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Place

La Place Bell sera bientôt construite à Laval. Ce complexe abritera une patinoire transformable en salle de spectacle. Pourtant, la Place Bell n’est pas une place.

En géographie urbaine, une place est un vaste espace découvert où convergent plusieurs voies de circulation. Pensons à la place de la Concorde à Paris, à la place d’Armes à Montréal ou à la place d’Youville à Québec. Donc rien à voir avec un immeuble public.

Certains feront valoir que des immeubles montréalais portent déjà ce nom : la Place Ville-Marie, la Place Bonaventure. L’ennui, c’est que le mot place est un calque de l’anglais. D’ailleurs, le Canadian Oxford parle de particular building, un sens inconnu en françaisPeu de gens le savent, mais le Complexe Desjardins devait s’appeler Place Desjardins, à l’origine. On a rectifié le tir. Par ignorance ou par manque de volonté, on réédite une vieille erreur avec la Place Bell. On devrait sonner les cloches de la Cité de la culture et du sport de Laval et de la Société québécoise des infrastructures, responsables du projet.

Comme on le voit, d’autres génériques que place sont possibles. Pensons à tour, immeuble, édifice, galerie.

Bien entendu, il est maintenant impensable de débaptiser la Place Ville-Marie, la Place-des-Arts. Ces noms sont gravés dans le paysage urbain; ils sont traités comme des éléments spécifiques et prennent la majuscule et le trait d’union. C’est un peu comme si on disait l’immeuble Place-Ville-Marie, mais en faisant une ellipse. Néanmoins, l’anglicisme est toujours là.

Trop tard pour la grande tour cruciforme, mais il est encore temps de trouver un autre nom pour la soi-disant Place Bell.

Ajouter l’insulte à l’injure

On entend beaucoup l’expression imagée ajouter l’insulte à l’injure. Reconnaissons-le, elle a de la gueule, elle en impose. Cette faconde nous fait oublier son origine anglaise et le pléonasme qu’elle dissimule sous sa cape enflammée.

L’expression en question n’est rien d’autre qu’un calque de la locution anglaise to add insult to injury. Ce calque est d’autant plus condamnable que le mot injury ne signifie pas « injure », mais bien « blessure ». Il en résulte un pléonasme, puisque les mots insulte et injure signifient sensiblement la même chose.

Alors par quoi peut-on remplacer l’expression?

Commençons par les insultes : comble d’insulte; redoubler d’insultes.

Un petit tour dans les combles : pour comble; comble de tout; et le comble; pour comble d’insulte.

Autres expressions : dépasser la mesure; aller trop loin; doubler ses torts d’un affront; pour couronner le tout; comme si cela ne suffisait pas.

Une expression courante comme par-dessus le marché peut aussi nous dépanner. Et que diriez-vous de la cerise sur le gâteau, et pour en rajouter?

Il y en a sûrement d’autres.

 

Disposer d’un adversaire

Les Giants disposent des Pirates… Le lanceur Madison Bumgarner (quel nom!) a disposé de dix frappeurs des Pirates… Ce verbe en apparence très correct foisonne dans  les textes du merveilleux monde du sport. Il apparaît sans cesse dans les dépêches traduites de la Presse Canadienne, dans les textes rédigés par des journalistes de La Presse et du Devoir.

Dans un article précédent, j’expliquais que disposer n’a pas du tout le sens de vaincre, défaire, l’emporter sur.

Donc : les Giants battent ou défont les Pirates; les Giants l’emportent sur les Pirates.

De fait, disposer signifie « avoir à sa disposition ». Il n’a nullement le sens de défaire, de se débarrasser de.

Longtemps, il existait au gouvernement fédéral un monstre linguistique appelé Corporation de disposition des biens de la Couronne. Deux anglicismes pour le prix d’un; c’est ce qui arrive quand des fonctionnaires s’imaginent qu’ils n’ont pas besoin de traducteurs professionnels.

Malheureusement, cette erreur est bien implantée au Canada. On peut toujours tenter de la signaler à ceux qui la commettent, mais beaucoup d’entre eux font la sourde oreille.

L’État islamique

Le groupe qui se fait appeler l’État islamique constitue non seulement un problème politique, mais aussi un problème terminologique.

Au départ, cette organisation terroriste se faisait appeler État islamique en Iraq et au Levant, avant de raccourcir son nom. Elle contrôle une vaste portion de territoire en dans le nord de l’Iraq et en Syrie et se finance généreusement en vendant du pétrole sur le marché noir.

Les djihadistes, ces combattants musulmans, veulent fonder un califat, soit un territoire soumis à un calife, un souverain musulman qui se dit successeur de Mahomet, aussi appelé Muhammad.

