Focusser

Focusser est l’un des anglicismes les plus irritants que l’on puisse imaginer. D’autant plus irritant que la majorité de ceux qui l’utilisent sont conscients qu’il s’agit d’une faute. Une variante que l’on entend parfois : mettre le focus sur quelque chose. 

Le terme exact est focaliser, qui signifie se concentrer sur un point précis. On pourrait y voir un habile stratagème pour éviter l’erreur, mais c’est tout le contraire, puisque l’on perpétue l’anglicisme d’une autre manière. En fait, la question qu’il faut se poser est la suivante : un francophone non influencé par l’anglais utiliserait-il ce verbe? Pas toujours.

Bien sûr, on pourrait focaliser son attention sur un point. Mais un individu se focalise-t-il sur une question? Quelle serait la formulation la plus naturelle, sinon de dire qu’il se concentre, met toute son attention sur une question? 

Substituer focaliser à focus revient souvent à faire de la littéralité. Focus est l’une des expressions passe-partout dont raffole l’anglais. Employée à toutes les sauces, elle ne peut se rendre d’une seule manière en français.

Par exemple : This meeting focusses on security se rendra par : Cette réunion porte principalement sur la sécurité.

Le traducteur n’est pas au bout de ses peines. En effet, certains rédacteurs manquant de rigueur en viennent à faire coïncider focus avec deal with. Par exemple : This book focusses on the Great War. Habituellement, un livre traite d’un seul sujet; on peut donc raisonnablement penser que le livre est entièrement consacré à la Grande Guerre. Donc : Ce livre traite de la Grande Guerre.

Le même genre d’abus frappe le proliférant include qui, tantôt, englobe tous les éléments et, tantôt, seulement une partie.

Certains auteurs devraient focaliser leur attention sur l’achat d’un bon dictionnaire.

 

Pourquoi sauver Le Devoir?

Le seul quotidien indépendant du Québec est en difficulté financière. Cette triste nouvelle a suscité une vague de réactions partout et dans les médias sociaux. Un fil de discussion sur Twitter est même apparu : #PourquoiLeDevoir.

Bien des raisons ont été avancées pour soutenir Le Devoir. La mienne se résume en peu de mots : c’est un journal qui fait appel à l’intelligence. Quand je le lis, je me renseigne et je réfléchis.

Quelques signes qui montrent que le journal fait bande à part : il n’a jamais publié d’astrologie; il se tient loin des nouvelles dites insolites (orignal dans une piscine, par. ex.); sa page frontispice n’est jamais masquée par une pub vantant le nouveau Dodge Ram; les nouvelles ne sont pas noyées sous un fatras d’annonces; l’information internationale est traitée décemment et analysée.

La disparition du Devoir serait une tragédie, parce qu’il est unique.

Ses concurrents font partie de puissants conglomérats financiers qui pratiquent ce qu’ils appellent la « convergence ». Tel journal populaire fait mousser les émissions et les vedettes de la chaîne de télévision du propriétaire. Elle n’est guère tendre pour le réseau de télévision d’État, lui-même officieusement associé à l’autre grand quotidien.

Bien entendu, ni un ni l’autre de ses concurrents ne parle de l’intégration verticale des médias, alors que Le Devoir en discute librement.

Contrairement à un grand quotidien du quartier financier, il n’a pas d’opinion préconçue au sujet du statut politique du Québec. Un hypothétique règlement du contentieux constitutionnel en faveur du Québec pourrait recevoir son appui, alors que ledit grand quotidien n’appuiera jamais l’indépendance du Québec.

Je lis Le Devoir aussi parce qu’il ne publie pas des inepties comme : le français ne s’est jamais mieux porté à Montréal.

Je lis Le Devoir pour la qualité de la langue. Bien sûr on y trouve des fautes. Ses journalistes succombent à certaines modes linguistiques, certes. Mais, grosso modo, le français qu’on y lit est un cran supérieur.

Enfin, Le Devoir publie tous les samedis un cahier littéraire à part. La rentrée littéraire fait l’objet d’articles fouillés.

