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Contrôle

Avons-nous perdu le contrôle avec contrôler?

La question se pose puisque ces deux mots ont vu leur sens infléchi par l’anglais. Pour cette raison, beaucoup de langagiers s’en méfient, voire les condamnent.

Essayons d’y voir clair…

Contrôle

Au sens original, contrôle signifie vérification, inspection.

Exercer un contrôle financier. Faire un contrôle d’identité.

Le mot peut aussi avoir le sens de surveillance.

Contrôle judiciaire, contrôle radar.

Toutefois, contrôle a vu son sens s’élargir sous l’influence de l’anglais, ce qui ne fait pas l’affaire de bien des gens, qualifiés parfois de « puristes ».

Vérifier le bon fonctionnement d’un appareil peut aussi être considéré comme un contrôle.

Le fait de dominer, diriger ou de maîtriser est probablement le sens le plus répandu de nos jours, toujours sous l’influence de l’anglais.

Il a perdu le contrôle de son véhicule.

Avoir le contrôle de ses émotions.

Le fait est que l’expression s’est immiscée dans la langue courante et qu’il paraît maintenant difficile de l’éliminer. Quelques exemples :

Le contrôle des naissances, au lieu de régulation des naissances.

La situation est hors de notre contrôle, au lieu de indépendante de notre volonté.

Et comment ne pas mentionner :

Tout est sous contrôle. Pire : il est en contrôle.

Ce dernier est un grand favori des médias et de l’usage populaire.

Pourtant, il est tellement simple de dire « Tout va bien. » « Il maîtrise la situation. »

Contrôler

Ici, l’anglicisation du substantif se répercute sur le verbe, qui devient tout aussi suspect.

Contrôler la situation? Correct? Fautif? Idem pour « Se contrôler. »

Alors? Oui et non. Tout dépend de votre degré de tolérance pour les anglicismes. En tout cas, le Multidictionnaire de la langue française signale que ces formes sont passées dans l’usage.

Le danger, ici, est que le tandem contrôle et contrôler peut rapidement devenir un passe-partout vers la paresse.

Heureusement, on peut déjouer cette difficulté en faisant appel aux ressources du français.

Contrôler la criminalité (réprimer).

Contrôler la consommation de médicaments (encadrer).

Le gouvernement doit contrôler le déficit (juguler, freiner).

Des extrémistes ont pris le contrôle du Parti républicain (noyauté).

Du singulier au pluriel

On le fait régulièrement en anglais et personne ne tique. Mais en français, on dirait qu’il y a un petit hiatus. Comparons.

The driver called the police and they arrived quickly.

Le chauffeur a appelé la police et ils sont arrivés rapidement.

Cela ne colle pas. Le pronom se rapporte à un nom singulier, pourtant le pronom est pluriel.

L’anglais recourt souvent à ce procédé appelé syllepse grammaticale. Les anglophones sont moins agacés que les francophones, car leur langue s’articule moins autour de la rigueur grammaticale, mais davantage autour de la réalité.

Notre chauffeur de tantôt a appelé la police et on peut présumer que ce sont des policiers qui se présenteront, et non pas un seul. Dans cas, il y a une certaine logique à utiliser un pronom pluriel. De plus, on peut percevoir la police comme une entité collective.

Autre exemple lu récemment sur la Toile :

Mon message à la jeunesse africaine, c’est de leur dire de rester en Afrique.

La jeunesse africaine représente une multitude d’individus. On devine que la phrase ci-dessus vient de l’anglais et qu’on a employé le pronom them. Donc, nouvelle manifestation de l’horripilant singular they.

En français, ça ne passe pas aussi bien qu’en anglais. L’accord devrait se faire en fonction du genre et du nombre du référent. On dira donc :

Mon message à la jeunesse africaine, c’est de lui dire de rester en Afrique.

Ce type de glissement grammatical est toutefois assez répandu en français. Comme le signalent les Clefs du français pratique :

Il est toutefois admis d’employer un pronom qui s’accorde avec un terme sous-entendu à l’esprit de l’auteur plutôt qu’avec son antécédent. L’accord se fait alors selon le sens et non selon les règles grammaticales.

