Archives de catégorie : Anglicismes

Sur une ferme

Nora a grandi sur une ferme. Voilà une phrase que l’on entend couramment au Canada français. Une faute de syntaxe dont la plus proche voisine est « Il siège sur un comité. »

Ce sont des calques syntaxiques de l’anglais : « Nora grew up on a farm. He sits on a committee. »

Comme je l’ai expliqué à maintes reprises, les francophones du Canada vivent dangereusement proche du monde anglo-saxon et leur langue s’en ressent.

On habite dans une ferme, on siège à un comité.

Êtes-vous sûr?

La confusion entre l’anglais et le français est telle qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits, pour employer une expression populaire. La préposition sur engendre de nombreux calques de l’anglais, calques qui pour un grand nombre de gens sont indétectables parce qu’on les entend partout.

En voici quelques-uns :

  • Être sur un avion – être dans l’avion.
  • Être sur la ligne – être en ligne.
  • Être sur le téléphone – être au téléphone.
  • Surfer sur Internet – surfer dans Internet.
  • Il y a beaucoup de monde sur la rue Principale – dans la rue Principale.

Amusons-nous un peu.

  • Être sur l’avion : j’espère que vous êtes bien attaché… Il fait un froid de canard, demandez une couverture supplémentaire.
  • Être sur la ligne : vous êtes équilibriste?
  • Être sur le téléphone : vous êtes assis dessus?
  • Surfer sur Internet : attention au tsunami!
  • Beaucoup de monde sur la rue Principale? Oui, les gens sont empilés et attendent le feu vert à l’intersection.

Des ouvrages comme le Colpron et le Multidictionnaire en répertorient bien d’autres.

Backlash

La récente déconfiture des républicains aux élections de mi-mandat est interprétée comme un backlash résultant du jugement de la Cour suprême sur le droit à l’avortement.

Le terme anglais est séduisant : on entend presque le coup de fouet. Séduisant, certes, mais pas incontournable.

Les républicains sont peut-être victimes des conséquences négatives de ce jugement, eux qui sont généralement hostiles à l’avortement. Ils sont victimes d’un effet boomerang, mieux d’un retour de flamme. Le ressac a été dur.

Le moins que l’on peut dire, c’est que le contrecoup a été dur. Il y a eu réaction brutale; défavorable; musclée. La décision du plus haut tribunal états-unien a suscité un tollé.

Livrer la marchandise

L’ancienne cheffe libérale du Québec, Dominique Anglade, n’a pas livré la marchandise. Son parti a obtenu le pire résultat de son histoire aux élections de 2022, sans compter que le lien avec les francophones est rompu, ce qui est très grave.

Un calque

L’expression livrer la marchandise est un calque de l’anglais deliver the goods et, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est expressif. Il a malheureusement fait plusieurs bâtards dans le franglais parlé au Québec, particulièrement par les personnalités politiques.

Encore une fois, en calquant l’anglais, on dira livrer sur quelque chose, dans le sens de livrer la marchandise. En poussant un peu, on finira par avancer que le gouvernement n’a pas livré tout court.

En français

Au sens littéral, on peut livrer des marchandises, ce que confirment les dictionnaires courants, aussi bien que le TLF. Ces ouvrages ne signalent que le sens propre. Le sens figuré… livré par l’anglais ne s’y trouve pas.

Pour en revenir à Mme Anglade, on peut affirmer qu’elle n’a pas été à la hauteur des attentes, qu’elle n’a pas répondu aux attentes. Elle n’a pas tenu le pari de relancer le Parti libéral du Québec. Bref, elle n’a pas rempli sa mission.

Chose promise, chose due

Une personne qui ne « livre pas la marchandise » n’a pas tenu ses promesses. Elle n’a pas respecté sa parole, elle n’a pas tenu parole.

L’expression livrer la marchandise illustre bien la force d’attraction de l’anglais, toujours prêt à recourir à une image pour exprimer une réalité abstraite.

Shrinkflation

Tout le monde a remarqué que les emballages des denrées que l’on achète au supermarché rétrécissent sans cesse, alors que le prix augmente. C’est une tactique pas si nouvelle que cela qu’adoptent les entreprises de l’agroalimentaire pour masquer la hausse des prix due à l’inflation.

Ce phénomène a fait l’objet d’un reportage à France 2 qui a gratifié ses téléspectateurs d’une nouvelle horreur linguistique : shrinkflation. Pourtant, dès le début du reportage, le journaliste faisait un petit effort en traduisant le terme par réduflation. Par la suite, il s’en est tenu à l’anglicisme.

Je serais curieux de savoir combien de personnes en France comprendraient le mot shrinkflation. Bien entendu, ils auraient également du mal à comprendre son pendant français, mais, avec un petit d’effort, certains arriveraient à se figurer de quoi il s’agit.

Chose certaine, nous n’avons pas fini d’entendre parler de réduflation par les temps qui courent.

