La Norvège

La Norvège est arrivée en tête du palmarès des médailles aux Jeux olympiques de PyeongChang. Elle devançait des puissances olympiques comme l’Allemagne, la France, les États-Unis, la Russie… et le Canada.

Depuis de nombreuses années, le premier se classe dans le peloton de tête des pays de l’Indice de développement humain, du Programme des Nations unies pour le développement. En 2018, elle continue d’occuper le premier rang.

La Norvège fait figure de pays exemplaire pour sa qualité de vie, ses services sociaux étendus. Le mode de vie axé sur le plein air, la glorification de l’activité physique expliquent ses succès olympiques. L’hiver n’est pas une calamité, mais une belle occasion d’aller jouer dehors.

De province à pays

Après les guerres napoléoniennes, la Norvège a été rattachée au Royaume de Suède. Cette situation politique inconfortable a pris fin en 1905 lorsque les Norvégiens ont voté pour l’indépendance politique lors d’un référendum. Cette sécession s’est déroulée pacifiquement. Pas de guerre civile, pas de famine, pas de fuites de capitaux.

La Norvège s’est tenue à l’écart de la Première Guerre mondiale. Elle a toutefois été envahie et occupée par l’Allemagne nazie en 1940. Paradoxalement, l’existence même du royaume norvégien a mis la Suède à l’abri d’une occupation qui serait survenue celle-ci était restée unie. Les nazis voulaient contrôler le littoral norvégien de la mer du Nord et ne voyaient pas l’intérêt d’occuper la Suède, tournée vers l’Est, avec qui ils ont noué des relations commerciales intéressantes… Disons-le aussi, il est toujours pratique d’avoir un État neutre à portée de la main, juste au cas où…

La Norvège et le Québec

La sécession de la Norvège constitue un cas intéressant pour les indépendantistes québécois. Les deux peuples ont une population semblable : cinq millions pour la Norvège et sept millions pour le Québec. Mon ancien directeur de thèse en science politique, M. Edmond Orban, a d’ailleurs écrit un livre sur le Conseil nordique, ce regroupement des États nordiques, qu’il compare au projet de souveraineté-association.

Le public en a très peu entendu parler, car le Parti québécois ne voulait pas citer cet exemple, pourtant éloquent, de peur d’ameuter la population. Dixit un ministre du cabinet de René Lévesque : « Ça fait trop séparatiste. » Dommage pour les souverainistes, car le fonctionnement du Conseil nordique, sur lequel j’ai fait des recherches, aurait constitué un bel exemple de fonctionnement harmonieux entre deux États qui, naguère, n’en formaient qu’un.

À ce que je sache, l’exemple norvégien n’a pas été repris non plus par les dirigeants du Oui au référendum de 1995.

Fin de la parenthèse.

La Norvège d’aujourd’hui

L’occupation nazie a été un choc pour les Norvégiens qui ont vu les limites que pouvait comporter un statut de neutralité. La Norvège est membre fondatrice de l’OTAN tout comme de l’ONU; le premier secrétaire général de cette organisation était un Norvégien : Trygve Lie.

Le pays n’est pas membre de l’Union européenne. D’ailleurs, il a refusé par deux fois d’y adhérer. Cette question fait encore l’objet d’un débat public intense. Sa voisine, la Suède, a choisi d’adhérer à l’Union européenne tout en conservant sa neutralité militaire. Les sous-marins russes viennent régulièrement faire de la nage synchronisée dans les eaux territoriales suédoises.

Tout comme ses voisins du Danemark et de la Suède, la Norvège est une monarchie constitutionnelle, autre trait qui la rapproche du Québec.

Le Conseil nordique regroupe les pays scandinaves. En sont membres le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède. L’Organisation, fondée en 1952, travaille à l’harmonisation des législations nationales et l’élaboration de règles communes pour le marché du travail et la protection sociale.

Tout comme le Québec, le pays possède de vastes ressources hydrauliques, en plus d’exploiter le pétrole de la mer du Nord.

La langue norvégienne

En fait, il y a deux : le bokmål et le nynorsk.

