Confronter

Le verbe « confronter » possède des sens précis. Le premier, mettre des personnes en présence, est bien connu.

Confronter l’accusé avec sa victime.

Il a aussi le sens de comparer deux choses.

Confronter deux textes pour trouver des fautes.

Nous avons confronté deux points de vue.

Ces utilisations sont classiques.

La formulation être confronté fait l’objet de critiques dans les ouvrages de référence. Mais, comme cela arrive souvent en français, ces critiques ne font pas l’unanimité. Certains estiment qu’il s’agit d’une évolution acceptable du français. D’ailleurs, cette tournure n’est pas propre au Québec et se voit partout dans la francophonie, comme l’indique la Banque de dépannage de l’Office québécois de la langue française.

Charles était confronté à des difficultés financières.

Le Petit Robert signale que cette tournure est critiquée, tandis que le Petit Larousse n’y voit aucun problème.

Cette nouvelle situation l’a confronté à une réalité pénible.

Bien entendu, il est toujours possible de reformuler en disant :

Charles était aux prises avec des difficultés financières.

Cette nouvelle situation l’a forcé à faire face à une réalité pénible.

Toutefois, certaines tournures fautives demeurent à éviter.

Le directeur a dû confronter un problème.

Dans ce cas précis, le verbe est mal employé. On affronte un problème. La forme pronominale est aussi à éviter :

Louise s’est confrontée à une énigme.

Vous lirez avec intérêt mon article sur le mot confrontation.

La nouvelle orthographe

Vrai ou faux?

  • On peut maintenant écrire les chevals?
  • La graphie nénufar est une faute introduite par la nouvelle orthographe?
  • On peut maintenant écrire filosofie?
  • Toutes les anciennes graphies sont maintenant erronées?

Si vous avez répondu oui à l’une des questions précédentes, vous êtes victime d’un des nombreux préjugés entourant les rectifications de 1990. Tous ces énoncés sont faux.

Je donne un atelier sur les nouvelles tendances du français. Presque à tout coup, un ou deux participants m’attend avec une brique et un fanal, lorsque j’aborde l’épineuse question de la nouvelle orthographe. En posant quelques questions à mon auditoire, je constate assez vite que la plupart des détracteurs des rectifications n’en connaissent pas la teneur. Les rumeurs tiennent souvent lieu d’opinion et c’est dommage.

Revenons aux énoncés précédents :

  • On n’écrit pas chevals. La seule modification de la grammaire concerne le verbe laisser, invariable lorsqu’il précède un infinitif : Elles se sont laissé mourir.
  • Nénufar s’écrivait ainsi jusqu’à ce qu’une faute de transcription en 1935 altère son orthographe en nénuphar. Seuls les mots venant du grec prennent le ph. Nénufar vient de l’arabe nînûfar.
  • Philosophie continue de s’écrire ainsi parce que c’est un hellénisme.
  • Les « anciennes graphies » sont toujours valides.

 

Une réforme?

À peine 1400 mots sont touchés par la nouvelle orthographe. Dans un texte courant, un mot sur deux pages change de graphie. Il s’agit le plus souvent d’un accent circonflexe qui disparaît… disparait.

Alors pourquoi tout ce tollé? Le conservatisme grammatical et orthographique du français. Une mauvaise chose? Pas toujours. Beaucoup trouvent que l’anglais moderne devient un sabir et qu’on peut dire n’importe quoi. Cette tolérance peut être source de confusion, par moment. Mais quel dynamisme, par ailleurs! On ne se demande pas si telle chose se dit, on le dit tout simplement.

Le français, au contraire, est trop souvent dans ses vieilles pantoufles et met du temps à accueillir les néologismes. Chaque nouveau mot est soupesé; ce n’est pas dans les dictionnaires; ce n’est pas français. Le francophone se torture avant d’écrire ou de parler.

L’évolution des dictionnaires est pachydermique, même si on salue chaque année les nouveaux termes qui viennent peupler Larousse et Robert. Parfois l’évolution ne se fait pas. Un exemple? La locution lors de, couramment employée au futur ou dans un sens intemporel. Aucun ouvrage ne signale cette évolution.

On a parlé de réforme en 1990. Ce n’en est pas une. On pourrait plutôt parler d’une série de demi-mesures, comme si l’Académie avait craint d’aller trop loin. À cause de cette prudence, beaucoup d’anomalies persistent, ce qui déçoit bien des gens.

Donc, on supprime l’accent circonflexe sur le u et le i, mais pas sur le a et le o.

Nous voilà encore pris avec syndrome… mais symptôme. Âtre, mais psychiatre.

