Archives de catégorie : Anglicismes

Clause dérogatoire

La fameuse clause dérogatoire, cette disposition particulière de la Charte des droits et libertés du Canada, fait encore couler beaucoup d’encre. Mais les médias ont enfin commencé à l’appeler par son nom exact : la disposition de dérogation, comme quoi il y a parfois espoir de faire évoluer la prose journalistique.

Par le passé, constitutionnalistes, juristes, politologues et journalistes ont tiré dans toutes les directions pour parler de la notwithstanding clause : clause nonobstant, clause de dérogation, clause dérogatoire, etc.

Quid?

Cette disposition de la Charte des droits et libertés permet à un gouvernement de mettre une loi à l’abri de l’application de ladite charte pendant cinq ans. Il s’agit de l’article 33 de la Charte.

Cette disposition a été adoptée en 1982 sous les pressions de gouvernements conservateurs de l’Ouest. Le gouvernement fédéral s’inquiète que le Québec et l’Ontario, notamment, recourent à cette disposition à titre préventif en adoptant une loi controversée. À l’origine, le recours à la disposition de dérogation devait être exceptionnelle. À présent, cette ligne rouge est de plus en plus franchie, d’où le débat actuel.

Sur le plan linguistique

Jadis, les rédacteurs nous assénaient l’anglicisme mal digéré de clause nonobstant, calque hideux de notwithstanding clause. Or, le mot « nonobstant », bien que faisant partie du vocabulaire juridique, ne s’emploie pas de cette manière.

Les langagiers s’interrogeaient également sur l’adjectif « dérogatoire » dans clause dérogatoire. Certains y voyait un beau cas d’usage abusif de l’adjectif : la clause ne déroge pas elle-même parce qu’elle permet de déroger. C’est pourquoi tant le Lexique constitutionnel du Bureau de la traduction que l’Office québécois de la langue française préconisent l’utilisation de l’expression disposition de dérogation.

Adjectivite

Clause dérogatoire serait donc un beau cas d’utilisation abusive de l’adjectif. Pourtant, ce genre de construction dans lequel le rapport entre l’adjectif et le substantif est indirect se voit couramment. Pensons aux poteaux électriques, autobus scolaires, journalistes sportifs, etc. Les poteaux ne sont pas en soi électriques, les autobus ne sont pas scolaires, mais à essence, et les journalistes qui couvrent le hockey ne sont pas nécessairement des athlètes.

Chose certaine, la fameuse clause dérogatoire marque un net progrès sur l’horrible clause nonobstant. Pour plus de prudence, utilisons plutôt disposition de dérogation.

Clause et disposition

Le mot « clause » s’applique lorsqu’il est question des dispositions d’un contrat ou d’un acte juridique. Il est donc préférable d’employer « disposition ».

Podiatre

Les anglicismes peuvent se cacher dans les mots les plus courants. Nous sommes tous allés faire soigner nos pieds chez un podriatre. La mienne m’a appris que ce mot vient de l’anglais podiatrist.

Retombé sur mes pieds, j’ai fait quelques vérifications pour constater que c’était vrai. Le terme français exact est podologue. Le Robert définit le podologue comme un spécialiste de la podologie, qui est l’étude du pied et de ses affections.

Quant au terme podriatre, il est présenté comme un canadianisme, et il renvoie à un médecin qui pratique la podiatrie.

Un régionalisme ?

Faudrait-il dire un podologue ? L’ennui, c’est que podriatre est bien implanté ici; bien entendu, on pourrait se donner un coup de pied au bon endroit et essayer d’implanter podologue, plus français, certes, mais moins bien connu.

Il y a un rapprochement entre le tandem podiatre/podologue et celui de condominium/copropriété. Dans les deux cas, l’anglicisme est très répandu au point d’en devenir invisible. Il est d’autant plus difficile de le remplacer par l’expression française exacte que l’anglicisme est déjà entré dans les dictionnaires de l’Hexagone.

Craque

Le mot craque est un autre faux ami de l’anglais. Son emploi, au Québec et au Canada français, peut étonner. Qu’on en juge :

La rue est pleine de craques. La Ville a dû asphalter.

Le plancher est craqué.

Dans la première phrase, le mot craque est un calque de l’anglais crack, qui a le sens de fissure. Dans la deuxième, le plancher était fissuré et non craqué.