Si nous ne voulons pas voir ce quotidien disparaître, il faut s’abonner et inciter nos amis à en faire autant.

Vous n’avez pas assez de temps pour le lire tous les jours? Achetez au moins le numéro du samedi, vous en aurez pour la semaine!

Pour vous abonner.

Drastique

On l’entend partout, au point où à peu près personne ne voit l’erreur. Des mesures drastiques, des coupures drastiques (sic).

Le mot est un bel exemple d’un terme français dont le sens a été infléchi par l’anglais. Deux articles à ce sujet (ici et ici) ont paru dans ce blogue. L’anglicisation de certains mots français constitue une pomme de discorde chez les langagiers, dont le degré d’ouverture est à géométrie variable.

Certains diront que drastique au sens d’énergique est passé dans la langue depuis plusieurs décennies et qu’il serait vain de vouloir revenir en arrière. À l’origine, drastique désigne un purgatif puissant. Mais plus personne (ou à peu près) ne l’emploie en ce sens. Un petit tour sur la Toile saura vous convaincre. D’ailleurs, le Larousse considère cette définition comme vieillie.

Un autre exemple : alternative. On peut bien sûr critiquer l’emploi d’alternative pour désigner chacune des options d’une… alternative. Une alternative, c’est justement le choix entre deux possibilités. Mais il est beaucoup plus difficile de revenir sur l’adjectif alternatif lorsqu’il est question de courants parallèles, marginaux : la musique alternative; les groupes politiques alternatifs.

Le substantif alternative, dans le sens d’une solution de rechange est également bien implanté dans la langue, même s’il est critiqué.

Une certaine lucidité s’impose que l’on aborde des termes dont le sens est infléchi par l’anglais. On peut bien sûr mener une guerre de tranchées contre eux, mais les esprits plus permissifs brandiront les dictionnaires, qui ne font que confirmer l’usage.

Alors que faire? S’incliner piteusement? Accepter une évolution de la langue? Éviter ces mots controversés? Le choix vous appartient.

Les personnages

On lit roman pour l’histoire, mais aussi pour les personnages. On les aime, on les déteste, on se projette en eux. Des personnages fluets, aux contours mal dessinés, ennuient le lecteur. Ils doivent être crédibles. Le héros n’est pas sans peur et sans reproche, il a ses failles. Ceux qui paraissent vulnérables lèvent la tête et affrontent la tempête. D’autres échouent, comme dans la vraie vie.

Elle s’appelait Marie-Pier. Rouquine envoûtante pour le restaurateur Taïeb El-Hédiri, musulman strict à qui sa femme et sa fille doivent obéissance. Mais, charmé par sa cliente, il roucoule comme un pigeon, se répand en courbettes, au grand dam de Safia, sa fille, forcée de porter le voile. Sidérée par cette marée inusitée de concupiscence, elle baisse la tête.

Selon un éditeur, cette nouvelle était la meilleure d’un recueil que j’avais présenté.

Retroussant mes manches, je résouds de transformer le récit en roman, entreprise aussi redoutable que fascinante. J’invente donc une belle-famille, avec un cousin arrogant, une cousine délurée qui fait l’envie de Safia, mon héroïne – je sais, quel terme kitsch! J’assume.

Et toute une ménagerie à l’Université du Québec à Montréal. Tant qu’à y être, pourquoi ne pas situer l’histoire après les attentats du 11-Septembre, pour corser le tout? Évidemment, tout gravitera autour de l’intégration de Safia, fervente musulmane, mais dont les robes foncées et le voile détonnent.

Safia est écrasée par son père. Un peu trop d’ailleurs. Le personnage est soumis, sans ressort, trop mièvre à mon goût. Au tiers du récit je décide que ça ne va pas. Je dois tout réécrire et donner plus de tonus à mon héroïne (rebelote).

La nouvelle Safia sera un peu plus volontaire, mais pas trop. Elle doit conserver sa vulnérabilité, sans trop attirer la pitié.

