Sinophones et magyarophones

Le nom des locuteurs d’une langue dérive généralement du nom de cette langue. Ainsi, les francophones parlent le français, les anglophones l’anglais, les russophones, le russe, les arabophones, l’arabe.

Mais ce n’est pas toujours aussi simple. Par exemple, il n’y a pas d’alémanophones, même si on dit la Suisse alémanique; on parle plutôt de germanophones, ce qui est quand même logique; pensons aux peuples germaniques. On sait tous que le nom anglais de l’Allemagne est Germany.

Le cas de l’Espagne est intéressant. Les locuteurs de l’espagnol ne sont pas des espagnophones ni des ibérophones (pensons à la péninsule Ibérique). Non, on parle plutôt d’hispanophones, du latin Hispanicus.

Les personnes parlant le portugais subissent un peu le même sort, puisqu’elles sont désignées sous le nom de lusophones. Cette fois-ci le lien vient de Lusitanie, nom du Portugal à l’époque romaine.

Les Grecs se faisaient jadis appeler Hellênos. Le nom officiel de la Grèce est la République hellénique, et les personnes parlant le grec s’appellent des hellénophones. Non, les grécophones n’existent pas.

Pas plus que les hongarophones, d’ailleurs. Les Hongrois se désignent eux-mêmes comme Magyars, donc les locuteurs du hongrois s’appellent magyarophones.

Un spécialiste de la Chine est appelé sinologue. L’adjectif composé sino se voit dans plusieurs expressions, comme les relations sino-américaines, le conflit sino-soviétique. D’où vient cette racine? Voici ce qu’en dit le Petit Robert : Élément du latin médiéval Sinae (nom grec d’une ville d’Extrême-Orient) signifiant « de la Chine ». On ne sera donc pas étonné d’apprendre que les locuteurs du chinois sont des sinophones.

Un dernier cas intéressant, celui du Japon, qui nous a donné l’adjectif nippon. On parle encore de l’empire nippon, de l’économie nipponne, mais jamais des nippophones, ce qui serait pourtant très logique. Le terme japanophone est également inusité. Les méandres de l’usage, encore une fois.

 

Les noms ukrainiens

L’ukrainien, tout comme le russe, s’écrit en caractères cyrilliques. Cela signifie que les noms ukrainiens doivent être translittérés dans les langues écrites en caractères latins, comme l’anglais et le français. La graphie de ces noms variera par conséquent dans les deux langues officielles du Canada.

Ainsi le président déchu, Viktor Ianoukovitch voit son nom transcrit en anglais de la manière suivante : Viktor Yanukovich. C’est évidemment une graphie qu’il faut éviter en français.

Le président intérimaire de l’Ukraine se nomme Olexandre Tourtchinov (et non Olexander Turchinov, comme on l’a vu dans certains médias francophones). Le nouveau premier ministre est Arseni Iatseniouk. Son ministre des Finances s’appelle Iouri Kolobov. Iouri sans Y initial, comme vous le voyez.

Le premier ministre de la Crimée se nomme Serguiï Axionov.

Le renversement du président par le Parlement ukrainien, appelé la Rada, a amené la libération de l’égérie de la Révolution orange de 2004, Ioulia Timochenko.

Une autre figure dominante de l’opposition est l’ancien boxeur Vitali Klitschko.

En ukrainien le mot майдан (Maïdan) signifie carré ou place. Il est par conséquent redondant de parler de la place Maïdan. Le vrai nom de ce théâtre de la contestation populaire est place de l’Indépendance.

L’Ukraine russifiée

La chute du président Ianoukovitch ainsi que les protestations que suscite sa destitution dans l’est de l’Ukraine mettent en lumière la dualité de ce pays. Bien que les Ukrainiens d’origine russe ne représentent que dix-sept pour cent de la population, la partie orientale du pays est fortement russifiée. De fait, la langue russe en mène large en Ukraine.

Son influence se fait sentir dans la toponymie même du pays. Certains noms de lieux importants sont connus sous leur appellation russe, à commencer par la capitale Kiev, dont le nom véritable est en ukrainien Kyïv. Le Y et le I tréma reproduisent dans notre alphabet un I très allongé. La prononciation véritable est donc Kiiiv.

Même phénomène pour la ville de Kharkov, dont le vrai nom est Kharkiv.

