Gaslighting

La présidence ubuesque de Trump vient à peine de débuter qu’elle nous apporte déjà son lot d’aberrations terminologiques.

La Presse Plus du 23 janvier relatait que les mensonges éhontés de la Maison-Blanche, notamment sur l’ampleur de la foule ayant assisté à l’assermentation, sont qualifiés de gaslighting dans les médias sociaux. Selon Rima Elkouri, le terme viendrait d’une pièce de théâtre de 1930 dans laquelle un mari manipulateur tente de détruire la santé mentale de sa femme.

Le terme « gaslighting » désigne donc les manœuvres psychologiques qui visent à créer chez ses victimes des sentiments d’anxiété et de confusion tels que celles-ci se mettent à douter de leur propre mémoire, de leur propre perception et de leur propre jugement.

Le terme a fait florès sur les médias sociaux.

Mais comment le traduire?

Bien entendu, la solution facile serait d’écrire trumperies… Quelques collègues ont avancé les suggestions suivantes : pathotromperie, tromperimanie, mythomanie, intoxication.

Un autre collègue nous ramène tous à l’ordre : au fond, n’est-ce pas tout simplement des mensonges? Ou bien : la déformation systématique de la réalité.

Alternative facts

Le mensonge c’est la vérité, assénait George Orwell.

La conseillère de Trump, Kellyanne Conway, a lancé ce pétard terminologique en pleine entrevue à la télévision américaine. Il était question encore une fois de la foule présente à l’assermentation. Mme Conway a allégué que le représentant de la Maison-Blanche n’avait fait que présenter des « faits alternatifs ». Autrement dit, prétendre que la foule était « historique », alors qu’elle était clairsemée.

On pourrait traduire alternative facts par les faits alternatifs. Nulle doute que cette solution de facilité séduira un grand nombre de rédacteurs francophones. Surtout qu’elle sonne tellement anglais, pour ne pas dire américain…

Les premières idées qui me sont venues : les faux faits, la vérité négative.

Je n’étais pas fier de mes trouvailles. Parce qu’il s’agit encore de mensonges que toutes les tournures créatives n’arriveront jamais à dissimuler. Un de mes abonnés Twitter a suggéré les faits parallèles.

Parmi les autres suggestions : fausses perspectives, perspectives tronquées, erronées, vérité de rechange, autre version des faits, autre vérité. Bref, le mensonge sème à tout vent.

Au fond, le meilleur terme n’est-il pas l’envers de la vérité? Ou la pseudo-vérité?

Car, au fond, ne vivons nous pas à l’ère de la post-vérité, terme qui a fait l’objet d’un article précédent.

 

 

 

 

 

Contre-terrorisme

Il est facile de s’embrouiller lorsqu’il est question du contre-terrorisme. De prime abord, on songe tout de suite à la lutte contre le terrorisme. Le terme est d’ailleurs employé assez souvent dans ce sens, notamment par le ministère français de la Défense. On le voit aussi à la Gendarmerie royale du Canada.

Curieusement, contre-terrorisme ne désigne pas la lutte contre le terrorisme. Du moins, pas pour tout le monde… La définition traditionnelle figure dans le Larousse :

Ensemble d’actions ripostant au terrorisme par des moyens analogues.

Le contre-terrorisme serait donc des actions terroristes perpétrées par un État contre un autre. Certains loustics diront qu’il s’agit d’une pratique courante…

pourtant, Le Robert précise que cette lutte contre le terrorisme s’effectue «parfois par les mêmes moyens».

On peut penser que le sens de ce mot évoluera dans les prochaines années pour rejoindre celui de l’anglais. En effet, on parle beaucoup plus de la lutte contre le terrorisme, que celui pratiqué par certains État pour contrer le terrorisme qu’ils subissent. L’usage tracera son sillon, comme d’habitude.

On peut établir un parallèle avec contre-espionnage, que le Larousse définit ainsi :

Service de sécurité chargé de déceler l’action des agents de renseignements ennemis, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Le contre-espionnage est la lutte contre l’espionnage. La nuance étant que cette lutte peut passer par des activités d’espionnage.

Un sujet explosif.

Cérémonie d’inauguration

Le 20 janvier prochain se déroulera une cérémonie au cours de laquelle le président élu des États-Unis prêtera serment, avant de prendre ses fonctions.

Les journalistes canadiens seront encore une fois tentés de suivre la démarche de l’anglais, sans se poser de question. On risque d’entendre nos médias parler de la cérémonie d’inauguration du nouveau président.