On me permettra de citer Leonard Cohen : « There is a crack in everything, that’s how the light gets in. »  On peut traduire cette phrase de bien des manières, mais pas avec le mot craque.

En français

Dans notre langue, il n’est nulle part question de fissure. Une craque est un mensonge par exagération, un bobard.

J’ai remporté l’élection de 2020. Le vote était truqué.

Le verbe craquer a plusieurs sens :

Produire un bruit sec; se déchirer brusquement :

La toile de la piscine a craqué.

Le verbe évoque aussi la notion d’échec : s’effondrer; échouer, rater, avorter.

Le projet de réforme l’orthographe du français a craqué.

Craquer, c’est aussi succomber à la tentation; tomber sous le charme. Exemple :

Les jeunes mariés ont craqué pour cette belle maison de campagne.

Pousser des craques

Un dernier sens sidérant pour la francophonie : craque au sens de moquerie. Faire des remarques obliques et ironiques sur une personne ou une situation. Le président russe, un pince-sans-rire à ses heures, a déjà dit à propos d’un président américain : « Il est un homme intelligent et équilibré. »

Au Québec, on lui aurait répondu : « Tu me niaises! » Traduction libre : « Tu te fous de ma gueule. »

Caddie

Les Français ont parfois un vocabulaire qui nous étonne au Québec. (Les Français pourraient dire la même chose au sujet des Québécois. Voir mon article sur les impropriétés.)

Les supermarchés européens n’ont rien à envier à ceux de l’Amérique du Nord, sauf que nos cousins entassent leurs achats dans un petit chariot qu’ils appellent caddie, terme inusité de ce côté-ci de l’Atlantique.

Caddie est en fait le nom d’une marque, comme Frigidaire ou Kleenex. Il vient du mot cart et désigne un type de chariot que l’on voit dans les supermarchés, mais aussi dans les gares et les aéroports. On s’en sert pour y mettre notre épicerie ou nos bagages.

Anglicisme : cachez ce sein que je ne saurais voir

Les Québécois sont prompts à dénoncer les anglicismes franco-français, alors qu’ils aspergent leur discours d’anglicismes de syntaxe sans jamais s’en rendre compte. Mais c’est un vieux débat. Dans le cas présent, caddie serait un autre anglicisme dont on pourrait se passer.

Mais comment le remplacer? Deux possibilités : 1) désigner le caddie sous le terme plus générique de charriot; 2) employer l’impropriété panier ou pire encore : carrosse.

Chariot

Ce mot englobe plusieurs significations : il peut s’agir d’un véhicule agricole aussi bien que d’une plateforme de cinéma permettant de réaliser des travellings. Charriot vient du verbe charrier qui, on l’aura noté, s’écrit avec deux R, d’où le charriot proposé par la réforme orthographique de 1990.

Panier et carrosse

Si charriot est correct, c’est loin d’être le cas pour l’autre terme employé par les Québécois : panier. Or, un panier peut se transporter sous le bras et il est doté d’une anse. Bien entendu on peut y mettre des provisions, d’où le lien fait avec le caddie. Mais un panier n’a pas de roues. C’est donc une erreur grossière de parler d’un panier au supermarché.

On entend aussi carrosse, qui n’a absolument rien à voir avec un charriot d’épicerie. Il s’agit d’une ancienne voiture à chevaux dont se servent parfois certains souverains pour parader devant la foule.

Alors, oubliez ce carrosse, à moins que vous ne fassiez l’épicerie avec votre jument… Comme diraient les Britanniques, henni soit qui mal y voit…

Sergueï

Le prénom Serge, qu’il soit décliné en russe ou en ukrainien, en voit de toutes les couleurs. On l’écrit de toutes sortes de manières, le plus souvent de façon erronée.

Qu’on en juge :

  • Pour le russe : Sergei, Sergey, Serghei, Serguei, Sergueï
  • Pour l’ukrainien : Serhii, Serhiy

Mais pourquoi autant de versions? Ceux et celles qui connaissent la problématique de la translittération peuvent sauter les deux prochains paragraphes.

Encore la translittération

Ces variantes existent parce ces deux langues slaves s’écrivent en caractères cyrilliques et que les sons doivent être transcrits dans les langues qui s’écrivent en caractères latins, le problème étant que l’anglais, le français ou l’allemand n’écrivent pas les sons de la même manière. Voir mon article à ce sujet.