Bien entendu, cette entité territoriale n’est pas reconnue à l’échelle internationale, de sorte qu’on peut difficilement parler d’État, car elle ne possède aucun véritable gouvernement ni de frontières clairement délimitées. De fait, le groupe tente plutôt d’élargir ces frontières aux dépens des pays voisins.

C’est ce qui explique que la France a décidé de ne plus parler d’État islamique; elle recourt plutôt à l’acronyme Daech, qui signifie État islamique en Iraq et au Levant. Cet acronyme rend furieux le groupe terroriste puisqu’il gomme les mots clés « État » et « islamique ». La graphie anglaise Daesh adoptée par le gouvernement français rend furieux tout ceux qui ont à cœur l’épanouissement du français.

Certains médias ont emboité le pas, sans nécessairement utiliser l’acronyme. Le Devoir et La Presse parlent du groupe État islamique; Radio-Canada parle du groupe armé État islamique. En France, Le Monde, Le Monde Diplomatique, Le Figaro semblent s’accrocher à l’appellation État islamique.

Le terme djihadiste figure dans les dictionnaires, parfois orthographié jihadiste. Je ne recommande pas cette graphie, inspirée de l’anglais. Qu’est-ce que le djihad? Une guerre sainte, bien sûr, menée par des musulmans. Mais le mot a aussi un autre sens, méconnu, celui-là. Dixit Le Larousse : « Combat intérieur que tout musulman doit mener contre ses passions. » Le djihad n’est donc pas toujours une guerre sainte.

Ceux qui luttent contre le groupe État islamique forment une coalition, souvent appelée coalition antidjihadiste; certains l’écrivent au pluriel : coalition antidjihadistes. On peut voir la chose sous deux angles : une coalition que l’on qualifie d’antidjihadiste, ou encore une coalition contre les djihadistes, ce qui explique probablement le pluriel.

Le terme antidjihadiste ne figure pas encore dans les dictionnaires, mais cela viendra. Ce n’est pas une raison pour ne pas l’employer.

 

Focusser

Focusser est l’un des anglicismes les plus irritants que l’on puisse imaginer. D’autant plus irritant que la majorité de ceux qui l’utilisent sont conscients qu’il s’agit d’une faute. Une variante que l’on entend parfois : mettre le focus sur quelque chose. 

Le terme exact est focaliser, qui signifie se concentrer sur un point précis. On pourrait y voir un habile stratagème pour éviter l’erreur, mais c’est tout le contraire, puisque l’on perpétue l’anglicisme d’une autre manière. En fait, la question qu’il faut se poser est la suivante : un francophone non influencé par l’anglais utiliserait-il ce verbe? Pas toujours.

Bien sûr, on pourrait focaliser son attention sur un point. Mais un individu se focalise-t-il sur une question? Quelle serait la formulation la plus naturelle, sinon de dire qu’il se concentre, met toute son attention sur une question? 

Substituer focaliser à focus revient souvent à faire de la littéralité. Focus est l’une des expressions passe-partout dont raffole l’anglais. Employée à toutes les sauces, elle ne peut se rendre d’une seule manière en français.

Par exemple : This meeting focusses on security se rendra par : Cette réunion porte principalement sur la sécurité.

Le traducteur n’est pas au bout de ses peines. En effet, certains rédacteurs manquant de rigueur en viennent à faire coïncider focus avec deal with. Par exemple : This book focusses on the Great War. Habituellement, un livre traite d’un seul sujet; on peut donc raisonnablement penser que le livre est entièrement consacré à la Grande Guerre. Donc : Ce livre traite de la Grande Guerre.

Le même genre d’abus frappe le proliférant include qui, tantôt, englobe tous les éléments et, tantôt, seulement une partie.

Certains auteurs devraient focaliser leur attention sur l’achat d’un bon dictionnaire.

 

Pourquoi sauver Le Devoir?

Le seul quotidien indépendant du Québec est en difficulté financière. Cette triste nouvelle a suscité une vague de réactions partout et dans les médias sociaux. Un fil de discussion sur Twitter est même apparu : #PourquoiLeDevoir.

Bien des raisons ont été avancées pour soutenir Le Devoir. La mienne se résume en peu de mots : c’est un journal qui fait appel à l’intelligence. Quand je le lis, je me renseigne et je réfléchis.

Quelques signes qui montrent que le journal fait bande à part : il n’a jamais publié d’astrologie; il se tient loin des nouvelles dites insolites (orignal dans une piscine, par. ex.); sa page frontispice n’est jamais masquée par une pub vantant le nouveau Dodge Ram; les nouvelles ne sont pas noyées sous un fatras d’annonces; l’information internationale est traitée décemment et analysée.

