Archives de catégorie : traduction

Focusser

Focusser est l’un des anglicismes les plus irritants que l’on puisse imaginer. D’autant plus irritant que la majorité de ceux qui l’utilisent sont conscients qu’il s’agit d’une faute. Une variante que l’on entend parfois : mettre le focus sur quelque chose. 

Le terme exact est focaliser, qui signifie se concentrer sur un point précis. On pourrait y voir un habile stratagème pour éviter l’erreur, mais c’est tout le contraire, puisque l’on perpétue l’anglicisme d’une autre manière. En fait, la question qu’il faut se poser est la suivante : un francophone non influencé par l’anglais utiliserait-il ce verbe? Pas toujours.

Bien sûr, on pourrait focaliser son attention sur un point. Mais un individu se focalise-t-il sur une question? Quelle serait la formulation la plus naturelle, sinon de dire qu’il se concentre, met toute son attention sur une question? 

Substituer focaliser à focus revient souvent à faire de la littéralité. Focus est l’une des expressions passe-partout dont raffole l’anglais. Employée à toutes les sauces, elle ne peut se rendre d’une seule manière en français.

Par exemple : This meeting focusses on security se rendra par : Cette réunion porte principalement sur la sécurité.

Le traducteur n’est pas au bout de ses peines. En effet, certains rédacteurs manquant de rigueur en viennent à faire coïncider focus avec deal with. Par exemple : This book focusses on the Great War. Habituellement, un livre traite d’un seul sujet; on peut donc raisonnablement penser que le livre est entièrement consacré à la Grande Guerre. Donc : Ce livre traite de la Grande Guerre.

Le même genre d’abus frappe le proliférant include qui, tantôt, englobe tous les éléments et, tantôt, seulement une partie.

Certains auteurs devraient focaliser leur attention sur l’achat d’un bon dictionnaire.

 

Pourquoi sauver Le Devoir?

Le seul quotidien indépendant du Québec est en difficulté financière. Cette triste nouvelle a suscité une vague de réactions partout et dans les médias sociaux. Un fil de discussion sur Twitter est même apparu : #PourquoiLeDevoir.

Bien des raisons ont été avancées pour soutenir Le Devoir. La mienne se résume en peu de mots : c’est un journal qui fait appel à l’intelligence. Quand je le lis, je me renseigne et je réfléchis.

Quelques signes qui montrent que le journal fait bande à part : il n’a jamais publié d’astrologie; il se tient loin des nouvelles dites insolites (orignal dans une piscine, par. ex.); sa page frontispice n’est jamais masquée par une pub vantant le nouveau Dodge Ram; les nouvelles ne sont pas noyées sous un fatras d’annonces; l’information internationale est traitée décemment et analysée.

La disparition du Devoir serait une tragédie, parce qu’il est unique.

Ses concurrents font partie de puissants conglomérats financiers qui pratiquent ce qu’ils appellent la « convergence ». Tel journal populaire fait mousser les émissions et les vedettes de la chaîne de télévision du propriétaire. Elle n’est guère tendre pour le réseau de télévision d’État, lui-même officieusement associé à l’autre grand quotidien.

Bien entendu, ni un ni l’autre de ses concurrents ne parle de l’intégration verticale des médias, alors que Le Devoir en discute librement.

Contrairement à un grand quotidien du quartier financier, il n’a pas d’opinion préconçue au sujet du statut politique du Québec. Un hypothétique règlement du contentieux constitutionnel en faveur du Québec pourrait recevoir son appui, alors que ledit grand quotidien n’appuiera jamais l’indépendance du Québec.

Je lis Le Devoir aussi parce qu’il ne publie pas des inepties comme : le français ne s’est jamais mieux porté à Montréal.

Je lis Le Devoir pour la qualité de la langue. Bien sûr on y trouve des fautes. Ses journalistes succombent à certaines modes linguistiques, certes. Mais, grosso modo, le français qu’on y lit est un cran supérieur.

Enfin, Le Devoir publie tous les samedis un cahier littéraire à part. La rentrée littéraire fait l’objet d’articles fouillés.

Si nous ne voulons pas voir ce quotidien disparaître, il faut s’abonner et inciter nos amis à en faire autant.

Vous n’avez pas assez de temps pour le lire tous les jours? Achetez au moins le numéro du samedi, vous en aurez pour la semaine!

Pour vous abonner.

Drastique

On l’entend partout, au point où à peu près personne ne voit l’erreur. Des mesures drastiques, des coupures drastiques (sic).