La ville de Lvov est un cas intéressant. Les bouleversements historiques l’ont fait passer de la Pologne (Lwów), à l’Empire d’Autriche (Lemberg), à la Russie (Lvov), avant d’être attribuée à l’Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. En ukrainien, elle s’appelle Lviv, pourtant, on continue de l’orthographier à la russe, Lvov.

Le saviez-vous, mais l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl est survenu en Ukraine, et non en Russie? Pourtant, encore une fois, c’est le nom russe qui a droit de cité. Étrange, non? La ville abandonnée s’appelle Tchornobyl en ukrainien.

Est-elle un symbole à elle seule de la russification des Ukrainiens? Je vous laisse en juger.

 

Bourdes linguistiques à Sotchi

À Sotchi, il n’y a pas que les patineurs de vitesse canadiens qui prennent le décor : les commentateurs ne donnent pas leur place.

Lu dans un texte de RDS : « l’éventuelle médaillée ». Éventuel et éventuellement sont des anglicismes insidieux qui signifient « peut-être », mais surtout pas « futur », comme c’est le cas en anglais. Ce que RDS écrit, c’est que l’athlète en question a possiblement remporté la médaille, alors qu’elle l’a gagnée. Donc, « la future médaillée ».

À la télé, on entend souvent que tel athlète « a bien fait, a mieux fait ». Là encore, on suit les structures de l’anglais. On pourrait dire par exemple que Marianne Saint-Gelais a mieux patiné dans la compétition par équipe, que Marie-Michèle Gagnon s’est bien débrouillée, qu’elle a bien skié malgré les circonstances difficiles.

À ce sujet, les conditions bizarres des pistes n’ont pas aidé les athlètes, et elles ont occasionné de nombreux… délais. C’est du moins ce que l’on entend, mais il s’agit bel et bien de retards. Un délai n’est rien d’autre qu’une échéance, en français.

Certains commentateurs ont des problèmes de fartage linguistique : ils emploient de la cire anglaise pour parler! Pour accompagner la pluie/neige/gadoue de Sotchi, ils nous réservent une pluie de « définitivement », alors qu’ils voudraient dire assurément, certainement.

Petite joie pour les amateurs de hockey, la Finlande a disposé de la Russie. Au sens propre, elle avait l’équipe russe à sa disposition… En fait, elle a vaincu les Russes.

Le Canada remporte beaucoup de succès au curling, mais quelques équipes ont chauffé les oreilles — et les pierres — des Canadiens. Chez les hommes, Chinois et Canadiens étaient nez à nez, c’est-à-dire coude à coude en bon français. Être nez à nez avec quelqu’un signifie le rencontrer à l’improviste, alors que coude à coude a le sens d’être très proche de quelqu’un.

Et je vous fais grâce de tous ces noms russes translittérés à l’anglaise sur nos écrans. Le combat semble perdu d’avance.

Je profite de ce billet pour signaler le travail exemplaire de René Pothier, qui commente à Radio-Canada le patinage artistique. Ses efforts pour prononcer correctement les noms russes, kazakhs, etc., méritent d’être soulignés. Quel beau contraste avec le rouleau compresseur des commentateurs anglophones.

Le charabia chic

On peut l’appeler charabia chic, ou langue de plastique ou jargon déshumanisé. Certains y verront de la pédanterie, de l’infatuation; d’autres parleront de la parlure prétentieuse de personnes qui cherchent à camoufler leurs carences linguistiques. Qu’importe, le fléau fait rage dans les relations publiques et envahit les reportages diffusés dans les médias.

Comme disait l’autre, n’en jetez plus, la cour est pleine.

Le milieu hospitalier est contaminé, avec ses centres hospitaliers, ses CHSLD, qui accueillent les heureux bénéficiaires, dont le véritable nom est patients, mot qui n’a jamais été aussi vrai. Si la première expression fait plus chic qu’un simple hôpital, la seconde est une expectoration du langage bureaucratique le plus infect. D’accord, on parlait auparavant d’hospice; mais que dirions-nous de maisons de retraite?

Le domaine des ressources humaines comporte aussi son jargon prétentieux. Mais faut-il vraiment rabaisser les employés au rang de ressources? Peut-être pour un comptable, mais encore…

Au gouvernement et ailleurs, il est déplacé de parler de problèmes (probablement parce qu’il n’y a que des solutions). Si l’on doit absolument admettre qu’il y a difficulté, pourquoi ne pas élever le tout en problématique? Cependant, on préfère habituellement discuter des défis qui nous attendent.

