Archives de catégorie : Anglicismes

Pipeline

L’acheminement du gaz russe en Allemagne est un sujet qui retiendra l’attention au cours des prochains mois. On reproche amèrement à l’ancienne chancelière Angela Merkel d’avoir rendu son pays dépendant du géant russe pour chauffer ses maisons.

Au cœur du problème (un mot qui semble disparu du vocabulaire médiatique) : le pipeline Nord Stream 1 grâce auquel le gaz russe est acheminé en Allemagne.

Prononciation

Les Canadiens qui écoutent les médias français ont sûrement remarqué que les animateurs prononcent le mot à l’anglaise paï-peu-laïne, ce qui se comprend aisément puisque le terme vient de l’anglais.

De ce côté-ci de l’Atlantique on le prononce comme un mot français : pipe-line. Faut-il condamner cette prononciation ? Pas nécessairement, étant donné que le mot est bien intégré au vocabulaire de notre langue.

D’ailleurs, le Robert donne les deux prononciations, tandis que le Larousse… surprise ! donne seulement la prononciation française.

Synonymes douteux

Naguère on entendait souvent oléoduc. Dans ce cas, il s’agit d’une conduite pour le pétrole uniquement, alors que le pipeline peut servir à acheminer du gaz aussi bien que du pétrole. Par conséquent, oléoduc ne peut être considéré comme un parfait synonyme de pipeline.

Qu’en est-il de gazoduc ? Comme le nom l’indique, il s’agit d’une conduite destinée au gaz naturel, liquide ou pas.

Gaz

Au Québec et dans le reste du Canada on peut dire qu’il y a de l’eau dans le gaz. Sous l’influence de l’anglais américain, le mot gaz désigne l’essence qu’on met dans un véhicule. Peser sur le gaz signifie accélérer, c’est-à-dire peser sur l’accélérateur. Mettre du gaz dans le char c’est faire le plein à une station de gaz.

Ne craignez rien, les Québécois ne sont pas en train de révolutionner la conduite automobile : ils parlent américain avec des mots français, comme c’est trop souvent le cas.

En passant, ce que les Américains appellent gas se dit petrol en Angleterre. Comprenne qui pourra.

Provision

Le vocabulaire juridique comporte son lot d’anglicismes au Canada. On n’a qu’à penser à renverser une décision, qui a fait l’objet d’un article dans ce blogue.

Un anglicisme plus insidieux nous guette : « Il n’y a pas de provision dans cette loi qui autorise… » On l’entend parfois sur les ondes. Il s’agit d’un faux ami. En anglais, une loi ou une entente peut comporter des provisions, c’est-à-dire des dispositions prévoyant telle ou telle chose.

En français, provision n’a pas ce sens. Une provision se définit comme un ensemble de choses utiles ou nécessaires en vue d’en faire usage ultérieurement. Le terme a également une connotation financière, soit une somme déposée chez un banquier pour assurer le paiement d’un chèque.

Rebondissements…

Au Canada, il est souvent question « d’un chèque qui a rebondi ». Anglicisme coloré. Un chèque qui « rebondit » est un chèque sans provision, un chèque qui n’a pu être encaissé. Chez nos voisins, les chèques rebondissent, tandis qu’au Québec et dans le Canada français ils sont platement sans provision.

Scooter des neiges

« Scooter des neiges. » L’expression est une véritable gifle pour les francophones du Canada.

Notre climat nordique nous a amenés à inventer un mode propulsion original monté sur des skis et activé par un petit moteur. Une sorte de moto qui glisse sur la neige, d’où son nom original de MOTONEIGE.

Je le mets en majuscules et en caractères gras, parce que je ne dérage pas en lisant le polar français Le dernier lapon, écrit par Olivier Truc. Tout au long de cet opus, couronné de nombreux prix, je lis « scooter des neiges »; le vrai terme motoneige apparait enfin à la page 116, comme un synonyme peu usité.

Or il s’avère que l’engin a été inventé au Québec par Joseph-Armand Bombardier. Il a pris d’abord le nom commercial de Ski-Doo, à l’époque où l’anglais dominait encore le Québec, mais le terme générique de motoneige s’est vite imposé. Plus personne n’utilise le terme Ski-Doo, et encore moins cette abomination française de « Scooter des neiges ».

Un scooter? Vraiment?

La vaste majorité des Français n’a jamais vu une motoneige. Je me demande comment on en est venu dans l’Hexagone à baptiser un véhicule canadien d’un nom anglais qui, comble de tout, est erroné. Erroné parce qu’il constitue un affront à l’appellation originale de motoneige, mais aussi parce qu’il ne correspond pas à la définition d’un scooter.

