Archives de catégorie : Politique

Dégagisme

La colère. Voilà l’élément central de l’élection du premier octobre au Québec. La colère devant un gouvernement insensible aux peines infligées à la population pour équilibrer son budget. Une insulte à l’État providence auquel tiennent tant les Québécois.

Cette colère profite à un parti de droite dirigé par un ancien comptable et homme d’affaires, François Legault. Elle soulève aussi un parti de gauche qui porte les espoirs de la jeune génération.

Ce mouvement est appelé le dégagisme et il vient de balayer le pays du Québec. Il a commencé en Tunisie pour ensuite s’étendre à d’autre pays du Proche et du Moyen-Orient. Un ressac que l’on a appelé le Printemps arabe. Il s’est poursuivi en France avec l’émergence d’une certaine gauche radicale incarnées par Jean-Luc Mélanchon.

De quoi s’agit-il ? En gros de la perte confiance envers les partis traditionnels, qui ont eu la chance de gouverner et ont déçu. Ces partis ne semblent plus répondre aux aspirations de la population.

Le mouvement frappe fort en Occident. Que l’on songe à l’Italie gouvernée par deux partis marginaux : la Ligue et le Mouvement Cinq-Étoiles. La Ligue est un parti qui prônait jadis la séparation des régions de l’Italie du Nord pour former un nouveau pays, la Padanie. La démocratie chrétienne, les socialistes, qui jadis dominaient la vie politique de la patrie de Dante, ont pour ainsi dire disparu de la carte.

Même chose en Allemagne. Les partis traditionnels que sont les chrétiens-démocrates, les libéraux et les sociaux-démocrates voient émerger l’Alternative pour l’Allemagne, opposé à l’immigration, et Die Linke, la gauche, sorte de réincarnation de l’ancien parti communiste de l’Allemagne de l’Est.

Le dégagisme frappe donc de plein fouet les vieux partis occidentaux. Au Québec, le Parti libéral et le Parti québécois sont sérieusement ébranlés. Le premier séduit un francophone sur six, ce qui marque une rupture inquiétante avec la majorité, qui s’est tournée vers la Coalition avenir Québec.

Quant au Parti québécois il n’apparaît plus comme le véhicule de changement qu’il a été. Il ne séduit plus les jeunes. Son avenir est incertain.

Pour reprendre l’expression de Boucar Diouf, Philippe Couillard et Jean-François Lisée sont les derniers « catapultés du dégagisme »…  Reste à voir si les partis issus du dégagisme sauront vraiment gouverner de façon différente.

Balance du pouvoir


L’élection au Nouveau-Brunswick amène une situation quasi-inédite dans cette province : l’arrivée d’un gouvernement minoritaire. Du jamais vu depuis un siècle.

Peu importe le parti qui formera le gouvernement, il devra partager le pouvoir avec un ou des tiers partis. Ces derniers détiendront ce que l’on appelle couramment la balance du pouvoir.

Cette expression, employée au Parlement du Canada, est pourtant un calque de l’anglais balance of power.

Comme il est signalé dans les Clefs du français pratique :

Un parti influe sur l’équilibre des partis lorsqu’il peut mettre le gouvernement en minorité en votant avec un autre parti.

Un tiers parti devient donc l’arbitre de la situation, mieux, il détient la clef ou les clefs du pouvoir. Il est en quelque sorte le maître du jeu. On pourrait presque se permettre cette métaphore médiévale : il est un faiseur de roi !

L’expression détenir les clefs du pouvoir est nettement plus française et élégante que son équivalente anglaise avoir la balance du pouvoir.

À mettre dans la balance lorsque vous rédigerez.

 

Populisme

Le populisme est un mot… populaire. À cause de l’émergence de partis marginaux, souvent des fruits pourris de la rectitude politique, le terme connaît une croissance qui ferait rêver les boursicoteurs.

Tout le monde est populiste, l’innommable président américain, Poutine en Russie, Erdoğan en Turquie, Viktor Orbán en Hongrie. On penche vers la droite, n’est-ce pas ? Pourtant, ne qualifiait-on pas Hugo Chávez de populiste ?

Les ouvrages de langue l’associent à la démagogie et le Petit Robert signale qu’il est souvent péjoratif.

Discours politique qui s’adresse aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants, des élites. Populisme de droite, de gauche.

Le populisme est souvent teinté d’anti-intellectualisme et d’antiparlementarisme. Le cas du président américain est patent. Il méprise la science parce qu’il est profondément ignorant ; il étrille non seulement les institutions parlementaires de son pays mais aussi les principes fondateurs de la démocratie américaine, à savoir l’équilibre et la séparation des pouvoirs.

Plus près de chez nous, la Ford Nation avec sa haine de la social-démocratie et des élites.

Le politicologue allemand Jan-Werner Müller, auteur de l’opus Qu’est-ce que le populisme ? Définir enfin la menace, nous propose la définition suivante :

Les politiciens populistes sont ceux qui prétendent parler au nom d’une conception idéalisée du peuple (ou de la nation) qui exclut explicitement ou implicitement leurs opposants. Bref, un populiste ne se présente pas seulement comme le porte-parole légitime d’une certaine conception du peuple ou de la nation ; un populiste se présente comme le porte-parole de la seule conception légitime de la nation. Le populisme est donc nécessairement identitaire et exclusif (mais toute politique identitaire n’est pas forcément populiste).