La disparition du Devoir serait une tragédie, parce qu’il est unique.

Ses concurrents font partie de puissants conglomérats financiers qui pratiquent ce qu’ils appellent la « convergence ». Tel journal populaire fait mousser les émissions et les vedettes de la chaîne de télévision du propriétaire. Elle n’est guère tendre pour le réseau de télévision d’État, lui-même officieusement associé à l’autre grand quotidien.

Bien entendu, ni un ni l’autre de ses concurrents ne parle de l’intégration verticale des médias, alors que Le Devoir en discute librement.

Contrairement à un grand quotidien du quartier financier, il n’a pas d’opinion préconçue au sujet du statut politique du Québec. Un hypothétique règlement du contentieux constitutionnel en faveur du Québec pourrait recevoir son appui, alors que ledit grand quotidien n’appuiera jamais l’indépendance du Québec.

Je lis Le Devoir aussi parce qu’il ne publie pas des inepties comme : le français ne s’est jamais mieux porté à Montréal.

Je lis Le Devoir pour la qualité de la langue. Bien sûr on y trouve des fautes. Ses journalistes succombent à certaines modes linguistiques, certes. Mais, grosso modo, le français qu’on y lit est un cran supérieur.

Enfin, Le Devoir publie tous les samedis un cahier littéraire à part. La rentrée littéraire fait l’objet d’articles fouillés.

Si nous ne voulons pas voir ce quotidien disparaître, il faut s’abonner et inciter nos amis à en faire autant.

Vous n’avez pas assez de temps pour le lire tous les jours? Achetez au moins le numéro du samedi, vous en aurez pour la semaine!

Pour vous abonner.

Drastique

On l’entend partout, au point où à peu près personne ne voit l’erreur. Des mesures drastiques, des coupures drastiques (sic).

Le mot est un bel exemple d’un terme français dont le sens a été infléchi par l’anglais. Deux articles à ce sujet (ici et ici) ont paru dans ce blogue. L’anglicisation de certains mots français constitue une pomme de discorde chez les langagiers, dont le degré d’ouverture est à géométrie variable.

Certains diront que drastique au sens d’énergique est passé dans la langue depuis plusieurs décennies et qu’il serait vain de vouloir revenir en arrière. À l’origine, drastique désigne un purgatif puissant. Mais plus personne (ou à peu près) ne l’emploie en ce sens. Un petit tour sur la Toile saura vous convaincre. D’ailleurs, le Larousse considère cette définition comme vieillie.

Un autre exemple : alternative. On peut bien sûr critiquer l’emploi d’alternative pour désigner chacune des options d’une… alternative. Une alternative, c’est justement le choix entre deux possibilités. Mais il est beaucoup plus difficile de revenir sur l’adjectif alternatif lorsqu’il est question de courants parallèles, marginaux : la musique alternative; les groupes politiques alternatifs.

Le substantif alternative, dans le sens d’une solution de rechange est également bien implanté dans la langue, même s’il est critiqué.

Une certaine lucidité s’impose que l’on aborde des termes dont le sens est infléchi par l’anglais. On peut bien sûr mener une guerre de tranchées contre eux, mais les esprits plus permissifs brandiront les dictionnaires, qui ne font que confirmer l’usage.

Alors que faire? S’incliner piteusement? Accepter une évolution de la langue? Éviter ces mots controversés? Le choix vous appartient.

Compléter

En avril dernier, Radio-Canada annonçait que l’amphithéâtre de Québec était complété à 35 pour 100. Il me semble pourtant que lorsqu’une chose est complétée, c’est qu’elle est terminée, donc à 100 pour 100.

Le verbe compléter est une autre maladie virale qui contamine de plus en plus la prose journalistique.

D’autres exemples venant de notre diffuseur national : Explorer tous les styles musicaux pour compléter (atteindre) les niveaux… Chaque classe doit compléter (accomplir) un certain nombre d’actions environnementales…

TVA n’est guère mieux : Pour compléter les cadeaux (acheter tous les cadeaux)… Les postiers incapables de compléter (terminer) le tout en huit heures… Pour compléter le tableau (en fin de compte)

On peut certainement y voir une autre influence malicieuse de l’anglais, pour qui le verbe complete peut avoir le sens de terminer, mener à bien. Mais s’en tenir à cette explication occulte une partie du problème.

Tout d’abord le recours incantatoire à des mots fétiches qui envahissent le discours : des priorités et des cibles à la place des objectifs, des impacts au lieu des conséquences, etc. Appelons un chat un chat : de la paresse intellectuelle.

