Archives de catégorie : traduction

Raisons sociales

Le Québec continue de se battre pour rester un État français. Mais rien n’est simple dans le contexte nord-américain, massivement anglicisé.

Dans le monde du commerce, il est ardu de défendre la langue française quand un bon nombre des bannières canadiennes ou américaines sont anglaises. D’autant plus que les Québécois sont quotidiennement exposés à l’anglais américain, ce qui leur confère une sorte d’immunité… ou d’accoutumance, diraient les méchantes langues.

L’un des champs de bataille importants, pour assurer la survie du français, est celui des raisons sociales.

Des raisons sociales déraisonnables…

Les entreprises étrangères qui s’installent au Québec changent rarement leur nom pour répondre aux besoins du marché québécois, un marché étriqué à l’échelle nord-américaine.

Bien entendu, on ne peut pas traduire des appellations comme McDonald’s, Reitman’s ou Greenberg, car ce sont des noms propres. Par ailleurs, on pourrait essayer de le faire avec des noms plus génériques comme Burger King, General Motors ou Victoria’s Secret. Mais les résultats pourraient s’avérer décevants : le Roi du Hamburger, les Moteurs Généraux et le Secret de Victoria (lequel?).

Toute personne en situation de traduction (je me sens woke aujourd’hui…) tiquerait en lisant ces essais, dignes de la non-intelligence artificielle. Bref, on ne traduit pas mot à mot. Et, disons-le, certaines appellations sont très difficiles à traduire, à moins de s’écarter résolument du texte original.

Un dernier exemple : Canadian Tire. Comme disait Lénine, que faire?

Des raisons sociales raisonnables

Certains feront valoir que les raisons sociales anglaises sont carrément intraduisibles. Tout dépend de ce qu’on entend par traduction; si c’est faire du mot à mot, aussi bien changer de métier. Mais si c’est faire une adaptation, alors nous entrons dans un nouvel univers fascinant.

Car les précédents existent.

Pensons à Shopper’s Drug Mart. Traduction mécanique : le Marché des Acheteurs de Médicaments. De quoi tomber malade. Heureusement, une personne compétente a suggéré Pharmaprix. Bien sûr, le sens est un peu différent, mais qui songerait à changer l’appellation française? Un baume pour le cœur.

Au Québec, on peut acheter un matelas chez Dormez-vous? Peu de gens connaissent le nom original : Sleeptek. On aurait pu « franciser » : Sleeptèque, mais ç’aurait été affreux et bâtard. Un cauchemar.

Autre exemple de belle réussite : Staples rendu par Bureau en gros. Imagine-t-on : « J’ai acheté une boite de stylos chez Agrafes. » Eurk. Et, dans le cas présent, on pourrait avancer que le français est même plus expressif que l’anglais. Car chez Bureau en gros on vend aussi du papier, des chaises de bureau et des ordinateurs. La raison sociale anglaise n’exprime pas du tout cette idée.  

Ah oui, Canadian Tire. On se tiendra loin du Pneu canadien, qui ressemble à un pneu crevé. Mais une traduction comme le Quincailler du Canada, ou le Grand Quincailler, serait concevable. Mais les dirigeants de Canadian Tire se sont dégonflés.

Ajouter un descriptif

Tout ne se traduit pas, c’est un fait. Mais les efforts de francisation déployés par divers gouvernements du Québec ont conduit certaines entreprises à ajouter un descriptif à leur raison sociale.

Un bel exemple est Second Cup Café. Ceux qui voudront économiser iront au Supercentre Walmart. Petite question : qui avait remarqué le descriptif?

On pourrait citer d’autres cas, bien entendu. Le descriptif donne une allure plus française à la raison sociale, mais ce n’est pourtant pas lui que les consommateurs retiennent. On va chez Second Cup ou Walmart.

Rien à faire?

Nous sommes inondés d’anglais et les pingouins frileux que nous sommes avons tendance à baisser trop vite les nageoires. D’aucuns essaient de nous faire croire que le français n’est pas commercial. C’est un peu court, young man.

Parler français est chic. Pour des entreprises étrangères, afficher un nom français est raffiné. En Grande-Bretagne, par exemple, on voit la chaine Prêt à manger. Et mes déambulations au Japon m’ont permis de voir quelques affiches dans la langue de Molière.

Alors, le français langue dépassée?

Et que pensez-vous de cette entreprise québécoise connue partout dans le monde :  le Cirque du Soleil? Circus of the Sun?

Désappointer

Tant le Robert que le Larousse considèrent que désappointer est un anglicisme.