Évidemment, l’analyse de Müller est influencée par ce qu’il voit dans son pays, soit la montée du parti identitaire Alternative pour l’Allemagne.

Cela n’enlève rien à la qualité de son analyse, car il est clair que le mouvement populiste loge davantage à droite qu’à gauche.

 

 

 

Autogolpe

Tentative de coup d’État au Venezuela. C’est du moins ce qu’affirme le président Maduro. L’opposition, elle, accuse en effet le gouvernement d’avoir simulé une tentative d’assassinat sur le président. Elle parle d’un «auto-coup d’État» résultant d’«auto-attentats».

Quoi qu’il en soit la référence est claire pour qui connaît la politique sud-américaine. Il s’agirait d’un autogolpe, défini ainsi par le Oxford Dictionary : In Latin America: a military coup initiated or abetted by a country’s elected leader, especially in order to establish absolute control of the state. 

Le terme espagnol est apparu en français en 1992 lorsque le président péruvien Alberto Fujimori a dissous le Congrès après que celui-ci eut refusé de lui octroyer des pouvoirs supplémentaires pour lancer sa réforme économique et lutter contre la guérilla du Sentier lumineux.

Dans l’article paru dans Le Devoir du 6 août 2018, l’expression a été traduite en français.

 

La Norvège

La Norvège est arrivée en tête du palmarès des médailles aux Jeux olympiques de PyeongChang. Elle devançait des puissances olympiques comme l’Allemagne, la France, les États-Unis, la Russie… et le Canada.

Depuis de nombreuses années, le premier se classe dans le peloton de tête des pays de l’Indice de développement humain, du Programme des Nations unies pour le développement. En 2018, elle continue d’occuper le premier rang.

La Norvège fait figure de pays exemplaire pour sa qualité de vie, ses services sociaux étendus. Le mode de vie axé sur le plein air, la glorification de l’activité physique expliquent ses succès olympiques. L’hiver n’est pas une calamité, mais une belle occasion d’aller jouer dehors.

De province à pays

Après les guerres napoléoniennes, la Norvège a été rattachée au Royaume de Suède. Cette situation politique inconfortable a pris fin en 1905 lorsque les Norvégiens ont voté pour l’indépendance politique lors d’un référendum. Cette sécession s’est déroulée pacifiquement. Pas de guerre civile, pas de famine, pas de fuites de capitaux.

La Norvège s’est tenue à l’écart de la Première Guerre mondiale. Elle a toutefois été envahie et occupée par l’Allemagne nazie en 1940. Paradoxalement, l’existence même du royaume norvégien a mis la Suède à l’abri d’une occupation qui serait survenue celle-ci était restée unie. Les nazis voulaient contrôler le littoral norvégien de la mer du Nord et ne voyaient pas l’intérêt d’occuper la Suède, tournée vers l’Est, avec qui ils ont noué des relations commerciales intéressantes… Disons-le aussi, il est toujours pratique d’avoir un État neutre à portée de la main, juste au cas où…

La Norvège et le Québec

La sécession de la Norvège constitue un cas intéressant pour les indépendantistes québécois. Les deux peuples ont une population semblable : cinq millions pour la Norvège et sept millions pour le Québec. Mon ancien directeur de thèse en science politique, M. Edmond Orban, a d’ailleurs écrit un livre sur le Conseil nordique, ce regroupement des États nordiques, qu’il compare au projet de souveraineté-association.

Le public en a très peu entendu parler, car le Parti québécois ne voulait pas citer cet exemple, pourtant éloquent, de peur d’ameuter la population. Dixit un ministre du cabinet de René Lévesque : « Ça fait trop séparatiste. » Dommage pour les souverainistes, car le fonctionnement du Conseil nordique, sur lequel j’ai fait des recherches, aurait constitué un bel exemple de fonctionnement harmonieux entre deux États qui, naguère, n’en formaient qu’un.

À ce que je sache, l’exemple norvégien n’a pas été repris non plus par les dirigeants du Oui au référendum de 1995.

Fin de la parenthèse.

La Norvège d’aujourd’hui

L’occupation nazie a été un choc pour les Norvégiens qui ont vu les limites que pouvait comporter un statut de neutralité. La Norvège est membre fondatrice de l’OTAN tout comme de l’ONU; le premier secrétaire général de cette organisation était un Norvégien : Trygve Lie.

Le pays n’est pas membre de l’Union européenne. D’ailleurs, il a refusé par deux fois d’y adhérer. Cette question fait encore l’objet d’un débat public intense. Sa voisine, la Suède, a choisi d’adhérer à l’Union européenne tout en conservant sa neutralité militaire. Les sous-marins russes viennent régulièrement faire de la nage synchronisée dans les eaux territoriales suédoises.

Tout comme ses voisins du Danemark et de la Suède, la Norvège est une monarchie constitutionnelle, autre trait qui la rapproche du Québec.