La mère est déchirée entre le désir de soutenir Safia et celui d’obéir à son mari. En faire le portrait relève d’un exercice d’équilibrisme constant; tantôt elle appuie sa fille, tantôt elle se dérobe. Agaçant pour le lecteur qui le goût de lui botter le derrière, mais réaliste, somme toute.

Il aurait été facile de présenter le père comme un gros lourdaud, obstiné et sans cervelle. Mais j’aime développer la psychologie de mes personnages. Quelques voyages dans le temps montreront le mépris que ses parents éprouvaient envers lui. C’est un être tourmenté, complexé, ce qui explique en partie sa foi sans nuance.

Nuance est le mot.

Laurence, l’amie de Safia grandit à Outremont dans une famille aisée. Elle adore Safia, mais elle a l’âme rebelle. Son comportement est parfois chaotique, tant elle cherche à se démarquer. Un personnage complexe. Et elle n’est pas toujours la bonne amie que l’on imagine au début.

Il en faut donc une autre. Je crée donc Charlotte.

Un peu timide, grosses lunettes (je sais, je sais, cliché). Fervente catholique, elle est le complément parfait de Safia. Leur complicité est dans leur foi respective. Les deux se comprennent et ne parlent jamais de religion. Après tout, leur dieu est le même.

Charlotte est vulnérable, elle vit avec un mauvais père. Mais, dans un moment décisif, elle ne trahira pas Safia, et défie un policier. La grandeur des personnes modestes.

Mais où est donc passée Marie-Pier?

Marie-Pier, à l’origine de la nouvelle, et du roman, en mène un peu large; elle est excentrique et se livre à toutes les frivolités. Son rôle est de contraster avec Safia, comme pour souligner à gros traits sa faiblesse.

Mais n’est-ce pas ce que fait Laurence, son autre amie?

Le portrait est trop chargé, le cadre craque de toutes parts, alors je commets l’impensable : je trucide Marie-Pier, qui n’apporte rien à l’histoire. Pas tout à fait. Une petite apparition lors d’un party suffira.

(Rendu à ce stade, j’ai déjà tué un personnage, avant de le ressusciter…)

Ceux qui écrivent me comprendront. Le manuscrit ne ressemble jamais à l’idée de départ, surtout quatre ans après en avoir dressé le plan. Le roman est une version LSD de la nouvelle.

Ainsi en va-t-il des personnages. Ils virevoltent sous nos yeux, prennent une vie propre, nous échappent comme des mouches qu’on essaie de capturer au vol. Le petit vivier de l’auteur s’anime sous ses yeux, avec ses lois propres.

Le zoo semblait complet. Mais non.

Voici Fanny, la copine de Moustafa, le frère de Safia. Je l’ai créée au début du récit. Elle arbore ses habits gothiques sans vergogne : veste de cuir, chaînettes, bottes Doc Martin. Le père la déteste, évidemment.

Mais ensuite, elle s’éclipse, tapie dans l’ombre, attendant son heure. Telle une tigresse, elle surgit un peu avant la fin du récit. Elle en  détourne mon scénario, , impose ses diktats à l’auteur qui, subjugué, lui invente un passé trouble. On découvre qu’elle a échappé à un viol en poignardant un homme. Elle a du cran, mais se dope, mal dans sa peau. Elle pratique les arts martiaux ce qui lui a permis de mâter une mère abusive.

Lorsque Safia fera une fugue et que son père tentera de la retrouver, Fanny interviendra de façon décisive.

Ce n’est pas ce que j’avais prévu au départ, mais Fanny en a décidé autrement.

C’est un peu cela l’expérience d’écrire.

 

Refus

« Malheureusement, votre ouvrage ne répond pas à certains de nos critères éditoriaux. En effet, malgré une écriture maîtrisée et une thématique intéressante, le manuscrit ne se démarque pas suffisamment, selon nous, pour que notre comité éditorial en recommande la publication. »

Une lettre qui porte une granule d’espoir diront certains, mais c’est raté quand même. En clair : votre roman est bon mais on ne publie pas. Mais, si je lis entre les lignes, on voit que la maison d’édition a hésité, qu’elle a pensé m’ouvrir les portes du royaume des écrivains.

