Archives de catégorie : traduction

États-Unis : pluriel ou singulier?

On peut observer qu’en anglais, les États-Unis appellent toujours un verbe au singulier. Singulier en effet.

The United States is heralded as Canada’s premier partner in the Arctic.

Bien entendu, Google Traduction tombe dans le piège :

Les États-Unis est annoncé comme le partenaire par excellence du Canada dans l’Arctique.

Autre raison de se méfier des logiciels de traduction automatique diront beaucoup de gens.

Avec notre esprit francophone cartésien, on peut se demander quelle mouche a piqué les Américains. En fait, se cache derrière tout ceci un motif politique, qui date de la Guerre de Sécession (graphie que je recommande). Parce qu’avant celle-ci, on employait bel et bien le pluriel, comme en français.

C’est lors d’un discours, prononcé en 1862, je crois, que le président Abraham Lincoln décida de recourir au singulier, pour monter le caractère indivisible des États-Unis. Depuis lors, tout le monde emploie le singulier.

Le français, lui, s’en tient à la logique grammaticale. Deux exemples :

Les États-Unis sont la première puissance mondiale.

Les Pays-Bas sont situés en-dessous du niveau de la mer.

 

Partager

Il y a presque deux ans, j’écrivais un article sur l’envahissant partager. Voilà un mot qui se propage dans les médias sociaux et dans tous les outils de communication électroniques. Bref, un véritable raz de marée, comme on ne dit plus aujourd’hui.

On partage un statut Facebook, un tweet…

Il est clair que cette acception vient de l’anglais to share, qui a le sens de diffuser, faire connaître.

Cette définition n’est pas reconnue dans les grands dictionnaires, qui s’en tiennent à la notion de diviser une chose entre plusieurs personnes.

Or, le partage d’un article dans un média électronique ne correspond pas à la définition traditionnelle de ce mot en français. Quand on partage l’article, on ne le divise pas en plusieurs tranches; on en envoie copie à plusieurs personnes.

L’utilisation de partage et partager est tellement commune, que ce n’est qu’une question de temps avant que les grands ouvrages ne reconnaissent le nouveau sens qui leur est attribué. C’est d’ailleurs ce qu’indiquait la terminologue Emmanuelle Samson dans un article paru dans L’Actualité langagière, en 2012.

D’ailleurs, c’est déjà commencé.

Premier « coupable », et non le moindre, la Banque de dépannage de l’Office québécois de la langue français.

Lorsqu’il est question d’un contenu numérique, partager signifie « mettre à la disposition d’autres utilisateurs ». Exemples :

Les adeptes des médias sociaux aiment pouvoir y partager photos et vidéos de même qu’hyperliens et commentaires.

Partager des fichiers par courriel comporte des risques sur le plan de la sécurité.

Deuxième « coupable » : le dictionnaire québécois Usito.

« Mettre à la disposition d’autres utilisateurs, rendre disponible du contenu numérique. »

Exemples :

Partager une vidéo, une photo, un article.

Partager du contenu par courriel, sur les réseaux sociaux.

Partager un lien sur un site, sur une page Web.

Certains y verront une reddition honteuse, d’autres une évolution acceptable. Chose certaine, les solutions de rechange que sont diffuser, faire connaître, transmettre, n’ont pas la cote. François Lavallée, de Magistrad, propose relayer. Excellente idée! Dans le Petit Robert, on signale cet usage pour les émissions de radio ou de télé. On peut certainement en étendre le sens aux communications électroniques.

Quant à savoir si les suggestions ci-dessus détrôneront l’anglicisme partager, eh bien, les paris sont ouverts.

 

 

 

Corporatif

Le milieu des affaires aime bien calquer l’anglais. Après tout, il s’agit de la langue des affaires et elle inspire fortement le français des gens d’entreprise. Certains y voient une marque de modernité; d’autres n’y voient que du feu.

Comment ne pas condamner la nouvelle Place Bell que l’on construira à Laval? Nous sommes en 2016 et on ne sait toujours pas que place ne désigne pas en français un immeuble commercial. Décourageant. Pourquoi pensez-vous que les caisses populaires ont évité l’anglicisme Place Desjardins et ont adopté le Complexe Desjardins?

Ce long préambule m’amène aux expressions corporation et corporatif, qui polluent cartes professionnelles et titres officiels.