Le Conseil nordique regroupe les pays scandinaves. En sont membres le Danemark, la Finlande, l’Islande, la Norvège et la Suède. L’Organisation, fondée en 1952, travaille à l’harmonisation des législations nationales et l’élaboration de règles communes pour le marché du travail et la protection sociale.

Tout comme le Québec, le pays possède de vastes ressources hydrauliques, en plus d’exploiter le pétrole de la mer du Nord.

La langue norvégienne

En fait, il y a deux : le bokmål et le nynorsk.

La Norvège a fait longtemps partie du Danemark et l’idiome de ce pays a influencé la langue norvégienne. C’est l’origine du bokmål, la langue des livres. Quant au nynorsk, le néo-norvégien, il tire son origine du vieux norrois.

En fait, les deux langues se ressemblent beaucoup et tout le monde se comprend. En outre, les locuteurs du danois et du suédois n’auront pas de mal à comprendre les Norvégiens, car le vocabulaire et la grammaire – relativement simple – sont très semblables. Les prononciations peuvent varier, cependant.

L’islandais, pour sa part, reste difficile à comprendre pour les autres scandinaves. L’isolement de l’Islande due à son insularité a en quelque sorte figé cette langue germanique restée très proche du vieux norrois. Cet état miraculeux de conservation fait le délice des linguistes. L’islandais est le musée des langues nordiques.

Le finnois, soit dit en passant, est très différent des autres langues scandinaves. Il tire son origine du bassin finno-ougrien. Bref, ce n’est pas une langue germanique. Il est apparenté au hongrois et à l’estonien. La nuance entre finnois et finlandais vous intrigue? Réponses ici.

L’univers des langues nordiques échappe toutefois quelque peu à l’entendement des francophones. La connaissance de l’anglais et de l’allemand aide à déchiffrer certains mots, mais tout est très relatif.

Il faut un certain effort pour deviner le sens d’une phrase comme : Jeg drikker et glass øl. « Je bois un verre de bière. » Le plus futés auront reconnu le drink anglais ainsi que glass. Un effort supplémentaire s’impose pour deviner le ale anglais derrière øl (prononcé eul)

Il y a toutefois des limites aux pouvoirs de divination des plus zélés comme moi, quand nous sommes confrontés à des expressions comme celles-ci :

Skogen – la forêt

Et bord – une table           

Ein stor gut – un grand garçon

Senger – des lits

La Norvège fait partie de la Scandinavie. On la considère comme un pays nordique, un pays d’Europe du Nord. Pleins feux sur ces expressions dans cet article.

En terminant, je vous dis Ha det!

Nation

Le premier ministre Trudeau a prononcé en septembre 2020 une soi-disant adresse à la nation. Dans un article précédent, nous avons vu que le terme adresse était mal employé et qu’il s’agissait en fait d’un discours aux Canadiens. 

Le mot nation peut prêter à confusion, selon qu’il est employé en anglais ou en français. S’il est un terme qui peut avoir une incidence décisive sur la politique, c’est bien le concept de nation.

Pour les anglophones, une nation est le plus souvent perçue comme un pays, comme le précise le Merriam-Webster :

« A politically organized nationality; esp : one having independent existence in a nation state. » Le concept d’État-nation entre en jeu. Les États-nations sont des constructions politiques qui se sont multipliées au fil des siècles pour réunir des peuples de diverses origines sous le chapiteau d’un État.

Les exemples abondent. Le Royaume-Uni rassemble des Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais du Nord, des peuples de souches différentes. La France elle-même est un assemblage de nationalités diverses: Bretons, Corses, Alsaciens, Picards, Francs-Comtois, etc.

Pour les anglophones, une nation est un pays, peu importe qu’il soit ethniquement uni ou diversifié. Donc, l’expression address to the nation est  un discours au pays, un discours aux Canadiens.

Comme le faisait observer une de mes lectrices, l’expression adresse à la nation est parfaitement incompréhensible pour un francophone hors du Canada.

Une nation est-elle un pays?

En français, pas nécessairement. Reprenons la définition classique d’Ernest Renan. Il parle de « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs » qui se traduit par « le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Comme on le voit, Renan ne parle pas d’État-nation ici, donc de pays. Cela signifie-t-il qu’une nation n’est jamais un pays? Pas nécessairement.

La défaite de l’Empire napoléonien, en 1815, a amené les diverses puissances à se réunir au congrès de Vienne, ce que l’on a appelé plus tard le concert des nations. Cette expressions est restée. Pensons aussi aux Nations unies. Il est évident que dans ces deux cas, le terme nation est synonyme de pays.

Un discours à la nation?

Le discours du premier ministre Trudeau aurait pu, à la rigueur, être qualifié de discours à la nation. Toutefois, il faut être bien conscient qu’en français une nation n’est pas nécessairement un pays, ce qui peut créer une ambiguïté.

Des nations non souveraines

Des régions comme la Corse ou le pays de Galles peuvent être considérées comme des nations en français, si l’on se réfère à la définition de Renan et à bien d’autres mises de l’avant par divers auteurs.

Dans ce contexte, le Québec est lui aussi une nation.

