Archives de catégorie : Anglicismes

Caddie

Les Français ont parfois un vocabulaire qui nous étonne au Québec. (Les Français pourraient dire la même chose au sujet des Québécois. Voir mon article sur les impropriétés.)

Les supermarchés européens n’ont rien à envier à ceux de l’Amérique du Nord, sauf que nos cousins entassent leurs achats dans un petit chariot qu’ils appellent caddie, terme inusité de ce côté-ci de l’Atlantique.

Caddie est en fait le nom d’une marque, comme Frigidaire ou Kleenex. Il vient du mot cart et désigne un type de chariot que l’on voit dans les supermarchés, mais aussi dans les gares et les aéroports. On s’en sert pour y mettre notre épicerie ou nos bagages.

Anglicisme : cachez ce sein que je ne saurais voir

Les Québécois sont prompts à dénoncer les anglicismes franco-français, alors qu’ils aspergent leur discours d’anglicismes de syntaxe sans jamais s’en rendre compte. Mais c’est un vieux débat. Dans le cas présent, caddie serait un autre anglicisme dont on pourrait se passer.

Mais comment le remplacer? Deux possibilités : 1) désigner le caddie sous le terme plus générique de charriot; 2) employer l’impropriété panier ou pire encore : carrosse.

Chariot

Ce mot englobe plusieurs significations : il peut s’agir d’un véhicule agricole aussi bien que d’une plateforme de cinéma permettant de réaliser des travellings. Charriot vient du verbe charrier qui, on l’aura noté, s’écrit avec deux R, d’où le charriot proposé par la réforme orthographique de 1990.

Panier et carrosse

Si charriot est correct, c’est loin d’être le cas pour l’autre terme employé par les Québécois : panier. Or, un panier peut se transporter sous le bras et il est doté d’une anse. Bien entendu on peut y mettre des provisions, d’où le lien fait avec le caddie. Mais un panier n’a pas de roues. C’est donc une erreur grossière de parler d’un panier au supermarché.

On entend aussi carrosse, qui n’a absolument rien à voir avec un charriot d’épicerie. Il s’agit d’une ancienne voiture à chevaux dont se servent parfois certains souverains pour parader devant la foule.

Alors, oubliez ce carrosse, à moins que vous ne fassiez l’épicerie avec votre jument… Comme diraient les Britanniques, henni soit qui mal y voit…

Sergueï

Le prénom Serge, qu’il soit décliné en russe ou en ukrainien, en voit de toutes les couleurs. On l’écrit de toutes sortes de manières, le plus souvent de façon erronée.

Qu’on en juge :

  • Pour le russe : Sergei, Sergey, Serghei, Serguei, Sergueï
  • Pour l’ukrainien : Serhii, Serhiy

Mais pourquoi autant de versions? Ceux et celles qui connaissent la problématique de la translittération peuvent sauter les deux prochains paragraphes.

Encore la translittération

Ces variantes existent parce ces deux langues slaves s’écrivent en caractères cyrilliques et que les sons doivent être transcrits dans les langues qui s’écrivent en caractères latins, le problème étant que l’anglais, le français ou l’allemand n’écrivent pas les sons de la même manière. Voir mon article à ce sujet.

Les médias canadiens, et parfois européens, continuent de multiplier les fautes de transcription des noms slaves. Va pour les noms connus de personnalité comme Poutine ou Zelensky. Toutefois le nom de personnes moins connues, comme un général de brigade ou un obscur porte-parole, est trop souvent écrit à l’anglaise, une faute inaperçue.

Sergueï

Le ministre des Affaires étrangères de Russie s’appelle Sergueï Lavrov. En cyrillique : Сергей Лавров. Ceux qui lisent le russe voient tout de suite deux choses : le p cyrillique représente le son G et le й un I allongé. Écrire Sergei est une erreur grossière, car le G devant un E se prononce comme un J en français. Nous aurions donc Ser-Jè. En français, on met un U après le G pour le « durcir », comme dans guerre. Et ei se prononce è, comme dans seigneur.