À propos de la fusion de deux entreprises, l’un des dirigeants avait dit, voilà quelques années : « Nous allons concrétiser les synergies. » Bel exemple de charabia chic. Prétentieux et obscur.

Entre vous et moi, existe-t-il un mot plus vide et inutile que synergie? Si l’on remonte à la racine grecque sunergia, on découvre… coopération. Tiens donc! Voilà donc ce qu’il voulait dire : stimuler la coopération entre les… joueurs? Mais non, les intervenants, les deux parties, les acteurs, etc. Tout le monde aurait compris.

Les entreprises ne poursuivent plus de buts, des objectifs. Non, elles ont des cibles. Évidemment, l’anglais n’est pas loin. Je ne sais pas si les cibles paraissent plus dynamiques, plus attirantes, mais, chose certaine, les porte-parole de ces entreprises ne font pas mouche… du moins sur le plan de la langue.

L’élévation de vocabulaire est devenue une seconde nature dans le monde des affaires. Le croirait-on, mais le partage est à l’honneur. Ainsi, on pratique le réseautage pour mieux partager des expériences. On échange aussi des pratiques exemplaires. Tout cela permet à tout le monde de grandir. Et quand on grandit, on est plus à même de déconstruire une problématique.

Traduction…

Lors de leurs rencontres, les gens d’affaires se communiquent leurs expériences, échangent des conseils pratiques, ce qui leur permet d’acquérir des connaissances, de progresser. De ce fait, ils sont mieux en mesure d’analyser un problèmeavec une précision chirurgicale? Non! Avec grande précision.

Bien entendu, le monde politique n’est pas à l’abri du charabia chic, d’autant que la vérité y est le plus souvent malmenée. Mais les politiciens ont-ils vraiment le choix? S’ils ouvrent leur cœur et disent ce qu’ils pensent, on les traitera de naïfs, en faisant valoir qu’ils ne comprennent pas les règles de la politique; s’ils se réfugient dans la langue de bois, on dira qu’ils sont hypocrites.

Toujours est-il que les débats sont devenus des conversations. Sont-ils pour autant plus civilisés, ce qui expliquerait cette atténuation de vocabulaire? Permettez-moi d’en douter. Les élections approchent et nous verrons bien si les politiciens conversent vraiment…

Parfois, les discussions permettent de dégager des consensus. Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce terme. Le Larousse est sans équivoque : « Accord et consentement du plus grand nombre, de l’ensemble ou d’une large majorité de l’opinion publique. »

Un peu comme priorité ou impact, ce mot est malmené par les rédacteurs. Combien de fois n’est-il pas question de large consensus? Il serait peut-être plus simple d’écrire : « On s’entend pour dire que telle mesure est souhaitable. »?

Un petit dernier en terminant, la coqueluche des plumitifs qui sévissent dans la sphère publique : l’imputabilité des responsables ou des irresponsables, si vous préférez… Souvent, les porte-parole ressemblent à des pieuvres paniquées qui projettent de l’encre tout autour d’elles pour tenter de brouiller les pistes. Une personne est responsable, redevable, tout simplement. La rendre imputable lui donne-t-il un meilleur sens des responsabilités?

Bien écrire les noms russes en français

L’invasion russe de l’Ukraine suit son cours. À cette occasion, voici un petit guide sur l’orthographe à respecter dans l’écriture des noms russes en français.

Translittération et traduction

La transposition en français ou en anglais de la prononciation d’un nom russe s’appelle la translittération. C’est ce qui explique que la graphie d’un nom russe en français peut différer de sa graphie en anglais. Le plus bel exemple est Sotchi, qui s’écrit Sochi en anglais.

Par ailleurs, certains toponymes sont traduits d’une manière différente. Leur orthographe n’est donc pas une transposition des sons du nom en russe, mais une sorte d’adaptation. Par exemple, Moscou se dit Moskva en russe. Les graphies Moscou et Moscow sont des traductions. Un autre cas bien connu est le tandem Saint-Pétersbourg/Saint Petersburg.

Toutefois, la plupart des noms de lieux et de personnes de la langue russe se translittèrent, de sorte que les variations orthographiques sont parfois assez spectaculaires.

Voici une liste des noms les plus fréquents dont la graphie diffère en anglais et en français. .