C’est ce que le Parlement du Canada a reconnu le 28 novembre 2006. Les députés ont en effet approuvé la motion déposée par le premier ministre Harper qui se lisait comme suit : « Que cette Chambre reconnait que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. »

Cette déclaration peut être interprétée de plusieurs façons, selon que l’on est anglophone ou francophone. Mais il est certain que bien des députés anglophones ont dû voter pour cette motion en se bouchant le nez, car, dans leur esprit, elle équivalait à reconnaître que le Québec était un pays.

Le Merriam-Webster définit nation comme une nationality. Il apporte toutefois la nuance suivante : « A politically organized nationality, esp. one having independent existence in a nation state. »

Voilà, le mot est lancé : État-nation. Le Collins précise : « … an individual country considered together with its social and political structure. »

Conclusion

Le français peut aussi considérer une nation comme un pays, mais c’est moins clair. Il faut donc employer ce terme avec prudence et être très conscient qu’il n’a pas tout à fait la même résonance en anglais.

Le Sénat canadien

Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Trudeau, en 2015, le Sénat joue son rôle, celui qu’avaient prévu les pères de la Confédération. Juste retour des choses après tout le dénigrement et toutes les calomnies dont a été victime la Chambre haute.

C’est bien connu, les sénateurs sont un ramassis de déchets politiques, nommés par les amis au pouvoir; ils n’ont aucune compétence et ne foutent rien. D’ailleurs certains n’assistent jamais aux séances, passent l’hiver au Mexique, quand ils ne fraudent pas le Parlement en déclarant des dépenses exagérées.

Les médias ne font rien pour aider. Jamais ils n’expliquent le rôle exact du Sénat. Les reportages sensationnalistes sur telle brebis galeuse sont beaucoup plus intéressants.

Si on veut dénoncer la Chambre haute, il faudrait invoquer des arguments plus solides comme l’abolition par les provinces de leurs conseils législatifs; ou encore le fait que le NPD refuse d’avoir des sénateurs. D’ailleurs, les néodémocrates réclament eux aussi l’abolition du Sénat.

Pourquoi un Sénat?

Question que personne ne semble vouloir se poser : qu’avaient donc en tête les auteurs de la Loi constitutionnelle de 1867 en créant une deuxième chambre? Voulaient-ils vraiment créer un dépotoir politique? Évidemment non.

Dans un souci d’équilibre, les Pères souhaitaient créer un contrepoids au gouvernement fédéral en donnant une voix aux provinces. Les sénateurs seraient nommés par province et seraient les interlocuteurs de l’administration fédérale.

On voulait une chambre de réflexion indépendante des partis. Ainsi, les sénateurs ne seraient pas élus dans des circonscriptions pour ne pas être enchaînés à des intérêts politiques. Ils devraient aussi être indépendants de fortune : pour entrer à la Chambre haute, ils devraient posséder une fortune personnelle de trois mille dollars, une somme colossale en 1867.

Les sénateurs allaient pouvoir jeter un regard neuf sur les projets de loi adoptés par les Communes.

Une chambre politique

Bien entendu, la politique a fini par reprendre ses droits. Dans les faits, ce sont les gouvernements des provinces qui ont fini par devenir les interlocuteurs privilégiés du gouvernement fédéral. Quant au Sénat, il a vite été colonisé par les partis politiques. Les nominations se faisaient majoritairement en fonction de l’allégeance partisane; quelques indépendants étaient nommés de temps à autre.

Malheureusement, la joute politique parfois féroce des Communes fut imposée au Sénat. Il y avait un caucus conservateur et un caucus libéral, avec leur leader et toute la discipline de parti nécessaire.

Ce n’était pas ce qu’avaient en tête les constituants de 1867.

Pas étonnant que l’ancien sénateur libéral Jean Lapointe ait dénoncé la partisanerie éhontée de la Chambre haute. Il n’était pas le seul.

Cette partisanerie a contribué à ternir l’image du Sénat.

Une chambre qui a son utilité

Non, les sénateurs ne sont pas tous méprisables. En fait, ils proviennent de tous les milieux et beaucoup ont fait leur marque dans leur domaine. Ce sont des personnes de grande valeur. Pensons à Peter Harder, un ancien haut fonctionnaire, à Joan Fraser ancienne journaliste, à Chantal Petitclerc, ancienne médaillée paralympique, à André Pratte, ancien journaliste et politicologue (j’ai étudié avec lui).

Cela ne fait pas la manchette, mais les sénateurs rattrapent chaque année des dizaines d’erreurs dans les projets de loi adoptés trop vite par la Chambre des communes. L’expertise tous azimuts des sénateurs trouve ici son utilité.

Considérons l’exemple suivant.

En 1983, le gouvernement a déposé un projet de loi créant le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). Michael Pitfield, le président du comité sénatorial qui s’est penché sur ce projet, était un ancien greffier du Conseil privé connaissant particulièrement bien les questions de sécurité. Le comité a passé au crible le projet de loi et a recommandé un nombre important d’amendements. Le projet a finalement été remanié pour être à nouveau présenté aux Communes. Il a été adopté ensuite par les deux chambres.