La Norvège a fait longtemps partie du Danemark et l’idiome de ce pays a influencé la langue norvégienne. C’est l’origine du bokmål, la langue des livres. Quant au nynorsk, le néo-norvégien, il tire son origine du vieux norrois.

En fait, les deux langues se ressemblent beaucoup et tout le monde se comprend. En outre, les locuteurs du danois et du suédois n’auront pas de mal à comprendre les Norvégiens, car le vocabulaire et la grammaire – relativement simple – sont très semblables. Les prononciations peuvent varier, cependant.

L’islandais, pour sa part, reste difficile à comprendre pour les autres scandinaves. L’isolement de l’Islande due à son insularité a en quelque sorte figé cette langue germanique restée très proche du vieux norrois. Cet état miraculeux de conservation fait le délice des linguistes. L’islandais est le musée des langues nordiques.

Le finnois, soit dit en passant, est très différent des autres langues scandinaves. Il tire son origine du bassin finno-ougrien. Bref, ce n’est pas une langue germanique. Il est apparenté au hongrois et à l’estonien. La nuance entre finnois et finlandais vous intrigue? Réponses ici.

L’univers des langues nordiques échappe toutefois quelque peu à l’entendement des francophones. La connaissance de l’anglais et de l’allemand aide à déchiffrer certains mots, mais tout est très relatif.

Il faut un certain effort pour deviner le sens d’une phrase comme : Jeg drikker et glass øl. « Je bois un verre de bière. » Le plus futés auront reconnu le drink anglais ainsi que glass. Un effort supplémentaire s’impose pour deviner le ale anglais derrière øl (prononcé eul)

Il y a toutefois des limites aux pouvoirs de divination des plus zélés comme moi, quand nous sommes confrontés à des expressions comme celles-ci :

Skogen – la forêt

Et bord – une table           

Ein stor gut – un grand garçon

Senger – des lits

La Norvège fait partie de la Scandinavie. On la considère comme un pays nordique, un pays d’Europe du Nord. Pleins feux sur ces expressions dans cet article.

En terminant, je vous dis Ha det!

Nation

Le premier ministre Trudeau a prononcé en septembre 2020 une soi-disant adresse à la nation. Dans un article précédent, nous avons vu que le terme adresse était mal employé et qu’il s’agissait en fait d’un discours aux Canadiens. 

Le mot nation peut prêter à confusion, selon qu’il est employé en anglais ou en français. S’il est un terme qui peut avoir une incidence décisive sur la politique, c’est bien le concept de nation.

Pour les anglophones, une nation est le plus souvent perçue comme un pays, comme le précise le Merriam-Webster :

« A politically organized nationality; esp : one having independent existence in a nation state. » Le concept d’État-nation entre en jeu. Les États-nations sont des constructions politiques qui se sont multipliées au fil des siècles pour réunir des peuples de diverses origines sous le chapiteau d’un État.

Les exemples abondent. Le Royaume-Uni rassemble des Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais du Nord, des peuples de souches différentes. La France elle-même est un assemblage de nationalités diverses: Bretons, Corses, Alsaciens, Picards, Francs-Comtois, etc.

Pour les anglophones, une nation est un pays, peu importe qu’il soit ethniquement uni ou diversifié. Donc, l’expression address to the nation est  un discours au pays, un discours aux Canadiens.

Comme le faisait observer une de mes lectrices, l’expression adresse à la nation est parfaitement incompréhensible pour un francophone hors du Canada.

Une nation est-elle un pays?

En français, pas nécessairement. Reprenons la définition classique d’Ernest Renan. Il parle de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui se traduit par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Comme on le voit, Renan ne parle pas d’État-nation ici, donc de pays. Cela signifie-t-il qu’une nation n’est jamais un pays? Pas nécessairement.

La défaite de l’Empire napoléonien, en 1815, a amené les diverses puissances à se réunir au congrès de Vienne, ce que l’on a appelé plus tard le concert des nations. Cette expressions est restée. Pensons aussi aux Nations unies. Il est évident que dans ces deux cas, le terme nation est synonyme de pays.

Un discours à la nation?