Cette expression ne passe pas en français. Dans notre langue, on inaugure un bâtiment, comme en témoigne Le Petit Larousse :

Cérémonie, acte par lequel on procède officiellement à l’installation, à la mise en service d’un monument, d’un édifice, d’une construction, etc. : Inauguration d’un établissement scolaire.

Comme on le voit, on n’inaugure pas un président.

Jadis, le terme inauguration était utilisé pour des personnes. Mais, nous précise Le Trésor de la langue française, il s’agissait d’une « Cérémonie religieuse qui se pratique au sacre, au couronnement des souverains. L’inauguration d’un empereur. » L’ouvrage souligne que cet emploi est vieilli.

Le nouveau président prêtera serment sur les marches du Capitole. Il s’agit donc d’une cérémonie d’assermentation.

Peut-on dans ce cas précis parler d’investiture? Pas vraiment.

Au sens moderne, une investiture est un acte par lequel un parti politique désigne un candidat à une élection. Par exemple, Mme Clinton a été investie par le Parti démocrate. Une investiture peut aussi être définie par la confiance que vote un Parlement à un gouvernement ou un premier ministre. Ce dernier est investi de la confiance de la Chambre.

Souhaitons que nos scribes nous épargnent leur cérémonie d’inauguration ou cérémonie d’investiture. Je suis d’un optimisme très prudent.

US

L’abréviation US est courante lorsqu’on parle des devises monétaires : le dollar US. Cette abréviation s’inspire du Code des monnaies de l’ISO qui désigne la devise américaine de la façon suivante : USD.

Il semble toutefois que le sigle de deux lettres ait envahi la langue courante pour devenir un synonyme du mal aimé « américain ».

Bien entendu, cet adjectif est un faux sens passé dans l’usage, qu’on le veuille ou non. Il devrait normalement qualifier les habitants du continent américain. D’ailleurs, bien des francophones parlent de l’Amérique, et non des États-Unis.

Certains tentent de rétablir l’équilibre et remplacent « américain » par « états-unien », qu’on écrit aussi « étasunien ».

Il n’y a pas lieu de revenir sur américain, car l’usage a tranché depuis longtemps. Alors pourquoi US un peu partout?

La diplomatie US, les médias US, les élections US

Heureusement, ce genre de formulation n’est guère répandu, mais il est quand même à déconseiller.

Pour se convaincre de l’inutilité et de l’absurdité de ce genre de construction, imaginons la phrase suivante : « La livre UK encore en baisse. Londres devra emprunter sur les marchés CH. »

Tout le monde a bien compris? Ah oui, CH c’est la Confédération helvétique, surnom de la Suisse.

Jour de l’An

Le nouvel an est bien entamé… mais faudrait-il écrire « le Nouvel An »? La façon de désigner le premier jour de l’année nouvelle (l’Année nouvelle?) met en scène les caprices du français quant à l’utilisation de la majuscule.

Le sempiternel jeu de bascule nous frappe encore de plein fouet : la majuscule qui alterne du générique au spécifique, selon la manière dont l’année est désignée.

La graphie jour de l’An est facile à retenir; elle va dans le même sens que toutes les expressions composées avec « fête ». Par exemple, on dira la fête du Travail, fête des Mères. Il s’agit donc d’une fête, d’un jour au sens générique dont le nom propre apparaît avec le spécifique Travail ou An.

Cette logique paraît indiscutable. Pourtant, nous dit Grevisse, l’Académie française écrivait Jour de l’An dans son dictionnaire de 1933, avant de se raviser en 1935 : jour de l’An. Il faut dire que le français tolère très mal la double majuscule dans ce genre d’expression, contrairement à ce qui se passe en espagnol, en portugais ou en italien, langues sœurs du français.

Dans l’expression le Premier de l’an, la majuscule est inversée, car, selon la Banque de dépannage linguistique, « Les synonymes Nouvel An et Premier de l’an ne comportent pas d’élément générique. ». La logique qui prévalait pour « jour » et « fête » n’existe plus.

La double majuscule de Nouvel An peut aussi s’expliquer par le fait que l’expression commence par un adjectif et que ce dernier n’est pas accidentel. On lui attribue donc une majuscule parce qu’il fait partie du nom propre. Ce genre de construction est fréquent en français : la Nouvelle-Calédonie et non pas la nouvelle Calédonie.

Bien entendu, on pourrait parler du nouvel an, du premier de l’an et du jour de l’an, comme le précise le Petit Robert. On avouera, cependant, que ces formulations tombent à plat; elles dépouillent le premier jour de l’année de tout caractère solennel et le banalisent comme on si parlait du 21 novembre.

La parcimonie des majuscules en français n’a pas sa raison d’être.