Les médias canadiens, et parfois européens, continuent de multiplier les fautes de transcription des noms slaves. Va pour les noms connus de personnalité comme Poutine ou Zelensky. Toutefois le nom de personnes moins connues, comme un général de brigade ou un obscur porte-parole, est trop souvent écrit à l’anglaise, une faute inaperçue.

Sergueï

Le ministre des Affaires étrangères de Russie s’appelle Sergueï Lavrov. En cyrillique : Сергей Лавров. Ceux qui lisent le russe voient tout de suite deux choses : le p cyrillique représente le son G et le й un I allongé. Écrire Sergei est une erreur grossière, car le G devant un E se prononce comme un J en français. Nous aurions donc Ser-Jè. En français, on met un U après le G pour le « durcir », comme dans guerre. Et ei se prononce è, comme dans seigneur.

Écrire Sergey n’est pas mieux, car le G continue d’être prononcé comme un J. D’ailleurs, cette graphie vient de l’anglais.

Sergey

En anglais, le G devant un E peut être prononcé de deux manières. Un G dur comme dans geek ou un G « mou », comme dans generous. Dans le cas de Sergey le G est dur. Le Y marque le I allongé.

Conclusion : il faudrait écrire Sergueï pour obtenir la même prononciation qu’en russe.

Serhiy

Le prénom Serge en ukrainien peut s’écrire de deux façons.

Prenons le cas de Serhiy Jadan, qui s’écrit ainsi en ukrainien : Сергій Жадан. Comme on le voit, le prénom comporte un double I, un I court et le I allongé, qui ressemble à un N à l’envers. En français, cet I allongé est souvent transcrit par la lettre y, d’où la graphie Serhiy.

On voit parfois Serhii, ce qui est une autre manière de représenter le I allongé. Il me semble plus traditionnel d’utiliser le Y.

***

Vous lirez avec intérêt les articles suivants :

L’écriture des noms russes en français

Écrire les noms ukrainiens en français

L’ukrainien et le russe

Kiev ou Kyïv?

Capitaliser

Le verbe capitaliser est souvent employé au Canada et au Québec dans le sens de tirer profit de, profiter de, ce qui est un anglicisme.

Au sens propre, capitaliser signifie « Transformer un revenu en capital », comme l’indique le Larousse. Le mot peut également avoir le sens de « Amasser de l’argent », comme le précise le Robert. Cependant, ce dernier ouvrage ajoute un troisième sens, qui est justement de tirer profit de.

Or, cette acception vient directement de l’anglais, comme le signalent des ouvrages québécois comme le Multidictionnaire de la langue française, Le dictionnaire Usito et le Dictionnaire des anglicismes, de Colpron. En outre, cette formulation est absente du Dictionnaire de l’Académie. Elle n’est donc pas un retour de l’ancien français. C’est bel et bien un anglicisme.

D’ailleurs, le premier sens donné par Collinspour capitalize est bel et bien de profiter d’une situation.

Le Robert donne plusieurs exemples de capitaliser pris dans ce sens. Une courte recherche sur le web montre que cette acception est assez courante en France.

Des mots français infléchis par l’anglais

Ce n’est pas la première fois qu’un mot français voit son sens élargi sous l’influence de l’anglais. On peut penser à réaliser, au sens de « prendre conscience de »; à drastique, au sens d’énergique, de rigoureux; à attractif, au sens d’attrayant.

Dans les trois cas ci-dessus, le Robert indique soit qu’il d’un anglicisme soit que c’est un emploi critiqué.

Il semble maintenant que le dictionnaire ne veuille plus mentionner l’origine d’un sens nouveau, à savoir qu’il est inspiré de l’anglais. Les francophones européens deviennent de plus en plus influencés par l’anglais. Ils ne se contentent plus d’emprunts lexicaux comme black-out (prononcé blaca-outte) ou discount (prononcé discountte), ils rejoignent maintenant les Québécois avec des emprunts sémantiques.

Sur une ferme

Nora a grandi sur une ferme. Voilà une phrase que l’on entend couramment au Canada français. Une faute de syntaxe dont la plus proche voisine est « Il siège sur un comité. »

Ce sont des calques syntaxiques de l’anglais : « Nora grew up on a farm. He sits on a committee. »

Comme je l’ai expliqué à maintes reprises, les francophones du Canada vivent dangereusement proche du monde anglo-saxon et leur langue s’en ressent.

