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Actuellement

L’emploi abusif d’adverbes est une faute courante. Les adverbes viennent appuyer le discours et leur importance est indiscutable. Toutefois, on peut facilement en abuser. L’adverbe peut nous faire oublier l’existence d’un verbe puissant qui se suffit à lui-même.

Le gouvernement veut se débarrasser complètement du trafic de drogues.

Le gouvernement veut éradiquer le trafic de drogues.

L’adverbe le plus inutile est sans aucun doute actuellement. Lorsqu’une action se déroule au moment où le rédacteur l’évoque, il devient inutile de préciser qu’elle a lieu actuellement.

Le ministère de la Justice étudie actuellement le dossier pour déterminer si des poursuites doivent être entamées.

La police mène actuellement une enquête sur cet incident.

Les commentaires en direct, la langue parlée en général, constituent un terreau fertile aux redondances adverbiales. Certaines deviennent des tics langagiers. Variations sur le thème d’actuellement.

«Au moment où on se parle…». Parfois amené ainsi : «En ce moment…».

Le rédacteur consciencieux traquera les adverbes et les locutions que l’on pourrait qualifier d’évidences. Un discours aéré est toujours plus clair.

Thématique

Le mot thématique est très en vogue ces temps-ci. Il figurait en bonne place sur la page d’accueil de la fête nationale du Québec. La thématique en question, c’était les huit millions d’étincelles qui symboliseraient l’ensemble de la population du Québec.

Un autre site, sur les recettes du Québec, parlait des thématiques culinaires : 15 recettes de sauces à spaghetti…

Le terme fait partie de l’arsenal des mots fétiches propagés par les médias. Comme cela arrive souvent, personne ne semble s’être interrogé sur le sens véritable du terme. Alors, nous avons des thématiques partout, parce que les rédacteurs le trouvent plus joli que thème et que tout le monde l’emploie sans discernement. Même histoire avec son cousin lointain, problématique. Quand un mot devient galvaudé, il perd souvent son sens originel. C’est le prix à payer pour hurler avec les loups.

Une thématique n’est pas un thème. Les grands dictionnaires définissent une thématique comme un système organisé de thèmes; c’est un mot bien plus lourd de signification qu’un simple thème. On devrait donc l’employer dans un contexte précis et avec circonspection.

Par exemple, l’environnement pourrait être la thématique d’un congrès, et l’acidification des lacs l’un des thèmes traités.

Le mot thématique est aussi un adjectif, qui signifie ce qui est relatif à un thème.

On peut penser à une soirée thématique à des parcs thématiques.

La nouvelle orthographe

Elle a fait beaucoup jaser; on l’a conspuée, décriée, maudite…

La fameuse réforme de l’orthographe de 1990. Bien mal nommée, en fait, car elle touche environ 2400 mots, soit un mot dans un texte de deux pages. C’est pourquoi il serait plus juste de parler de rectifications de l’orthographe.

La levée de boucliers, il y a déjà 25 ans, n’est pas justifiée. Le français a connu plusieurs réformes de son orthographe et beaucoup d’anomalies et d’anachronismes ont pu être corrigés. Il n’y a qu’à lire des textes de Rabelais ou de Jean de La Fontaine pour se rendre compte qu’on n’arrête pas l’évolution d’une langue.

Prenons un extrait des Fables de La Fontaine :

Une grenouïlle vid un Bœuf,

Qui luy sembla de belle taille.

Elle qui n’estoit pas grosse en tout

Comme un œuf…

Mon correcteur orthographique rugit… Qui songerait à revenir à de pareilles graphies au nom de la pureté de la langue?

Le débat sur les rectifications de 1990 était tout sauf rationnel. Que de sottises a-t-on entendues…

  • L’écriture va devenir phonétique.
  • La littérature classique deviendra inaccessible.
  • L’anarchie grammaticale règnera.
  • On nivèle par le bas.

 

L’un des grands mythes propagés est que l’on pourra désormais écrire chevals au lieu de chevaux. Faux! Les rectifications ne comportent qu’un seul élément grammatical : l’invariabilité du verbe laisser lorsqu’il précède un infinitif.

Une mise en perspective s’impose.