Les éditeurs sont inondés de manuscrits et ne savent plus où donner de la tête. Certains refusent les manuscrits imprimés et exigent un document électronique; d’autres veulent le synopsis d’abord afin d’écarter les projets qui ne les intéressent pas. Tous promettent une réponse d’ici six mois, souvent sous forme de lettre de refus à la phraséologie aussi neutre que préfabriquée. Certains, débordés, nous avertissent que si aucune réponse ne nous est parvenue après six mois, c’est que notre projet est foutu.

Les éditeurs offrent encore de vous retourner votre manuscrit, à condition de leur envoyer un peu d’argent. D’autres les détruisent tout simplement. Oubliez ça et faites autre chose.

Comme on le voit, tenter de percer le mur de la publication est une entreprise exténuante et frustrante.

Frustrante quand on regarde ce qui est publié. Des auteurs qui remportent des prix littéraires pour des raisons mystérieuses, alors que leur œuvre, franchement, mais franchement, ne se démarque pas tant que cela. Oui, je suis frustré, mais des amis se posent les mêmes questions quant à certains ouvrages.

On se demande parfois ce qui se passe dans la tête du jury… et des critiques littéraires qui encensent ces ouvrages.

Et les éditeurs dans tout cela. Pourquoi refusent-ils à peu près tous les manuscrits reçus? Quelques éléments de réponse. Enfin peut-être.

Un nom svp

Vous êtes journaliste et vous vous lancez en littérature. Votre parcours sera très différent de celui du simple quidam. Que vous soyez chroniqueur de tout et de rien, ou encore affecté aux affaires municipales, votre nom est connu; vous avez votre public, probablement un compte Twitter, et vous êtes sûrement passé souvent au petit écran.

Donc, à moins de lui proposer un torchon, votre futur éditeur sera dans de (très) bonnes dispositions, car le simple fait d’imprimer votre nom sur la page couverture lui garantit des ventes pouvant atteindre des milliers d’exemplaires.

Bien entendu, votre opus sera bien visible en librairie. Il sera probablement encensé par toute la colonie des critiques littéraires et, bien sûr, par le journal dans lequel vous écrivez. Enfin, ne craignez rien, votre éditeur ne ménagera pas les efforts pour en faire la promotion. Aux salons du livre, vous attirerez beaucoup de fans, heureux de pouvoir enfin vous rencontrer et de rentrer chez eux avec un exemplaire dédicacé de votre livre.

Mais, pour vous, la notoriété est chose normale et ce traitement impérial va de soi.

Pas pour moi, le blogueur acharné, relativement peu connu, sauf par un cercle d’initiés. Le chemin qui m’attend est beaucoup plus ardu.

Le manuscrit que j’ai présenté est branché sur l’actualité. Avec sensibilité et en creusant la psychologie des personnages, il relate les difficultés d’intégration d’une jeune Québécoise d’origine marocaine. Les questions de l’identité, des religions et des valeurs du monde moderne y sont abordées de manière nuancée.

Six éditeurs l’ont rejeté. Mais j’ai la nette impression que s’il avait été signé par le journaliste Yves Boisvert, par exemple, ou par la comédienne Andrée Lachapelle, il aurait été publié. En tout cas, un éditeur semble y avoir songé.

Votre style est trop classique

Vous faites donc partie de la cohorte des plumitifs sans nom qui cherchent à s’immiscer dans le cercle restreint des auteurs.

Un éditeur vous dit même que vos phrases sont trop bien construites! Si, si, vous avez bien lu. Elles lui rappellent même le style d’écriture de son prof de français de secondaire V.

Les bras me tombent. Écrire correctement n’est pas dans l’air du temps? Que cherche-t-on au juste? Des jurons à chaque phrase? Du joual en lieu et place de la syntaxe? Ou encore une langue biscornue, déroutante?

