Les anglicismes envahissent tellement la langue française qu’il y a de quoi faire une indigestion, surtout quand il serait possible de traduire l’expression dans notre langue et que, par surcroit, elle ne renvoie pas uniquement à une réalité anglo-saxonne.
C’est le cas de food truck. Vous savez, ces espèces de bazars ambulants qui vendent le plus souvent des mets rapides, cuits sur le gril. Par exemple des hot-dogs et autres shawarmas.
Le terme n’est pas si difficile à traduire.
L’Office québécois de la langue française propose : camion de restauration, camion de cuisine de rue.
Camion de cuisine, camion-cuisine, camion-restaurant, etc. Certains risqueront camion de bouffe… Et pourquoi pas? Les cyniques ajouteront camion de malbouffe…
On peut voir aussi camion alimentaire, camion à nourriture.
Et pourquoi pas le bon vieux mot cantine? Certains objecteront qu’une cantine est une sorte de restaurant collectif… Vrai, mais n’est-ce pas ce qu’est, au fond, un food truck? On pourrait peut-être dire une cantine roulante.
Bref, vous voilà saturés, bande d’insatiables. Quand on y panse (!), il est facile de traduire cet anglicisme.
Êtes-vous gradué? Si oui, c’est que vous ressemblez à un thermomètre!
En cette fin d’année scolaire, on assiste à une ribambelle de bals de graduation qui marquent la fin des études secondaires. Il s’agit en fait d’un bal de fin d’études.
Grade
La confusion vient du fait que le mot français grade a inspiré l’anglais. Dans notre langue, un grade est un titre ou un diplôme universitaire. Le fait d’en posséder un signifie que vous êtes diplômé. Vous avez obtenu votre diplôme, vous êtes titulaire d’un diplôme. Chose certaine, vous n’êtes PAS un gradué pour autant, pas plus qu’un gradé, d’ailleurs, terme qui appartient au vocabulaire militaire.
Graduation
Le terme graduation est un emprunt à l’anglais. Il renvoie à une cérémonie de remise des diplômes, qu’on appelle en français la collation des grades, du moins dans les universités. Pour le collège ou l’école secondaire on parlera de remise des diplômes ou encore de cérémonie de fin d’études.
Vous désirez monter en grade? Arrêtez de parler de vos études comme un anglophone. C’est le français qui en prend pour son grade!
Le ministre québécois de la Santé parle de recruter les top guns dans son réseau. Autre preuve que l’anglicisation a encore de beaux jours au Québec. Une notion simple que l’on se sent obligé d’exprimer en anglais, parce que… quoi, au juste? Le terme est plus évocateur, plus solide dans la langue de Joe Biden?
L’idée du ministre Dubé, c’est d’embaucher des praticiens de haut niveau, de rangsupérieur, des gens très compétents. Bref des médecins et infirmières de haut vol. Certains diraient des gros canons, des grosses pointures. En fait, la crème de la crème, les meilleurs, quoi. Des praticiens d’élite.
Top
En Europe on parlerait peut-être de médecins de top niveau. Certes, on pourrait tout simplement dire de haut niveau, mais ce serait trop simple… Car, le mot top s’est glissé en français depuis plusieurs décennies et son éradication parait impossible, parce qu’il est court et facile à prononcer pour des gens qui ne connaissent rien à l’anglais.
Mais cet anglicisme est quand même à déconseiller, nous dit l’Office québécois de la langue française :
L’emprunt à l’anglais top est déconseillé en français, qu’il soit employé comme nom ou comme adjectif. Top signifie « haut, sommet », et est parfois employé, par extension, avec une valeur superlative.
Le top, c’est le plus haut niveau, ce qu’il y a de mieux. Le mot en question apparait dans quelques expressions figées, qu’il est heureusement facile de traduire.
Top model, ou top-modèle : mannequin vedette.
Top niveau : de niveau supérieur, de haut niveau.
Top secret : ultrasecret.
Encore faut-il faire l’effort de le traduire.
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Vous trouvez le français compliqué? Très compliqué? Inutilement compliqué? Vous lirez avec intérêt mon ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français. L’auteur y explique comment on pourrait moderniser l’orthographe et la grammaire de notre langue sans la dénaturer complètement.
Tout indique que le sous-marin de la compagnie OceanGate s’est abîmé en mer. Ses passagers voulaient observer de près la carcasse du Titanic. Il semble bien que le célèbre paquebot ait fait de nouvelles victimes, 111 ans après son naufrage. Les deux tragédies mettent en lumière l’insouciance de l’espèce humaine.