Le Robert : « 1. Motocycle léger, caréné, à cadre ouvert et à petites roues. 2. Scooter des neiges > Motoneige »

Une motoneige est certes équipée de roues, mais celles-ci activent des chenilles qui lui permettent d’avancer dans la neige; en outre, une motoneige glisse sur des skis. Avouons qu’on est finalement très loin de ces petites guêpes à deux roues qui sillonnent les capitales européennes.

Une question d’attitude

L’actrice française Vanessa Paradis a déjà séjourné au Québec et, dans une entrevue, pardon une interview, elle parlait des « scooters des neiges » qu’elle avait vus dans notre pays. Pourtant, elle a dû entendre des dizaines de fois l’expression motoneige. Alors pourquoi cette substitution? Par esprit de supériorité? Par mépris pour la langue québécoise?

Cette idée de rebaptiser à la française le nom d’une invention québécoise est insultante. J’ai contacté le journaliste français Olivier Truc pour signaler mon irritation. Il s’en fout complètement.

Que diraient les Français si je m’avisais d’appeler soudain la baguette française « pâte de farine »?

Reality check

Les humains vivent d’illusions; ils déforment la réalité pour en faire un portrait qui correspond à leurs convictions; ils éludent les éléments de la réalité qui leur déplaisent.

Trop souvent, cette réalité les ramène sur terre. Brutalement. N’est-ce pas Vladimir?

Pour l’autocrate russe, la guerre menée en Ukraine a été un reality check. En français, on dirait un (dur) rappel à la réalité, une belle leçon de réalisme. Il a dû redescendre sur terre. Il a pris ses désirs pour des réalités, il aurait dû être plus réaliste.

Napoléon Bonaparte et Adolf Hitler se sont fait des illusions en croyant pouvoir envahir la Russie. L’épreuve des faits les a ramenés sur terre. L’invasion de la Russie a été pour les deux un reality check, comme on l’écrirait aujourd’hui dans notre monde anglicisant.

Il est temps de remettre les pendules à l’heure. Une expression anglaise incontournable, diraient nos reporters, peut aisément se traduire en français, parce que notre langue a toutes les ressources nécessaires pour exprimer des réalités qui n’ont pas besoin d’être checkées.

La consultation de l’excellent Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, nous le rappelle sans cesse.

Heure

Le Canada vit à l’heure anglo-saxonne… lire à l’heure américaine. Cela vaut pour les absurdes mesures impériales qui continuent de sévir ici, à cause du conservatisme américain vis-à-vis du système métrique.

Cela vaut également pour la façon d’exprimer les heures. Par exemple, travailler de 9 à 5 signifie être à l’œuvre de 9 heures à 17 heures. Jeune adulte, cette façon d’exprimer les heures me laissait pantois, mais, au fond n’est-il pas plus logique de compter de 1 à 24 au lieu de le faire 2 fois de 1 à 12?

La manière internationale d’exprimer les heures s’est peu à peu imposée au Canada – du moins chez les francophones – d’autant plus qu’elle est plus précise notamment dans les horaires de vols à l’aéroport. Votre avion pour Bruxelles décolle à 18 h 45 et non à 6 h 54 PM. Autrement, il y a bien deux 6 h 54 dans la journée et si on n’ajoute pas l’indicatif AM ou PM, tout devient confus.

Au Canada, on observe une grande confusion entre les deux systèmes. Visite du musée des horreurs.

Ouvert de 9 h 00 h AM à 17 h 00 PM                        Les mentions AM et PM sont inutiles.

Ouvert de 9 h 00 h à 17 h 00                                     Les zéros sont inutiles.

Ouvert de 9h à 17h                                                   On doit séparer le H d’une espace.

Ouvert de 9 hres à 17 hres                                        Mauvaise abréviation

Ouvert de 9 HRS à 17 HRS                                         Pire encore! Abréviation anglaise!

Ouvert de 9:00 à 17:00                                             C’est un horaire de train?

Le cours commence à 15.30                                     Erreur et horreur!

Le cours commence à 15H30                                    Pas mieux.

Déboussolé?

Remettons les pendules à l’heure… Toute cette confusion peut laisser croire que l’écriture des heures en français est extrêmement compliquée. Elle ne l’est pas. Le h s’écrit en minuscule et il est placé à une espace du chiffre qui le suit ou le précède. Sa seule forme abrégée est h tout simplement. Il n’y a pas de point abréviatif ni de deux-points. Le double zéro est inutile et ne s’écrit pas.