J’ai toujours pensé qu’écrire un roman c’était raconter une histoire. Pas d’éclabousser ses pages de phrases saugrenues, garrochées sur le papier comme les automatistes le faisaient sur leurs toiles.

Raconter une histoire, susciter l’intérêt du lecteur, ne pas le perdre dans un récit déstructuré, avec une galerie de personnages déjantés. Plusieurs livres québécois sont ainsi rédigés : des personnages colorés qui interagissent, de façon amusante, certes, mais pas de véritable récit. Il ne SE PASSE RIEN. Et c’est publié et encensé par la critique. Je suis peut-être bête, mais je ne comprends pas très bien. La forme qui l’emporte sur le fond.

Un récit classique, avec des personnages bien dessinés, quelques péripéties qui tiennent le lecteur en haleine, ce n’est plus suffisant. Trop traditionnel, trop convenu. Pourquoi? Parce qu’il y a les modes littéraires.

Un éditeur me faisait observer que les modes ont toujours existé, mais qu’elles tombent souvent en désuétude. Bon nombre d’œuvres publiées au tournant du siècle dernier sont passées à la trappe de l’histoire, complètement oubliées, tandis que d’autres, moins acclamées, sont devenues des classiques.

Le style, et surtout le moment propice, jouent un rôle crucial. Malheur à celui qui n’est pas dans l’air du temps. Écrire de la bonne manière au bon moment, voilà une autre clé pour être publié.

La chance

On le voit, être édité est aussi une question de chance. Peu d’auteurs sont conscients des impératifs qui régissent le métier d’éditeur. Quelle est la santé financière de son entreprise? Y a-t-il récemment un best-seller qui a fait entrer de l’argent dans les coffres? Son calendrier d’édition offre encore quelques ouvertures? Dans ce cas, il sera probablement mieux disposé à tenter l’aventure avec un nouvel auteur. Il s’agit tout simplement d’arriver au bon moment. Sinon…

Il faut donc pas mal de chance pour être publié. Et même si les astres sont alignés, l’apprenti-auteur chevronné devra convaincre un comité de lecture, composé d’humains faillibles, avec leurs préférences.

On est donc à la merci aussi bien du goût plus classique de l’un que du dégoût marqué de l’autre pour tel style, tel type d’histoire. Mais le coup de foudre est toujours possible. Votre comité de lecture est dans de bonnes dispositions; l’éditeur a de la place pour cinq ou six nouveautés; l’un des lecteurs s’enthousiasme pour votre œuvre et arrive à convaincre les autres que vous avez du potentiel. Les portes s’ouvrent.

C’est l’espoir de ce moment béni qui propulse les plumitifs, les scribouilleurs, les rêveurs de mon acabit à continuer. Après tout, bon nombre de best-sellers ont été refusés par une dizaine d’éditeurs avant de trouver preneur.

 

L’expérience d’écrire comporte son lot de joies et de frustrations. Écrire est un processus à la fois douloureux et jouissif. Inventer une trame, créer des personnages, douter, réécrire. Les prochains articles porteront sur ces sujets.

 

À bientôt!

Compléter

En avril dernier, Radio-Canada annonçait que l’amphithéâtre de Québec était complété à 35 pour 100. Il me semble pourtant que lorsqu’une chose est complétée, c’est qu’elle est terminée, donc à 100 pour 100.

Le verbe compléter est une autre maladie virale qui contamine de plus en plus la prose journalistique.

D’autres exemples venant de notre diffuseur national : Explorer tous les styles musicaux pour compléter (atteindre) les niveaux… Chaque classe doit compléter (accomplir) un certain nombre d’actions environnementales…

TVA n’est guère mieux : Pour compléter les cadeaux (acheter tous les cadeaux)… Les postiers incapables de compléter (terminer) le tout en huit heures… Pour compléter le tableau (en fin de compte)

On peut certainement y voir une autre influence malicieuse de l’anglais, pour qui le verbe complete peut avoir le sens de terminer, mener à bien. Mais s’en tenir à cette explication occulte une partie du problème.