 

Température

Le fait de ne pas maitriser sa langue maternelle se traduit souvent par des impropriétés. L’une qu’on entend souvent au Québec et en Ontario est température, au sens du temps qu’il fait.

En cette période de grésil venu gâcher la belle neige des skieurs, une petite mise au point s’impose. Il est faux de prétendre que nous n’avons pas de belle température, de nos jours. On peut cependant se plaindre que nous n’avons pas de beau temps.

L’erreur balaie le pays comme un creux barométrique.

La température désigne le nombre de degrés qu’il fait dehors. Au moment où j’écris ces lignes, il fait deux. C’est ça la température. Et rien d’autre qu’un chiffre.

Quel temps fait-il dehors? Pour l’instant, c’est nuageux. Mais ça pourrait être des averses de neige, comme on dit chez nous, ou encore de la pluie, du soleil, de la grêle, du grésil.

En été, le temps est plus chaud au Québec : nous avons parfois des canicules. La température peut alors atteindre plus de trente degrés et, avec l’indice d’humidité, quarante degrés.

Temps? Température? Pas de tempête dans un verre d’eau, juste une question de terme exact.

Post-vérité

Le dictionnaire Oxford a choisi post-truth comme mot de l’année 2016. Ce néologisme a rapidement été traduit par post-vérité.

De quoi s’agit-il ?

Ce sont des faits non avérés issus d’opinions personnelles, d’impressions inexactes, qui sont relayés par les médias sociaux.

Deux évènements politiques ont soufflé fort dans les voiles de la post-vérité : le Brexit et l’élection de Donald Trump à la tête des États-Unis. Dans le premier cas, bon nombre de mensonges et de demi-vérités ont été colportées par les deux camps, sur les périls à quitter l’Union européenne et sur les coûts réels de celle-ci pour les Britanniques.

Quant à Trump, les médias ont établi clairement qu’à peu près les trois quarts de ce qu’il avance est carrément faux.

Pourtant, comme le fait observer avec justesse le chroniqueur et politicologue François Brousseau (un ancien collègue d’université), le mensonge a toujours été la trame de la vie politique. Bref, rien de nouveau sous le soleil.

Ce qui est nouveau, c’est qu’un peu tout le monde s’en fout.

Les médias sociaux sont devenus un déversoir de fausses nouvelles, de propos mensongers; toutes les outrances y sont permises et les garde-fous se font rares. En outre, des sites web apparemment respectables propagent des faussetés à pleine page, reprises en chœur dans les médias sociaux et présentées comme des faits avérés. Une chatte y perdrait ses petits.

Saviez-vous que si vous mettez des rondelles d’oignon dans vos chaussettes pendant la nuit, vous allez purifier votre organisme?

Il est significatif que Facebook ait décidé de mettre au point un dispositif pour traquer les fausses nouvelles qui envahissaient cette plateforme, telle une infection virulente.

De fait, nous sommes bombardés d’informations contradictoires comme jamais auparavant. Les chaînes d’information continue sont tellement obnubilées par l’instantanéité, qu’elles en oublient de faire des analyses de fond. Elles contribuent à diffuser une version tronquée, et trompeuse, de certains évènements.

Par exemple, la tentative de coup d’État en Turquie. Le gouvernement riposte durement. Mais personne ne se demande au juste pourquoi il y a eu tentative de putsch. Des fous probablement. On ne veut pas en savoir plus.

(L’armée a toujours été la protectrice de la république laïque en Turquie. Or, le président Erdogan est en train de revenir sur cette avancée centenaire et transforme son pays en république islamique. Voilà pourquoi il y a eu tentative de coup d’État par les militaires. Les médias québécois, braqués sur les combats de rue et les cadavres, ne l’ont jamais expliqué.)

La surabondance d’informations biaisées, incomplètes, n’explique pas tout. La rectitude politique qui embaume la liberté d’expression et la sensation très nette que les politiciens sont déconnectés de la réalité viennent jeter de l’huile sur le feu.

La post-vérité est également l’enfant légitime d’une grande désillusion politique vis-à-vis du néolibéralisme. Certes, l’ouverture des marchés crée énormément d’emplois, mais elle a jeté beaucoup de gens sur le pavé. À juste titre, ils estiment qu’on leur a menti.

La colère est source d’aveuglement et très mauvaise conseillère. Un moment donné, les faits n’ont plus droit de cité. Trop compliqué de démêler le vrai du faux, alors chacun se fait son opinion et s’y cramponne, sans vouloir entendre le point de vue opposé.