Des langues sœurs comme l’espagnol, l’italien et le portugais s’écrivent de manière presque entièrement phonétique. D’ailleurs, l’espagnol est allé très loin en éliminant pratiquement toutes les doubles consonnes, en substituant le t simple au th, et en remplaçant le ph par le f.

Ainsi, on dit el teatro et la filosofía dans la langue de Cervantes. Le téâtre et la filosofie, vous avez vu ça quelque part en français?

En fait, les principaux changements concernent l’accent grave appliqué à des mots dont l’accent aigu était justement prononcé comme un accent grave. Cas connus : évènement, règlementation et… cèleri.

Ce dernier, l’usage ne l’a pas digéré… Mais on estime à 60 pour 100 la proportion des modifications intégrées dans les dictionnaires. C’est impressionnant quand on considère la résistance forcenée que l’on observe dans les publications de tout ordre.

La nouvelle orthographe introduit un peu de logique dans notre façon d’écrire. Une bonne partie des graphies du français résulte de décisions arbitraires; ce sont parfois des erreurs qui se répandent dans l’usage et sont ensuite consignées dans les dictionnaires. La supposée rationalité de l’orthographe française est un mythe.

Un bel exemple d’illogisme est le cure-dents. Le s est au singulier. Soit. Mais pourquoi un cure-ongle, sans s? Le français a justement besoin de ce genre dépoussiérage.

Les rectifications permettent aussi de raccorder des familles de mots aux graphies divergentes. Quelques exemples :

  • Bonhommie, comme bonhomme;
  • Charriot comme charrue;
  • Chaussetrappe comme trappe;
  • Combattivité comme battre;
  • Imbécilité comme imbécile;
  • Persiffle comme siffler;
  • Relai comme essai.

 

Malgré tout, la nouvelle orthographe laisse en plan plusieurs problèmes. Si on a éliminé l’accent circonflexe sur le u et le i, il est maintenu sur le o. On écrira donc symptome et syndrôme… À moins que ce ne soit le contraire…

Malgré les raccordements précités, les mystères de la double consonne persistent.

On continuera d’écrire raisonner et raisonnement, mais rationaliser

On a cité le malheureux nénufar comme un exemple des « bouleversements » que la nouvelle orthographe infligeait au français. Or cette graphie est exacte; c’est plutôt nénuphar qui est une faute. En effet, ce mot n’est pas un hellénisme — ce qui aurait justifié le ph. Le mot dérive de l’arabe nînûfar et non pas du grec.

Alors d’où vient nénuphar? D’une erreur de transcription survenue en 1935. Pourtant, des détracteurs de la nouvelle orthographe étaient prêts à défendre nénuphar bec et ongles, en faisant valoir que la fausse graphie avec ph était plus poétique…

Il reste encore bien du chemin à faire avant les prochaines rectifications.

 

Une langue québécoise?

Une citation de Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, datant de juin 2015 : « Nous sommes tous comptables de ce qui se passe. Personne ne pourra s’exonérer de sa responsabilité à l’égard du dérèglement climatique. »

On imagine mal pareille éloquence chez un ministre québécois. Nul doute que le mot comptables aurait été remplacé par l’omniprésent imputables, faute de langue déjà dénoncée dans cette chronique. Quant à la deuxième phrase, son lyrisme en aurait fait sourire beaucoup, ceux qui s’élèvent contre le soi-disant purisme des « ayatollahs de la langue ». Ceux qui prétendent parler une langue authentique, une langue « vraie ».

Ce qui est remarquable, voire unique, c’est que tant au Canada qu’au Québec, les élites s’expriment mal. Politiciens, gens d’affaires, avocats, notables en tous genres cherchent leurs mots; leurs phrases sont bancales, truffées d’anglicismes et de fautes de syntaxe.

Encore plus remarquable et inquiétant est le fait de voir certains d’entre eux défendre le charabia qu’ils utilisent dans leurs communications publiques. Eux parlent pour être compris, ils ne sont pas snobs.

Et voilà! Comme disent les Anglais, le chat sort du sac. Un bel exemple de l’anti-intellectualisme qui sévit au Québec et partout en Amérique du Nord. Nous vivons dans un continent de défricheurs. Ceux qui ont ouvert le chemin en colonisant de nouvelles régions, les bâtisseurs qui ont lancé des entreprises tiennent le haut du pavé. Les autres ne sont que des brasseurs de nuages.

