anglicisme.

Un analyste doté d’une grande clairvoyance. Ses idées nous éclairent. Sa vision de la réalité nous rend plus lucides. Elle stimule notre réflexion.

Dans un sens plus hyperbolique :

Ses écrits sont une source d’inspiration. Ils nous illuminent et jettent une lumière nouvelle sur cette situation (évitons l’envahissant enjeu, par pitié).

Donc, un insight nous éclaire, il nous porte vers de nouveaux horizons; certains diront qu’il est en soi une forme d’illumination. Il nous fait prendre conscience d’un phénomène.

Les mot passe-partout

Le danger qui nous guette, lorsque confrontés à un mot passe-partout, c’est de se cramponner à une traduction possible. Ce que j’appellerais de la « translation mécanique », comme celle que l’on voit trop souvent dans les médias. On adopte un terme, erroné, et on n’en démord pas. L’envahissant « enjeu » en est un bel exemple. Voir mon billet à ce sujet. On pourrait aussi parler de « déportation » : c’est le même mot en français, donc c’est correct.

Pour éviter de faire de la translation mécanique, il faut donc adapter notre traduction au contexte et faire preuve de créativité.

Banc de neige

Le Québec et la contrée canadienne essuient des tempêtes de neige qui, en Europe francophone, passeraient pour de véritables cataclysmes. Les chutes de neige atteignent des hauteurs vertigineuses de plusieurs dizaines de centimètres.

Ce déluge tout aussi neigeux qu’apocalyptique forme des amas que l’on appelle congère dans la francophonie. Dans nos contrées glacées et ensevelies nous parlons de bancs de neige.

Cette expression est très répandue et des auteurs connus l’utilisent. Or, j’ai découvert récemment que les anglophones disent snowbank, ce qui a semé le doute dans mon esprit : notre banc de neige national ne serait-il rien d’autre qu’un affreux calque de l’anglais? Contrairement au Titanic, est-ce que votre humble serviteur et les lexicographes québécois seraient passés à côté de l’iceberg sans le savoir?

Le cerveau en rafales, j’ai consulté quelques sources qui ont apaisé la tempête hivernale qui se levait en moi. Dixit l’Office québécois de la langue française :

Cet emploi a parfois été critiqué comme calque de l’anglais snowbank; il semble que cette dénomination soit plutôt venue de régions de France d’où sont originaires les colons qui se sont établis en Nouvelle-France. – L’emploi de banc de neige est également en usage en Belgique.

Je ne savais pas que les bancs de neige existaient en Belgique… Toujours est-il que divers ouvrages ne signalent pas ce terme comme un anglicisme.

Il y en a suffisamment comme cela au Québec.

Fin

Une personne subtile peut être qualifiée de fine. On dira parfois une fine mouche. Un fin connaisseur apprécie les vins fins.

Pas besoin d’être un fin finaud pour comprendre ces phrases.

Mais voilà qu’une Québécoise vous dit que son père est vraiment fin : il lui a payé une voiture sport à la fin de ses études. Tout Européen, Africain ou Asiatique se demandera où est la finesse dans tout cela.

De ce côté-ci de l’Atlantique, le mot fin a aussi le sens de gentil, sympathique, attentionné. Il s’agit donc d’un québécisme, qui n’est nullement à condamner, mais qui risque de ne pas être compris dans le reste de la francophonie.

Nouveau témoignage de l’évolution du français en Amérique, un monde sans fin.

Trêve de finasserie, je vous renvoie à vos autres lectures.

En termes de

En termes de stratégie, Kamala Harris aurait pu faire mieux.

Voilà, résumée grossièrement, l’analyse que de nombreux chroniqueurs font de la campagne de la candidate démocrate.

Un certain nombre de lecteurs auront tiqué en lisant le début de ma phrase. L’affreux « en termes de », ce calque ignoble de l’anglais. D’autres opineront du bonnet : aucun problème avec cette expression.

Une cheville répandue

« En termes de » est une cheville fort commode que l’on peut assez facilement remplacer : sur le plan de; en ce qui a trait à; pour ce qui concerne; relativement à.

Il faut toutefois être conscient qu’elle est fortement critiquée.