Le discours du premier ministre Trudeau aurait pu, à la rigueur, être qualifié de discours à la nation. Toutefois, il faut être bien conscient qu’en français une nation n’est pas nécessairement un pays, ce qui peut créer une ambiguïté.

Des nations non souveraines

Des régions comme la Corse ou le pays de Galles peuvent être considérées comme des nations en français, si l’on se réfère à la définition de Renan et à bien d’autres mises de l’avant par divers auteurs.

Dans ce contexte, le Québec est lui aussi une nation.

C’est ce que le Parlement du Canada a reconnu le 28 novembre 2006. Les députés ont en effet approuvé la motion déposée par le premier ministre Harper qui se lisait comme suit : « Que cette Chambre reconnait que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. »

Cette déclaration peut être interprétée de plusieurs façons, selon que l’on est anglophone ou francophone. Mais il est certain que bien des députés anglophones ont dû voter pour cette motion en se bouchant le nez, car, dans leur esprit, elle équivalait à reconnaître que le Québec était un pays.

Le Merriam-Webster définit nation comme une nationality. Il apporte toutefois la nuance suivante : « A politically organized nationality, esp. one having independent existence in a nation state. »

Voilà, le mot est lancé : État-nation. Le Collins précise : « … an individual country considered together with its social and political structure. »

Conclusion

Le français peut aussi considérer une nation comme un pays, mais c’est moins clair. Il faut donc employer ce terme avec prudence et être très conscient qu’il n’a pas tout à fait la même résonance en anglais.

Doubles consonnes

L’apprentissage du français n’est pas une sinécure. L’orthographe pose une série de problèmes à cause des innombrables illogismes dont est parsemée notre langue.

J’ai déjà évoqué le cas des couples mal assortis, comme donner et donateur, souffler mais boursoufler. L’Académie a proposé en 1990 de faire un peu de ménage de ce côté, mais la résistance bétonnée devant ces timides rectifications n’a pas permis de faire les progrès souhaités.

Car tout le monde finit un jour ou l’autre par tomber dans le piège en écrivant donnateur. La logique la plus élémentaire nous mène pourtant dans un cul-de-sac.

Cet exemple met en lumière le problème épineux que constitue le doublement des consonnes. Les mots suivants s’écrivent avec la double consonne :

Littérature

Dictionnaire

Aggraver

Raisonner, résonner (dont le substantif est… résonance)

Les trois premiers mots donnent en anglais literature, dictionary et agravate. Imaginons maintenant qu’une rédactrice écrive litérature, dictionaire, agraver. Le lecteur pressé ou peu attentif n’y verrait que du feu, car nous lisons des mots entiers, et non des lettres.

Dès lors, une question se pose : serait-il concevable d’écrire ces mots sans double consonne? Le sens serait-il perdu? Non.

Est-il plus logique d’écrire littérature avec deux t qu’avec un seul? Non plus.

L’élimination des doubles consonnes simplifierait considérablement l’orthographe française.

Bien entendu, on n’en est pas là. La simple suppression de l’accent circonflexe sur le u et le i a enflammé l’Hexagone, alors…

Certains accuseront l’auteur de vouloir jeter par-dessus bord le merveilleux héritage de notre langue, de faire fi des traditions séculaires du français. Eh bien justement non.

Il ne s’agit pas de transformer le français en langue phonétique; ce serait aller trop loin et on ne s’y reconnaîtrait plus. Mais une simplification de l’orthographe serait la bienvenue.

Or, l’orthographe du français s’est graduellement simplifiée au fil des siècles. Il est même plus simple que l’anglais, dans lequel les lettres changent sans cesse de prononciation.

Un petit coup de plumeau du côté des doubles consonnes serait le bienvenu.

Je revêts mon armure et attend vos commentaires…

 

Délivrer

Traductrices et traducteurs, soyons délivrés de… délivrer.

Non qu’il s’agisse d’un mal absolu, mais ce dangereux faux ami continue de faire des ravages.

Observons deux anglicismes populaires : délivrer un discours, délivrer un message.