Le contraste avec notre glorieuse mère patrie, la France, est saisissant. Sans vouloir idéaliser nos cousins, on peut dire sans risque de se tromper que les intellectuels y sont beaucoup plus prisés qu’ici. On les écoute, on les admire. Tout président français cherche à laisser un héritage culturel, souvent un musée, une salle de spectacle. Chirac a son musée de l’art autochtone, Mitterand a laissé une bibliothèque et un nouvel opéra. Les dignitaires français se targuent de lire des livres, peuvent discourir sur la littérature de leur pays.

Oublions l’épouvantail qu’était le triste premier ministre canadien à ce sujet. Nul doute que les Trudeau, Couillard, Marois, Charest, Bouchard, Landry et autres lisent de la littérature. Mais s’en vantent-ils? Leur a-t-on déjà demandé quels sont leurs auteurs favoris? En fait, cela n’intéresse à peu près personne. Bien plus facile de se moquer des locutions latines de Bernard Landry.

Les élites ayant mauvaise presse, alors pourquoi ne pas compenser toutes ces lacunes en soutenant que le français parlé au Québec est en fait une langue à part entière? On croit rêver : nos ignorances collectives élevés au rang de langue!

Une langue est un système organisé doté d’un vocabulaire répertorié dans des ouvrages et d’une grammaire appliquée par ses locuteurs. Si on a recensé les québécismes un peu partout – certains sont maintenant intégrés dans les grands dictionnaires français, on chercherait vainement une grammaire du québécois. Et où sont les ouvrages sur les règles de syntaxe de ce prétendu idiome?

De fait, le québécois n’est pas une langue véritable. Il a certes un vocabulaire pittoresque fleurant le terroir : batture, ouananiche, érablière, etc. Il a aussi ses expressions amusantes : grimper dans les rideaux, se faire passer un sapin.

Mais cela ne fait pas de notre français une langue à part entière. Les Suisses romans ont aussi leurs expressions régionales, tout comme les Sénégalais et les Belges. Or, jamais ne penserait-on à élever le wallon au rang de langue.

Le québécois est un dialecte français composé d’un enchevêtrement de régionalismes savoureux, certes, mais aussi de faux sens (imputabilité), de solécismes (débuter un projet) et d’anglicismes de toutes sortes (les témoins ont été rencontrés). Le tout dans une syntaxe souvent calquée sur l’anglais. Bref une langue déconstruite.

Faut-il s’en étonner? Bien sûr que non. J’aimerais bien voir les Français d’aujourd’hui baigner dans un océan anglophone. Eux aussi y perdraient leur latin et tous les repères essentiels pour parler une langue correcte.

À cause de la conquête de 1760, le français du Canada a été coupé des évolutions successives de la langue de la mère patrie. Nous avons gardé des accents et des prononciations de l’Ancien Régime. Sous les coups de boutoir de l’anglais, présenté par nos conquérants comme une langue supérieure émanant d’une civilisation supérieure, notre propre idiome s’est étiolé. Privé d’oxygène, quoi.

Mais il a survécu. Pour les Québécois et les autres francophones du Canada, parler français c’est exister. Et pour continuer d’exister, il ne faut pas que la langue d’ici devienne une sorte de créole, que certains essaient de faire passer pour une langue à part entière.

 

Édifice ou immeuble?

Édifice ou immeuble? À moins que ce ne soit une bâtisse? Quelle est la différence?

On croit à tort que ces trois mots sont synonymes. Ce n’est pas le cas.

Le Robert définit édifice comme « un bâtiment important »; le Larousse parle d’un « Ouvrage d’architecture de proportions importantes, pouvant comporter plusieurs corps de bâtiments. »; enfin, le Multidictionnaire de la langue française définit le terme ainsi : « Grand bâtiment ayant une valeur architecturale. »

N’est pas édifice qui le veut.

Au Canada, le mot est employé de manière abusive. On voit souvent édifice à bureaux, que le Multidictionnaire signale comme impropriété pour immeuble à bureaux. D’ailleurs, le Robert classe l’expression à la rubrique Régionalisme Canada, en citant Victor Lévy-Beaulieu!

Un immeuble est beaucoup plus banal qu’un édifice. C’est un bâtiment urbain à plusieurs étages, qui n’a pas d’importance particulière.