 La locution incriminée a exactement le même sens que l’anglais in terms of. Pour certains langagiers, elle est condamnable. Il faut dire que les dictionnaires généraux n’en font pas mention, bien que « en termes de » se voie dans la presse française.

Notons toutefois que l’Académie française considère l’expression comme un anglicisme. Le Figaro va dans le même sens, en citant l’Académie :

Non seulement la formule est incorrecte car elle est un produit directement importé de nos voisins anglais, donc un anglicisme, mais elle est abusive car elle ne peut en aucune façon remplacer son hypothétique équivalent « en matière de ».

La Vitrine de la langue française apporte une petite nuance :

La locution est aussi souvent utilisée par des auteurs reconnus et est assez courante dans la presse, et ce, non seulement au Québec, mais dans toute la francophonie. On ne saurait donc le déconseiller, du moins dans la langue courante.

Comme c’est souvent le cas, l’usage finira par trancher.

En termes de, utilisation correcte

La locution « en termes de » existait bien avant sa transformation sous l’influence de l’anglais. Elle signifie « dans le vocabulaire de, dans le langage de ». Par exemple, en termes de sport, set signifie « manche » dans une partie de tennis.

Le croiriez-vous, même l’auguste Balzac l’utilisait dans Un début dans la vie: « On appelle, en termes d’atelier, croquer une tête, en prendre une esquisse, dit Mistigris d’un air insinuant. »

Soit dit en passant, on peut aussi faire l’élision : en peinture, le mot italien sfumato est employé pour décrire la technique pratiquée par Léonard de Vinci.

Terme tout court

Le mot terme revêt plusieurs significations, particulièrement celle d’un mot dans sa valeur de désignation, comme dans l’exemple du mot set en langage de tennis.

Un terme peut également être une échéance, la date présumée de la fin d’une grossesse, un point où se termine un déplacement : arriver au terme du voyage.

Attention toutefois à la notion de mandat, en politique. Un gouvernement est généralement élu pour un MANDAT de quatre ans, et non pas pour un terme de quatre ans. Le mandat de ce gouvernement vient à terme après quatre ans.

Véto

Veto est un mot latin qui signifie « Je m’oppose ». Il est invariable. Les réformes orthographiques de 1990 nous permettent de l’écrire avec l’accent aigu : véto. On peut aussi l’écrire avec un pluriel français : des vétos.

Le véto est le pouvoir qu’un individu ou une organisation a de s’opposer à l’entrée en vigueur d’une décision. Les personnes en position d’autorité ont un droit de véto. Par exemple, le président des États-Unis peut utiliser son droit de véto pour invalider une loi adoptée par le Congrès.

Cooccurrences

Quatre verbes sont associés au mot véto.

  • Donner son véto.
  • Mettre son véto.
  • Opposer son véto.
  • Frapper de son véto.

Cette dernière expression nous est moins familière, mais Hugo et Proust l’ont employée.

Erreurs

L’Académie nous signale qu’apposer son véto est une faute. En effet, le verbe apposer signifie « poser sur quelque chose ».

On serait tenté de dire : imposer son véto. Selon moi, il y a redondance, car une personne opposant son véto se trouve à imposer sa décision. C’est sans doute pourquoi les ouvrages de langue ne le proposent pas comme cooccurrence.

Pantoute

L’un des signes évidents d’intégration au Québec est l’utilisation de l’expression pantoute. En clair, elle signifie pas du tout, dont elle est vraisemblablement la contraction. On peut aussi la remplacer par aucunement, absolument pas.

Mais pourquoi donc la remplacer? Pantoute, c’est pittoresque, ne trouvez-vous pas?

D’ailleurs, le Robert et le Larousse la recensent, alors pourquoi se priver?

Le Robert indique qu’il s’agit d’un niveau de langue familier et que pantoute renforce une autre négation (pas et rien). Exemple : C’est pas vrai pantoute.

Le Larousse donne un autre exemple dans ce sens : « Ça marche pas pantoute. »

La beauté de la chose, c’est que pantoute peu s’employer de manière absolue.

« Es-tu allé au musée en fin de semaine? – Pantoute. »

C’est clair, net et précis. Objection, quelqu’un? Pantoute? Merci.