Toute personne maîtrisant un tant soit peu le français a le réflexe de chercher les bonnes cooccurrences. Que fait-on avec un discours? On le prononce, on l’adresse; à tout le moins, on le fait.

Peut-on livrer un discours? Il semble bien que non. Cette expression ne figure pas dans le Dictionnaire des cooccurrences de Beauchemin pas plus d’ailleurs que dans le Trésor de la langue française.

Quant au message, on le communique, on le transmet ou on le lit, etc.

Le sens anglais de deliver offre de belles possibilités de calques, à commencer par une épicerie qui délivre… La ressemblance entre délivrer et livrer nous joue de mauvais tours.

Une brève consultation du Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, est éclairante. Le premier sens donné à deliver est libérer, délivrer, ce qui correspond au sens français de tirer de sa captivité. Mais très vite, on s’écarte du français. Pour des marchandises, on dit livrer; le courrier et les journaux sont distribués; un message est acheminé; des services sont offerts, fournis.

L’expression anglaise deliver the goods est un bel appât pour tous les francophones anglicisants. Combien de fois entend-on un peu partout livrer la marchandise? Calque grossier, énorme qui traduit aussi bien un asservissement à l’anglais qu’une certaine ignorance du français.

Certains malicieux objecteront que l’auguste Paul Claudel a bel et bien utilisé l’expression : « Les circonstances m’ayant introduit dans le métier diplomatique, j’ai considéré que l’honnêteté m’obligeait, comme disent les Américains, à « délivrer la marchandise », à donner le principal de mes forces au patron. »

Le futur Immortel a tout simplement commis une bourde de traduction qu’il a eu la sagesse de mettre entre guillemets. D’ailleurs, il se corrige tout de suite, flairant l’anglicisme.

Une personne tiendra ses promesses, respectera sa parole. Bref, comme le signale Luc Labelle dans son merveilleux ouvrage Les mots pour le traduire, elle a été à la hauteur des attentes.

 

 

Silo

Les anglophones sont les peintres de la langue. Ils aiment dépeindre la réalité avec des couleurs réalistes. Leur langue est imagée, là où le français est abstrait. Quand nous disons imperméable, ils répondent raincoat. Une housse est un seat cover.

Lorsqu’ils veulent décrire un phénomène, ils l’illustrent. Ainsi en est-il de l’expression working in silo, rapidement devenue chez nous travailler en silo.

Calquer servilement l’anglais, sans jamais se poser de question, est un fléau chez tous les rédacteurs. Soyons honnêtes : la tentation est forte parce que l’anglais est descriptif, parfois percutant. En français on cherche le même effet.

Ce faisant, on s’écarte de l’esprit de notre langue. Obnubilés que nous sommes par l’image que nous propose l’anglais, nous n’arrivons plus à imaginer d’autre façon de nous exprimer.

Et pourtant, il y en a. Sortons le français du poulailler dans lequel silo nous enferme.

Une personne travaillant en silo travaille en vase clos, en isolement.

Lorsque plusieurs services d’une entreprise fonctionnent en silo, ils sont cloisonnés, isolés. On peut dire que ces services sont compartimentés. Les silos eux-mêmes peuvent être qualifiés de compartiments, à la rigueur des chasses gardées.

Un peu d’imagination ne fait pas de tort. Une traduction glanée sur Tradooit :

But we have to start thinking outside silos : mais nous devons commencer à sortir de notre tour d’ivoire.

Souhaitons qu’elle fasse école. Le français est une terre fertile.

Parler tout croche



« Cette théorie-là c’est de la bouette. »

Voilà ce que j’ai entendu dans une enceinte universitaire. Une étudiante au doctorat, en rédaction de thèse, qui agit comme chargée de cours.

L’ennui, c’est qu’elle s’exprime comme une caissière de supermarché sans instruction. Son langage est ponctué de mots anglais, elle multiplie les solécismes.

Quelques exemples :

  • Les troubles que je vais parler.
  • Vous allez le voir au niveau de certaines lectures.
  • Il a écrit une genre de publication médicale.
  • C’est pas des questions qui va être dans l’examen.
  • À côté de la track.
  • Ça m’a pitchée en bas de ma chaise.
  • À ce que je sais…

Non, vous n’êtes pas chez Wallmart; vous assistez à un cours d’université.