Noms de lieux

Moscow                                            Moscou

Saint Petersburg                             Saint-Pétersbourg

Sochi                                                Sotchi

Yakutsk                                            Iakoutsk

Chechnya                                        Tchétchénie

Daghestan                                       Daguestan

Ingushetya                                       Ingouchie

Chernobyl                                        Tchernobyl

Kursk                                                Koursk

Yalta                                                  Ialta

Nizhni Novgorod                            Nijni Novgorod

Yeketerinburg                                 Iekaterinbourg

Orenburg                                          Orenbourg

Chelyabinsk                                    Tcheliabinsk

Noms de personnes

Putin                                                 Poutine

Yeltsin                                              Ieltsine

Yuri                                                   Youri

Zhukov                                             Joukov

Sergei                                               Sergueï

Georgi                                               Gueorgui

Pushkin                                            Pouchkine

Lenin                                                Lénine

Stalin                                                Staline

Tolstoy                                              Tolstoï

Evgeni                                                Evgueni

Shostakovich                                  Chostakovitch

Dostoyevsky                                    Dostoïevski

Zhivago                                            Jivago

Le franglais au téléphone et partout

Dans un article paru dans Le Devoir, le 30 novembre 2012, le chroniqueur Christian Rioux dénonçait le franglais d’un ministère québécois avec qui il avait communiqué au téléphone. Comme il est de rigueur maintenant, on l’a mis en attente et il a eu droit à un message enregistré qui disait ce qui suit :

« Veuillez garder la ligne pour conserver votre priorité d’appel. Un agent sera avec vous bientôt. »

Un Français fraîchement débarqué chez nous n’y aurait rien compris, à moins de posséder une certaine maîtrise de l’anglais. Bref, le ministère s’adressait en charabia à sa clientèle.
Dixit Rioux : Il faut en effet savoir que « keep the line » n’est pas une invitation à demeurer svelte, mais à « rester en ligne ». Il faut aussi savoir que « your call priority » veut dire que votre appel « demeurera prioritaire ». Il faut enfin savoir que « be with you » ne signifie pas qu’un représentant de la compagnie de téléphone cognera à la porte, mais que l’on vous « répondra bientôt ». Tout cela dans seize petits mots !

Cet exemple illustre l’influence pernicieuse de l’anglais chez des gens qui, souvent, ne le parlent même pas. Les structures de l’idiome shakespearien ont percé toutes les carapaces pour s’insinuer dans l’ADN du locuteur inconscient. Même les ministères d’un gouvernement qui se dit francophone sont atteints.

Rebelote Rioux : Au contraire, dans la tête de ceux qui ont conçu ces deux petites phrases, l’anglais occupe la place déterminante, souvent même sans qu’ils le sachent eux-mêmes. L’anglais est la langue qui mène le jeu, celle du maître qui impose sa structure mentale et détermine le sens des mots. Le français n’y est tout au plus qu’une langue de service, une langue d’appoint. Lorsque vient le temps de comprendre le sens véritable des choses, il occupe la seconde place et ne se suffit plus à lui-même.

Cette pénétration de l’anglais est omniprésente au Canada français et il est difficile d’y remédier. Il faudrait tout d’abord que l’ensemble de la population en prenne conscience, alors que le français est si mal enseigné dans nos écoles. Difficile de démêler les structures des deux langues quand on écrit au son.

L’autre aspect du problème est un tabou, et ceux qui ont l’outrecuidance de l’aborder se font traiter de tous les noms. Il tient à un seul mot : indifférence.

Respecter la grammaire, la syntaxe, employer le bon mot ? Kossa donne ?

Bien voilà, c’est justement cela le problème.

 

Les tics langagiers au Québec

Les tics langagiers sont un phénomène normal; certains mots à la mode traversent le firmament langagier, telles des étoiles filantes et disparaissent dans l’espace intersidéral.

D’autres s’incrustent et relèvent de la faute de langue, faute amplifiée par les médias, les responsables des relations publiques et les divers rédacteurs, qui s’en font l’écho et lui donnent ses lettres de noblesse.

Voici quelques tics parmi les plus en vogue depuis quelques mois, sinon quelques années. Certains viennent de l’anglais.

De nos jours, il y a des communautés partout. L’Isle-Verte vit un drame et la communauté est en deuil. À Toronto, les frasques du maire Ford indisposent la communauté, tandis que la communauté médicale s’inquiète de l’apparition d’une nouvelle souche de virus de la grippe.