En français, une corporation n’est PAS une entreprise commerciale. C’est un groupe de personnes exerçant un même métier, point à la ligne. Pour traduire corporation, on parlera de société, de compagnie, d’entreprise.

Une corporation professionnelle sera un ordre professionnel.

L’anglicisme corporation pâlit d’envie devant la prolifération sémantique produite par son rejeton corporatif. Les anglicisants s’en donnent à cœur joie.

Évidemment, corporatif définit ce qui est lié… à une entreprise. Le terme ne colle donc pas, puisqu’il s’agit d’un autre anglicisme.

Les variantes sont infinies.

Au pays du hockey, une loge corporative est une loge d’entreprise.

Les compagnies pratiquent l’évasion fiscale? Elles versent des primes faramineuses à des dirigeants qui échouent? On voit l’importance de préserver l’image corporative. Et si on disait l’image de marque? Beaucoup plus joli, non?

Après tout, les compagnies doivent donner le bon exemple et être de bons citoyens corporatifs, c’est-à-dire des entreprises citoyennes. Elles doivent avoir une bonne culture corporative, soit une bonne culture organisationnelle.

Pour ce faire, elles se doteront d’une Direction des affaires corporatives, autrement dit, des affaires internes. Cette direction offrira des services corporatifs, donc des services généraux, d’entreprise, organisationnels.

Corporatif peut également s’employer dans un sens plus large, notamment dans la littérature gouvernementale. Dans ce cas précis, les services corporatifs deviennent les services ministériels, gouvernementaux.

Comme on le voit, un peu de créativité permet d’éviter l’anglicisme.

 

Politiciens ou politiques?

 

Les personnes qui œuvrent sur la scène politique ne sont pas désignées de la même façon des deux côtés de l’Atlantique. Au Québec, on parle plutôt de politiciens, tandis qu’en Europe il est question de politiques.

Ce dernier terme se voit rarement chez nous; certains le considèrent même comme pédant.

Le problème avec politicien, c’est l’ambivalence. On peut en effet l’employer de façon neutre au sens d’une « personne qui exerce une action politique », comme l’indique Le Petit Robert. Toutefois ce même mot cache un côté sombre qui apparaît dans l’adjectif, mais aussi dans le substantif.

Pensons aux expressions suivantes : promesse de politicien (non tenue); manœuvre politicienne (retorse); réponse de politicien (esquive). Le Petit Larousse précise : « Qui relève d’une politique intrigante et intéressée. »

Le mot en question nous est venu par l’anglais… qui s’est inspiré du français politique.

Dans la langue d’Obama, il est employé de manière neutre, mais aussi in a derogatory sense, pour reprendre la phraséologie du Collins.

Par contre, le substantif politique est plus neutre. On parle d’une personne qui gouverne, tout simplement. Cette définition, proposée par Le Petit Robert, est restrictive, car elle écarte les membres de l’opposition. Le Larousse est plus précis : « Homme ou femme politique. »

C’est pourquoi, l’expression les politiques, pour désigner la classe politique dans son ensemble, me paraît plus juste. Malheureusement, elle n’est guère usitée au Canada.

Les prépositions pièges

Les prépositions sont un moyen sûr de détecter les locuteurs étrangers qui parlent votre langue avec un accent parfait. C’est à s’y méprendre… jusqu’au moment où ils butent sur une préposition.

Les prépositions sont les mines antipersonnel des langues. Elle sont rarement gouvernées par la logique, puisque leur utilisation diffère d’une langue à l’autre.

Prenons le verbe attendre. En français, on attend quelqu’un; en anglais on attend POUR quelqu’un, tandis qu’en allemand on attend SUR quelqu’un.

Nul besoin d’être un anglophone pour s’enferrer (l’ancêtre d’enfarger) dans le nœud kafkaïen des prépositions.

Nous allons pallier à ces inconvénients. Ici, le à est de trop. Nous allons pallier ces inconvénients.

Une erreur que l’on entend souvent dans les médias et partout : Les pourparlers achoppent sur la question de la rémunération. La préposition exacte est à : Les pourparlers achoppent à la question de la rémunération.

Les institutions gouvernementales peuvent elles aussi comporter des pièges. Qu’on en juge. Le ministère de la Santé, le secrétariat à la Condition féminine.

Les ministères américains s’appellent secrétariat. On dira donc : le secrétariat au Trésor, et non du Trésor.