Certains feront valoir que la Chambre haute a peu de pouvoir. Elle peut imposer un veto suspensif de six mois sur les projets adoptés aux Communes. Mais il faut garder en tête que le Sénat n’a pas été créé pour bloquer systématiquement le travail des députés, mais pour le réviser.

La vraie question à se poser est de déterminer si le Sénat s’acquitte de son rôle. La réponse est oui.

Un renouveau

Une des mesures les plus porteuses imposées par Justin Trudeau, avant d’être élu, a été d’expulser les sénateurs libéraux de son caucus. Peu de gens ont prévu l’incidence considérable de cette décision.

Les libéraux siègent désormais comme indépendants. Ils ne reçoivent plus de directives du Parti libéral et sont donc libres de s’exprimer comme ils l’entendent. Leur vote n’est plus acquis lorsque les projets de loi présentés par le gouvernement libéral sont déposés à la Chambre haute. Un bel exemple de cette liberté retrouvée se trouve dans le projet de légalisation de la marijuana.

Le gouvernement impose la marche forcée pour que ce projet soit adopté d’ici le premier juillet. Le sénateur indépendant André Pratte a affirmé que les sénateurs n’allaient pas se laisser bousculer par cet échéancier; ils allaient prendre le temps nécessaire d’étudier le projet.

C’est exactement le rôle que doit jouer le Sénat. Ce tournant semble avoir complètement échappé aux médias comme à tout le monde d’ailleurs.

Que faire du Sénat?

Tant et aussi longtemps que les préjugés populaires tiendront lieu de réflexion collective sur l’avenir de la Chambre haute, il sera impossible de discuter de l’avenir du Sénat.

La plupart des démocraties occidentales ont un Sénat. Celui de l’Allemagne est particulièrement intéressant, car ce sont des hauts fonctionnaires des Länder qui y siègent. Apolitiques, ils défendent les intérêts de leur gouvernement régional.

Si les Canadiens décident de garder leur Sénat, ils pourraient s’inspirer du modèle allemand.

Les sénateurs pourraient aussi être choisis directement par les provinces, ce qui leur conférerait une plus grande légitimité.

Pendant des années, on a discuté du projet de rendre Sénat élu, égal, efficace. C’est ce qu’on appelait le Sénat triple E. Cette idée venant des politiciens de l’Ouest canadien serait une catastrophe.

Si les sénateurs étaient élus par la population, tout le système parlementaire canadien serait à repenser, puisque la Chambre haute serait à nouveau politisée.

Qu’arriverait-il au juste si les conservateurs remportaient le scrutin aux Communes et que les libéraux seraient majoritaires au Sénat? Les deux chambres étant égales, parce qu’élues. Les impasses législatives se multiplieraient, une chambre bloquant l’autre systématiquement. On ne pourrait plus demander aux sénateurs de s’incliner en arguant qu’ils ne sont pas élus.

Que faire du Sénat? Tout d’abord en discuter avec sérénité en ayant tous les éléments d’information. La diffusion de ce texte pourrait aider.

La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer?


  1. Introduction

La Catalogne a-t-elle le droit de se séparer? La question est sur toutes les lèvres. Elle met en cause l’existence même de pays comme la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne… et l’Espagne. Entre autres.

La réaction du Canada – lui aussi directement concerné à cause du Québec – et des pays susmentionnés est claire : la réponse est non. Pas besoin d’être grand clerc pour en comprendre la raison : ces pays abritent des minorités ethniques comme les Bretons, les Corses, les Écossais, les Gallois, les Vénitiens, les Frioulans, les Bavarois et les Catalans, qui pourraient revendiquer la souveraineté, certains l’ayant déjà fait.

Dans un article précédent, j’ai traité des notions de souveraineté et d’indépendance.

  1. La notion de sécession

Le mot sécession (tout comme le mot séparation) a rarement été employé pendant ce que l’on pourrait qualifier de crise catalane.

Les observateurs auraient certes pu l’utiliser, mais son poids historique est lourd. Tel un fantôme, la Guerre de Sécession continue de hanter le paysage américain. La controverse sur les bannières sudistes qui flottent encore dans le Sud est là pour nous le rappeler.

A-t-on raison de bannir ce terme maudit? Pas vraiment.

Le Petit Larousse définit le terme ainsi : « Action menée par une fraction de la population d’un État en vue de se séparer, de façon pacifique ou violente, de la collectivité nationale pour former un État distinct ou se réunir à un autre. »

  1. L’État-nation

Les régions constituant un État-nation peuvent-elles se séparer? C’est la question que pose la crise catalane.

Avant d’y répondre, définissons ce qu’est un État-nation.

La notion d’État-nation comporte une pléthore de définitions, que j’ai étudiées dans mon mémoire de maîtrise en science politique. Pour tout résumer, disons que les États-nations se sont formés au fil des siècles par le regroupement de micro-États, duchés, royaumes, qui, le plus souvent, avaient leur identité propre.

La Grande-Bretagne est un bel exemple. Les royaumes anglo-saxons issus des invasions germaniques allemandes, danoises et norvégiennes ont fini par former l’Angleterre. Cette dernière s’est emparée plus tard du pays de Galles. En 1707, l’union des deux couronnes a mené à l’intégration de l’Écosse. Déjà, l’Angleterre avait asservi l’Irlande.