L’Inquisition a condamné bien des innocents, on le sait, et désappointer mériterait un deuxième procès. Pourquoi? Parce que les mêmes ouvrages mentionnent l’origine du mot, qui vient de l’ancien français désappointer.

Un anglicisme?

À l’origine, désappointer est bel et bien un mot français. Mais il a perdu son sens originel qui était :

1. Destituer quelqu’un de sa charge.

2. Couper les points de fil ou de ficelle qui tiennent en état les plis de cette pièce.

Jadis, désappointer avait aussi le sens de décevoir, mais il semble que cette définition était devenue caduque, à une certaine époque. Sous l’influence de l’anglais, le verbe en question aurait pris le sens plus courant de décevoir, déconcerter ou dépiter.

D’ailleurs, c’est ce que précise le Larousse :

Tromper quelqu’un dans son attente, dans ses espérances ; dépiter, décevoir : Son refus m’a désappointé, j’attendais autre chose.

Un mot français

Il est intéressant de noter que le Multidictionnaire de la langue française de Marie-Éva de Villers ne considère pas que désappointer est un anglicisme. Cette autrice traque à peu près tous les anglicismes qui pullulent dans la langue québécoise.

Au fond, désappointer n’a fait que reprendre l’un des sens qu’il avait jadis. L’anglais lui a tout simplement donné un petit coup de pouce.

Déjeuner

Au Québec, le fait d’inviter une personne à déjeuner peut entrainer une certaine confusion, surtout si elle est d’origine européenne. En effet, un Français d’origine, et éventuellement un Sénégalais, pourrait comprendre que la rencontre a lieu le midi.

La confusion vient du fait qu’au Québec au déjeune le matin, on dine le midi et on soupe le soir. Des amis belges et suisses seraient d’accord ainsi que les Français de certaines régions de l’Hexagone.

La notion de petit-déjeuner (ou petit déjeuner) commence à s’imposer ici dans une langue plus soutenue. Ce n’est pas tout à fait le cas avec le déjeuner vu comme un repas du midi. Chez nous, on dine le midi. Alors attention, si un ami français vous invite à déjeuner, il faudra confirmer avec lui que c’est bien et bien le matin qu’aura lieu votre rencontre.

Dans le même ordre d’idées, il faudra faire preuve de prudence avec le mot diner. Parler du diner pour désigner le repas du soir est inusité au Québec et au Canada.

Dans ce contexte, on ne sera pas surpris d’apprendre que Québécois et Canadiens soupent le soir.  En Europe, le souper est un repas léger que l’on prend le soir, après un spectacle, par exemple.

Les Européens qui n’en ont pas soupé avec la langue québécoise viendront partager nos agapes.

Prescription

Les pharmaciens œuvrent dans le fond leur établissement. Généralement, une grande affiche porte l’inscription Prescriptions, ce qui parait tout à fait juste, car il s’agit d’un mot français.

Pourtant, ce ne l’est pas. Il y a une fine nuance entre prescription et ordonnance.

Un professionnel de la santé écrira sur un petit feuillet ses prescriptions, c’est-à-dire les médicaments à prendre, les examens à subir et divers soins à administrer.

Le feuillet en question s’appelle une ordonnance et non pas une prescription.

Les prescriptions qui figurent sur l’ordonnance sont les instructions du professionnel de la santé.

On le devine, cette confusion vient encore une fois de l’anglais.

L’Office québécois de la langue française est très clair à ce sujet.

Le terme anglais prescription désigne à la fois ce que le médecin prescrit (conseils thérapeutiques, ordres ou recommandations) et le papier sur lequel la prescription est rédigée. En français, la forme écrite de la prescription doit être désignée par le terme ordonnance. Le médecin rédige une ordonnance et le pharmacien l’exécute.

Voilà, vous êtes guéri.

Canceller une personne

Dans un article paru dans Le Devoir, on parle de l’opprobre qui a frappé le réalisateur Claude Jutras lorsqu’on a appris après son décès qu’il avait eu des penchants pédophiles.  Dans l’article, l’auteur emploie le mot honni canceller, mais le met entre guillemets.

Comme je l’indiquais dans un billet précédent, canceller vient du latin et existe dans plusieurs langues latines et en anglais aussi. Le terme continue d’être utilisé au Québec dans le sens d’annuler.

L’un des effets de l’idéologie du wokisme (voir mon texte à ce sujet) est ce qu’on appelle en anglais la cancel culture, expression plus ou moins bien traduite par culture de l’annulation. On pourrait dire culture du bannissement.

J’ai toujours trouvé absurde que le français ait rejeté canceller. Il y aurait lieu de le réhabiliter dans le contexte précis des personnes exclues d’un groupe, congédiées à cause de leurs idées, qui vont à l’encontre du discours idéologique en vogue.

