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Locutions envahissantes

Il y a de ces locutions qui deviennent de véritables incantations. On les entend partout et tout le monde les répète. Les médias donnent souvent le ton en se braquant sur une expression qui déloge toutes les autres.

Certains diront que René Angélil était une personnalité incontournable du monde du spectacle. Que veut-on dire au juste? Indispensable? Un acteur de premier plan?

Tel film est incontournable. Il faut l’avoir vu, c’est une œuvre majeure, un film clé pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Un référendum pour changer le monde de scrutin? C’est un autre incontournable. Pour changer le mode de scrutin, il faut consulter la population.

J’ai souvent dénoncé le débilitant impact, employé « à tour de bras » par tous les communicateurs. Pourtant, tellement facile à remplacer : l’impact des mises à pied : les conséquences; l’impact du fléchissement des taux du pétrole : le contrecoup; l’impact du congédiement de l’entraîneur : les répercussions.

Comble de tout, impact est un anglicisme.

Toute aussi envahissante la cheville faire en sorte queLa ministre Joly a fait les frais de l’émission Infoman pour en avoir aligné un nombre record en quelques phrases.

Écoutez attentivement les discours publics : il est quasi certain que vous entendrez faire en sorte que. Le plus souvent, cette locution est encombrante et la phrase pourrait être simplifiée.

Probablement impossible à rattraper : partager. On partage tout : un point de vue, des idées, des photos, un témoignage. Les médias sociaux ont emboîté le pas et on trouve des boutons Partager qui devraient s’appeler Diffuser.

En français, on partage une tarte, c’est-à-dire chacun en reçoit un morceau. Au sens anglais de share, partager veut maintenant dire que vous donnez la tarte au complet. Quand vous dites que vous allez partager vos photos de voyage dans Facebook, c’est que vous allez les mettre en ligne, les diffuser, les communiquer.

N’oubliez pas de partager… de retransmettre, de faire connaître ce billet.

Disponible

Vous courez à la librairie acheter le dernier opus de Marie Laberge. Malheureusement, le libraire – qui croit parler français – vous informe que le livre n’est plus disponible. Autrement dit, toutes les copies ont été vendues.

Votre libraire vient de faire deux anglicismes sans même s’en rendre compte.

Le terme disponible signifie qu’une chose est à votre disposition. En forçant un peu, on pourrait dire qu’un livre est disponible. Le Robert donne un exemple en ce sens; le Trésor de la langue française aussi.

Pourtant, deux sources québécoises, la Banque de dépannage linguistique et le Multidictionnaire le dénoncent comme un anglicisme. Les Clefs du français pratique signalent qu’il se répand comme synonyme de en vente, offert.

Personnellement, je me méfie de ce mot. Ai-je tort?

Quant à copie, il constitue un autre bel exemple de faux ami. Une copie du livre de Marie Laberge serait une reproduction illégale obtenue au moyen d’un outil électronique ou mécanique; le mot exact est exemplaire.

Comme l’écrit fort justement la Banque de dépannage linguistique, copie et exemplaire ne sont pas interchangeables.

Breuvage

Ça ne s’invente pas : « Idées breuvage toute occasions. » Voilà un titre qu’on trouve sur le site de Kraft Canada. Le sous-titre est tout aussi rafraîchissant : Des Milliers De Recettes Gratuites. Sic. Le pouvoir de la majuscule, diront certains.

Pour être juste envers Kraft, je voudrais préciser que le lien mène vers une page où il est question de… boissons.

Car voilà le terme exact.

Au Canada, on confond souvent boissons et breuvages, encore une fois sous l’influence de l’anglais. En fait, personne n’a vraiment envie de boire un breuvage… Et pour cause!

Si pour le Robert un breuvage est une « Boisson d’une composition spéciale ou ayant une vertu particulière », le Multidictionnaire le définit comme un médicament ou un philtre.

On voit donc qu’un breuvage est une boisson bien particulière. Un Coca-Cola ne peut être considéré comme un breuvage.

La définition anglaise de beverage est beaucoup moins restrictive que le breuvage français. Dixit le Collins : « any drink, usually other than water. »

D’où la confusion.

 

Versatile

Versatile est un faux ami populaire et, comme tous les faux amis, son sens varie en anglais et en français. On le voit souvent dans le monde du sport. Par exemple, les journalistes écriront que tel ailier est versatile parce qu’il peut aussi évoluer au centre.

Dans la langue de Shakespeare, dire qu’une personne est versatile est un compliment. Cela signifie qu’elle est polyvalente, qu’elle a plusieurs cordes à son arc. Bref, elle est pleine de ressources.

Le Robert-Collins traduit le versatile anglais de la manière suivante : personne aux talents variés, aux multiples ressources, une personne souple.