Un building, quoi. Voilà un bel exemple d’emprunt inutile à l’anglais, puisqu’il s’agit aussi d’un bâtiment de plusieurs étages.

Le mot bâtiment est générique et désigne toute construction de grande dimension. Une usine est un bâtiment, aussi bien qu’une tour à bureaux.

Il faut se méfier du mot bâtisse. Certes, il s’agit d’un bâtiment, mais s’y greffe parfois l’idée de laideur. Par exemple, les détracteurs du stade olympique de Montréal diront que cette bâtisse défigure les alentours du jardin botanique. Ceux qui au contraire l’admirent parleront d’un édifice, en faisant valoir son attrait architectural unique.

Un dilemme moral

Pour certaines personnes, choisir un plat au restaurant, prendre une simple décision est un véritable dilemme moral. Un loustic pourrait demander si la même personne a déjà dû affronter un dilemme physique… Ne souriez pas, vous trouverez cette douteuse expression dans les brumes de la Grande Toile.

Un dilemme étant une alternative menant à des choix contradictoires, il est difficile de concevoir autre chose qu’un dilemme… moral.

Il suffit de tendre l’oreille dans la rue, d’écouter les médias avec attention pour glaner ce genre d’exagération que l’on appelle pléonasme.

Voici un florilège de ce que j’ai entendu récemment.

Le gouvernement et les entreprises sont convenus de collaborer ensemble et de s’entraider mutuellement pour s’avertir à l’avance de toute difficulté à surmonter.

Le journalisme d’enquête devrait être l’apanage exclusif des journalistes professionnels et ne pas être laissé entre les mains d’animateurs d’émissions de variété. Ce monopole exclusif devrait assurer une plus grande objectivité dans les entrevues. L’idée d’humaniser les politiciens en les invitant à des émissions de variété est un faux prétexte pour mener des entrevues souvent biaisées, voire même hostiles.

Faire fonctionner ses clignotants est une bonne façon d’avertir les autres à l’avance de votre intention de tourner. Malheureusement, il faut souvent répéter la même chose avant que certains entêtés finissent par comprendre.

Le match de tennis a été reporté à plus tard à cause de la pluie. Les personnes admises dans les tribunes de la presse avaient fait l’objet d’un tri sélectif. Un journaliste des sports a encore parlé d’un record historique. Il devrait faire attention pour ne pas toujours répéter les mêmes choses.

La prolifération des pléonasmes n’a rien de surprenant. Elle peut s’expliquer en partie par ce démon du nouveau siècle de tout faire rapidement, peu importe les conséquences, comme par exemple rédiger ce billet en espérant ne pas y avoir laissé des coquilles fautives

Les mouches du coche

Il est de ces mots et expressions erronées (accord de proximité) qui reviennent sans cesse nous hanter, nous empoisonner la vie, comme des mouches du coche.  Sans oublier les sigles qui nous envahissent comme une épidémie de sauterelles. Petit tour d’horizon.

Impact

Tout est devenu un impact : une collision violente de deux véhicules aussi bien que la plus banale des conséquences. L’article.

Communauté

Les médias, sous l’influence de l’anglais, ne cessent de désigner tout groupe, grand, petit, énorme, sous le nom de communauté. Oui, on peut vivre sans le mot communauté et il est facile de le remplacer.

Imputabilité

Une tache tenace qui s’incruste… L’exemple parfait de l’impropriété. Qu’est-ce au juste que l’imputabilité?

La siglite compulsive

La huitième plaie d’Égypte pour veut communiquer clairement. Des textes rendus infects par la multiplication des sigles énigmatiques.

Quitter

Largement employé sans complément d’objet, ce qui est une faute. Quitter exige un complément. On quitte son emploi, mais on part tout court.

Faire en sorte

Il y a les épidémies de grippe… La langue a aussi ses poussées de maladie virale. L’expression faire en sorte semble… incontournable de nos jours. Le point ici.

Renverser une décision

Un abonné des téléjournaux. L’expression piège par excellence. Comment la remplacer?

Significatif

Une hausse significative des taux d’intérêt… Un élément significatif de la politique ministérielle… Tout est significatif. Mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire?

Intoxiqué

Un autre favori des médias. Si vous êtes saoul, vous n’êtes PAS intoxiqué.