On habite dans une ferme, on siège à un comité.

Êtes-vous sûr?

La confusion entre l’anglais et le français est telle qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits, pour employer une expression populaire. La préposition sur engendre de nombreux calques de l’anglais, calques qui pour un grand nombre de gens sont indétectables parce qu’on les entend partout.

En voici quelques-uns :

  • Être sur un avion – être dans l’avion.
  • Être sur la ligne – être en ligne.
  • Être sur le téléphone – être au téléphone.
  • Surfer sur Internet – surfer dans Internet.
  • Il y a beaucoup de monde sur la rue Principale – dans la rue Principale.

Amusons-nous un peu.

  • Être sur l’avion : j’espère que vous êtes bien attaché… Il fait un froid de canard, demandez une couverture supplémentaire.
  • Être sur la ligne : vous êtes équilibriste?
  • Être sur le téléphone : vous êtes assis dessus?
  • Surfer sur Internet : attention au tsunami!
  • Beaucoup de monde sur la rue Principale? Oui, les gens sont empilés et attendent le feu vert à l’intersection.

Des ouvrages comme le Colpron et le Multidictionnaire en répertorient bien d’autres.

Backlash

La récente déconfiture des républicains aux élections de mi-mandat est interprétée comme un backlash résultant du jugement de la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

Le terme anglais est séduisant : on entend presque le coup de fouet. Séduisant, certes, mais pas incontournable.

Les républicains sont peut-être victimes des conséquences négatives de ce jugement, eux qui sont généralement hostiles à l’avortement. Ils sont victimes d’un effet boomerang, mieux d’un retour de flamme. Le ressac a été dur.

Le moins que l’on peut dire, c’est que le contrecoup a été dur. Il y a eu réaction brutale; défavorable; musclée. La décision du plus haut tribunal états-unien a suscité un tollé.

Livrer la marchandise

L’ancienne cheffe libérale du Québec, Dominique Anglade, n’a pas livré la marchandise. Son parti a obtenu le pire résultat de son histoire aux élections de 2022, sans compter que le lien avec les francophones est rompu, ce qui est très grave.

Un calque

L’expression livrer la marchandise est un calque de l’anglais deliver the goods et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est expressif. Il a malheureusement fait plusieurs bâtards dans le franglais parlé au Québec, particulièrement par les personnalités politiques.

Encore une fois, en calquant l’anglais, on dira livrer sur quelque chose, dans le sens de livrer la marchandise. En poussant un peu, on finira par avancer que le gouvernement n’a pas livré tout court.

En français

Au sens littéral, on peut livrer des marchandises, ce que confirment les dictionnaires courants, aussi bien que le TLF. Ces ouvrages ne signalent que le sens propre. Le sens figuré… livré par l’anglais ne s’y trouve pas.

Pour en revenir à Mme Anglade, on peut affirmer qu’elle n’a pas été à la hauteur des attentes, qu’elle n’a pas répondu aux attentes. Elle n’a pas tenu le pari de relancer le Parti libéral du Québec. Bref, elle n’a pas rempli sa mission.

Chose promise, chose due

Une personne qui ne « livre pas la marchandise » n’a pas tenu ses promesses. Elle n’a pas respecté sa parole, elle n’a pas tenu parole.

L’expression livrer la marchandise illustre bien la force d’attraction de l’anglais, toujours prêt à recourir à une image pour exprimer une réalité abstraite.

Shrinkflation

Tout le monde a remarqué que les emballages des denrées que l’on achète au supermarché rétrécissent sans cesse, alors que le prix augmente. C’est une tactique pas si nouvelle que cela qu’adoptent les entreprises de l’agroalimentaire pour masquer la hausse des prix due à l’inflation.

Ce phénomène a fait l’objet d’un reportage à France 2 qui a gratifié ses téléspectateurs d’une nouvelle horreur linguistique : shrinkflation. Pourtant, dès le début du reportage, le journaliste faisait un petit effort en traduisant le terme par réduflation. Par la suite, il s’en est tenu à l’anglicisme.

Je serais curieux de savoir combien de personnes en France comprendraient le mot shrinkflation. Bien entendu, ils auraient également du mal à comprendre son pendant français, mais, avec un petit d’effort, certains arriveraient à se figurer de quoi il s’agit.

Chose certaine, nous n’avons pas fini d’entendre parler de réduflation par les temps qui courent.