Ce genre de parlure, on l’entend quotidiennement au Québec… dans la rue. Dans le langage populaire, on dit qu’une personne parle tout croche. Une fricassée d’anglicismes bruts et une syntaxe triturée, tristes témoignages du délabrement de la langue chez nous.

Certains diront que ce n’est pas nouveau, qu’au Québec on s’est toujours exprimé ainsi, du moins dans les classes populaires. Mais à l’université?

Cette professeure n’est pas idiote, puisqu’elle termine son doctorat; elle n’est pas ignorante non plus. Ses propos sont très sensés, elle maîtrise sa matière.

Le problème n’est pas là. La première question qui me vient à son sujet est : comment se fait-il qu’une femme qui poursuit des études supérieures parle aussi mal? On peut comprendre qu’elle ait certaines déficiences en français. Elle n’est pas la seule. Mais quand même.

L’autre question est beaucoup plus préoccupante. Comment se fait-il qu’une femme de son calibre n’ait aucun souci de la qualité de la langue, alors qu’elle donne un cours à une soixantaine d’étudiants? Comment en sommes-nous arrivés là?

Ce débraillage décomplexé, nous l’avons vu ailleurs. Il sévit depuis longtemps et se propage sans cesse. Les humoristes en font leur plat quotidien (au fait, nommez-moi un humoriste qui s’exprime bien). Il est courant dans des médias privés, il envahit les ondes de la télé et de la radio d’État. Plus rien ne semble l’arrêter. À preuve cette animatrice radio-canadienne : « Toute l’affaire a fait pouette-pouette. »

Ce n’est pas tant que le français est mal enseigné au Québec. Plusieurs générations ont été sacrifiées sur l’autel des expériences de pédagogie. Mais le problème n’est pas là. C’est une question d’attitude devant la qualité de la langue.

Au Québec, bien parler a toujours été mal vu.

Je me permets de citer le regretté Gil Courtemanche :

Pour résumer, disons que nous défendons l’espace francophone en Amérique mais que nous nous foutons du français. La société québécoise a toujours entretenu une sorte de rapport schizophrène avec sa langue maternelle. (…) C’est la langue des Français de France, celle de l’élite et des intellectuels. Et nous. Québécois, parlons et écrivons à notre manière.

Et l’écrivain de poursuivre :

Je viens d’une famille de la classe moyenne où on était fier de sa langue : pas de l’accent français, mais du français. Écolier, je découvris rapidement que le français correct n’était pas un atout dans une cour d’école. Si je ne parlais pas comme une « tapette », je parlais comme un intellectuel, terme encore méprisant dans son acception québécoise.

Je trouve profondément triste qu’une enseignante d’université soit tellement imprégnée de cette mentalité qu’elle serait sans doute très irritée si on lui faisait des remarques sur sa parlure effilochée.

Pour moi, elle symbolise le rapport fucké que nous avons avec le français.

J’espère pour elle que sa thèse sera mieux rédigée, parce que sinon, cette doctorante sera vraiment dans la bouette.

Pathétique

Une personne est pathétique. Qu’est-ce que cela signifie au juste?

Une personne qui a subi un grave accident d’automobile et doit être amputée. Est-elle pathétique? Un président déséquilibré qui se prend pour un génie est-il pathétique?

Vous avez un texte incompréhensible à traduire, êtes-vous pathétique? À moins que ce ne soit le client…

Il est de ces expressions qui survolent notre ciel mais dont on n’arrive pas toujours à bien saisir le sens.

Le Petit Robert vient à notre secours : « Qui émeut vivement, excite une émotion intense, souvent pénible (douleur, pitié, horreur, terreur, tristesse). »

Donc, une personne amputée suscite sans aucun doute une émotion intense; on peut donc affirmer que sa situation est pathétique. Et elle aussi, par conséquent.

Quant à notre président à tous (la géopolitique étant ce qu’elle est…), je vous laisse décider.