On aura donc des cas dans lesquels les deux formes sont possibles :

J’ai envoyé ma demande à l’université et elle ne m’a pas encore répondu.

J’ai envoyé ma demande à l’université et ils ne m’ont pas encore répondu.

Il faut cependant éviter d’abuser de ce procédé.

Commettre

On se commet beaucoup ces temps-ci.

Dans le cahier sur les affaires de La Presse : « On s’est commis dans le passé sur des dates, mais on préfère éviter maintenant, pour ne pas créer d’attentes. »

Toujours dans le même journal : « La Ville de Montréal s’est déjà commise pour 17,5 millions, alors que le gouvernement du Québec s’est commis pour un autre 17,5 millions. »

Notons au passage l’anglicisme pour un autre 17,5 millions : for another 17.5 million.

Le Devoir fait chorus : « … pas un ne s’est commis à apporter des réponses claires et prendre réellement des engagements… »

Où est la faute?

Commençons par regarder le sens français de commettre. Selon le Robert, c’est « Accomplir une action blâmable. » Par exemple, commettre un crime.

La forme réflexive a également un sens négatif : Entretenir des relations compromettantes ou déshonorantes, nous dit le Trésor de la langue française.

Tel politicien s’est commis avec des membres connus du crime organisé.

On voit tout de suite que l’utilisation de se commettre dans les phrases ci-dessus est fautive. Reformulons :

On a révélé des dates dans le passé, mais on préfère l’éviter maintenant, pour ne pas créer d’attentes.

La Ville de Montréal s’est déjà engagée pour 17,5 millions, alors que le gouvernement du Québec a promis d’en débourser autant.

Dans ce dernier cas, on évite la répétition de l’anglicisme et de la somme.

To commit oneself peut se rendre de plusieurs façons. On peut s’engager sur des choses, s’engager pour des sommes d’argent.

Le ministère s’est engagé pour deux millions de dollars.  

On entend souvent dans les médias que tel ministre n’a pas voulu se commettre, dans le sens qu’il n’a pas répondu à la question (surprise!). Pourquoi ne pas dire que le ministre n’a pas voulu se prononcer, s’aventurer, répondre ou s’avancer sur la question?

Balance du pouvoir

La notion de balance of power est courante dans le monde anglo-saxon. Le Collins la définit ainsi : « The balance of power is the way in which power is distributed between rival groups or countries. »

Cette définition est vaste et touche les relations internationales. Les dictionnaires bilingues nous proposent équilibre des forces, équilibre des puissances. En français, le Larousse parle de «  Juste proportion entre des éléments opposés, entre des forces antagonistes, d’où résulte un état de stabilité, d’harmonie : Une période d’équilibre politique. »

La traduction est toutefois moins aisée dans le contexte plus restreint de la cohabitation des partis politiques dans un parlement minoritaire. Un tiers parti peut permettre à un autre de se hisser au pouvoir, grâce à son appui. On dit que ce deuxième parti détient la balance du pouvoir.

Jusqu’à tout récemment, cette expression était contestée. On pouvait — et on peut toujours — la remplacer par toute une ribambelle de solutions, par exemple : être l’arbitre de la situation; être en position d’arbitre; jouer le rôle d’arbitre; être le maître du jeu; être en position charnière, etc.

Celle qui me parait la plus intéressante, si on ne veut pas calquer l’anglais, consiste à dire que tel parti détient la clé du pouvoir. Mettons ça dans la balance…

Bigot

La controverse entourant la création d’un cimetière musulman à Saint-Apolinaire, au Québec, fait couler beaucoup d’encre. Certains n’y voient aucun mal. D’ailleurs qui s’élève contre l’existence de cimetières catholiques, protestants, juifs?