Les programmes de visite

Lorsque je travaillais au ministère des Affaires étrangères du Canada, nous devions traduire les programmes de visite. Une règle capricieuse du français venait toutefois nous compliquer la tâche. Je pense à cette interdiction d’écrire par exemple 9 h 05, sous prétexte qu’il ne s’agit pas d’une décimale. Voici ce que cela donnait :

Accueil des invités                             9 h

Allocution                                          9 h 5

Goûter                                               9 h 15

Début de la visite                              9 h 50

Pause                                                 11 h 5

Suite de la visite                                11 h 30

Pause dîner                                       12 h 50

Discours d’adieu                                14 h 5

Toute personne lisant le programme avait l’impression qu’il était truffé de coquilles. On voit que le chiffre des unités est dans la même colonne que celui des dizaines, ce qui sème la confusion. Les traducteurs ont vite fait passer par la trappe les règles typographiques bancales qui régnaient à l’époque. Autrement, les chiffres du programme de visite anglais étaient bien alignés, tandis que ceux du français donnaient l’impression d’avoir été écrits n’importe comment.

L’Office québécois de la langue française

L’OQLF nous donne l’heure juste, encore une fois.

Auparavant, l’Office québécois de la langue française proposait de ne pas faire précéder d’un zéro les minutes inférieures à dix (8 h 5), car les minutes ne sont pas des unités décimales. Toutefois, l’emploi du zéro accolé aux minutes en bas de dix (8 h 05) étant la notation acceptable la plus répandue, c’est celle que l’organisme propose désormais dans les textes courants. En plus d’être facile à lire et à comprendre, cet usage a le mérite de lever tout doute possible quant à l’heure indiquée, l’omission d’un chiffre pouvant autrement être soupçonnée à la lecture.

Par souci de réalisme, l’Office a modernisé sa recommandation. Si le français fonctionnait toujours ainsi…

Horaires

Un indicateur de chemin de fer aussi bien que le tableau des vols à l’aéroport exprimera les heures en se servant du deux-points.

Départ                        9:28                            Arrivée                        13:08

Ce type de format ne doit pas être employé dans un texte courant.

J’espère vous avoir donné l’heure juste.

Ligne dure

Les langagiers sont toujours en première ligne pour défendre le français. Certains adoptent la ligne dure quant à la lutte contre les anglicismes et je pense faire partie de ce groupe. Au Canada, les langagiers vivent une promiscuité périlleuse avec la langue de Shakespeare et ils en viennent à voir des anglicismes là où il n’y en a pas.

Comme je l’ai signalé dans des billets antérieurs, c’est souvent l’anglais qui a emprunté au français, et non l’inverse.

Par exemple, la ligne dure dont je parlais plus haut. En bout de ligne, c’est l’anglais qui s’est inspiré de notre langue. Hard line et ligne dure marchent main dans la main. Mais oups que voilà! Restons vigilants! En bout de ligne est un calque de : at the end of the line. Un calque du même genre que à la fin de la journée…

Anglicismes fréquents

Au Canada, on parle fréquemment de lignes de piquetage, picket lines, au lieu de piquet de grève.

Pour aller aux États-Unis, il faut traverser les lignes, c’est-à-dire traverser la frontière. On dira aussi qu’il y avait toute une file de voitures aux lignes. Donc une file à la douane.

Douane que l’on écrit parfois au pluriel : les douanes américaines.

Devant les bons restaurants de Montréal et de Québec, il y a parfois une ligne d’attente; il faut donc faire la ligne. Les visiteurs auront compris qu’il y a une file.

Le téléphone a été inventé il y a plus de cent ans. Jadis, lorsqu’on appelait une entreprise, une opératrice (c’étaient toujours des femmes) nous répondait immédiatement. Si, si, ce n’est pas un canular. Elle pouvait nous mettre en attente en disant : « Gardez la ligne. » Ce qui voulait dire Restez en ligne.

De nos jours, des répondeurs automatiques aux menus labyrinthiques nous découragent de rester en ligne. Ils font tout pour nous amener à demander nos renseignements en ligne.

En fin de billet on arrive au dernier droit, autre anglicisme; c’est plutôt de la dernière ligne droite qu’il s’agit. Point à la ligne.

Tasse de thé

Le soccer, nom américain du football européen, n’est pas ma tasse de thé. L’engouement mondial pour le ballon rond me dépasse quelque peu, un sport au pointage famélique dans lequel tout le monde pourchasse ce fameux ballon sans jamais arriver – ou presque – à le loger dans le filet.

Ce n’est pas non plus ma tasse de thé de promouvoir les anglicismes, mais pas au point de bannir à tout prix toute expression venant de la langue de Boris Johnson. Parce qu’il faut bien l’admettre, l’expression ce n’est pas ma tasse de thé est absolument irrésistible quand on connait quelque peu la société britannique.