Les doubles consonnes persistent, et l’illogisme qui l’accompagne.

Raisonner mais rationaliser. Aggraver mais agriculture. De fait, seuls les mots de même famille ont été raccordés : pomme, pommiculteur; souffler, boursouffler.

Certains noms composés sont soudés : extrafort, contrevérité, mais pas garde-côte, néo-zélandais.

L’usage du tréma demeure surprenant : aigüe, au lieu de aiguë. Mais on n’en ajoute pas un à bilinguisme.

Les graphies avec an et en demeurent arbitraires. Leur normalisation aurait des effets considérables sur l’orthographe, entre autres sur les noms propres. On comprend les réticences des académiciens. Et on continuera d’écrire le son O d’une quinzaine de manières différentes : Renault, charriot, Pernod, nautique, roseau… Dire que la réforme rendra le français phonétique est totalement inexact.

 

Des protestations exagérées

On comprend d’autant plus mal les cris d’orfraie qu’on entend toujours à propos de la nouvelle orthographe.

Voici les principaux arguments avancés :

  • Inaccessibilité de la littérature classique.
  • Dévalorisation de la langue.
  • Oralité de la langue.
  • Générations futures déculturées.
  • Anarchie grammaticale.
  • Appauvrissement culturel.
  • Nivellement par le bas.

Aucun d’entre eux ne tient la route.

Les Espagnols ont modernisé leur langue et continuent pourtant de lire Cervantes. En français, on lit Jean de Lafontaine dans une version plus moderne; personne ne s’en plaint. D’ailleurs, des ouvrages du XIXe siècle voient certains mots écrits à la moderne. Même Camus n’y échappe pas.

Est-ce que l’allemand ou l’italien, qui s’écrivent presque phonétiquement, n’ont aucune valeur culturelle? Et le coréen, entièrement phonétique? La richesse de la langue tient-elle à la complexité de son orthographe? Ça ne tient pas debout.

Les langues latines se sont simplifées; tout comme le suédois, le néerlandais, le russe… A-t-on parlé de la déchéance de ces idiomes?

De l’autre côté du globe, le chinois, le japonais, l’indonésien ont fait de même.

Est-ce que les générations actuelles qui parlent ces langues sont des nigauds par rapport à leurs ancêtres? La disparition de certaines lettres désuètes en russe a-t-elle entraîné le naufrage de la langue de Tolstoï?

De fait, TOUTES les langues évoluent, le plus souvent pour se simplifier. Stopper cette évolution équivaut à les embaumer vivantes.

Les rectifications aujourd’hui

On estime que 60 pour 100 de celles-ci figurent maintenant dans les dictionnaires. Mais cela ne signifie pas qu’elles soient d’usage courant. Beaucoup hésitent encore.

La presse canadienne aussi bien qu’européenne les ignore superbement. Les éditeurs des deux côtés de l’Atlantique n’en tiennent pas compte, de sorte que la littérature conserve ses graphies traditionnelles.

Les manuels scolaires français tiendront comptes des rectifications à compter de l’automne 2016. Mais le conservatisme de nos cousins semble inébranlable. Un mur de conservatisme qui n’a plus sa place au XXIe siècle.

Et/ou

Si j’étais amateur de science-fiction, je qualifierais volontiers la conjonction et/ou de monstre à deux têtes. Indispensable en anglais, elle est le plus souvent redondante en français.

En anglais, le or marque un choix entre deux possibilités. C’est soit A soit B. Si les deux options peuvent être retenues, il faut ajouter le and, d’où le fameux and/or. Comme cela se produit souvent, on ne peut importer en français une locution de l’anglais sans risquer le calque. Or, et/ou en est un beau.

Comme je le dis souvent dans mes cours, il faut toujours vérifier dans les dictionnaires le sens réel des mots. Une conjonction comme ou gagnerait à être connue. Sa valeur est double. Elle peut marquer une alternative, soit le choix entre deux options.

Je paierai mes dettes ou je serai emprisonné. L’un ou l’autre.

Mais le ou peut aussi marquer l’addition des deux éléments reliés.

On peut s’inscrire le jeudi ou le vendredi.

La conjonction et/ou est donc parfaitement inutile en français, car le ou couvre déjà les deux possibilités. Mais bien peu de gens connaissent cette réalité. Le foisonnement des et/ou s’explique donc ainsi : combler une lacune qui n’existe pas dans notre langue.