Un verbe comme discriminer pose problème. Les exemples sont nombreux avec la préposition contre; il y en a aussi un bon nombre dans lesquels le verbe est employé sans préposition.

S’il est clair que l’on peut dénoncer la discrimination contre un groupe précis, il est moins certain que l’on puisse dire : discriminer contre tel groupe. On le voit pourtant, aussi bien en Europe qu’au Canada.

Le verbe est aussi employé de manière absolue :

À propos du handicap, nous constatons une tendance à fournir certains services aux personnes handicapées, mais à les discriminer. (Parlement européen)
Voici un extrait d’un débat au Parlement canadien :
Bien entendu, ces mesures ont été rejetées du revers de la main par ces réformistes-conservateurs qui ont préféré discriminer les industries en n’étant généreux qu’avec celles qui lui fournissent le plus de capital politique.
Cette fois-ci, on voit que le verbe est employé sans préposition. L’usage ne semble donc pas fixé, ce qui explique que les derniers dictionnaires escamotent le problème en ne donnant aucun exemple précis avec le verbe discriminer.
Pour en savoir plus sur le verbe discriminer, veuillez consulter cet article et le suivant.

Acheter une idée

Un ami essaie de vous convaincre d’investir dans les richesses naturelles, mais vous n’achetez pas cette idée. Vous pourriez lui répondre en anglais « I don’t buy that » et ce serait tout aussi bien. Dans les deux cas, vous parlez anglais.

Autrement dit vous n’avez aucun appétit pour ce genre d’investissement. Autre anglicisme. Comme on le voit, rien n’est plus facile de que parler anglais à longueur de journée, sur une base régulière, diraient certains…

En français, on n’achète pas une idée, pas plus qu’un argument ou une suggestion, d’ailleurs.

On peut se laisser convaincre, souscrire à une idée.

Il est également impossible d’acheter du temps. On gagne du temps.

Ces deux dernières expressions sont des exemples d’idiotismes, soit des tournures propres à une langue, qu’il est impossible de traduire mot à mot, comme le ferait un outil de traduction automatique.

Les États américains : mode d’emploi

La façon d’énoncer les noms des États américains peut poser des problèmes. Je reprends donc l’article que j’ai fait paraître en 2004 dans la défunte revue L’actualité terminologique.

Deux points suscitent des interrogations : l’utilisation ou non des parenthèses lorsqu’il y a apposition avec un nom de ville et la préposition à employer.

Les parenthèses

Le nom de l’État est souvent mis en apposition lorsqu’il est question d’une ville américaine. Ce procédé est parfois inutile, notamment pour Washington, qu’il n’est pas nécessaire de faire suivre de DC en français, car il n’y a aucun risque de confusion avec l’État du même nom. On pourrait aussi se dispenser d’écrire que Boston est au Massachusetts, Cleveland en Ohio, etc. Cependant, il faut prendre garde à certains noms de villes qui ont des homonymes, si je puis dire, dans d’autres États. Prenons le cas de Salem. On a brûlé des femmes accusées de sorcellerie à Salem, au Massachusetts, mais pas en Oregon, dont la capitale porte également ce nom. Dans ce cas, il peut effectivement être utile de préciser l’État.

Le nom de celui-ci est indiqué sous forme d’incise dans les textes anglais, précédé d’une virgule. On lira par exemple Los Angeles, California. Il est tentant pour le langagier francophone d’imiter cette formulation, mais, tôt ou tard, surviendra un problème d’uniformité si des villes canadiennes sont énumérées dans le même texte, avec le nom de la province en référence. Nous aurons donc Los Angeles, Californie et Vancouver (Colombie-Britannique). Hiatus. Aux fins d’uniformité, ne serait-il pas préférable de conserver la présentation adoptée pour les provinces canadiennes? Je crois que oui. Et ce qui vaut pour les États américains vaut aussi pour les Länder allemands, les provinces françaises, les États fédéraux mexicains ou indiens.

La préposition

Faut-il dire : « Il est né dans le Delaware » ou bien « …au Delaware »? En fait, c’est un faux problème, car il s’agit tout simplement d’appliquer les règles habituelles.