Tout d’abord le recours incantatoire à des mots fétiches qui envahissent le discours : des priorités et des cibles à la place des objectifs, des impacts au lieu des conséquences, etc. Appelons un chat un chat : de la paresse intellectuelle.

Ensuite, sujet tabou entre tous, l’indigence linguistique de la population en général, et d’une partie de la colonie journalistique (je n’ai pas dit «communauté»). Le manque de vocabulaire, l’asservissement à l’anglais, l’indifférence, voilà autant d’ingrédients délétères. Comme on l’a vu plus haut, compléter peut souvent être remplacé par une expression idiomatique. Encore faut-il la connaître…

Comble de malheur, le verbe compléter peut être source d’ambiguïté.

Un exemple.

Joëlle vient de compléter une maîtrise à l’Université de la Colombie-Britannique. Que faut-il comprendre? Que Joëlle a terminé sa maîtrise, certes. Mais si elle l’a complétée, est-ce qu’elle avait commencé sa scolarité ailleurs? Peut-être. Elle a fait son bac à Toronto, mais sa maîtrise à Vancouver? On hésite.

De fait, il serait plus exact de dire que la jeune fille a fait ses études à la UBC (bac et maîtrise).

L’expression « compléter un formulaire » est également critiquée. Antidote la considère comme un calque de l’anglais complete a form, tandis que d’autres estiment que remplir un formulaire revient à le compléter.

Chose certaine, il faut employer le verbe « compléter » avec prudence et lui substituer un synonyme, lorsque le doute nous saisit. Et il y en a tellement, quand on maîtrise un tant soit peu sa propre langue.

 

Indépendance et souveraineté

Les Québécois ont peur des mots, peut-être parce qu’ils ne les comprennent pas toujours.

Les réflexions de Lucien Bouchard sur l’indépendance du Québec, les turbulences au Bloc québécois, le prochain référendum en Écosse… Tous ces évènements mettent en lumière deux termes avec lesquels les ténors indépendantistes jonglent depuis presque 50 ans.

En 1967, René Lévesque fonde le Mouvement Souveraineté-Association qui, l’année suivante, fusionnera avec le Ralliement national pour devenir le Parti québécois. M. Lévesque était réticent à utiliser le terme «québécois» et favorisait une appellation comme «Parti souverainiste».

On voit que le mot indépendance suscitait beaucoup de méfiance, sauf pour les militants du Rassemblement pour l’indépendance nationale.

Souveraineté, indépendance, n’est-ce pas du pareil au même?

Pourquoi cette jonglerie sémantique?

Qu’est-ce que l’indépendance? Larousse : «Autonomie politique, souveraineté nationale. Proclamer l’indépendance d’une nation.».  C’est à la fois concis et clair. Qu’en est-il de la souveraineté? Larousse : «Pouvoir suprême reconnu à l’État, qui implique l’exclusivité de sa compétence sur le territoire national et son indépendance internationale, où il n’est limité que par ses propres engagements.»

Impossible d’être plus clair. Ceux qui voient dans la souveraineté du Québec une sorte d’atténuation de l’indépendance ont tout faux, car les deux termes s’équivalent.

Alors pourquoi cette insistance sur la souveraineté et le quasi-bannissement de l’indépendance?

Tout est une question de perception. Certains pourraient penser qu’un Québec indépendant serait un État autarcique, autosuffisant, si vous préférez. Pourtant, cette interprétation ne correspondant au sens du mot «indépendant».

Ainsi, les États-Unis, l’Allemagne, la France, l’Australie sont des États indépendants. Cela ne signifie pas qu’ils ont érigé une muraille autour d’eux, loin de là. Être souverain, cela signifie se gouverner soi-même, chose que le Québec fait déjà en partie, en tant qu’État membre d’une fédération.