L’État ainsi constitué a pris le nom de Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Par la suite, l’Irlande a fait sécession, après des siècles de résistance. Mais les provinces du Nord, faussement appelées Ulster, sont restées dans le giron britannique.

La Grande-Bretagne d’aujourd’hui est un pays multiethnique. Les Écossais et les Gallois sont les descendants des Celtes qui peuplaient les îles Britanniques avant les invasions anglo-saxonnes. Si très peu d’Écossais comprennent le gaélique, environ 80 pour 100 des Gallois le parlent encore.

En France, les Bretons sont aussi d’origine celtique. Les Alsaciens descendent des Allemands. Le Nord du pays abrite aussi une minorité flamande.

  1. Les États-nations sont-ils indivisibles?

La guerre civile américaine vient nous rappeler que les États-nations ne prévoient jamais les mécanismes de leur propre démantèlement. Les États-Unis n’ont jamais respecté la volonté des États du Sud de former un nouveau pays.

Cette réaction n’est pas surprenante. Les États-nations se présentent toujours comme éternels et indivisibles.

À ce que je sache, seule la Constitution de l’Union soviétique, en 1936, prévoyait la sécession des États membres. Sous la poigne de fer de Staline, on peut aisément imaginer ce qui ce serait produit si l’Ukraine et la Biélorussie avaient proclamé leur indépendance…

Les États-nations sont donc des ensembles composites d’ethnies, de peuples. La survie de ces États repose sur le fait que ces minorités acceptent ou sont contraints de vivre dans un État plus important dont il représentent une minorité.

Le statut des minorités ethniques varie d’un pays à l’autre. Certaines jouissent d’un statut d’autonomie, comme l’Écosse; d’autres les possédaient, comme la Catalogne; enfin, certaines sont des États fédératifs avec un gouvernement doté de pouvoirs définis dans une constitution. C’est le cas du Québec et de la Bavière.

Bien entendu, le statut politique d’une minorité ethnique peut faciliter son accession à la souveraineté. L’Espagne a destitué le gouvernement de Barcelone, ce qui vient évidemment compliquer les choses pour les sécessionnistes catalans. On imagine mal pareil geste pour la Bavière ou le Québec.

Quand on tient compte de ce contexte, on comprend facilement pourquoi la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Italie ne veulent absolument pas reconnaître le droit des Catalans à décider de leur destin. Leurs propres minorités pourraient aussi les interpeler un jour.

Ce jugement appelle cependant une nuance.

En 1980, le gouvernement fédéral de Pierre Trudeau a férocement combattu le projet de souveraineté-association mis de l’avant par le gouvernement du Québec. De ce fait, le Canada reconnaissait implicitement de la légitimité de la démarche souverainiste.

De la même manière, le gouvernement britannique n’a pas nié le droit des Écossais de se prononcer sur leur avenir. Il s’est entendu avec les séparatistes écossais pour organiser une consultation populaire sur l’indépendance de l’Écosse.

La réaction inflexible du gouvernement de Madrid qui niait aux Catalans le même droit contraste avec les deux exemples précédents.

  1. Le renvoi à la Cour suprême du Canada

L’argument maintes fois répété par les autorités espagnoles est que le référendum catalan était illégal. Sur le strict point de vue juridique, c’est exact. Mais, comme je l’ai mentionné plus tôt, aucun État ne prévoit de mécanismes constitutionnels pour permettre à une région de faire sécession.

L’ennui, c’est que le processus d’accession à l’indépendance n’est pas uniquement juridique, il est aussi politique. Lui imposer un corset juridique, sans regarder plus loin que les textes de loi, est une grave erreur politique.

La Cour suprême du Canada a rappelé cette réalité au gouvernement libéral de Jean Chrétien, qui a tenté de faire invalider le droit du Québec de devenir un pays indépendant, en demandant un avis au tribunal. Dans une décision rendue en 1998, que l’on peut à bon droit qualifier d’historique, les juges ne sont pas tombés dans le piège.

Dans le Renvoi relatif à la sécession du Québec, les magistrats ont refusé de décréter que la sécession du Québec était illégale.

Avec sagesse, ils ont précisé qu’en cas de majorité claire à une question claire, le gouvernement d’Ottawa serait tenu de négocier avec celui du Québec. Les magistrats se sont abstenus de préciser ce qu’était pour eux une majorité claire.

De ce fait, ils ont indiqué que la décision à ce sujet relevait du politique et non du juridique.

  1. La Catalogne et les Nations Unies

En Espagne, la myopie du gouvernement de Madrid est en train d’envenimer la situation. Cela est d’autant plus ironique que, au départ, la majorité des Catalans s’opposaient à l’indépendance.

On peut se demander ce qui serait arrivé en Écosse ou au Québec si les gouvernements nationaux avaient interdit aux Écossais et aux Québécois le droit de se prononcer sur leur statut. Ce qui va se passer en Espagne au cours des prochains mois constituera peut-être une réponse, quoique le contexte soit différent.

Certains feront valoir malgré tout que la démarche de Barcelone est illégitime. Après tout, le référendum n’a pas été mené dans les règles de l’art et les opposants à l’indépendance n’ont pas fait campagne. La majorité obtenue au scrutin est donc artificielle et sans valeur politique.