Certains trouveront utile de glisser un et/ou dans des textes juridiques ou techniques, pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité. Mais la Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française nous avertit que l’on peut alourdir les textes en multipliant les et/ou, que certains écrivent et (ou). Ce quasi-sosie n’apporte rien de neuf.

Enfin, les adeptes du charabia chic adorent truffer leurs exposés de et/ou. Des énoncés deviennent subitement plus complexes, plus songés. Pour ma part, je dirais : ou on écrit clairement ou bien n’écrit pas du tout.

 

Contempler

La semaine précédant le scrutin fédéral, le Devoir s’est fendu d’un anglicisme hideux comme un comédon : Trudeau contemple un gouvernement majoritaire.

Un autre bel exemple de la façon dont un mot peut évoluer lorsqu’une langue l’emprunte à une autre. En français, contempler signifie regarder attentivement, généralement un objet, un paysage. Le Trésor de la langue française donne des exemples plus abstraits, voire philosophiques, comme contempler un exemple. Mais le mot est rarement utilisé dans ce contexte.

Or, M. Trudeau ne contemplait pas, il envisageait l’élection d’un gouvernement majoritaire. Ce sens est emprunté à l’anglais; on dirait par exemple : to contemplate doing something. Dans cet exemple, il est utilisé dans le quatrième sens que lui attribue le Collins Dictionary : to have in mind as a possibility.

La contemplation est un geste noble; encore faut-il s’y adonner avec un esprit français.

Michigan ou Michiganne?

Le Michigan et le Wisconsin sont des États du Nord des États-Unis. Les Canadiens prononcent leur nom comme s’il s’agissait de toponymes français, c’est-à-dire en prononçant la syllabe finale avec la nasale. Michigan comme dans origan et Wisconsin comme dans coussin.

Ce ne sont pas les seuls mots à subir cette transformation : Boston y passe aussi, comme dans futon. Cela donne bosse-ton.

Les Français s’établissant au Canada ne s’y habituent pas : ils maintiennent la prononciation francisée qui nous donne Michiganne, Wisconsinne, Bostonne. Cette fois-ci, ce sont les Canadiens qui ne s’habituent pas!

De ce côté-ci de l’Atlantique, on se targue de mieux prononcer les noms anglais, parce que nous sommes en contact quotidien avec la langue de Shakespeare. Les prononciations francisées – et souvent déformées – entendues sur les ondes européennes nous font parfois sourire.

Mais les Canadiens ne sont pas toujours logiques. Enfin, qu’est-ce qui nous prend d’utiliser des nasales pour certains noms anglais et pas pour d’autres? D’ailleurs, nul ne songerait à utiliser des nasales pour des noms allemands ou espagnols.

Michigan, Wisconsin et Boston sont sans doute des caprices de l’usage.

Il est amusant de noter que Canadiens et Québécois ne prononceront jamais Washington comme ils prononcent Boston. La capitale américaine garde son accent anglais, tandis que le berceau de la Révolution américaine rime avec futon. Étrange.

Spéculer

Les journalistes canadiens spéculent sur les résultats des élections du 19 octobre prochain. Gouvernement majoritaire, minoritaire?

Les puristes monteront tout de suite aux barricades : spéculer, un autre faux ami de l’anglais.

Il est clair que l’anglais speculate peut être traduit par conjecturer, avancer des hypothèses. Mais avant de sauter aux conclusions, il faut lire attentivement les dictionnaires.

Le premier sens donné à spéculer est de réfléchir à une question. Le Larousse précise : « … en faire l’objet de réflexion, d’étude. Spéculer sur l’avenir de l’Union européenne. »

Lorsqu’on réfléchit sur l’Union européenne, on émet des hypothèses, n’est-ce pas? Bref, on conjecture.

Le Petit Robert est moins clair. Spéculer c’est… se livrer à la spéculation. Qu’est-ce qu’une spéculation? Une étude ou une recherche abstraite. Cette définition est didactique, nous dit l’ouvrage. On cite Victor Hugo…

Le français a toujours considéré que la spéculation est d’ordre philosophique, tandis que l’anglais, plus flexible comme toujours, a étendu le sens de ce terme à des réflexions plus terre à terre. Le Collins nous dit : « to conjecture without knowing the complete facts. »

Dans les ouvrages français consultés, seul le Larousse donne un exemple plus moderne, avec l’Union européenne. Dans ce cas, il ne saurait être question de spéculations financières. Il est clair qu’on parle d’hypothèses, de suppositions.

Souvent, le Larousse donne une image plus fidèle de l’état de la langue que le Petit Robert, pourtant plus prisé des langagiers.