Mais, en politique, les perceptions l’emportent souvent sur la réalité. Ceux qui redoutent l’indépendance du Québec s’imaginent que nous cesserions d’avoir des relations commerciales avec les autres pays. En fait, le Québec irait rejoindre les rangs des petites nations comme la Suède et la Norvège, la première étant membre de l’Union européenne, l’autre pas.

Mais devant cette peur massive du mot «indépendance», les ténors indépendantistes ont reculé et cessé d’expliquer leur projet politique (sauf pour l’éphémère gouvernement Parizeau). D’où cette quête d’un mot plus rassurant, comme «souveraineté».

D’où, aussi, les deux questions alambiquées des référendums de 1980 et 1995. Demander au peuple québécois s’il veut être indépendant aurait été trop brutal. Mieux valait demander un mandat de négocier la souveraineté-association en 1980 et l’établissement d’une souveraineté-partenariat en 1995 dans le cadre (sic) du projet de loi sur l’avenir du Québec. Ouf!

Comme disait l’autre, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?

Peut-on être surpris qu’un certain nombre de gens mal informés ait voté Oui en n’étant pas conscients que leur vote impliquait l’accession du Québec à l’indépendance? Que d’autres ait voté Oui tout en espérant donner au Québec un rapport de force pour négocier un renouvellement du fédéralisme? C’est ce qui arrive quand on joue sur les mots et qu’on refuse, pendant une quarantaine d’années, d’appeler un chat un chat.

Quelle force aurait eu un Oui gagnant, si une bonne partie de l’électorat avait été convaincue que la souveraineté et l’indépendance, ce n’est pas la même chose?

Les Écossais ont été beaucoup plus clairs; le 18 septembre 2014, ils ont répondu non à la question suivante : «L’Écosse devrait-elle être un pays indépendant?» Pas un État souverain, pas un État associé à la Grande-Bretagne.

Ici, difficile de faire dire aux mots ce qu’ils ne disent pas. Les Écossais ont voté contre l’indépendance de leur nation. Point à la ligne.

 

 

 

Fautes courantes

Il est facile de confondre certaines expressions idiomatiques, voire de les fusionner, ou encore de faire un pléonasme en renforçant une expression qui se suffit à elle-même.

Vous êtes respectueux, vous avez du tact, alors vous préférez laisser sous-entendre une critique, plutôt que de l’exprimer ouvertement. Laisser entendre est le terme exact.

On vous invite quelque part, mais vous n’osez pas décliner l’invitation; alors vous inventez un faux prétexte pour vous désister. Un prétexte suffit largement.

Votre voisin est un enquiquineur. Il se plaint de la longueur de votre gazon, il vous accuse de pelleter la neige sur son terrain… bref, il cherche la petite bête noire.

Attention! Être la bête noire de quelqu’un a un sens précis, mais différent de chercher la petite bête.

Les pauvres Iraquiens subissent une guerre d’agression menée par l’État islamique. Verront-ils la lumière au bout du tunnel? Cette expression, maintes fois entendue, est un calque de l’anglais. Pensons-y un peu : qu’est-ce qu’on peut voir au bout du tunnel, sinon que la lumière? L’anglais est une langue descriptive, tandis que le français est plus abstrait. Donc, il faudrait dire : voir le bout du tunnel.

La langue doit évoluer, c’est clair, mais certains mots voient leur sens détourné pour créer un effet de nouveauté. Ces mots ne tardent pas à devenir des fautes courantes. Ainsi, l’envahissant problématique qui s’applique désormais à tout obstacle, à toute difficulté. Les problèmes existent encore, vous savez.

Ensuite, les cours, conférences et autres interventions publiques axées sur une thématique, qui n’est rien d’autre qu’un ensemble de thèmes. À moins que l’exposé soit particulièrement complexe, le mot thème suffit.

Et lorsqu’un thème s’impose dans l’actualité, on parle de plus en plus d’une conversation, par exemple sur le droit à l’avortement ou sur la peine capitale. Encore une fois, le charabia chic et la rectitude politique viennent teinter notre langue. Il s’agit en fait d’une discussion, d’un débat.

Comme si des sujets aussi délicats pouvaient se passer de discussion.