C’est exact. Mais il ne faut pas oublier que, dès le départ, le gouvernement espagnol a refusé aux Catalans le droit de se prononcer, allant même jusqu’à nier qu’un référendum ait eu lieu!

Ce qui revient à dire que les Catalans n’ont pas le droit de décider de leur destin et que toute démarche en ce sens est illégale.

Cette attitude intransigeante contrevient aux dispositions de la Charte des Nations Unies. En effet, l’article 1 de la Charte stipule que l’un des buts de l’organisation est de : « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde; »

Personne ne viendra nier que les Catalans forment un peuple.

Maintenant reste au Canada et aux autres nations démocratiques à démontrer quelle importance ils accordent à ce droit fondamental.

Cabinet fantôme

Le système politique britannique comporte plusieurs caractéristiques intéressantes, l’une d’entre elles étant le shadow cabinet. Le cabinet fantôme en est la traduction française, comme le signale base de données Termium du gouvernement du Canada.

Cette traduction a l’odeur d’un calque, comme on le voit. Le Grand dictionnaire terminologique le mentionne, d’ailleurs. On pourrait penser à cabinet de rechange; cabinet en attente; certains avanceront cabinet alternatif…

Le cabinet fantôme regroupe l’ensemble des porte-parole de l’Opposition officielle pour les divers portefeuilles ministériels. Ainsi, on parlera du porte-parole de l’opposition pour l’environnement, par exemple. Le terme critique de l’opposition est à éviter.

Notons en passant que tous les partis d’opposition peuvent former un cabinet fantôme, mais que c’est celui de l’Opposition officielle qui est le plus en évidence.

Les membres de ce cabinet s’appellent en anglais shadow minister. Termium s’en tient à l’appellation porte-parole de l’opposition, porte-parole de parti, ou porte-parole tout court. Au gouvernement du Canada, on a déjà vu contre-ministre, une idée ingénieuse, certes, mais que j’hésiterais à utiliser. L’usage, toujours l’usage…

Ce serait une grave erreur terminologique de parler de ministre fantôme. Un non-sens au point de vue des institutions. En système britannique, un ministre est un membre du Cabinet et celui-ci dirige le gouvernement. Un député d’opposition ne peut en aucun cas être considéré comme un ministre, sauf s’il siège dans un gouvernement de coalition.

Certains  feront valoir que l’anglais emploie bel et bien le mot minister. C’est exact. Mais faut-il reproduire en français l’erreur terminologique de l’anglais? La réponse ponce me semble évidente. Dans une traduction au Parlement européen, on peut lire ministre fictif… Traducteur fictif, souhaitons-le.

 

La loi 101

L’anglais exerce un attrait irrésistible chez les jeunes francophones. Certains d’entre eux – et beaucoup de leurs aînés – voudraient que l’on élargisse l’accès à l’école anglaise au Québec. Le fait que la moitié des Montréalais n’ont plus le français pour langue maternelle ne semble pas les émouvoir.

Il n’est peut-être pas mauvais de leur rappeler quelle était la situation avant que le valeureux combat de Camille Laurin ne mène à l’adoption de ce que l’on appelle faussement la loi 101.

Faussement, car son vrai nom est la Charte de la langue française.

Montréal ville française?

Tout d’abord un point important : Montréal est la seconde ville française du monde. Mais cet état de fait aurait été imperceptible pour un étranger qui y débarquait. Les murs étaient tapissés de pubs uniquement en anglais. Bon nombre d’entreprises tenues par des francophones s’affichaient uniquement en anglais. Notre visiteur aurait eu l’impression d’être arrivé dans une ville ontarienne ou américaine n’eût été la langue parlée par la majorité de la population.

Mes parents devaient parler anglais

Ma mère est née en 1920. Pendant les années 1940, elle a travaillé comme opératrice à Bell Canada. Même si elle œuvrait dans la seconde ville française du monde, elle devait répondre ainsi aux appels : « Operator. » Bien entendu, lorsque l’interlocuteur était francophone elle passait au français.

Sa superviseure était anglophone, ce qui à l’époque était courant, car ceux qui détenaient les postes d’autorité dans les grandes entreprises parlaient la langue de Shakespeare, uniquement la langue de Shakespeare. Un jour, elle a demandé à ma mère de lui rédiger un rapport sur une situation précise. Ce que ma mère a fait, mais en français.

Troublée, la superviseure lui a demandé pourquoi elle avait rédigé son texte. « Parce c’est ma langue » a rétorqué ma mère. L’autre a viré les talons. Bien entendu, ma mère parlait anglais, mais elle avait aussi sa fierté.

Mon père a un jour sollicité un emploi à la Banque Royale, la Royal Bank of Canada, dont le siège social était à Montréal. On lui a refusé l’emploi parce qu’il ne parlait pas suffisamment pas anglais.