Disposer de

Les journalistes des sports l’ont adopté. On le lit dans les dépêches de la Presse Canadienne; La Presse l’emploie régulièrement. Pour se débarrasser de disposer de.

Législation

Une législation est un ENSEMBLE DE LOIS, par une simple loi, ni un projet de loi. Difficile d’entrer cela dans la tête des journalistes.

Et pour terminer

Comment ne pas mentionner toutes les problématiques et thématiques qui nous envahissent soudain? Ces mots sont employés de façon abusive.

Fusillade?

Ce matin, les journaux évoquent encore la supposée fusillade du 22 octobre lors de laquelle un malheureux soldat a été froidement assassiné devant le monument aux Morts, à Ottawa. Or, ce qui s’est passé dans la capitale, et avant à Saint-Jean-sur-Richelieu, n’est pas une simple fusillade, c’est un attentat.

Un attentat inspiré par le groupe fanatique qui se fait appeler État islamique. Non, il ne s’agit pas d’un échange de coups de feu lors d’un vol de banque, mais bien d’un acte violent motivé par la politique et la religion.

On oublie vite que l’assassin avait pour but de décimer les caucus conservateur et néo-démocrate. S’il était parvenu à ses fins, nous aurions été témoins d’une tragédie politique d’une ampleur jamais vue dans notre pays. Pourtant, certains médias continuent de parler de fusillade.

Les médias français, eux, parlent bel et bien de l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo. Personne, chez nos cousins, ne songerait un seul instant à en minimiser l’horreur.

De retour au Québec. Le 4 septembre 2012, Richard Henry Bain tuait lui aussi un innocent et voulait assassiner la première ministre élue, Pauline Marois. Certes, l’individu souffrait de problèmes mentaux, mais son but était quand même d’éliminer une personnalité politique pour des raisons politiques. Là encore, les médias ont cafouillé, parlant d’attentat, de fusillade, des évènements du 4 septembre, etc. Il y a deux jours, La Presse parlait encore de fusillade. Aurait-il fallu que madame Marois meure sous les balles pour qu’on parle d’attentat?

Pourquoi autant de pusillanimité?

À mon sens, on peut y voir un effet collatéral du courant de rectitude politique qui traverse les sociétés occidentales depuis quelques décennies. Au départ, les intentions étaient bonnes : éliminer du vocabulaire courant des appellations insultantes pour certaines catégories de personnes. Un seul exemple suffira : les arriérés mentaux, devenus des personnes souffrant de déficience intellectuelle.

Mais les zélateurs du politiquement correct ont poussé le bouchon jusqu’au fond de la bouteille; les sourds sont devenus de malentendants, des patients sont maintenant des bénéficiaires (de quoi au juste?).

Bref tout le monde marche sur des œufs et la moindre incartade de vocabulaire peut coûter cher. Alors on atténue sans cesse. Ce travestissement du vocabulaire est devenu un réflexe bien implanté, surtout quand il sert des fins politiques. Normand Baillargeon, dans son Petit cours d’autodéfense intellectuelle, en donne de beaux exemples issus de la Guerre du Golfe.

Pertes collatérales = mort de civils

Frappe chirurgicale = bombardement que l’on espère précis en raison de la présence de civils.

Bien entendu, je ne prête pas aux journalistes les noirs desseins du gouvernement Bush. Mais le réflexe est quand même bien implanté. La preuve étant que le vocabulaire militaire précité reparaît régulièrement dans nos médias.

Un autre explication serait que notre pays n’a pas de tradition d’attentats politiques, sauf ceux du FLQ  et quelques-uns commis par la GRC. Peut-être que cette pusillanimité est le fruit d’une sorte de refoulement collectif : non c’est impossible, cela ne peut pas se produire chez nous.

Pourtant, c’est arrivé. Le Canada a été victime d’attentats terroristes. Sachons le reconnaître.

Frapper

L’Airbus d’Air Canada qui s’est écrasé (et non crashé) à Halifax a frappé des fils électriques avant d’atteindre la piste. Pierre a frappé un mur quand il a demandé une mutation. Mireille a frappé le bord de la table en se rendant au salon.

Qu’est-ce qui cloche? Le verbe frapper, probablement inspiré de l’anglais hit.

Le sens véritable de ce verbe est de porter des coups à une chose ou à une personne. Le Robert donne battre, cogner, taper, poignarder, assommer comme synonymes.