 

Encore des pléonasmes : le corrigé

Mon article d’hier a piqué la curiosité des lecteurs, dont certains ont tenté de détecter tous les pléonasmes qu’il recelait. En voici donc le corrigé, avec quelques explications.

Les instances décisionnelles mènent actuellement une étude en vue de lancer un futur projet de péage sur les autoroutes. Elles n’entendent pas aller de l’avant sans l’autorisation préalable des autorités gouvernementales, qui veilleront à ce que toutes les phases successives soient menées comme il convient.

Pour ce faire, les divers intervenants devront commencer d’abord par collaborer ensemble pour identifier des avenues de solution qui priorisent les enjeux (bel exemple de charabia chic), l’issue ultime étant de venir à bout de la problématique à laquelle nous sommes confrontés (venir à bout du problème, tout simplement). Dans la conjoncture actuelle, il sera difficile d’établir un solide consensus (un consensus est déjà un accord solide) entre les acteurs. Ainsi, par exemple, il faudra réviser nos attitudes quant à la gratuité universelle (superflu, le contexte est assez clair) des ponts, des autoroutes. Il faudra amener la population à évoluer graduellement. Bien entendu, il est évident que les groupes populaires feront tout en leur pouvoir pour alerter les médias d’information.

Pourtant, il n’existe aucune véritable panacée universelle au problème de la densification de la circulation. Il est certain que la moindre petite baisse d’affluence sur les autoroutes, entraînée par la mise en œuvre du péage, sera minutieusement scrutée à la loupe.

En fait, difficile de prédire d’avance les résultats d’une telle décision. Chose certaine, la première priorité sera de ne pas improviser et ainsi éviter un tollé de protestations. Comme dit le vieil adage : « petit train va loin ».

Un petit mot sur actuellement. Cet adverbe est le plus souvent inutile et vient souvent encombrer nos phrases. En outre, le contexte général nous permet d’éviter certaines précisions inutiles. Le fait de répéter deux fois certains détails alourdit le texte et crée une impression de maladresse. Un peu comme quand nos ados saupoudrent leur discours de «genre», «comme», «tsé veut dire»?

Avez-vous trouvé la faute de grammaire de l’article précédent? «Combien en avez-vous trouvés

Encore des pléonasmes

Pour clôturer l’été, un petit texte ludique qui se veut un florilège de pléonasmes que l’on entend et lit régulièrement. Les pléonasmes sont des fautes insidieuses qui se glissent un peu partout, si on n’y prend garde. Ce sont les moustiques de la langue.

À vous de les repérer dans le texte suivant, un bel exemple de parlure institutionnelle ronflante.

Les instances décisionnelles mènent actuellement une étude en vue de lancer un futur projet de péage sur les autoroutes. Elles n’entendent pas aller de l’avant sans l’autorisation préalable des autorités gouvernementales, qui veilleront à ce que toutes les phases successives soient menées comme il convient.

Pour ce faire, les divers intervenants devront commencer d’abord par collaborer ensemble pour identifier des avenues de solution qui priorisent les enjeux, l’issue ultime étant de venir à bout de la problématique à laquelle nous sommes confrontés. Dans la conjoncture actuelle, il sera difficile d’établir un solide consensus entre les acteurs. Ainsi, par exemple, il faudra réviser nos attitudes quant à la gratuité universelle des ponts, des autoroutes. Il faudra amener la population à évoluer graduellement. Bien entendu, il est évident que les groupes populaires feront tout en leur pouvoir pour alerter les médias d’information.

Pourtant, il n’existe aucune véritable panacée universelle au problème de la densification de la circulation. Il est certain que la moindre petite baisse d’affluence sur les autoroutes, entraînée par la mise en œuvre du péage, sera minutieusement scrutée à la loupe.

En fait, difficile de prédire d’avance les résultats d’une telle décision. Chose certaine, la première priorité sera de ne pas improviser et ainsi éviter un tollé de protestations. Comme dit le vieil adage : « petit train va loin ».

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