Dans les années 1940, 1950 et même 1960, l’affichage commercial de la métropole était massivement anglais, même si les trois quarts des habitants étaient francophones. Et tout le monde semblait trouver cette situation normale. Des municipalités sises sur l’île de Montréal, comme Westmount, Mont-Royal et plusieurs autres faisaient figure de camps retranchés pour la minorité anglophone. D’ailleurs des anglophones refusaient de vendre leur maison à des francophones pour préserver la pureté du quartier.

Beaucoup de vendeurs dans les magasins à rayons étaient incapables de répondre en français à leurs clients francophones. Ceux-ci devaient s’adresser au vendeur dans sa propre langue, une situation inimaginable ailleurs. Certains commis ne se gênaient d’ailleurs pas pour étaler leur mépris des francophones en intimant au client de parler anglais : Speak white, leur disaient-ils.

L’immense majorité des Anglo-Montréalais étaient incapables de faire une phrase en français. Pire, ils ne voulaient absolument rien savoir de cette langue, qu’ils considéraient comme une sorte de créole inférieur parlé par une majorité qu’ils méprisaient ouvertement. L’Afrique du Sud en Amérique du Nord.

Il était donc parfaitement possible pour une personne née à Montréal d’y passer sa vie entière sans apprendre le français. Malgré toutes les avancées des quarante dernières années, c’est toujours possible, bien que plus difficile.

L’équipe emblématique des Canadiens de Montréal était gérée en anglais. Des joueurs vedettes anglophones y passaient leur carrière sans apprendre un seul mot de la langue des partisans, qui payaient pourtant leur salaire. Certains diront, avec raison, que ça n’a pas du tout changé.

Avant le Parti québécois

L’élection du Parti québécois a résonné comme un coup de tonnerre chez les anglophones montréalais. La colère des bantoustans francophones les a sidérés. Certains se sont soudain aperçus que non seulement Montréal, mais aussi le Québec, était majoritairement francophone. Quel choc!

L’adoption de la Charte de la langue française a profondément bousculé un grand nombre d’anglophones. Les réactions hystériques fusaient. Les droits fondamentaux des anglophones étaient bafoués; le Dr Camille Laurin était comparé au sinistre Dr Joseph Goebbels; le Parti québécois était un parti nazi. Certains francophones m’ont dit que c’était au contraire un parti communiste…

Plus 130 000 anglophones sont allés s’établir à Toronto et ailleurs, incapables d’accepter que la langue principale du Québec puisse être le français, au même titre que l’anglais est la langue de l’Ontario. Le fait que le gouvernement du Québec, la Ville de Montréal leur offraient tous leurs services en anglais ne pesait pas lourd dans la balance. Cela leur était dû tout simplement.

Ceux qui sont restés ont dû s’adapter. Pas tous ne l’ont fait. En 1976, je travaillais dans une librairie de Laval et les clients anglophones se plaignaient ainsi : « This store is getting more and more french. » Il n’y avait pas un livre de plus en français qu’avant. Il est vrai que certains commis faisaient du zèle et s’adressaient à eux en français… Ils étaient estomaqués. Jamais ils n’avaient vu autant d’audace.

Pire, dans une librairie du centre-ville de la métropole, une dame me demande en 1979 si nous avons des livres en anglais. Je réponds que non (en anglais). Elle tourne la tête et dit à sa compagne : « They don’t read. »

Je ne me suis jamais senti aussi insulté. Je lisais Victor Hugo, Émile Zola, Michel Tournier et bien d’autres, et cette chipie bornée avait l’outrecuidance de me dire à moi que je ne lisais rien!!! Et bien je lisais Dickens, madame. Connaissait-elle seulement Victor Hugo?

Après l’adoption de la Charte de la langue française

Bien entendu, les choses ont changé par la suite. Telle une chrysalide qui se transforme en papillon, ma ville s’est parée de ses plus beaux atours français. Fini les affiches seulement en anglais ou dans les deux langues. Les petits commerces tenus par des immigrés parlaient tout à coup français. Mon restaurant indien favori avait enfin des serveurs capables de répondre dans ma langue.

Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression de vivre dans une ville française. J’en ressentais beaucoup de fierté.

Aujourd’hui

Je vis maintenant à Gatineau et, pour moi, le visage de la métropole est toujours français. Mais, depuis quelques années, je constate une recrudescence dans l’affichage unilingue anglais dans le centre-ville, chaque fois que j’y retourne. On m’accueille parfois en anglais, alors que ce phénomène s’était fait beaucoup plus rare, naguère.

Les dernières enquêtes montrent que les anglophones de Montréal et du Québec connaissent pour la plupart le français. Tout un virage par rapport aux années 1940. Ma mère ne s’y reconnaîtrait plus.

Je suis toutefois inquiet de voir que bien des francophones semblent baisser la garde. Les derniers sondages montrent qu’ils voudraient que l’accès des francophones aux écoles anglaises soit élargi. C’est de l’inconscience pure. La proportion de francophones au Québec glisse lentement; celle des francophones dans la métropole chute de manière très inquiétante.

Il faut rester vigilant. S’ils étaient encore là, mes parents vous le diraient. Ce n’est pas le temps de saper la Charte de la langue française. Il faut la renforcer. Après tout, n’est-elle pas « une grande loi canadienne », comme le disait l’ancien ministre libéral fédéral Stéphane Dion?