Le mot est un bel exemple d’un terme français dont le sens a été infléchi par l’anglais. Deux articles à ce sujet (ici et ici) ont paru dans ce blogue. L’anglicisation de certains mots français constitue une pomme de discorde chez les langagiers, dont le degré d’ouverture est à géométrie variable.

Certains diront que drastique au sens d’énergique est passé dans la langue depuis plusieurs décennies et qu’il serait vain de vouloir revenir en arrière. À l’origine, drastique désigne un purgatif puissant. Mais plus personne (ou à peu près) ne l’emploie en ce sens. Un petit tour sur la Toile saura vous convaincre. D’ailleurs, le Larousse considère cette définition comme vieillie.

Un autre exemple : alternative. On peut bien sûr critiquer l’emploi d’alternative pour désigner chacune des options d’une… alternative. Une alternative, c’est justement le choix entre deux possibilités. Mais il est beaucoup plus difficile de revenir sur l’adjectif alternatif lorsqu’il est question de courants parallèles, marginaux : la musique alternative; les groupes politiques alternatifs.

Le substantif alternative, dans le sens d’une solution de rechange est également bien implanté dans la langue, même s’il est critiqué.

Une certaine lucidité s’impose que l’on aborde des termes dont le sens est infléchi par l’anglais. On peut bien sûr mener une guerre de tranchées contre eux, mais les esprits plus permissifs brandiront les dictionnaires, qui ne font que confirmer l’usage.

Alors que faire? S’incliner piteusement? Accepter une évolution de la langue? Éviter ces mots controversés? Le choix vous appartient.

Compléter

En avril dernier, Radio-Canada annonçait que l’amphithéâtre de Québec était complété à 35 pour 100. Il me semble pourtant que lorsqu’une chose est complétée, c’est qu’elle est terminée, donc à 100 pour 100.

Le verbe compléter est une autre maladie virale qui contamine de plus en plus la prose journalistique.

D’autres exemples venant de notre diffuseur national : Explorer tous les styles musicaux pour compléter (atteindre) les niveaux… Chaque classe doit compléter (accomplir) un certain nombre d’actions environnementales…

TVA n’est guère mieux : Pour compléter les cadeaux (acheter tous les cadeaux)… Les postiers incapables de compléter (terminer) le tout en huit heures… Pour compléter le tableau (en fin de compte)

On peut certainement y voir une autre influence malicieuse de l’anglais, pour qui le verbe complete peut avoir le sens de terminer, mener à bien. Mais s’en tenir à cette explication occulte une partie du problème.

Tout d’abord le recours incantatoire à des mots fétiches qui envahissent le discours : des priorités et des cibles à la place des objectifs, des impacts au lieu des conséquences, etc. Appelons un chat un chat : de la paresse intellectuelle.

Ensuite, sujet tabou entre tous, l’indigence linguistique de la population en général, et d’une partie de la colonie journalistique (je n’ai pas dit «communauté»). Le manque de vocabulaire, l’asservissement à l’anglais, l’indifférence, voilà autant d’ingrédients délétères. Comme on l’a vu plus haut, compléter peut souvent être remplacé par une expression idiomatique. Encore faut-il la connaître…

Comble de malheur, le verbe compléter peut être source d’ambiguïté.

Un exemple.

Joëlle vient de compléter une maîtrise à l’Université de la Colombie-Britannique. Que faut-il comprendre? Que Joëlle a terminé sa maîtrise, certes. Mais si elle l’a complétée, est-ce qu’elle avait commencé sa scolarité ailleurs? Peut-être. Elle a fait son bac à Toronto, mais sa maîtrise à Vancouver? On hésite.

De fait, il serait plus exact de dire que la jeune fille a fait ses études à la UBC (bac et maîtrise).

L’expression « compléter un formulaire » est également critiquée. Antidote la considère comme un calque de l’anglais complete a form, tandis que d’autres estiment que remplir un formulaire revient à le compléter.

Chose certaine, il faut employer le verbe « compléter » avec prudence et lui substituer un synonyme, lorsque le doute nous saisit. Et il y en a tellement, quand on maîtrise un tant soit peu sa propre langue.

 

Fautes courantes

Il est facile de confondre certaines expressions idiomatiques, voire de les fusionner, ou encore de faire un pléonasme en renforçant une expression qui se suffit à elle-même.

Vous êtes respectueux, vous avez du tact, alors vous préférez laisser sous-entendre une critique, plutôt que de l’exprimer ouvertement. Laisser entendre est le terme exact.