Pour d’autres, il faut éviter de se rendre aux désirs des musulmans. Leurs détracteurs les qualifient notamment de bigots. Il s’agit d’un anglicisme insidieux. En français, le sens de bigot est plus restreint : il désigne une personne pratiquant une dévotion excessive, point à la ligne.

En anglais, le terme a pris un sens plus large qui touche la religion, la politique, la race. Par exemple, une personne qui voue les progressistes aux gémonies est un bigot en anglais. En français, on dirait plutôt qu’elle est réactionnaire.

Une seconde personne qui déteste une ethnie en particulier serait une bigot chez les Anglo-Saxons, mais une  raciste pour les francophones.

En général, tous ceux qui affichent des opinions bien tranchées et intolérantes pourraient être qualifiés de personnes sectaires, de fanatiques.

Bref, bigot a un sens beaucoup plus restrictif en français et ne doit s’utiliser que dans un contexte religieux.

Candide

Ces temps-ci, tout le monde est candide. Les politiciens qui, pour une fois, répondent clairement à une question; des gestionnaires informant leurs employés qu’ils doivent travailler encore plus vite sans compromettre la qualité.

Repris en chœur par les médias, cet anglicisme fait florès.

Les amants du français ne peuvent que sourire…

En effet, est candide celui qui fait preuve de candeur, c’est-à-dire de naïveté. Rien à voir avec le sens anglais de candid : frank and outspoken, nous dit le Collins.

Dans cette incommensurable zone grise qu’on appelle les faux amis, il convient de ne pas être… candide et de toujours vérifier.

Pour traduire candid, on pourra dire franc, sincère; dans un registre plus soutenu : sans complaisance, sans détour.

Aviseur

Vous avez des problèmes juridiques? Consultez un aviseur légal. Votre téléviseur numérique ne réagit plus à votre télécommande dernier cri? Pourquoi ne pas appeler un aviseur technique?

Notre vie est de plus en plus complexe et nous avons besoin d’aviseurs de toutes sortes. Ces personnes nous aviseront…

Oups! Il y a un grain de sable dans l’engrenage. Le verbe ne semble pas correspondre au substantif. Voilà qui est suspect.

Que signifie aviser? Selon le Petit Robert : apercevoir, commencer à regarder; réfléchir, songer. On avisera.

On peut aussi lui attribuer le sens d’avertir.

Or, que font tous ces aviseurs énumérés ci-dessus? Ils conseillent. Ce sont des conseillers.

Le sens donné à aviseur est un anglicisme. Parfois employé comme adjectif, il a le sens de consultatif. Un comité aviseur n’est rien d’autre qu’un comité consultatif.

Comme cela se produit souvent, le sens que donne l’anglais à aviser vient de l’ancien français. Précision intéressante de la Banque de dépannage linguistique : « Le proverbe Un fou avise bien un sage est un vestige de cet emploi disparu du français actuel. »

Les anglophones parlent souvent l’ancien français…

 

 

Paver la voie

Bien des auteurs sont prêts à lapider l’expression paver la voie, qui, à leur avis, est un calque de to pave the way. Cependant, force est de reconnaitre que tous ne sont pas de cet avis.

La Banque de dépannage linguistique estime que l’origine de l’expression est incertaine, puisqu’on la rencontre chez des auteurs français du XIXe siècle. L’Office québécois de la langue française ne la condamne pas formellement : « … cette expression imagée est bien formée et claire sur le plan sémantique. »

D’ailleurs, on la trouve même dans le Trésor de la langue française, qui cite l’ancien président français, Georges Clemenceau (1841-1929).

Peut-être qu’au fond l’anglais n’a fait que reprendre une vieille expression française. Donc, l’anglicisme serait finalement un archaïsme.

Dans un article paru en 2002, mon ancien collègue Frèdelin Leroux montrait une certaine indulgence envers paver la voie et prédisait même son inclusion dans les futures éditions des grands dictionnaires. Cela ne s’est pas avéré. De plus, des ouvrages de référence comme le Guide anglais français de la traduction, de René Meertens, continuent d’éviter l’expression. Le Meertens, comme on l’appelle familièrement, suggère notamment : faciliter, défricher la voie, permettre, rendre possible, poser des jalons. À cela, on pourrait ajouter ouvrir la voie, préparer le terrain.