Pensons à notre traductrice confrontée à un texte charabiesque, un torchon mal écrit et bourré de sigles. On peut penser qu’elle est pathétique si elle est complètement atterrée devant la tâche à accomplir… Mais que penser du client? Lui aussi, puisqu’il suscite une émotion intense mêlée d’horreur…

L’anglais reprend le sens du français, mais il en élargit le champ sémantique. Le Collins introduit la nuance suivante : « If you describe someone or something as pathetic, you mean that they make you feel impatient or angry, often because they are weak or not very good. »

L’observateur considérera une personne pathétique au sens anglais comme dérisoire, misérable, pitoyable.

You’re pathetic – Tu me fais pitié.

L’anglais est marqué par un jugement, une désapprobation marquée. Des excuses peuvent être pathétiques, des tentatives de s’exprimer en public.

La prudence s’impose lorsqu’on utilise cet adjectif.

Le Sénat canadien

Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Trudeau, en 2015, le Sénat joue son rôle, celui qu’avaient prévu les pères de la Confédération. Juste retour des choses après tout le dénigrement et toutes les calomnies dont a été victime la Chambre haute.

C’est bien connu, les sénateurs sont un ramassis de déchets politiques, nommés par les amis au pouvoir; ils n’ont aucune compétence et ne foutent rien. D’ailleurs certains n’assistent jamais aux séances, passent l’hiver au Mexique, quand ils ne fraudent pas le Parlement en déclarant des dépenses exagérées.

Les médias ne font rien pour aider. Jamais ils n’expliquent le rôle exact du Sénat. Les reportages sensationnalistes sur telle brebis galeuse sont beaucoup plus intéressants.

Si on veut dénoncer la Chambre haute, il faudrait invoquer des arguments plus solides comme l’abolition par les provinces de leurs conseils législatifs; ou encore le fait que le NPD refuse d’avoir des sénateurs. D’ailleurs, les néodémocrates réclament eux aussi l’abolition du Sénat.

Pourquoi un Sénat?

Question que personne ne semble vouloir se poser : qu’avaient donc en tête les auteurs de la Loi constitutionnelle de 1867 en créant une deuxième chambre? Voulaient-ils vraiment créer un dépotoir politique? Évidemment non.

Dans un souci d’équilibre, les Pères souhaitaient créer un contrepoids au gouvernement fédéral en donnant une voix aux provinces. Les sénateurs seraient nommés par province et seraient les interlocuteurs de l’administration fédérale.

On voulait une chambre de réflexion indépendante des partis. Ainsi, les sénateurs ne seraient pas élus dans des circonscriptions pour ne pas être enchaînés à des intérêts politiques. Ils devraient aussi être indépendants de fortune : pour entrer à la Chambre haute, ils devraient posséder une fortune personnelle de trois mille dollars, une somme colossale en 1867.

Les sénateurs allaient pouvoir jeter un regard neuf sur les projets de loi adoptés par les Communes.

Une chambre politique

Bien entendu, la politique a fini par reprendre ses droits. Dans les faits, ce sont les gouvernements des provinces qui ont fini par devenir les interlocuteurs privilégiés du gouvernement fédéral. Quant au Sénat, il a vite été colonisé par les partis politiques. Les nominations se faisaient majoritairement en fonction de l’allégeance partisane; quelques indépendants étaient nommés de temps à autre.

Malheureusement, la joute politique parfois féroce des Communes fut imposée au Sénat. Il y avait un caucus conservateur et un caucus libéral, avec leur leader et toute la discipline de parti nécessaire.

Ce n’était pas ce qu’avaient en tête les constituants de 1867.

Pas étonnant que l’ancien sénateur libéral Jean Lapointe ait dénoncé la partisanerie éhontée de la Chambre haute. Il n’était pas le seul.

Cette partisanerie a contribué à ternir l’image du Sénat.

Une chambre qui a son utilité

Non, les sénateurs ne sont pas tous méprisables. En fait, ils proviennent de tous les milieux et beaucoup ont fait leur marque dans leur domaine. Ce sont des personnes de grande valeur. Pensons à Peter Harder, un ancien haut fonctionnaire, à Joan Fraser ancienne journaliste, à Chantal Petitclerc, ancienne médaillée paralympique, à André Pratte, ancien journaliste et politicologue (j’ai étudié avec lui).