On vous invite quelque part, mais vous n’osez pas décliner l’invitation; alors vous inventez un faux prétexte pour vous désister. Un prétexte suffit largement.

Votre voisin est un enquiquineur. Il se plaint de la longueur de votre gazon, il vous accuse de pelleter la neige sur son terrain… bref, il cherche la petite bête noire.

Attention! Être la bête noire de quelqu’un a un sens précis, mais différent de chercher la petite bête.

Les pauvres Iraquiens subissent une guerre d’agression menée par l’État islamique. Verront-ils la lumière au bout du tunnel? Cette expression, maintes fois entendue, est un calque de l’anglais. Pensons-y un peu : qu’est-ce qu’on peut voir au bout du tunnel, sinon que la lumière? L’anglais est une langue descriptive, tandis que le français est plus abstrait. Donc, il faudrait dire : voir le bout du tunnel.

La langue doit évoluer, c’est clair, mais certains mots voient leur sens détourné pour créer un effet de nouveauté. Ces mots ne tardent pas à devenir des fautes courantes. Ainsi, l’envahissant problématique qui s’applique désormais à tout obstacle, à toute difficulté. Les problèmes existent encore, vous savez.

Ensuite, les cours, conférences et autres interventions publiques axées sur une thématique, qui n’est rien d’autre qu’un ensemble de thèmes. À moins que l’exposé soit particulièrement complexe, le mot thème suffit.

Et lorsqu’un thème s’impose dans l’actualité, on parle de plus en plus d’une conversation, par exemple sur le droit à l’avortement ou sur la peine capitale. Encore une fois, le charabia chic et la rectitude politique viennent teinter notre langue. Il s’agit en fait d’une discussion, d’un débat.

Comme si des sujets aussi délicats pouvaient se passer de discussion.



 

Contre-terrorisme

L’attentat commis par les rebelles pro-russes d’Ukraine contre un avion malaisien nous rappelle que le terrorisme peut prendre plusieurs formes.

La lutte contre le terrorisme aussi, entre autres sur le plan linguistique. Il est courant d’entendre des commentateurs parler de «contre-terrorisme», sans qu’ils ne se rendent compte de ce qu’ils disent. Voyons la définition qu’en donne le Larousse : «Ensemble d’actions ripostant au terrorisme par des moyens analogues.» Oui, vous avez bien lu.

Le contre-terrorisme n’est pas une série de moyens adoptés par un État pour se protéger, comme la surveillance des personnes suspectes, mais bien l’emploi des mêmes méthodes : attentats à la bombe, enlèvements, etc.

L’anglais a un mot bien précis pour désigner la lutte au contre le terrorisme : counter-terrorism. Tiens donc! Autre calque de l’anglais? Ignorance? Les paris sont ouverts.

Le plus troublant est que le ministère de la Défense de France emploie le terme contre-terrorisme pour parler de la lutte contre le terrorisme. Le ministère a-t-il été infiltré?

 

 

Éligible

Ce n’est pourtant pas compliqué, éligible signifie « qui peut être élu ». Un député est éligible, un joueur peut être éligible pour remporter un trophée à la suite d’un scrutin. Mais un juge ne peut être éligible à la Cour suprême pour la simple et bonne raison qu’il n’est pas élu, mais choisi par le premier ministre.

Un juge est donc admissible à la Cour suprême.

Toutefois, le Robert, tout comme le Larousse, élargit le sens du mot en question. Est éligible toute personne qui remplit les conditions nécessaires pour obtenir un service ou un produit.

Un fonctionnaire peut donc être éligible à une prime et un médicament éligible à un remboursement. Les ouvrages de correction de la langue considèrent cependant que ces derniers sens sont empruntés à l’anglais.

En anglais, eligible a le sens d’avoir droit à quelque chose. Par exemple, to be eligible for a pension, avoir droit à la retraite. Si vous êtes eligible for promotion, vous rencontrez remplissez les conditions requises pour obtenir de l’avancement. Ces exemples sont tirés du  Robert & Collins anglais-français.

Il semble donc que les deux dictionnaires ont ouvert la porte à un anglicisme, mais sans en signaler la provenance. Troublant.

Le mondial

La Coupe du monde du football est aussi appelée le Mondial. On oublie souvent qu’au Québec on l’a affublée du nom fictif de Mundial, et ce pendant de longues années. Histoire d’une méprise.

La coupe de 1982 se déroule en Espagne, où, effectivement, elle est désignée sous le nom de Mundial. Les journalistes canadiens empruntent ce terme à l’espagnol et certains commencent à croire que c’est celui qu’il convient d’utiliser.