Ce sont plutôt les rédacteurs de tout acabit qui ont attrapé un virus. Le terme communauté est tellement galvaudé qu’on ne sait plus exactement quelle est la taille du regroupement qu’il désigne. Est-ce un village, comme L’Isle-Verte, ou bien une métropole, comme Toronto? Et même si les médecins peuvent être considérés comme une communauté, n’est-il pas plus simple de faire abstraction de ce mot?

De nos jours encore, bien des joueurs sont incontournables. Pour être clair, parlons tout d’abord des acteurs, transposition correcte du players anglais. Il s’agit de personnes dont on ne peut se passer, parce qu’elles sont indispensables. Et une personne est incontournable si elle a de l’impact.

Si vous trouvez les nouvelles déprimantes, amusez-vous à compter le nombre d’impacts mentionnés dans un bulletin de nouvelles, surtout s’il y a des entrevues en direct. Tout élément qui a des répercussions, des effets d’entraînement, des retombées, des conséquences… a un impact. Du moins dans la langue des médias, et aussi, de plus en plus, dans la langue populaire, hélas. Certains journalistes ne connaissent plus que ce mot…

Il serait bon de retourner à nos bons vieux dictionnaires pour constater qu’un impact est un choc violent; il ne peut être question d’une simple conséquence. Le mot est donc très souvent utilisé de manière abusive. Et tout mot galvaudé perd son effet.

Au chapitre du remplissage, quel terme plus efficace qu’actuellement? Chaque fois que vous êtes tenté de l’employer, demandez-vous si le sens de votre phrase serait altéré si vous le biffiez. La plupart du temps, ce ne serait pas le cas. Le service de police mène actuellement une enquête? Il mène une enquête, tout simplement. Ne brouillez pas inutilement les pistes. Vous n’êtes pas à la Commission Charbonneau.

Un des tics les plus agaçants est questionner. Vous questionnez quand vous posez des questions; si vous n’êtes pas d’accord avec la position de quelqu’un, vous la remettez en question. C’est souvent parce qu’on ne se pose pas assez de questions que l’on finit par tout questionner.

Un petit dernier, législation, qui n’en finit plus de faire des petits, de proliférer dans les chroniques, les reportages, le tout dans une confusion monstre. Un projet de loi est la traduction de l’anglais bill. Il est déposé au Parlement et, après trois votes à la Chambre, étude en comité et débat, il est adopté, pour obtenir la sanction royale. À partir de ce moment, il s’agit d’une loi, pas d’une législation.

Un ensemble de lois dans un domaine précis constitue une législation. Par exemple la législation du travail. Un projet de loi n’est pas une législation, une loi non plus. Le projet de charte des valeurs québécoises n’est pas une législation et n’en sera jamais une. S’il est adopté par l’Assemblée nationale, il deviendra une loi.

Étonnant de voir qu’autant de spécialistes au fait de l’actualité politique soient incapables de faire cette nuance.

Écrire et traduire les adresses

Tout le monde se pose la question : faut-il traduire les adresses canadiennes? Il serait à la fois simple et tentant de dire oui, puisque le Canada possède deux langues officielles, mais nous devinons tous que ce n’est pas aussi simple. Le guide de Poste Canada donne certaines indications à ce sujet.

Il faut tout simplement utiliser son gros bon sens et se demander qui lira chacune des parties de l’adresse.

Par exemple, j’envoie une correspondance en Saskatchewan, province qui compte un faible nombre de francophones. Il va de soi que je ne traduirai pas les termes génériques comme street, building, etc. Toutefois, si je m’adresse à un organisme où le français a droit de cité, il devient envisageable que certaines composantes de l’adresse soient dans notre langue. Ainsi :

Mr. John Snow

Agricultural Industry Services

Department of Agriculture and Agri-Food

21 Harvest Drive

Saskatoon, Saskatchewan  S1P 6L3

Se traduit de la manière suivante :

Mr. John Snow

Services à l’industrie agricole

Ministère de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire

21 Harvest Drive

Saskatoon (Saskatchewan)  S1P 6L3

Nous obtenons donc une adresse hybride. À la première ligne, nous nous adressons à John Snow en employant le titre de civilité anglais, par respect. Les deuxième et troisième lignes constituent la traduction officielle du nom du service et du ministère. La quatrième ligne, l’adresse comme telle, sera lue par le postier et le facteur; peu de chance que ces deux personnes comprennent le français. De toute manière, Saskatoon n’a pas le français comme seconde langue officielle : il est donc vain de traduire.