Bleu poudre

La Coalition avenir Québec a peint le Québec en bleu poudre, c’est-à-dire en bleu pâle. Tous les commentateurs le disent. Cette teinte de bleu est la couleur du logo de la CAQ, ce qui lui permet de se distinguer des deux autres formations politiques ayant adopté le bleu comme couleur principale, à savoir le Parti québécois et le Parti conservateur.

Le langagier en moi tique : et si c’était un anglicisme, calque de powder blue? Le Dictionnaire Larousse anglais-français donne comme traduction bleu pastel, mais pas bleu poudre.

Le fait est que cette expression douteuse ne figure pas dans les grands dictionnaires. On verra bleu marine, certes, mais jamais bleu poudre. L’expression semble appartenir au registre québécois, comme en témoigne le nom d’un ancien groupe d’humoristes, les Bleu poudre (sans S).

Ici et là sur la Grande Toile on verra bleu poudré, mais en autant que j’ai pu voir, ce terme ne semble pas du tout répandu dans la francophonie. C’est pourquoi je demeure dubitatif par rapport à cette expression.

Ceux qui redoutent de commettre un anglicisme opteront pour bleu clair ou bleu pastel.

Continuons d’être vigilants…

Dernier droit

Le monde entier retiendra son souffle lorsque le scrutin présidentiel américain de 2024 arrivera dans le dernier droit.

Voilà un terme qu’on entend souvent dans les courses hippiques, l’ennui étant qu’il est erroné.

Chose exceptionnelle, un journaliste, Antoine Robitaille, a sonné l’alarme en dénonçant cette expression trop souvent utilisée dans les médias québécois. Un journaliste qui signale un anglicisme, évènement rarissime. A-t-il seulement été entendu?

Comme on peut s’en douter, l’expression dernier droit vient directement de l’anglais the last straight.

En athlétisme, ou dans les sports équestres, il sera question de la dernière ligne droite. En effet, droit n’a pas le sens de « ligne droite » en français.

Puisque la joute électorale est une compétition, puisons dans le vocabulaire du sport et parlons de dernier sprint, de sprint final. On pourrait aussi parler de dernière étape et, avec un peu d’imagination et de vocabulaire, des derniers moments, du dernier souffle de la campagne électorale. Et pourquoi pas le dernier virage avant la fin de la campagne?

Bigot

Les États-Unis sont-ils au bord d’une guerre civile? Certains pensent que oui. À mon sens, elle ne ressemblera en rien à la guerre de Sécession qui a déchiré le pays de 1861 à 1865. Ce sont plutôt des fanatiques de toute sorte qui pourraient perpétrer des attentats ciblés, enlever ou assassiner des personnalités publiques. L’invasion du Congrès, le 6 janvier 2021, pourrait n’être qu’une répétition.

Malheureusement, le pays de l’Oncle Sam est peuplé de personnes intolérantes, fanatisées, étroites d’esprit, celles qu’on appelle souvent des bigots. Attention, il s’agit ici d’un anglicisme pernicieux.

Il y a effectivement un grand nombre de bigots chez nos voisins du sud, mais pas exactement ceux qu’on pense. Car, en français, un bigot n’est rien d’autre qu’une personne dévote, une grenouille de bénitier comme on dit couramment. Or, les États-Unis ont été fondés par des puritains fuyant l’Angleterre; les bigots ont essaimé partout dans le pays et leur influence se fait encore sentir : la religiosité des Américains fait contraste avec ce qu’on observe dans d’autres pays occidentaux.

Bigots et lunatiques

Le terme anglais bigots pourrait se traduire tout simplement par intolérants, entre autres. En anglais, on parle souvent de la lunatic fringe. Il s’agit d’utopistes, que certains qualifieraient en français d’extrémistes ou de jusqu’au-boutistes.

Un lunatique, en français n’a rien à voir avec un lunatic en anglais, une personne qui se conduit de manière stupide, sans réfléchir. Dans notre langue, un lunatique est une personne instable, versatile.

Ce qui nous amène vers un troisième faux ami : versatile. On entend souvent les commentateurs sportifs parler d’un joueur versatile. En réalité, il est question d’un joueur polyvalent, par exemple un ailier aussi bon en défensive qu’en offensive.

Ce billet met en évidence les multiples pièges que comporte la traduction et le danger de traduire sans bien comprendre ce qu’on lit.

Pipeline

L’acheminement du gaz russe en Allemagne est un sujet qui retiendra l’attention au cours des prochains mois. On reproche amèrement à l’ancienne chancelière Angela Merkel d’avoir rendu son pays dépendant du géant russe pour chauffer ses maisons.

Au cœur du problème (un mot qui semble disparu du vocabulaire médiatique) : le pipeline Nord Stream 1 grâce auquel le gaz russe est acheminé en Allemagne.

Prononciation

Les Canadiens qui écoutent les médias français ont sûrement remarqué que les animateurs prononcent le mot à l’anglaise paï-peu-laïne, ce qui se comprend aisément puisque le terme vient de l’anglais.