Le championnat  de 1986 n’arrange rien, puisqu’il a lieu… au Mexique. Rebelote pour le Mundial qui s’incruste dans la langue journalistique, et donc populaire. Le Mundial a remplacé le Mondial. Bien entendu, des puristes essaient de remettre les pendules à l’heure, mais bien peu de gens les écoutent, comme d’habitude. Après tout, Mundial est tellement exotique…

La coupe de 1990 apporte un éclairage nouveau et les convictions commencent à s’effriter. L’Italie est le pays hôte et là-bas on dit Mondiale…

L’édition de 1994, aux États-Unis, a définitivement balayé le Mundial de la langue journalistique et populaire.

Cet exemple illustre à quel point l’usage peut prendre une tournure erronée. Malheureusement, il faut souvent lancer carton rouge par-dessus carton rouge pour finir par se faire entendre.

 

Courriel

Soyons franc : le e-mail des francophones européens tape royalement sur les nerfs des Québécois. Si on a pu inventer un mot pour traduire computer, on peut certainement le faire pour l’affreux e-mail, abrégé en mail, qui a engendré une autre monstruosité : mailer.

L’emploi de courriel, pourtant consacré par l’Académie française, demeure restreint en Europe. Bien sûr, je pourrais m’étendre en long et en large sur l’anglomanie délirante qui sévit en Europe francophone, avec ces magazines sérieux ou people, dont les articles sont farcis d’anglicismes aussi ridicules qu’inutiles. Mais ce serait enfoncer une porte ouverte…

Les Québécois ont souvent l’impression que leur inventivité pour tenter de juguler l’invasion des anglicismes en français ne suscite aucun intérêt chez nos cousins d’Europe. Ce n’est toutefois pas tout à fait exact.

Commençons par les dictionnaires courants. Des surprises nous attendent.

À l’entrée courriel, le Petit Robert 2014 parle d’un « Message échangé entre ordinateurs connectés à un réseau informatique; courrier électronique. » Aucun renvoi à e-mail. Curieux.

À l’entrée e-mail que lit-on? « Adresse électronique. Courrier, message électronique. Recommandation officielle : courriel. » Tiens, le voilà enfin.

Le Petit Larousse 2014 donne une définition plus détaillée d’un courriel et indique les synonymes suivants : courrier électronique, message électronique. Mais c’est à l’entrée e-mail que la foudre nous frappe : « Anglicisme déconseillé. Courriel. » Voilà, un mot suffit.

La Commission générale de terminologie et de néologie de la France l’a aussi adopté et a publié un avis à cet effet au Journal officiel de la République française le 20 juin 2003.

Par contre, le site français Arobase.org, l’e-mail sous toutes ses coutures (sic), signale que dans les moteurs de recherche, e-mail est beaucoup plus courant que courriel : près de 900 millions d’occurrences pour mail et e-mail, contre 550 mille pour courriel.

Malgré tout, courriel fait son chemin en France. À preuve, cette page fort intéressante du gouvernement français sur la sécurité informatique; le terme courriel est utilisé tout au long de l’article et le fameux phishing (quelle graphie aberrante!) est traduit par filoutage. Contrairement à ce que l’on voit dans ce genre d’article, le texte ne grouille pas d’anglicismes. On parle même d’espiogiciels

Comme quoi, il y peut-être de l’espoir.

 

Comment remplacer «communauté»?

Ce matin, petite montée de lait. Voici des exemples éloquents de servilité à l’anglais provenant de notre diffuseur national, Radio-Canada. Pourtant, il est si simple d’être plus précis en français.

À Moncton, la communauté est choquée par les récents meurtres : ville

Intégrer les jeunes dans la communauté : société

La communauté des gens d’affaires : les gens d’affaires

La communauté artistique en Alberta : les artistes

La communauté francophone de Victoria : les francophones de Victoria

Quel bâtiment de votre communauté voulez-vous sauver? : de votre quartier

Une communauté se rassemble pour embellir son quartier dans l’est de Vancouver : les habitants d’un quartier de l’est de Vancouver lancent un projet d’embellissement

L’homme était considéré comme un héros dans sa communauté : dans sa région

Assurer la survie des communautés de langue anglaise au Québec : des groupes de langue anglaise ou, plus simplement, des anglophones du Québec (on devine qu’ils sont dispersés, donc pas besoin de parler des communautés).

Cas dans lesquels le mot est bien employé : communauté religieuse; communauté internationale, communauté de biens.