Dans les exemples précédents, on pourrait dire que l’avion a percuté des fils, que Pierre est tombé sur un os et que Mireille a heurté le bord de la table.

Toutefois, il faut signaler que tant le Robert que le Larousse mentionnent le sens canadien de frapper. Ils appellent cela un régionalisme. Parmi les exemples donnés : frapper un arbre, un cycliste, un orignal. L’expression frapper un nœud est même répertoriée.

Le Larousse donne un sens très près de celui utilisé au Canada : venir heurter. Par exemple : Le ballon a frappé le poteau. Exemple européen, soit dit entre nous. Combien de fois la rondelle de certains joueurs des Canadiens de Montréal n’a-t-elle pas frappé le poteau…

Tout ceci nous amène à réfléchir sur la pertinence d’employer des canadianismes dans nos textes. Je suis conscient d’ouvrir une boite de Pandore…

Ils ne sont certes pas tous à bannir, mais il convient d’être prudent et conscient de ce qu’on écrit.

Nations Unies : avec ou sans majuscule?

Si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer. L’ONU est le seul forum pour discuter de l’ensemble des questions qui préoccupent la communauté internationale. C’est même sa vocation.

Le nom officiel de l’ONU (prononcé o-é-nu par les Européens) est l’Organisation des Nations Unies. Trois majuscules, dont une à l’adjectif, ce qui est plutôt inhabituel.

Pour les noms d’organismes, unanimité dans les manuels de typographie, qui prescrivent la majuscule initiale au premier substantif; l’adjectif s’écrit toujours en minuscule, à moins qu’il ne commence l’expression.

C’est ainsi qu’on écrit le Comité international olympique; le Fonds monétaire international; l’Union européenne. Comme on le voit, la graphie officielle de l’ONU (que les Européens écrivent Onu) s’écarte des normes habituelles.

Ce n’est pas un cas unique.

  • L’Organisation mondiale de la Santé: le deuxième substantif reçoit lui aussi la majuscule.
  • L’Organisation Internationale du Travail: majuscule à tous les substantifs et même à l’adjectif.

Ces graphies sont arbitraires. Les autorités qui les ont adoptées ont choisi de ne pas tenir compte des règles typographiques conventionnelles, en supposant qu’elles les connaissaient.

Le rédacteur est confronté à un dilemme. Ou bien il respecte scrupuleusement les appellations officielles, mais court le risque d’entacher l’uniformité de son texte, si les noms d’autres organisations internationales y figurent. Ou encore il rectifie les graphies apparemment fautives, mais ne respecte plus la terminologie consacrée.

La presse du Canada et de la France retient la graphie conventionnelle Nations unies; c’est également celle que l’on trouve dans le Larousse et le Robert des noms propres. L’usage penche donc massivement pour le conformisme aux règles de typographie.

Certains feront valoir, à bon droit, qu’Organisation des Nations Unies est le nom officiel de cet organisme. Qui sommes-nous pour en décider autrement? Il importe de respecter la décision de l’ONU, car, autrement, ce serait un manque de respect.

Cette position n’est pas dénuée de valeur. Mais le rédacteur devra alors se plier à toutes les graphies proposées par des organisations internationales ou autres, quitte à oublier l’uniformité dans ses textes. Bref, une belle cacophonie.

Il est vrai qu’imposer Organisation des Nations unies écorchera la sensibilité des dirigeants de l’ONU. Mais tout dépend dans quelles circonstances on emploie cette graphie révisée. N’oublions pas que c’est celle qu’ont adoptée non seulement Le Devoir et La Presse au Canada, mais aussi le prestigieux journal Le Monde, et d’autres avec lui : Le Figaro, L’Express, le Nouvel Observateur, etc. Nous sommes donc en bonne compagnie.

On pourrait réserver la graphie officielle aux correspondances destinées à l’organisation sise à New York. Ce serait commettre un impair de ne pas orthographier son nom comme elle le souhaite. Un peu comme si quelqu’un vous écrivait en faisant une faute d’orthographe à votre nom de famille.

Ces trois exemples mettent en lumière l’incohérence qui règne quant à l’utilisation des majuscules, non seulement dans les noms d’organismes, mais aussi pour les graphies de périodes historiques, de noms d’entreprises, etc. Un peu d’uniformité ne nuirait pas.