Comme on dit souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais il faut être prudent avec ce verbe. Souvenons-nous que paver signifie « poser des pavés », et qu’un pavé est une pierre que l’on encastrait dans le sol pour rendre un chemin carrossable. Les routes modernes, contrairement à celles du Moyen Âge, sont asphaltées.

Il est donc absurde de dire qu’on va paver telle autoroute à moins qu’elle ne soit réservée aux chars à bœufs…

Autre mise en garde contre l’expression voie de service. Celle-là est hors de tout doute un anglicisme. En français : voie de desserte.

Prioriser

Le terme a été honni pendant longtemps. On l’a stigmatisé de toutes les manières : anglicisme ou encore impropriété, comme le qualifie encore le Multidictionnaire de la langue française dans sa dernière édition.

Pourtant, prioriser fait bel et bien partie du corpus du Petit Robert et du Petit Larousse, qui le définit comme suit :

Accorder une importance préférentielle à qqch ou à qqn; donner priorité à.

De fait, prioriser est entré dans les grands dictionnaires il y a environ trois ans. Assez curieusement, le Robert ne le signale pas comme anglicisme; le lien étymologique va plutôt du côté de priorité. Quant au Larousse, il établit un lien avec l’anglais prioritize.

Longtemps condamné? Toujours est-il que l’Office québécois de la langue française avait déjà ouvert la marche :

En fait, les emprunts prioriser et priorisation sont conformes aux modes de formation du français; de plus, on ne peut souvent les remplacer que par des locutions, plus longues. Ils finiront probablement par faire leur entrée dans les dictionnaires de langue courante, vu leur fréquence d’emploi, au Québec comme dans le reste de la francophonie, et leur utilité sur le plan lexical. Il s’agit donc de termes acceptables, auxquels on peut avoir recours pour remplacer les diverses locutions de même sens.

Certains n’accepteront pas cette évolution du français. Ils y verront une autre reddition honteuse devant l’anglomanie.

Les ouvrages correctifs proposaient établir les priorités; établir un ordre de priorité; donner/accorder priorité à. On pourra donc utiliser ces expressions si veut éviter prioriser.

Standard

Standard est un faux anglicisme. Bien sûr, ce mot nous est arrivé par l’anglais, mais, à vue de nez, au moins la moitié du vocabulaire de cette langue vient du français. Standard n’est rien d’autre que la réincarnation de l’ancien français estandard qui nous a donné plus tard étendard.

Un étendard? Un drapeau qu’arboraient autrefois les troupes à cheval.

Le Larousse définit standard de la manière suivante : « Règle fixe à l’intérieur d’une entreprise pour caractériser un produit, une méthode de travail, une quantité à produire, le montant d’un budget. » Ceux qui ne jurent que par le Robert seront déçus par sa définition un peu trop succincte : « Conforme à un type ou à une norme de fabrication en série. »

Comme c’est souvent le cas, cet emprunt utile à l’anglais amène un sens nouveau.

Il est intéressant de constater que le mot se décline aussi sous forme d’adjectif. Et là commencent les ennuis. Les sources ne s’entendent pas sur son invariabilité. Ainsi, on verra :

Des formats standard.

Des formats standards.

Cette frilosité s’explique mal et l’origine anglaise du terme – en partie, du moins – n’est pas une excuse. On relève la même hésitation pour record, employé sous forme adjectivale.

Les mots d’origine étrangère lexicalisés en français prennent la marque du pluriel. Pourquoi faire une exception pour standard?

Si l’accord est acceptable au pluriel, il demeure inusité au féminin. Pourtant, ne serait-il pas logique d’écrire :

Des politiques d’embauche standardes.

Pour l’instant, il faudra se contenter du pluriel.

Des politiques d’embauche standards.

Mais le français est une langue qui évolue. Patience.