Le mot paquebot vient de l’anglais packet-boat, un navire qui servait à transporter des paquets et des passagers. De nos jours, le paquebot transporte d’abord et avant tout des passagers. Quant à l’original anglais, il est disparu du paysage, remplacé par ocean liner.
Paquebot est un anglicisme qui s’est fondu dans le paysage au point d’en devenir indétectable. Il rejoint un autre emprunt de l’anglais, redingote, ce manteau ajusté à la taille, issu de l’anglais riding coat.
Il est des anglicismes dont on pourrait facilement se débarrasser, mais qui persistent en français pour des raisons inconnues. C’est le cas de non-stop.
L’anglicisme existe depuis belle lurette, alors qu’il est si simple de le remplacer. Il ne comble aucune lacune dans notre langue. Par exemple, si vous travaillez non-stop dans votre cabinet juridique, vous travaillez sans interruption, sans vous arrêter, sans discontinuer.
À l’origine, l’anglicisme était employé pour parler d’un vol sans escale. Par la suite, il a envahi d’autres champs sémantiques. Le Robert nous dit : « Qui se déroule de façon ininterrompue. »
Dans tout cela, il ne faut pas oublier que le mot stop (voir mon article) est entré depuis longtemps dans le vocabulaire de notre langue, ce qui explique probablement la tolérance envers non-stop.
Mon billet sur ghoster a suscité de nombreux commentaires intéressants sur les manières créatives de rendre ce mot en français. Plusieurs m’ont signalé la traduction fantômer, qui a engendré un autre néologisme, fantomisation (sans accent nous dit l’OQLF).
Intéressant, mais on suit la démarche de l’anglais pas à pas. L’anglais utilise une image, on la reprend en français. Et je ne vous parle même pas de spectrification que certains ont proposé. Comme je le signalais dans le premier billet, il vaut parfois mieux recourir à cet outil trop souvent décrié, la périphrase.
Une périphrase amusante est rupture à l’anglaise, inspiré de filer à l’anglaise. D’autres, plus prosaïques suggèrent couper les ponts. Dans ce cas, on peut dire qu’Élisabeth a bloqué Robert, elle l’ignore, elle l’a rayé de la carte.
Une ancienne collègue du Bureau de la traduction, Annie Baillargeon, a fait le commentaire suivant :
Je trouve souvent plus limpide en français d’inverser le sujet et l’objet ou de changer l’angle d’approche pour rendre l’idée : Du jour au lendemain, Elisabeth a cessé de donner des nouvelles, a coupé les ponts, a disparu. Ou alors : silence radio, plus rien, etc. Élisabeth m’a effacée de sa vie.
Ghoster est un cas intéressant d’anglicisme difficile à traduire en un seul mot. Bien entendu, on pourrait dire occulter une autre personne, la faire disparaitre de notre vie… Ce sont là des périphrases qui ont quand même l’avantage d’être relativement claires. Mais voilà, leur sonorité n’est pas aussi magique que ghoster, d’autant plus que l’anglicisme tient en un seul mot. En outre, occulter et fairedisparaitre ont un sens plus général, tandis que l’anglicisme est plus spécifique.
Élysabeth a ghosté Robert.
Élysabeth a occulté Robert.
Dans le deuxième cas, on n’est pas tout à fait sûr de comprendre. Essayons autre chose.
Élysabeth a fait disparaitre Robert.
Là, ça devient inquiétant… Il faut se montrer plus précis.
Élysabeth a fait disparaitre Robert de ses amis Face de Bouc.
Cette ambigüité explique que ghoster se soit frayé un chemin dans la langue des jeunes, aussi bien au Québec, qu’en France ou ailleurs dans la francophonie. On imagine mal la jeune génération élevée dans les médias sociaux dire qu’elle a occulté quelqu’un.
C’est souvent un piège d’essayer de trouver à tout prix un mot unique pour traduire un mot anglais. Les périphrases sont souvent la meilleure solution, car elles explicitent le sens réel d’un mot au lieu de proposer une solution bancale.
Conjugaison fantasmagorique…
Le Robert en ligne nous permet de voir comment les verbes se conjuguent… ce qui inclut ceux venant de l’anglais. Appliquer l’imparfait du subjonctif et le passé simple à un anglicisme peut devenir fort amusant…
Les mots d’origine latine abondent en français. Il peut s’agir de locutions adverbiales tout comme de substantifs entrés dans l’usage.