La presse française emploie régulièrement spéculations comme synonyme de conjectures. Par exemple, le Figaro évoque les spéculations sur la santé de Poutine.

Doit-on s’insurger contre un emploi plus libre de spéculer et de spéculation?

À mon avis, non.

 

Récipiendaire

Le physicien canadien Arthur B. McDonald a remporté le prix Nobel de physique de 2015.

En est-il récipiendaire ou lauréat?

Si l’on se fie à ce que l’on entend couramment, on pourrait penser que M. McDonald est récipiendaire. D’ailleurs, l’Université de Sherbrooke ne dresse-t-elle pas la liste des récipiendaires canadiens?

Il est toujours imprudent de se fier aveuglément à ce qu’on lit ou entend…

Car M. McDonald est lauréat du prix Nobel de physique.

Qu’est-ce qu’un lauréat? Le Larousse nous dit que c’est une personne qui a remporté un prix dans un concours.

Mais récipiendaire a la vie dure. Pourtant, on parle ici d’une personne qui reçoit un diplôme universitaire ou est admise dans un corps, une société.

Les lauréats des prix Nobel n’adhèrent pas à l’académie qui les décerne.

On se gardera également d’abuser de la majuscule.

Arthur B. McDonald, lauréat du prix Nobel de physique : seul le nom propre Nobel prend la majuscule initiale.

Toutefois, on écrira le mot « prix » avec la majuscule initiale s’il est mis en apposition avec le nom du lauréat.

Ce qui donne : Arthur B. McDonald, Prix Nobel de physique.

Constitution et Parlement

On se demande souvent si ces mots prennent la majuscule. La réponse est oui.

Lorsqu’il est question de la constitution d’un pays, on l’écrit avec la majuscule initiale.

La Constitution des États-Unis date de 1787.

Si le mot a un sens plus général, il prendra plutôt la minuscule.

Le Ghana entend se doter d’une nouvelle constitution.

Les constitutions sont habituellement rédigées par des juristes.

Un parlement est un édifice législatif.

Le parlement de Londres est situé au bord de la Tamise.

Lorsqu’il désigne l’institution qui adopte des lois et surveille le gouvernement, il prend la majuscule initiale.

Le Parlement a le pouvoir de renverser le gouvernement.

Le Parlement ne siège pas l’été.

Pour une fois, les règles sont simples; profitons-en.

Engager

Le verbe engager possède toute une panoplie de sens. Il est donc mis à contribution dans un grand nombre de contextes et de locutions.

On peut notamment engager une clé dans une serrure; engager le combat quand on est dans l’armée; engager un nouvel employé; engager une conversation.

Voici deux exemples d’usages douteux :

L’Institut de recherche en santé du Canada : Engager les citoyens dans l’établissement de plans stratégiques.

L’Institut Montaigne de France : Engager le citoyen dans la vie associative.

Les dictionnaires français donnent le sens particulier d’amener quelqu’un à une décision, une action. Bref, l’exhorter.

Dans les deux exemples précédents, l’emploi de ce verbe serait quelque peu forcé. Ce que les autorités désirent, en fait, c’est d’inviter, de convaincre les citoyens. Dans le premier cas, on entrevoit l’original anglais, car le texte est sans doute une traduction; dans le deuxième, on peut se poser des questions.

Le Guide anglais-français de la traduction de René Meertens suggère les traductions suivantes pour le verbe engage : faire participer (activement); associer; obtenir/s’assurer le concours de; mobiliser; animer.

Ce sont là des substitutions pertinentes pour les nombreux cas dans lesquels le rédacteur est tenté de suivre d’un peu trop près la démarche de l’anglais.

 

Quitter sans complément

Lu dans La Presse du 22 septembre : «Le patron de Volkswagen quitterait vendredi.»

On l’entend partout et personne ne semble voir l’erreur. Pourtant, le verbe quitter n’est PAS intransitif : il requiert un complément. La Presse aurait pu tout simplement écrire : «Le patron de Volkswagen partirait vendredi.»

Partir est le verbe parfait quand on veut faire l’élision du complément.

Quelques exemples dans lesquels partir remplace avantageusement quitter : Maryse part tous les soirs à cinq heures. Jacques? Il est parti ce matin. Paul est parti en Louisiane hier (et non : a quitté pour la Louisiane…).

Comme on le voit, il est très facile de corriger cette erreur, car erreur il y a.

Le Robert décrit le verbe quitter sans complément comme un régionalisme canadien. Il est largement répandu dans notre pays, mais soyons au moins conscients qu’il s’agit d’une faute et que d’autres francophones pourraient s’étonner de cette formulation.

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