Cela ne fait pas la manchette, mais les sénateurs rattrapent chaque année des dizaines d’erreurs dans les projets de loi adoptés trop vite par la Chambre des communes. L’expertise tous azimuts des sénateurs trouve ici son utilité.

Considérons l’exemple suivant.

En 1983, le gouvernement a déposé un projet de loi créant le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Michael Pitfield, le président du comité sénatorial qui s’est penché sur ce projet, était un ancien greffier du Conseil privé connaissant particulièrement bien les questions de sécurité. Le comité a passé au crible le projet de loi et a recommandé un nombre important d’amendements. Le projet a finalement été remanié pour être à nouveau présenté aux Communes. Il a été adopté ensuite par les deux chambres.

Certains feront valoir que la Chambre haute a peu de pouvoir. Elle peut imposer un veto suspensif de six mois sur les projets adoptés aux Communes. Mais il faut garder en tête que le Sénat n’a pas été créé pour bloquer systématiquement le travail des députés, mais pour le réviser.

La vraie question à se poser est de déterminer si le Sénat s’acquitte de son rôle. La réponse est oui.

Un renouveau

Une des mesures les plus porteuses imposées par Justin Trudeau, avant d’être élu, a été d’expulser les sénateurs libéraux de son caucus. Peu de gens ont prévu l’incidence considérable de cette décision.

Les libéraux siègent désormais comme indépendants. Ils ne reçoivent plus de directives du Parti libéral et sont donc libres de s’exprimer comme ils l’entendent. Leur vote n’est plus acquis lorsque les projets de loi présentés par le gouvernement libéral sont déposés à la Chambre haute. Un bel exemple de cette liberté retrouvée se trouve dans le projet de légalisation de la marijuana.

Le gouvernement impose la marche forcée pour que ce projet soit adopté d’ici le premier juillet. Le sénateur indépendant André Pratte a affirmé que les sénateurs n’allaient pas se laisser bousculer par cet échéancier; ils allaient prendre le temps nécessaire d’étudier le projet.

C’est exactement le rôle que doit jouer le Sénat. Ce tournant semble avoir complètement échappé aux médias comme à tout le monde d’ailleurs.

Que faire du Sénat?

Tant et aussi longtemps que les préjugés populaires tiendront lieu de réflexion collective sur l’avenir de la Chambre haute, il sera impossible de discuter de l’avenir du Sénat.

La plupart des démocraties occidentales ont un Sénat. Celui de l’Allemagne est particulièrement intéressant, car ce sont des hauts fonctionnaires des Länder qui y siègent. Apolitiques, ils défendent les intérêts de leur gouvernement régional.

Si les Canadiens décident de garder leur Sénat, ils pourraient s’inspirer du modèle allemand.

Les sénateurs pourraient aussi être choisis directement par les provinces, ce qui leur conférerait une plus grande légitimité.

Pendant des années, on a discuté du projet de rendre Sénat élu, égal, efficace. C’est ce qu’on appelait le Sénat triple E. Cette idée venant des politiciens de l’Ouest canadien serait une catastrophe.

Si les sénateurs étaient élus par la population, tout le système parlementaire canadien serait à repenser, puisque la Chambre haute serait à nouveau politisée.

Qu’arriverait-il au juste si les conservateurs remportaient le scrutin aux Communes et que les libéraux seraient majoritaires au Sénat? Les deux chambres étant égales, parce qu’élues. Les impasses législatives se multiplieraient, une chambre bloquant l’autre systématiquement. On ne pourrait plus demander aux sénateurs de s’incliner en arguant qu’ils ne sont pas élus.

Que faire du Sénat? Tout d’abord en discuter avec sérénité en ayant tous les éléments d’information. La diffusion de ce texte pourrait aider.

Smartphone

Petite visite au royaume de ces naïfs de Québécois (selon bien des gens) qui essaient de tout traduire.