A priori
Une locution latine qui signifie « D’après ce qui est avant. » Bref, ce qui ne se réfère pas à l’expérience ou aux faits. L’expression contraire est a posteriori.
En français, a priori est devenu un substantif synonyme de préjugé. A priori peut aussi s’employer comme une locution : « A priori, cela semble une bonne idée. »
On remarquera l’absence d’accent grave sur le A initial. Les rectifications de 1990 proposent (animisme, je sais) d’écrire l’expression en un seul mot : apriori ou encore avec l’accent grave : à priori.
Post mortem
L’anglais a aussi emprunté à la langue latine et ses emprunts peuvent être différents de ceux du français. Mais les deux langues en partagent aussi un certain nombre et là encore l’usage nous tend le piège insidieux des faux amis.
Post mortem est une locution adverbiale utilisée en français. Elle signifie « après la mort ». Faire un examen post mortem, c’est-à-dire une autopsie.
L’anglais emploie l’expression comme substantif au sens de bilan, rétrospective, analyse. On commet donc un anglicisme en disant : « Le Canadien de Montréal fait le post mortem de sa saison décevante. » Il serait plus français de dire que l’équipe s’est penchée sur sa dernière saison, qu’elle en a fait le bilan, ou encore l’examen.
Italique ou pas?
Les locutions qui ont été francisées s’écrivent en caractères latins.
Envoyer son curriculum vitae à l’université. Un diplomate chinois ayant fait de l’intimidation est persona non grata au Canada. Laila recourt à la fécondation in vitro.
Les locutions latines que l’on trouve dans des ouvrages savants s’écrivent généralement en italique. Quelques exemples : ad libitum, opus citatum (op. cit.), ibidem, in fine, etc.
J’ai écrit plusieurs articles sur le motpartager, particulièrement sur le sens anglais qu’il a pris ces dernières années. Traditionnellement, partager quelque chose, c’est le diviser en plusieurs parts. Par exemple, partager un gâteau.
Sous l’influence du mot anglais share, le verbe en question a pris le sens de mettre en commun, diffuser, envoyer, faire connaitre, etc. Le sens s’est propagé dans le monde informatique, avant d’envahir la langue courante. On partage des photos aussi bien qu’on partage une opinion ou un appartement.
L’anglicisme est signalé dans des ouvrages québécois comme le Dictionnaire Usito et le Multidictionnaire de la langue française.
Il était fatal que les grands dictionnaires français finissent par prendre en compte cette inflexion sémantique. Le Petit Robert 2023 le fait d’une manière on ne peut plus discrète. Au lieu d’ajouter une rubrique signalant l’emprunt à l’anglais, il a glissé un troisième sens, dans une série de huit, sans nulle part signaler l’origine de la nouvelle définition.
En fait, il a fondu le sens anglais dans une définition plus générale.
Rendre accessible; faire connaitre. Partager une recette, une astuce avec ses lecteurs. Faire partager son expérience, sa passion. Partager une image sur les réseaux sociaux. (C’est moi qui souligne.)
Il n’échappe à personne que le sens plus moderne est suggéré à la fin, sur la pointe des pieds en chuchotant.Honteux de son audace, semble-t-il, le Petit Robert ne propose aucune marque d’usage comme anglicisme, de l’anglais, etc.
Suit toutefois une remarque suave : Partager à qqn (ex. Je vous partage ma vidéo) est fautif.
Jusqu’à quand? Si cet emploi fautif est signalé, c’est qu’il se répand. Surveillons les prochaines éditions du Robert. Mais, comme dans un contrat d’assurance, il faudra lire les petits caractères.
En 1966, Paul Jennings inventa le terme Anglish pour qualifier une nouvelle langue anglaise expurgée de tous ses emprunts au français, au latin et au grec. Une langue purement germanique. Voici un extrait de sa déclaration parue dans la revue satirique Punch.
Our tongue was kept free from outlandish inmingling of French and Latin-fetched words which a Norman win would, beyond askthink, have inled into it.
Dans la phrase précédente, les mots en gras signifient foreign, victory et question…
Conquête normande
Cet article parait 900 ans après ce que nous appelons la Conquête normande. Guillaume le Conquérant s’installe alors sur le trône de l’Angleterre, ce qui aura des conséquences incalculables sur la langue anglaise. En effet, le français devient la langue de l’administration et elle le restera pendant 300 ans.