Le fameux thé de cinq heures (servi à quatre heures…) que sirote Miss Marple avant d’élucider un meurtre. Bref, l’expression s’est frayé un chemin en français au point d’entrer dans la langue courante… et dans les dictionnaires. Elle est répertoriée dans le Petit Robert qui en signale l’origine anglaise. Cela ne me convient guère, propose-t-on comme définition. Plus familier : Ce n’est pas mon truc. Le dictionnaire de l’Académie la mentionne aussi en proposant : Ce n’est pas ce qui m’intéresse.

En lisant ce qui précède, il faut bien reconnaitre que les expressions proposées ressemblent à du thé noyé dans du lait; c’est fade. Combien plus imagé de dire que ce n’est pas ma tasse de thé.

Hercule Poirot aussi serait d’accord.

Le diable est dans les détails

Devant un public sceptique, le gouvernement du Québec entend « refonder » le système de santé, dont la précarité est apparue au grand jour pendant la pandémie. Les loustics diront que Québec va frapper un mur, parce que le diable est dans les détails.

Cette dernière expression fait florès, car elle est merveilleusement expressive. Elle fait partie de ces expressions inspirées de l’anglais qu’il est difficile de rendre autrement, l’image qu’elles colporent étant tellement colorée que les tentatives de traduction semblent manquer de relief.

Certains s’y sont essayés : ce sont les détails qui posent problème; le défi sera de…; rien n’est jamais parfait; tout est dans les détails; la difficulté réside dans les détails.

À cela on pourrait ajouter des traductions s’écartant davantage de l’anglais : il y aura du sable dans l’engrenage; cela risque de mal fonctionner; nous allons au devant de difficultés pratiques; ce ne se fera pas en criant ciseau; il faudra ajouter de l’huile au mécanisme…

L’enfer, comme vous voyez.

Il est intéressant de constater que l’expression anglaise s’est propagée dans d’autres langues. Qu’on en juge :

Espagnol : el demonio está en los detalles

Italien : il diavolo sta negli dettagli

Allemand : Der Teufel steckt im Detail

Turc : şeytan ayrıntıda gizlidi (Le Diable se cache dans le détail)

PROCHAIN ARTICLE : Ce n’est pas ma tasse de thé.

Apprendre une leçon

Qui s’y frotte s’y pique. La vie nous donne parfois de dures leçons, qu’il nous faut bien retenir pour ne pas répéter ses erreurs. On tire des leçons qui nous seront utiles par la suite. Ainsi va la vie.

En contexte canadien, on entend souvent les expressions suivantes : apprendre sa leçon/des leçons; des leçons ont été apprises à la suite de cet échec.

Ces expressions se comprennent facilement, certes, mais n’ont pas exactement le même sens. Apprendre sa leçon, nous dit le Larousse, c’est « Répéter fidèlement ce que l’on nous a prescrit de dire et nonque l’on pense. » On voit tout de suite que le contexte est pédagogique. Le Robert précise : « Il a bien appris sa leçon : il répète fidèlement ce qu’on lui a commandé de dire. »

Tirer des leçons d’une expérience est l’expression française correcte; apprendre des leçons, après une déconvenue est inspiré de l’anglais. Le Collins est très clair à ce sujet :

You use lesson to refer to an experience which acts as a warning to you or an example from wich you should learn. I had learned an important lesson; adults must take responsibility for their own fate.

Dégageons une leçon de tout ceci : attention aux calques syntaxiques de l’anglais. Que cela nous serve de leçon. Pardonnez-moi de vous faire la leçon ainsi.

Check-point

Les journalistes couvrant la guerre en Ukraine doivent traverser plusieurs points de contrôle pour arriver au théâtre des combats. Des points de contrôle, il y en avait pendant la Guerre froide, notamment à la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est.

Je m’en souviens, j’y suis allé jadis. Hallucinant de voir la rame de métro prise à la station de la Friedrichstrasse ralentir aussitôt arrivée dans le territoire est-allemand. Des soldats nous observaient à travers une meurtrière, comme si nous représentions un danger mortel pour la République démocratique allemande. En partant de ce pays, il fallait à nouveau franchir un point de contrôle pour prouver que nous n’étions pas des fuyards.

Je suis sûr que tout le monde a compris les deux paragraphes précédents, sans tiquer devant l’expression française point de contrôle. Pourtant, dans une publication française on aurait parlé de check-point, terme entré dans Le Robert et relancé par l’invasion russe de l’Ukraine.

Check-point est de la même eau que sniper, autre anglicisme inutile qui remplace franc-tireur ou tireur embusqué, le seul problème de ces deux expressions étant d’être françaises.

Il est clair que l’anglicisme a été popularisé par le fameux Check Point Charlie, point de passage en surface entre les deux Berlin. Il est devenu un musée depuis l’unification de l’Allemagne. Ainsi en devrait-il être de tous les check-points dans les textes français.