Ensuite, sujet tabou entre tous, l’indigence linguistique de la population en général, et d’une partie de la colonie journalistique (je n’ai pas dit «communauté»). Le manque de vocabulaire, l’asservissement à l’anglais, l’indifférence, voilà autant d’ingrédients délétères. Comme on l’a vu plus haut, compléter peut souvent être remplacé par une expression idiomatique. Encore faut-il la connaître…

Comble de malheur, le verbe compléter peut être source d’ambiguïté.

Un exemple.

Joëlle vient de compléter une maîtrise à l’Université de la Colombie-Britannique. Que faut-il comprendre? Que Joëlle a terminé sa maîtrise, certes. Mais si elle l’a complétée, est-ce qu’elle avait commencé sa scolarité ailleurs? Peut-être. Elle a fait son bac à Toronto, mais sa maîtrise à Vancouver? On hésite.

De fait, il serait plus exact de dire que la jeune fille a fait ses études à la UBC (bac et maîtrise).

L’expression « compléter un formulaire » est également critiquée. Antidote la considère comme un calque de l’anglais complete a form, tandis que d’autres estiment que remplir un formulaire revient à le compléter.

Chose certaine, il faut employer le verbe « compléter » avec prudence et lui substituer un synonyme, lorsque le doute nous saisit. Et il y en a tellement, quand on maîtrise un tant soit peu sa propre langue.

 

Fautes courantes

Il est facile de confondre certaines expressions idiomatiques, voire de les fusionner, ou encore de faire un pléonasme en renforçant une expression qui se suffit à elle-même.

Vous êtes respectueux, vous avez du tact, alors vous préférez laisser sous-entendre une critique, plutôt que de l’exprimer ouvertement. Laisser entendre est le terme exact.

On vous invite quelque part, mais vous n’osez pas décliner l’invitation; alors vous inventez un faux prétexte pour vous désister. Un prétexte suffit largement.

Votre voisin est un enquiquineur. Il se plaint de la longueur de votre gazon, il vous accuse de pelleter la neige sur son terrain… bref, il cherche la petite bête noire.

Attention! Être la bête noire de quelqu’un a un sens précis, mais différent de chercher la petite bête.

Les pauvres Iraquiens subissent une guerre d’agression menée par l’État islamique. Verront-ils la lumière au bout du tunnel? Cette expression, maintes fois entendue, est un calque de l’anglais. Pensons-y un peu : qu’est-ce qu’on peut voir au bout du tunnel, sinon que la lumière? L’anglais est une langue descriptive, tandis que le français est plus abstrait. Donc, il faudrait dire : voir le bout du tunnel.

La langue doit évoluer, c’est clair, mais certains mots voient leur sens détourné pour créer un effet de nouveauté. Ces mots ne tardent pas à devenir des fautes courantes. Ainsi, l’envahissant problématique qui s’applique désormais à tout obstacle, à toute difficulté. Les problèmes existent encore, vous savez.

Ensuite, les cours, conférences et autres interventions publiques axées sur une thématique, qui n’est rien d’autre qu’un ensemble de thèmes. À moins que l’exposé soit particulièrement complexe, le mot thème suffit.

Et lorsqu’un thème s’impose dans l’actualité, on parle de plus en plus d’une conversation, par exemple sur le droit à l’avortement ou sur la peine capitale. Encore une fois, le charabia chic et la rectitude politique viennent teinter notre langue. Il s’agit en fait d’une discussion, d’un débat.

Comme si des sujets aussi délicats pouvaient se passer de discussion.



 

Contre-terrorisme

L’attentat commis par les rebelles pro-russes d’Ukraine contre un avion malaisien nous rappelle que le terrorisme peut prendre plusieurs formes.

La lutte contre le terrorisme aussi, entre autres sur le plan linguistique. Il est courant d’entendre des commentateurs parler de «contre-terrorisme», sans qu’ils ne se rendent compte de ce qu’ils disent. Voyons la définition qu’en donne le Larousse : «Ensemble d’actions ripostant au terrorisme par des moyens analogues.» Oui, vous avez bien lu.

Le contre-terrorisme n’est pas une série de moyens adoptés par un État pour se protéger, comme la surveillance des personnes suspectes, mais bien l’emploi des mêmes méthodes : attentats à la bombe, enlèvements, etc.

L’anglais a un mot bien précis pour désigner la lutte au contre le terrorisme : counter-terrorism. Tiens donc! Autre calque de l’anglais? Ignorance? Les paris sont ouverts.

Le plus troublant est que le ministère de la Défense de France emploie le terme contre-terrorisme pour parler de la lutte contre le terrorisme. Le ministère a-t-il été infiltré?