Écrire Sergey n’est pas mieux, car le G continue d’être prononcé comme un J. D’ailleurs, cette graphie vient de l’anglais.

Sergey

En anglais, le G devant un E peut être prononcé de deux manières. Un G dur comme dans geek ou un G « mou », comme dans generous. Dans le cas de Sergey le G est dur. Le Y marque le I allongé.

Conclusion : il faudrait écrire Sergueï pour obtenir la même prononciation qu’en russe.

Serhiy

Le prénom Serge en ukrainien peut s’écrire de deux façons.

Prenons le cas de Serhiy Jadan, qui s’écrit ainsi en ukrainien : Сергій Жадан. Comme on le voit, le prénom comporte un double I, un I court et le I allongé, qui ressemble à un N à l’envers. En français, cet I allongé est souvent transcrit par la lettre y, d’où la graphie Serhiy.

On voit parfois Serhii, ce qui est une autre manière de représenter le I allongé. Il me semble plus traditionnel d’utiliser le Y.

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Vous lirez avec intérêt les articles suivants :

L’écriture des noms russes en français

Écrire les noms ukrainiens en français

L’ukrainien et le russe

Kiev ou Kyïv?

Capitaliser

Le verbe capitaliser est souvent employé au Canada et au Québec dans le sens de tirer profit de, profiter de, ce qui est un anglicisme.

Au sens propre, capitaliser signifie « Transformer un revenu en capital », comme l’indique le Larousse. Le mot peut également avoir le sens de « Amasser de l’argent », comme le précise le Robert. Cependant, ce dernier ouvrage ajoute un troisième sens, qui est justement de tirer profit de.

Or, cette acception vient directement de l’anglais, comme le signalent des ouvrages québécois comme le Multidictionnaire de la langue française, Le dictionnaire Usito et le Dictionnaire des anglicismes, de Colpron. En outre, cette formulation est absente du Dictionnaire de l’Académie. Elle n’est donc pas un retour de l’ancien français. C’est bel et bien un anglicisme.

D’ailleurs, le premier sens donné par Collinspour capitalize est bel et bien de profiter d’une situation.

Le Robert donne plusieurs exemples de capitaliser pris dans ce sens. Une courte recherche sur le web montre que cette acception est assez courante en France.

Des mots français infléchis par l’anglais

Ce n’est pas la première fois qu’un mot français voit son sens élargi sous l’influence de l’anglais. On peut penser à réaliser, au sens de « prendre conscience de »; à drastique, au sens d’énergique, de rigoureux; à attractif, au sens d’attrayant.

Dans les trois cas ci-dessus, le Robert indique soit qu’il d’un anglicisme soit que c’est un emploi critiqué.

Il semble maintenant que le dictionnaire ne veuille plus mentionner l’origine d’un sens nouveau, à savoir qu’il est inspiré de l’anglais. Les francophones européens deviennent de plus en plus influencés par l’anglais. Ils ne se contentent plus d’emprunts lexicaux comme black-out (prononcé blaca-outte) ou discount (prononcé discountte), ils rejoignent maintenant les Québécois avec des emprunts sémantiques.

Sur une ferme

Nora a grandi sur une ferme. Voilà une phrase que l’on entend couramment au Canada français. Une faute de syntaxe dont la plus proche voisine est « Il siège sur un comité. »

Ce sont des calques syntaxiques de l’anglais : « Nora grew up on a farm. He sits on a committee. »

Comme je l’ai expliqué à maintes reprises, les francophones du Canada vivent dangereusement proche du monde anglo-saxon et leur langue s’en ressent.

On habite dans une ferme, on siège à un comité.

Êtes-vous sûr?

La confusion entre l’anglais et le français est telle qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits, pour employer une expression populaire. La préposition sur engendre de nombreux calques de l’anglais, calques qui pour un grand nombre de gens sont indétectables parce qu’on les entend partout.

En voici quelques-uns :

  • Être sur un avion – être dans l’avion.
  • Être sur la ligne – être en ligne.
  • Être sur le téléphone – être au téléphone.
  • Surfer sur Internet – surfer dans Internet.
  • Il y a beaucoup de monde sur la rue Principale – dans la rue Principale.