Tout le monde a pris conscience de l’esclavagisme numérique (et non digital, monsieur le Président de la République) qui frappe la Terre entière. Peu à peu, nous devenons des zombies errant dans les villes, le nez collé sur notre téléphone portable.

Ces appareils, appelés smartphones en anglais, ne sont plus vraiment des téléphones. À moins de spéculer à la Bourse, de brasser des affaires à l’échelle internationale, d’être courtier en immeuble, nous utilisons rarement cet appareil maléfique pour passer des appels.

La technologie en a fait un appareil multifonctions. Certains suggèrent d’ailleurs de l’appeler téléphone multifonctions. Grâce à lui, on peut prendre des photos, calculer le pourboire sur la note au restaurant, s’en servir comme lampe de poche, vagabonder sur la Grande Toile, jouer à des jeux en ligne, texter, etc.

Nous avons donc un téléphone qui sert rarement à appeler. Il est même un peu original, pour ne pas dire ringard, de l’utiliser ainsi. Tous les jeunes vous le diront, on ne s’appelle plus, on ne s’envoie même plus de courriels (traduction ingénieuse de l’affreux e-mail). Non, maintenant ce sont des textos. Ces phylactères parfois amusants qui font ronronner notre appareil. En Europe, on préfère le sigle anglais SMS. Ceux qui me lisent régulièrement savent que j’abhorre les sigles, qu’ils soient anglais ou français.

On objectera que texto est une marque. Et alors? Il rejoindra frigidaire, kleenex… et bien d’autres.

Dans les faits, le smartphone est un mini-ordinateur que l’on trimbale partout. En Europe, on a suggéré ordiphone, qui n’a aucune chance de percer.

L’anglicisme smartphone ne fait pas recette au Canada français. Comme il arrive souvent, les Canadiens ont commis l’hérésie de traduire, ce qui a donné téléphone intelligent, pour le meilleur et pour le pire. Bien entendu, il s’agit d’un calque servile de l’anglais.

Le problème tient au fait que cet appareil est officiellement un téléphone… alors qu’il n’en est plus un… du moins pas tout à fait. Mais dès que l’on cherche une appellation plus juste, on dérape. Que diriez-vous de miniterminal ou terminal de poche? Et pourquoi pas ordi de poche, cyberphone? J’aime bien ce dernier, mais soyons réaliste. Beaucoup voudront se faire couper la langue plutôt que de prononcer ce mot…

Dans l’usage québécois, on parle aussi de téléphone portable, étant entendu que ce type d’appareil est presque toujours… un smartphone. Technologie fait loi. Le mot portable s’emploie aussi pour un ordinateur, ce qui peut entraîner une certaine confusion.

En fin de compte, le problème va peut-être se résoudre de lui-même avec la disparition des téléphones branchés sur une ligne terrestre. Un téléphone ne sera finalement qu’un appareil main libre, à multiples fonctions, ce que l’on appelle actuellement un smartphone. Reste à savoir si cet anglicisme se sera suffisamment implanté pour déloger le mot téléphone.

Ne quittez pas.

Entrevue

L’anglicisme interview est utilisé au Québec, comme ailleurs dans la francophonie. Toutefois, le réflexe de survie typique de nos contrées nordiques a imposé une traduction que l’on voit plus souvent qu’interview : entrevue.

Alors si vous lisez dans un de nos journaux que le premier ministre Trudeau a accordé une entrevue au journal La Presse, il ne faudra pas vous en étonner. Il s’agit bel et bien d’une interview.

La traduction de ce terme avait d’ailleurs ravi Bernard Pivot, qui la trouvait rafraîchissante.

Mais, comme on dit, toute médaille a son revers. Si on peut affirmer que La Presse a interviewé Justin Trudeau, il serait cocasse de dire que les journalistes l’ont entrevu. À moins, bien entendu, de l’avoir croisé dans l’ascenseur.

Les efforts héroïques de ce côté-ci de l’Atlantique pour ériger des barrages pour contrer le déferlement de la terminologie anglaise ne sont pas toujours entièrement réussis.

Prochain article : smartphone, quand vous aurez fini de cuver votre vin… Joyeux Noël.

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