  • Si le nom est féminin et commence par une consonne : en. Exemple : en Virginie.
  • Si le nom est féminin et commence par une voyelle : il n’y en a aucun.
  • Si le nom est masculin et commence par une consonne : au. Exemple : au Kansas.
  • Si le nom est masculin et commence par une voyelle : en. Exemple : en Indiana.

Quant à Hawaï, il s’agit d’un nom féminin, qui s’emploie sans article et requiert la préposition à. Deux autres noms d’États – Washington et New York – ne prennent pas l’article et sont de genre masculin; l’usage au Canada français est de faire précéder leur nom du générique État, qu’il faut faire précéder de la préposition dans suivie de l’article. Ce qui donne : dans l’État de Washington; dans l’État de New York.

Vous souhaitez en savoir plus? Je vous invite à relire deux de mes articles parus dans L’Actualité terminologique, soit « Les États-Uniques » (vol. 31,  2, 1998, p. 20) et « États-Uniens ou Américains? » (vol. 33,  2, 2000, p. 23). L’article d’Hélène Gélinas-Surprenant, « Le Canada et les États-Unis au long et en abrégé » (vol. 35,  4, 2002, p. 26) vous éclairera aussi sur le « maniement » des noms d’États américains – emploi de l’article, genre et abréviation.

Domestique

Le mot domestique est un mot boomerang. Parti du vieux français, il a été intégré au vocabulaire anglais. Il nous est revenu en français avec un nouveau sens.

Domestique vient du latin domesticus, qui signifie « maison ». L’adjectif décrit ce qui est lié à la maison, à la famille. Il nous a donné un substantif désignant une personne chargée de l’entretien de la maison.

L’anglais attribue un sens plus large à notre mot. Est domestique « ce qui concerne un pays, à l’intérieur de ses frontières ». – Les Clefs du français pratique. D’ailleurs, les Clefs signalent que le mot, compris ainsi, est un archaïsme.

Il est de plus en plus employé dans ce sens en français. Le cas le plus connu est l’expression les vols domestiques. Ce sont les vols intérieurs, par opposition aux vols internationaux, ou vers l’étranger.

En économie, on parle souvent du marché domestique. Autre erreur. Le marché national, intérieur, canadien conviendrait mieux.

N’est-il pas amusant de constater que les anglophones parlent parfois l’ancien français?

Sénior

Le mot n’est pas utilisé de la même manière au Québec et en Europe.

Ici, cet anglicisme est aussi viral que virulent. Il peut signifier de rang supérieur. Par exemple, on pourrait dire que les ministres des Affaires étrangères, des Finances ou de la Défense sont des ministres séniors.

Dans une banque, un économiste sénior est l’économiste en chef, principal. Le terme en question peut être traduit de manière différente, selon le contexte. Ainsi, un traducteur sénior est en fait un traducteur chevronné, expérimenté. Une secrétaire sénior, une secrétaire de direction.

En Europe, sénior est défini comme une personne de plus de 50 ans ou comme un jeune retraité. Le sens ne concorde pas tout à fait avec ce que nous appelons au Québec les aînés, mot qui remplace l’expression personnes âgées. Ce sont habituellement celles qui ont plus de 65 ans.

On observe ici deux tendances : en Europe le recours systématique à l’anglais pour exprimer de nouvelles réalités, ou le rebaptiser; au Québec une transmutation sémantique pour éliminer toute aspérité de langage qui irait à l’encontre de la rectitude politique.

Digital

Le mot digital vient du latin digitalis, qui signifie « doigt ». Par exemple, on parle d’une empreinte digitale.

Depuis bon nombre d’années, ce mot est employé dans un sens différent dans le monde de l’électronique. Une montre à affichage digital.

L’engouement pour les termes d’origine anglaise ne se dément pas dans le domaine de l’électronique. On a parfois l’impression que plus rien ne se traduit… sauf au Québec. Mais des trouvailles intéressantes comme pourriel pour spam n’ont guère la cote de l’autre côté de l’Atlantique, où ils suscitent raillerie…

Pour en revenir à notre montre, elle est à affichage numérique. Comme on le voit, la traduction est très simple; elle n’implique pas de néologisme déroutant ni de périphrase.

Certains se demanderont pourquoi les anglophones en sont venus à utiliser digital dans le sens qu’on lui attribue en électronique. Je risque une explication : on comptait jadis sur nos doigts.

C’était bien avant l’avènement des ordinateurs… terme qui aujourd’hui se dirait probablement computer en français…