Amusons-nous un peu.

  • Être sur l’avion : j’espère que vous êtes bien attaché… Il fait un froid de canard, demandez une couverture supplémentaire.
  • Être sur la ligne : vous êtes équilibriste?
  • Être sur le téléphone : vous êtes assis dessus?
  • Surfer sur Internet : attention au tsunami!
  • Beaucoup de monde sur la rue Principale? Oui, les gens sont empilés et attendent le feu vert à l’intersection.

Des ouvrages comme le Colpron et le Multidictionnaire en répertorient bien d’autres.

Backlash

La récente déconfiture des républicains aux élections de mi-mandat est interprétée comme un backlash résultant du jugement de la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

Le terme anglais est séduisant : on entend presque le coup de fouet. Séduisant, certes, mais pas incontournable.

Les républicains sont peut-être victimes des conséquences négatives de ce jugement, eux qui sont généralement hostiles à l’avortement. Ils sont victimes d’un effet boomerang, mieux d’un retour de flamme. Le ressac a été dur.

Le moins que l’on peut dire, c’est que le contrecoup a été dur. Il y a eu réaction brutale; défavorable; musclée. La décision du plus haut tribunal états-unien a suscité un tollé.

Livrer la marchandise

L’ancienne cheffe libérale du Québec, Dominique Anglade, n’a pas livré la marchandise. Son parti a obtenu le pire résultat de son histoire aux élections de 2022, sans compter que le lien avec les francophones est rompu, ce qui est très grave.

Un calque

L’expression livrer la marchandise est un calque de l’anglais deliver the goods et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est expressif. Il a malheureusement fait plusieurs bâtards dans le franglais parlé au Québec, particulièrement par les personnalités politiques.

Encore une fois, en calquant l’anglais, on dira livrer sur quelque chose, dans le sens de livrer la marchandise. En poussant un peu, on finira par avancer que le gouvernement n’a pas livré tout court.

En français

Au sens littéral, on peut livrer des marchandises, ce que confirment les dictionnaires courants, aussi bien que le TLF. Ces ouvrages ne signalent que le sens propre. Le sens figuré… livré par l’anglais ne s’y trouve pas.

Pour en revenir à Mme Anglade, on peut affirmer qu’elle n’a pas été à la hauteur des attentes, qu’elle n’a pas répondu aux attentes. Elle n’a pas tenu le pari de relancer le Parti libéral du Québec. Bref, elle n’a pas rempli sa mission.

Chose promise, chose due

Une personne qui ne « livre pas la marchandise » n’a pas tenu ses promesses. Elle n’a pas respecté sa parole, elle n’a pas tenu parole.

L’expression livrer la marchandise illustre bien la force d’attraction de l’anglais, toujours prêt à recourir à une image pour exprimer une réalité abstraite.

Shrinkflation

Tout le monde a remarqué que les emballages des denrées que l’on achète au supermarché rétrécissent sans cesse, alors que le prix augmente. C’est une tactique pas si nouvelle que cela qu’adoptent les entreprises de l’agroalimentaire pour masquer la hausse des prix due à l’inflation.

Ce phénomène a fait l’objet d’un reportage à France 2 qui a gratifié ses téléspectateurs d’une nouvelle horreur linguistique : shrinkflation. Pourtant, dès le début du reportage, le journaliste faisait un petit effort en traduisant le terme par réduflation. Par la suite, il s’en est tenu à l’anglicisme.

Je serais curieux de savoir combien de personnes en France comprendraient le mot shrinkflation. Bien entendu, ils auraient également du mal à comprendre son pendant français, mais, avec un petit d’effort, certains arriveraient à se figurer de quoi il s’agit.

Chose certaine, nous n’avons pas fini d’entendre parler de réduflation par les temps qui courent.

Bleu poudre

La Coalition avenir Québec a peint le Québec en bleu poudre, c’est-à-dire en bleu pâle. Tous les commentateurs le disent. Cette teinte de bleu est la couleur du logo de la CAQ, ce qui lui permet de se distinguer des deux autres formations politiques ayant adopté le bleu comme couleur principale, à savoir le Parti québécois et le Parti conservateur.