La situation est différente lorsque la lettre est envoyée au Nouveau-Brunswick, province officiellement bilingue. On pourra alors traduire l’adresse au complet, y compris le nom des rues.

À ce sujet, une remarque s’impose. Certains génériques comme street, boulevard, road, drive se traduisent. Il faut cependant se garder d’en faire autant avec les éléments spécifiques. Par exemple, Nightingale Road ne peut être rendu par chemin des Rossignols; il faudra plutôt écrire chemin Nightingale.

Revenons à notre question initiale : faut-il traduire les adresses canadiennes? Oui, mais dans les régions où habitent une forte concentration de francophones. On peut alors considérer que le facteur qui y distribue le courrier peut lire les adresses en français. Ce sera le cas dans l’est ontarien, notamment, à Saint-Boniface au Manitoba et dans d’autres localités francophones de cette province. Il en sera de même dans les Maritimes et ailleurs au Canada, toujours lorsque s’y trouve une masse critique de francophones.

Comment ne pas parler de la capitale canadienne? Bien que non officiellement bilingue, Ottawa propose un affichage dans les deux langues officielles. Les affiches de noms de rue y sont libellées en anglais et en français, de sorte que certains noms composés d’adjectifs ordinaux sont entièrement traduits : Second Street devient Deuxième Rue.
Sur ces affiches, on peut lire rue Laurier Street.

 Anglicismes à éviter

 Les pièges sont nombreux, sachons les reconnaître.

  • Numéro civique est un calque et se dit numéro de rue, de porte ou numéro tout court.
  • Cinquième plancher est un autre calque; dire plutôt cinquième étage.
  • L’abréviation apt. devrait s’écrire app., de même, blvd. doit être remplacé par boul. Et avenue s’abrège av. dans notre langue, et non ave.
  • Une suite est une chambre d’hôtel luxueuse, pas un bureau.
  • Une station « N » n’est rien d’autre qu’une succursale N — sans guillemets.
  • Enfin, un courrier n’est jamais enregistré, il est recommandé.

Écriture des adresses

L’anglais et le français énoncent les éléments de la suscription de façon différente.

Tout d’abord, notons que le numéro de porte est suivi de la virgule dans notre langue. Cette virgule ne joue aucun rôle syntaxique : elle ressemble à une mouche perdue sur l’enveloppe. Il convient de noter, d’ailleurs, que les francophones européens ne l’utilisent presque plus. En outre, le guide précité de Poste Canada n’en met pas dans les exemples qu’il affiche.

Ensuite, les génériques désignant le type de voie de circulation, comme rue, avenue, chemin, rang, etc., s’écrivent avec la minuscule initiale. Ainsi en va-t-il avec les termes suivants : étage, pièce, bureau, tour, complexe, immeuble, etc. Ils prendront la majuscule uniquement s’ils sont inscrits en début de ligne.

Le point cardinal, lui, peut s’abréger; on l’écrit toujours avec la majuscule initiale.

Lorsque l’élément spécifique de l’adresse est un nom composé, soit un nom de personne ou un substantif et un ou plusieurs adjectifs, ces éléments sont liés par un ou des traits d’union. Dans ces cas, tous les éléments de l’adresse, sauf les articles, les pronoms et les prépositions ou les adverbes, prennent la majuscule initiale.

rue Jean-Brillant

avenue des Grands-Châteaux

impasse des Oiseaux-qui-Chantent

Le nom de la province est mis entre parenthèses. Toutefois, Poste Canada recommande l’utilisation d’un code à deux lettres, valable dans les deux langues. À vous de décider.

Le code postal doit être sur la même ligne que le nom de la province et situé deux espaces après.

Il faut aussi observer scrupuleusement l’ordre des éléments, souvent écrits un peu n’importe comment. Le principe à retenir est que l’on passe du particulier au général.

Ce qui donne ceci :

Monsieur G. Tabarnique

Opticien

Clinique d’ophtalmologie du Lorgnon

2e étage, pièce 100

Complexe Lebigleux, tour Y

2020, boulevard Bellevue O.

Beloeil (Québec)  H3C 2L4

J’espère que vous y voyez plus clair maintenant.

Blogue destiné à tous ceux qui ont à cœur l'épanouissement de la langue française.