En français, la réalité est toute autre. On a affaire à une personne au caractère changeant, dont les humeurs varient. Si vous avez un collègue versatile, vous n’aimez sûrement pas travailler avec lui

Accomplissement

« Gagner une médaille d’or aux Jeux olympiques, c’est un bel accomplissement. »

On imagine sans peine pareille phrase dans les pages sportives d’un journal. Dans les pages artistiques, on saluera les accomplissements d’Adèle, la chanteuse britannique, dont mon correcteur tient absolument à franciser le nom…

Le français a une définition beaucoup plus restrictive du mot accomplissement que l’anglais. Dans notre langue, un accomplissement est la réalisation de quelque chose, le fait de l’accomplir, et non le résultat de cette action.

Le Robert-Collins donne les sens suivants pour accomplishment : œuvre accomplie, projet réalisé.

On félicitera donc une personne pour ses réalisations, son travail accompli. Au superlatif, on pourrait parler du couronnement des efforts de quelqu’un.

On laissera les accomplissements aux personnes qui tiennent à penser en anglais lorsqu’elles parlent français. Il y en a pas mal et beaucoup reste à accomplir.

Incluant

« La bibliothèque est ouverte tous les jours, incluant le samedi. »

À première vue, cette phrase semble correcte. Pourtant, sur le plan syntaxique, elle ne l’est pas.

Le participe présent doit se rapporter à un substantif ou exprimer une action qui se produit en même temps. Or, dans le cas présent, les jours n’incluent pas le samedi; c’est plutôt la semaine qui inclut le samedi.

Autre exemple : « Le nombre de pages, incluant la page titre. »

Les pages n’incluent pas la page titre, une page ne peut en inclure une autre…

Ce genre de construction est en fait un calque d’including, qui, en anglais, est une préposition et non un participe présent. Ce qui explique l’emploi très libéral que les anglophones en font.

There were six rooms, including the kitchen.

Several persons, including my father, were invited.

The participants studied four planets, including Mars, Venus, Pluton and Saturn.

Dans les deux premières phrases, on peut traduire including par y compris, notamment, dont, entre autres.

La troisième constitue un bel exemple de l’emploi abusif de la préposition que l’on voit trop souvent en anglais. En effet, le verbe include signifie « comprendre », tout comme en français. Il ne peut donc pas être suivi d’une énumération complète.

En français, on dirait : « Les participants ont étudié quatre planètes : Mars, Vénus, Pluton et Saturne. »

Il faut donc faire preuve de prudence lorsqu’on emploie incluant. Pour éviter à la fois le calque et la rupture de construction, toujours se demander si la phrase est logique et à quoi au juste se rapporte incluant.

Two options were studied, including phasing out the project or moving on.

« Deux options ont été envisagées, c’est-à-dire mettre fin graduellement au projet ou aller de l’avant. »

Je remercie ma collègue Carole Dion de son aide dans la rédaction de cet article.

 

Les anglicismes inutiles

Toutes les langues empruntent les unes aux autres, presque toujours pour combler des lacunes. Au fil des siècles, le français s’est enrichi d’innombrables emprunts à l’italien, l’espagnol, l’allemand et l’anglais, entre autres.

Il est clair que, depuis le dix-neuvième siècle, notre langue puise ses eaux nouvelles dans le puits sans fond de l’anglais. Certains y voient une grave menace. Avant de s’énerver, il faut considérer les faits suivants :

  • L’apport de l’anglais dans notre langue est d’environ cinq pour cent;
  • Environ la moitié du vocabulaire anglais vient du français et du latin;
  • Les Français ne sont pas encerclés par des nations anglophones et l’afflux de mots anglais ne menace pas la survie de leur langue.

Ceci dit, l’américanomanie bien palpable dans l’Hexagone n’est pas justifiable, surtout qu’il prend une ampleur jamais vue.

Le cas suivant l’illustre bien. Lorsque j’étais gamin, je regardais la série britannique Les Sentinelles de l’air. À présent, la version numérisée s’appelle Thunderbirds, prononcé à la française Sssonderbeurdz! Dans cette série ingénieuse, la Sécurité internationale est devenue International Rescue. Les véhicules qu’on appelait par exemple Numéro Un, dans la série originelle, sont devenus Sssonderbeurdz Un!

Le désir de traduire n’est plus là et je pourrais multiplier les exemples de la sorte. Notamment pour les titres de films américains « retraduits » en anglais en France.

Des anglicismes de trop

Le principe de nécessité ne peut être invoqué pour un grand nombre d’anglicismes utilisés en Europe.

L’un des plus agaçants est sniper, emprunt inutile qui remplace tireur embusqué ou franc tireur. Le mot s’est frayé un chemin jusque dans les grands dictionnaires, délogeant deux belles expressions françaises.

Un autre qui tape sur les nerfs est royalties. Il suffit de regarder la définition de redevances pour constater l’inutilité de l’emprunt. Idem pour docker et débardeurs.