La cancellation décrirait la situation de personnes qu’on veut à tout prix empêcher de parler, notamment en refusant de discuter de leurs idées et en lançant des accusations sans preuve pour les faire taire.

Ces deux mots seraient donc bien nichés et très utiles dans le débat actuel.

Parlez-en à l’autrice de Harry Potter, J.K. Rowling, Elle dénonce l’idéologie des genres depuis des années. Des militants ont tenté de la faire taire, bref de la canceller, et, devant leur échec, ils viennent de révéler l’adresse de ses enfants, qui n’ont rien à voir avec ce débat. Ce qu’on appelle doxer quelqu’un.

Malheureusement, canceller a un bel avenir devant lui.

Motion de non-confiance

Le gouvernement de Justin Trudeau vient d’échapper à une motion de non-confiance déposée par l’opposition conservatrice. Si elle avait été adoptée, le Canada aurait connu des élections rapides.

Les deux termes en italique sont des anglicismes. Il s’agit de traductions littérales de non-confidence vote et de quick elections.

Lorsqu’un parti veut retirer sa confiance au gouvernement, il dépose une motion de censure, il propose un vote de défiance. L’expression non-confiance est un calque grossier de l’anglais.

En Allemagne, l’opposition peut demander un vote de défiance constructive. Les parlementaires sont appelés à renverser le chancelier en poste et à le remplacer par une autre personne. L’un ne va pas sans l’autre. Le tout pour éviter des renversements à répétition du gouvernement sans offrir de solution de rechange.

Cette disposition n’existe pas en régime britannique. Le gouverneur général demande habituellement au chef de l’Opposition officiel de tenter d’obtenir la confiance de la Chambre et de former un nouveau gouvernement, ce que les conservateurs auraient été incapables de faire.

Le fait de renverser le gouvernement à la Chambre des communes aurait entrainé la tenue d’élections anticipées, puisque le mandat du gouvernement prend fin en 2025.

Challenge

Le mot « challenge » est un affreux anglicisme, pensent certains. Ils ont raison et ils ont tort.

Un challenge, nous dit le Robert, est : « Une entreprise dans laquelle on se lance pour gagner, comme par défi. » L’anglicisme vient du vieux français chalenge, qui signifiait débat, chicane.

Le mot a cours au Québec et il est prononcé à l’anglaise, d’où cette impression tenace qu’il s’agit d’un mot anglais pur jus. Or, environ 60 pour 100 du vocabulaire anglais vient du français, conquête normande oblige. Nous pourrions donc faire comme nos cousins d’outre-mer et prononcer le mot à la française.

Défi

Dans nos contrées jadis si enneigées, on parle plutôt de défi. Pourtant, ce n’est pas la première définition de ce mot. Un défi étant la sollicitation d’un combat singulier; une déclaration provocatrice pour tenir quelqu’un responsable de quelque chose; le refus de s’incliner ou encore un obstacle extérieur.

Cependant, le Larousse parle bel et bien de défi quand il définit challenge : « Situation difficile, se présentant à quelqu’un ou à un groupe, et constituant pour lui un défi à relever ; le défi lui-même. » C’est moi qui souligne.

Ce qui explique que le terme défi se voit aussi en Europe et ailleurs, et pas seulement au Québec.

Challengeur

Challenge nous a donné challengeur. Il peut s’agir d’un rival qui cherche à soutirer son titre à un champion. Dans un contexte plus général, en politique par exemple, un challengeur est un adversaire.

On peut penser à l’affreux duel qui se prépare aux États-Unis : Trump qui est le challengeur de Biden. Tout un défi pour la démocratie étasunienne.

Ne pas être une option

« L’échec n’est pas une option. » – Arnold Schwarzenegger

L’acteur austro-américain fait école. Les variantes de sa célèbre citation se multiplient : « Abandonner n’est pas une option. » « Perdre n’est pas une option. » Il y en a bien d’autres.

« Ne pas être une option » est une expression qui ne fait pas partie de l’arsenal traditionnel du français. Les dictionnaires ne la répertorient pas et elle apparait surtout dans des textes au Canada français, dans lesquels l’influence de la langue américaine se fait bien sentir. Ne manquent plus que des rafales d’armes automatiques et un véhicule qui explose.

Est-ce français?

Bien entendu, cette déclaration péremptoire résonne bien en français. En effet, une option est la possibilité de choisir entre plusieurs éléments aussi bien qu’une possibilité. Donc pas de problème… du moins en apparence.

Pourtant, le Robert donne une série de cooccurrences avec option, mais aucune d’entre elles ne comprend le verbe être.