De ce côté-ci de l’Atlantique on le prononce comme un mot français : pipe-line. Faut-il condamner cette prononciation ? Pas nécessairement, étant donné que le mot est bien intégré au vocabulaire de notre langue.

D’ailleurs, le Robert donne les deux prononciations, tandis que le Larousse… surprise ! donne seulement la prononciation française.

Synonymes douteux

Naguère on entendait souvent oléoduc. Dans ce cas, il s’agit d’une conduite pour le pétrole uniquement, alors que le pipeline peut servir à acheminer du gaz aussi bien que du pétrole. Par conséquent, oléoduc ne peut être considéré comme un parfait synonyme de pipeline.

Qu’en est-il de gazoduc ? Comme le nom l’indique, il s’agit d’une conduite destinée au gaz naturel, liquide ou pas.

Gaz

Au Québec et dans le reste du Canada on peut dire qu’il y a de l’eau dans le gaz. Sous l’influence de l’anglais américain, le mot gaz désigne l’essence qu’on met dans un véhicule. Peser sur le gaz signifie accélérer, c’est-à-dire peser sur l’accélérateur. Mettre du gaz dans le char c’est faire le plein à une station de gaz.

Ne craignez rien, les Québécois ne sont pas en train de révolutionner la conduite automobile : ils parlent américain avec des mots français, comme c’est trop souvent le cas.

En passant, ce que les Américains appellent gas se dit petrol en Angleterre. Comprenne qui pourra.

Provision

Le vocabulaire juridique comporte son lot d’anglicismes au Canada. On n’a qu’à penser à renverser une décision, qui a fait l’objet d’un article dans ce blogue.

Un anglicisme plus insidieux nous guette : « Il n’y a pas de provision dans cette loi qui autorise… » On l’entend parfois sur les ondes. Il s’agit d’un faux ami. En anglais, une loi ou une entente peut comporter des provisions, c’est-à-dire des dispositions prévoyant telle ou telle chose.

En français, provision n’a pas ce sens. Une provision se définit comme un ensemble de choses utiles ou nécessaires en vue d’en faire usage ultérieurement. Le terme a également une connotation financière, soit une somme déposée chez un banquier pour assurer le paiement d’un chèque.

Rebondissements…

Au Canada, il est souvent question « d’un chèque qui a rebondi ». Anglicisme coloré. Un chèque qui « rebondit » est un chèque sans provision, un chèque qui n’a pu être encaissé. Chez nos voisins, les chèques rebondissent, tandis qu’au Québec et dans le Canada français ils sont platement sans provision.

Scooter des neiges

« Scooter des neiges. » L’expression est une véritable gifle pour les francophones du Canada.

Notre climat nordique nous a amenés à inventer un mode propulsion original monté sur des skis et activé par un petit moteur. Une sorte de moto qui glisse sur la neige, d’où son nom original de MOTONEIGE.

Je le mets en majuscules et en caractères gras, parce que je ne dérage pas en lisant le polar français Le dernier lapon, écrit par Olivier Truc. Tout au long de cet opus, couronné de nombreux prix, je lis « scooter des neiges »; le vrai terme motoneige apparait enfin à la page 116, comme un synonyme peu usité.

Or il s’avère que l’engin a été inventé au Québec par Joseph-Armand Bombardier. Il a pris d’abord le nom commercial de Ski-Doo, à l’époque où l’anglais dominait encore le Québec, mais le terme générique de motoneige s’est vite imposé. Plus personne n’utilise le terme Ski-Doo, et encore moins cette abomination française de « Scooter des neiges ».

Un scooter? Vraiment?

La vaste majorité des Français n’a jamais vu une motoneige. Je me demande comment on en est venu dans l’Hexagone à baptiser un véhicule canadien d’un nom anglais qui, comble de tout, est erroné. Erroné parce qu’il constitue un affront à l’appellation originale de motoneige, mais aussi parce qu’il ne correspond pas à la définition d’un scooter.

Le Robert : « 1. Motocycle léger, caréné, à cadre ouvert et à petites roues. 2. Scooter des neiges > Motoneige »

Une motoneige est certes équipée de roues, mais celles-ci activent des chenilles qui lui permettent d’avancer dans la neige; en outre, une motoneige glisse sur des skis. Avouons qu’on est finalement très loin de ces petites guêpes à deux roues qui sillonnent les capitales européennes.

Une question d’attitude

L’actrice française Vanessa Paradis a déjà séjourné au Québec et, dans une entrevue, pardon une interview, elle parlait des « scooters des neiges » qu’elle avait vus dans notre pays. Pourtant, elle a dû entendre des dizaines de fois l’expression motoneige. Alors pourquoi cette substitution? Par esprit de supériorité? Par mépris pour la langue québécoise?

Cette idée de rebaptiser à la française le nom d’une invention québécoise est insultante. J’ai contacté le journaliste français Olivier Truc pour signaler mon irritation. Il s’en fout complètement.

Que diraient les Français si je m’avisais d’appeler soudain la baguette française « pâte de farine »?