Des emprunts justifiés

Expurger le français de tous les mots anglais qui l’habitent serait ridicule. Bon nombre d’entre eux ont trouvé leur utilité et les tentatives pour les traduire se sont avérées vaines, lorsqu’il y a en eu.

Pensons au néologisme tweet qui désigne une forme particulièrement de micro message, sur la plateforme Twitter. Au Québec, on a proposé gazouillis, mais, le moins que l’on puisse dire, c’est que la pâte n’a pas levé… En fait, cette traduction mène à un cul-de-sac.

Que dira-t-on pour tweeter? Gazouiller? Et retweeter? Regazouiller?

Dans la même veine, le hashtag a fini par s’imposer, bien que l’on voie mot-clic assez souvent.

Un bel exemple d’emprunt heureux est leadership. Que l’on me trouve un mot français pour le remplacer!

En terminant, je vous souhaite une belle année 2016. Pour ma part, je continuerai de défendre la belle langue de chez nous

Benyamin Nétanyahou

Jamais un politicien n’a vu son nom décliné de manières aussi variées, sauf peut-être Mouammar Kadhafi.

Le premier ministre d’Israël aligne les graphies contrastées : Benjamin, Binyamin, Benyamin Netanyahu, Netanyahou, Nétanyahou… Ce feu d’artifice étonne, car les anciens chefs de gouvernement de l’État hébreu voient leur nom écrit d’une seule façon. Le plus souvent, on s’en tient à une translittération vers l’anglais : Shimon Peres, Yitzhak Rabin, Menahem Begin. Seul le nom d’Ehoud Barak était translittéré en français.

Un nom translittéré

Translittéré? Les noms hébreux ne sont pas écrits en caractères latins. Il faut donc transposer les sons en respectant les graphies de la langue d’arrivée. C’est ainsi qu’on écrit Poutine en français, mais Putin en anglais.

Comme je l’ai indiqué dans un article sur la langue russe, la translittération n’est pas une science exacte et, pour bien des langues, on se contente des graphies anglaises. Par exemple, pour le japonais. Fukushima, au lieu de Foukouchima.

Un prénom traduisible

Ce qui rend le cas de Netanyahou intéressant, c’est son prénom. On observera que Benyamin revient le plus souvent dans des ouvrages de qualité, comme le Larousse, et des journaux bien rédigés, comme Le Monde et Le Figaro.

Alors pourquoi Benjamin, tout à coup? Tout d’abord parce que c’est un prénom répandu dans d’autres langues. Il est tentant de le traduire.

Il faut aussi savoir que le premier ministre israélien a étudié aux États-Unis et qu’il a probablement voulu simplifier son prénom en le transformant. Or, Benjamin n’est pas son véritable prénom; il s’agit plutôt d’une traduction.

Habituellement, on ne traduit pas les prénoms des personnalités. Que diriez vous de Marc Carney? De Guillaume Clinton (William)? De Georgine Meloni? Amusons-nous un peu. La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, pourrait devenir Claudette Arbreluisant. Voilà pourquoi on ne traduit plus les noms propres…

La graphie Benjamin Netanyahu est une importation de l’anglais et n’a pas sa place dans notre langue. Souhaitons que, très bientôt, il ne soit plus question de ce triste personnage, sauf s’il est jugé par la Cour pénale internationale.

D’ici là, écrivons son nom correctement en français : Benyamin Nétanyahou.

Définitivement

Il s’incruste comme une vilaine tache. Il est partout. On ne le voit plus et l’erreur passe le plus souvent inaperçue.

L’utilisation de « définitivement » pour renforcer une affirmation vient de l’anglais definitely. Le faux ami parfait.

« La banque va définitivement augmenter ses taux d’intérêt le mois prochain. » Certainement.

« Serez-vous présent à la réunion? – Définitivement. » Assurément.

Que signifie donc définitivement? D’une manière définitive, une fois pour toute.

« Il est parti définitivement. »

Il faut se méfier de définitivement. Absolument.

Extension

On a lu dans les journaux que le gouvernement fédéral demandait une extension du délai pour faire adopter une loi sur l’aide médicale à mourir. Pour une fois, délai était employé correctement. Mais pas extension, mot malmené dans l’usage populaire.

En fait, le gouvernement demandait une prolongation du délai ou un report. Pris dans ce sens, extension est un anglicisme. Ce n’est pas le seul, d’ailleurs.

On appelle souvent extension une rallonge électrique, qui nous permet par exemple de brancher nos lumières de Noël.

Dans le monde de la téléphonie, l’extension est tout simplement un poste.

Il faut donc se méfier de ce faux ami qui peut faire son apparition dans divers contextes. En politique, par exemple on peut aussi parler de la prolongation d’un mandat, et non de son extension. Dans le domaine juridique, on évitera l’extension d’un contrat.