L’idée de recréer un anglais pur n’est pas nouvelle. Un érudit anglais du nom de John Cheke propose au seizième siècle de se débarrasser des mots français et latins, en faisant valoir que les emprunts à ces langues sont inutiles.
Plus tard, d’autres commentateurs ont flirté avec l’idée d’épurer l’anglais à leur tour. Mais pourquoi au juste? Certains estiment que les mots d’origine germanique comme mother, wrong, life, etc. ont sont plus « tactiles » que ceux d’autres langues. Ils ont un effet plus grand, ils cognent dur…
L’anglais langue latinisée
On estime que l’anglais moderne se compose de deux tiers de mots français, latins et grecs. L’apport du latin frise les 30 %, tout comme le français, tandis que les mots d’origine germanique représentent à peine 26 % du corpus.
C’est ce qui explique que pour un francophone une grande partie des mots d’un texte anglais sont transparents, parce qu’ils viennent du français.
Ce projet puriste qu’est l’Anglish peut s’expliquer de plusieurs manières : rivalité avec la France; effacer la Conquête normande; fantaisie linguistique pour imaginer ce qu’aurait été la langue anglaise n’eût été de ladite conquête.
Comment fonctionne l’Anglish?
Quatre principes guident le purisme anglishais (sic) :
1. Choisir des mots germaniques existants.
2. Faire revivre d’anciens mots germaniques.
3. Adopter de vieux mots anglais.
4. Créer de nouveaux mots anglais.
On peut substituer des mots germaniques à d’autres, d’origine française. Par exemple because devient since. Dans because, il y a le mot cause qui vient du français.
On peut aussi insérer d’anciens mots germaniques, qui peuvent encore exister, mais en retenant leur sens original. Par exemple : Queen Elizabeth the Other. Ce dernier mot est un archaïsme au sens de « second ». Cette substitution surprend et doit être expliquée à des lecteurs anglophones.
On peut aussi prendre de vieux mots anglais comme outlandish que nous avons vus plus haut.
L’Anglish se veut une langue évolutive, qui permet de créer de nouveaux mots.
You forgot your umbrella? You mean, you forgot your rainshade.
Rainshade est une construction logique, semblable à l’allemand Regenschirm.
Un peu de vocabulaire
L’élaboration d’un vocabulaire purement anglais fait appel au génie de la langue anglaise. La juxtaposition de deux mots crée un nouveau concept. Ce procédé existe dans d’autres langues germaniques, comme l’allemand, le néerlandais et les langues scandinaves germaniques (islandais, norvégien, danois et suédois).
Anglais
Anglish
Allemand
Telephone
Farclanger
Fernsprecher
Television
Farseer
Fernseher
Science
Witship
Wissenschaft
Dictionary
Wordbook
Wörterbuch
D’autres néologismes s’sont différents de leurs équivalents allemands mais ont aussi leur logique. Par exemple, une conclusion sera une endsay, tandis qu’une négation se dira naysay. Le literature anglais se traduira par bookcraft.
Prenons ce dernier mot, littérature en français. On constate que le norvégien, le suédois et le danois disent litteratur, le néerlandais literatuur. Ces langues germaniques ont elles aussi été influencées par le latin.
Purisme de bon aloi?
Il n’est pas très réaliste d’imaginer que l’anglais épuré verra le jour. Chambarder l’anglais en lui retirant les deux tiers de son vocabulaire? Les mots d’origine latine font partie de l’anglais depuis plusieurs siècles et les retirer serait une opération titanesque. De la même manière, épurer le français en bannissant tous les mots d’origine anglaise, allemande, espagnole ou italienne serait une sorte d’hécatombe.
En outre, l’idée d’ignorer les apports du français et d’autres langues ne tient pas la route. Toutes les langues empruntent aux autres. C’est un enrichissement indispensable qui comble des lacunes.
L’Anglish est finalement d’abord et avant tout un divertissement intellectuel. Un divertissement auquel s’adonnent une multitude d’anglophones, comme on peut le voir dans internet.
Pour ceux que cela intéresse, il existe dans Reddit une communauté Anglish. Ailleurs sur la toile, on peut trouver un dictionnaire Anglais-Anglish.
I bid you farewell, quatre mots authentiquement anglais.
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