Le langagier en moi tique : et si c’était un anglicisme, calque de powder blue? Le Dictionnaire Larousse anglais-français donne comme traduction bleu pastel, mais pas bleu poudre.

Le fait est que cette expression douteuse ne figure pas dans les grands dictionnaires. On verra bleu marine, certes, mais jamais bleu poudre. L’expression semble appartenir au registre québécois, comme en témoigne le nom d’un ancien groupe d’humoristes, les Bleu poudre (sans S).

Ici et là sur la Grande Toile on verra bleu poudré, mais en autant que j’ai pu voir, ce terme ne semble pas du tout répandu dans la francophonie. C’est pourquoi je demeure dubitatif par rapport à cette expression.

Ceux qui redoutent de commettre un anglicisme opteront pour bleu clair ou bleu pastel.

Continuons d’être vigilants…

Dernier droit

Le monde entier retiendra son souffle lorsque le scrutin présidentiel américain de 2024 arrivera dans le dernier droit.

Voilà un terme qu’on entend souvent dans les courses hippiques, l’ennui étant qu’il est erroné.

Chose exceptionnelle, un journaliste, Antoine Robitaille, a sonné l’alarme en dénonçant cette expression trop souvent utilisée dans les médias québécois. Un journaliste qui signale un anglicisme, évènement rarissime. A-t-il seulement été entendu?

Comme on peut s’en douter, l’expression dernier droit vient directement de l’anglais the last straight.

En athlétisme, ou dans les sports équestres, il sera question de la dernière ligne droite. En effet, droit n’a pas le sens de « ligne droite » en français.

Puisque la joute électorale est une compétition, puisons dans le vocabulaire du sport et parlons de dernier sprint, de sprint final. On pourrait aussi parler de dernière étape et, avec un peu d’imagination et de vocabulaire, des derniers moments, du dernier souffle de la campagne électorale. Et pourquoi pas le dernier virage avant la fin de la campagne?

Bigot

Les États-Unis sont-ils au bord d’une guerre civile? Certains pensent que oui. À mon sens, elle ne ressemblera en rien à la guerre de Sécession qui a déchiré le pays de 1861 à 1865. Ce sont plutôt des fanatiques de toute sorte qui pourraient perpétrer des attentats ciblés, enlever ou assassiner des personnalités publiques. L’invasion du Congrès, le 6 janvier 2021, pourrait n’être qu’une répétition.

Malheureusement, le pays de l’Oncle Sam est peuplé de personnes intolérantes, fanatisées, étroites d’esprit, celles qu’on appelle souvent des bigots. Attention, il s’agit ici d’un anglicisme pernicieux.

Il y a effectivement un grand nombre de bigots chez nos voisins du sud, mais pas exactement ceux qu’on pense. Car, en français, un bigot n’est rien d’autre qu’une personne dévote, une grenouille de bénitier comme on dit couramment. Or, les États-Unis ont été fondés par des puritains fuyant l’Angleterre; les bigots ont essaimé partout dans le pays et leur influence se fait encore sentir : la religiosité des Américains fait contraste avec ce qu’on observe dans d’autres pays occidentaux.

Bigots et lunatiques

Le terme anglais bigots pourrait se traduire tout simplement par intolérants, entre autres. En anglais, on parle souvent de la lunatic fringe. Il s’agit d’utopistes, que certains qualifieraient en français d’extrémistes ou de jusqu’au-boutistes.

Un lunatique, en français n’a rien à voir avec un lunatic en anglais, une personne qui se conduit de manière stupide, sans réfléchir. Dans notre langue, un lunatique est une personne instable, versatile.

Ce qui nous amène vers un troisième faux ami : versatile. On entend souvent les commentateurs sportifs parler d’un joueur versatile. En réalité, il est question d’un joueur polyvalent, par exemple un ailier aussi bon en défensive qu’en offensive.

Ce billet met en évidence les multiples pièges que comporte la traduction et le danger de traduire sans bien comprendre ce qu’on lit.