De toute façon, avez-vous déjà essayé de débattre intelligemment dans les médias sociaux? Particulièrement dans Twitter?

La post-vérité est tellement plus simple.

Évènement

Certains renâcleront devant cette graphie avec accent grave. Elle est pourtant largement acceptée de nos jours, même si elle fait partie de ce que beaucoup considèrent comme un infâme chapelet de rectifications de l’orthographe qui suscite tant d’émoi.

Il était logique d’aligner la graphie sur la prononciation, surtout quand l’on sait que bon nombre de fausses graphies en É résultent du manque de È, à l’époque où les textes étaient composés par des typographes. L’orthographe du français est une série d’aberrations et de décisions arbitraires.

Les sens que les Québécois attribuent à évènement pourraient surprendre nos amis européens. Une exposition, un spectacle de jazz sont des évènements aussi bien que le déraillement d’un train.

Il faut dire que le mot possède un sens général qui peut aller dans ce sens : « Ce qui arrive et qui a quelque importance pour l’homme », nous dit le Robert.

Les Européens emploieraient cependant le terme manifestation pour parler d’une exposition ou d’un festival de jazz. Ce terme est plus précis, car il désigne un « Événement artistique, culturel, commercial, publicitaire organisé dans le but d’attirer un large public. »

Au Québec et au Canada français, une manifestation a peu à voir avec un spectacle. Il s’agit plutôt d’une démonstration publique visant à faire valoir une opinion. Une manifestation a généralement lieu dans la rue; les gens défilent avec des pancartes et scandent des slogans.

Ce sens est confirmé dans les grands dictionnaires français; il ne s’agit donc pas d’un québécisme.

Meeting est un autre mot adopté des deux côtés de l’Atlantique, mais avec des sens différents. Dixit Le Robert : « Réunion publique organisée pour discuter une question d’ordre collectif, social ou politique. » En Amérique, on y voit plutôt un anglicisme facilement remplaçable par réunion. On parlera par exemple de réunion de production, au lieu d’un meeting de production. Le meeting d’un parti politique sera désigné comme une assemblée, un rassemblement.

 

Délais judiciaires

Ces temps-ci, on ne parle que des délais judiciaires. Les médias propagent allègrement cette petite faute sans le moindrement douter de l’exactitude de cette expression insidieuse.

Dans un billet précédent, j’ai mis en lumière l’énorme confusion existant entre le sens français de délai date butoir, et celui de l’anglais – retard.

Au Québec, l’usage courant est une joyeuse fricassée des deux sens, allègrement confondus par à peu près tout ce qui gribouille et scribouille.

L’expression délais judiciaires ne fait qu’ajouter à la confusion monstre qui règne déjà. Il est à la fois question des dates limites pour la tenue de certains procès, auquel cas le mot délai est correctement employé. Mais en lisant bien les articles des médias, on comprend vite qu’il est également question des retards de la justice.

À cause de ces retards, les délais prescrits par la loi pourraient ne pas être respectés, avec les conséquences que l’on sait.

Or, en observant attentivement la prose journalistique dans tous les domaines, ainsi que l’usage courant, on constate vite que dans la majorité des cas les fameux délais ne sont rien d’autre que des retards.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Des retards à rendre justice.

Il faudrait donc parler des retards judiciaires.

Maison-Blanche

On me demande souvent s’il faut traduire le nom des organismes étrangers. La réponse est oui.

En politique, on le fait couramment pour des raisons d’ordre pratique. En effet, qui voudrait énoncer le nom du Parlement japonais en langue nipponne? Le nom de l’Université de Helsinki en finnois.

Il en va de même pour la White House. Par commodité, on traduit. Autre question souventes fois entendue : faut-il mettre la majuscule? Évidemment, puisqu’on parle d’un bâtiment public, mais surtout d’une institution en soi.

Bien entendu, il n’existe aucune traduction officielle de White House. Le plus souvent, on voit Maison-Blanche, avec double majuscule et trait d’union.

Habituellement, l’adjectif qui suit le substantif ne prend pas la majuscule. Toutefois, lorsqu’on choisit de le relier au premier mot par un trait d’union, on peut l’écrire avec la majuscule initiale.

Ce genre de construction est assez fréquent en toponymie. Pensons à Virginie-Occidentale, Australie-Méridionale. Il s’agit bien sûr d’un choix arbitraire, puisqu’on aurait pu écrire Maison blanche. L’usage a fait le reste.

Les grands dictionnaires ainsi que les médias de bonne tenue écrivent Maison-Blanche.

Mon article sur les institutions américaines donne plus de détails sur les autres organismes importants de nos voisins du sud.

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