La construction « être une option » n’est pas en soi fautive, mais il est très clair qu’elle s’inspire de l’anglais.

Autres options…

Les francophones qui veulent éviter de paraphraser Schwarzenegger pourront s’inspirer des tournures suivantes :

Un échec est impensable.

  • Abandonner n’est pas envisageable.
  • Revenir en arrière est impossible.
  • Tout recul est à écarter.
  • Refuser une telle offre est inimaginable.

Parler français est toujours une option.

Checker

Au Québec les emprunts de toutes sortes à l’anglais sont légion et intégrés à la langue sans grand effort. On peut par exemple checker ses wipers qui égratignent le windshield.

Il y a belle lurette que l’anglicisme checker (tchéquer) est employé couramment en terre boréale québécoise. Je fus cependant étonné de l’entendre dans une série policière française, Balthazar.

Le terme en question n’est répertorié ni dans le Robert ni dans le Larousse. On trouve quelques définitions dans le web.

L’Internaute : « Verbe d’origine anglophone (sic) qui signifie « vérifier », « contrôler attentivement »… (Il) est souvent associé à l’idée de tri et d’objectif de résultat. »

Sur le site Je-parle-quebecois.com, on propose les traductions suivantes : vérifier, regarder et écouter.

C’est curieux, j’ai un peu l’impression les Français viennent puiser dans l’intimité de notre patrimoine linguistique. Avant, on pouvait dire à un cousin de « tchéquer ses claques. » avec l’assurance qu’il ne comprendrait rien. À présent, il peut saisir le début de la phrase, mais sûrement pas la fin…

L’espagnol

La langue de Cervantes est l’une des plus répandues dans le monde. Comme l’indique l’Institut Cervantes, l’espagnol « … figure parmi les cinq premières langues du monde en termes de nombre de locuteurs, de nombre de pays où elle est officielle et d’extension géographique. C’est une langue officielle des Nations Unies et une langue de référence dans les relations internationales. » Quelque 500 millions de personnes dans le monde sont hispanophones. L’espagnol est la troisième langue la plus utilisée dans le Web.

Des sources diverses

Comme bien des langues, l’espagnol a puisé dans le réservoir grec pour s’alimenter : bodega (cale) qui vient du grec apotheka. Le latin a donné filosofía et teología.

La présence des Wisigoths a aussi laissé des traces : ganso (oie), guerra et robar (voler). Ce dernier mot n’est pas sans rappeler l’anglais robbery et le français dérober.

L’occupation musulmane, à partir de 711 de notre ère, a amené l’entrée massive de mots arabes dans la langue de Cervantes. Pensons à algarabia (charabia), à comparer au français algarade (altercation); algodón (coton) et Guadalkivir qui, en arabe, signifie « grand fleuve ».

La Reconquesta de 1492 allait tout changer et entrainer la domination du castillan.

Cette fois-ci, c’est le français qui devient source de néologismes. Par exemple manjar (mets); mensaje (message); batallón (bataillon); bayoneta (bayonnette), sans oublier… jardín.

Le Siècle d’or espagnol, de 1492 à 1681, est marqué par le grand rayonnement culturel de l’Espagne, de sorte que le français est encore une fois allé puiser des néologismes en Ibérie. Vous saviez probablement que guitare vient de l’espagnol tout comme grandiose.

D’autres hispanismes suivront au fil des siècles : boléro, gitane, guérilla, intransigeant.

Le castillan d’Amérique

Le français européen diffère de celui parlé en Amérique. Ainsi en va-t-il de l’espagnol sud-américain de celui de la mère patrie.

On observe l’élision du S de la deuxième personne du singulier et du pluriel. Par exemple, puedes se prononce POU-È-DEH; los Indios se prononce LOH INDIOH.

Ceux qui apprennent l’espagnol se heurtent à la jota, ce H aspiré et rocailleux. En Amérique latine, il est considérablement amoindri et ressemble à un H français.

Quant au Z, sa prononciation semblable au th britannique n’existe plus sur notre continent.

Apport de l’anglais

J’ai déjà traité du cas de canceller en français québécois. Eh bien il existe aussi en espagnol, ce qui donne cancelar. Au Québec, on parle souvent de la clutch au lieu de l’embrayage, ce qui est condamné; en espagnol américain ils ont une cloche, qui n’a rien à voir avec une cloche en français.

Le dernier et non et non le moindre : checar. Là encore, les Québécois s’y retrouveront : tchéquer. Il semble que les Français aient été contaminés eux aussi si j’en juge par ce que j’entends dans la série Balthazar.

Espero que te haya gustado este artículo. Saludos a mis amigos españoles.