Souvenirs de Radio-Canada : deuxième partie

  1. Un couvent

On a longtemps considéré Radio-Canada comme un temple du bon parler français. C’était peut-être vrai à l’époque d’Henri Bergeron et de Roger Baulu, mais ce n’est plus le cas de nos jours. On n’a qu’à penser à cette gentille dame de l’Outaouais qui anime une émission de l’après-midi comme si elle était à radio-cégep… « C’est quoi ça ce tite bébelle-là? »

Bien entendu, le français radio-canadien vaut bien des fois celui qu’on entend sur les chaînes privées, mais les journalistes ne sont quand même pas des candidats à l’Académie française. Pour quelques Jean-François Lépine ou Jean-Michel Leprince il y a pas mal qui parlent un français plutôt médiocre. C’était vrai à l’époque et ce l’est encore aujourd’hui.

En fait, l’attitude était la même que celle que l’on peut observer dans l’ensemble de la population : une petite frange était sincèrement intéressée à bien s’exprimer, tandis que les autres affichaient un degré d’indifférence variable.

Un linguistique, Camille Chouinard, publiait régulièrement des mises en garde. L’une d’entre elles portaient sur l’expression « dollars US » qu’il suggérait de remplacer par « dollars américains ». Sur la feuille épinglée au babillard un commentaire griffonné : « Come on Camille. »

Un détail m’a frappé très vite : l’absence de dictionnaire dans la salle de rédaction. En fait, il y en avait deux. Le premier se promenait de bureau en bureau, selon les besoins, mais était généralement introuvable. Les enquêtes pour déterminer qui l’avait utilisé en dernier tournaient court. Parfois, l’ouvrage avait migré vers la salle télé.

Le deuxième était la propriété exclusive d’un journaliste qui le gardait sous clé dans son bureau. Chanceux, personne n’a forcé son tiroir. (Une anecdote circulait selon laquelle un technicien était entré par effraction dans le bureau d’un directeur pour lui voler sa télé, en parfait état, afin de la remplacer par une semblable, bousillée, de la salle de rédaction.)

Donc, certains journalistes faisaient des recherches au dictionnaire. D’autres, comme le surnuméraire qui m’avait intimidé, proclamaient haut et fort qu’ils n’avaient pas besoin de dictionnaire. Ils savaient tout cela. C’était assez amusant, voire édifiant, de les voir expliquer comment il fallait prononcer les noms coréens…

Parlant de prononciation, on a toujours besoin d’un plus petit que soi. Un lecteur de nouvelles me snobait. Il ne voulait pas avoir affaire au petit pit que j’étais à ses yeux. Professionnel jusqu’au bout des ongles, il terminait son bulletin à la seconde pile.

Un jour, il était question de l’Islande et de sa capitale Reykjavik. J’ai appris l’allemand, mais j’ai aussi étudié la grammaire et la prononciation du néerlandais et des langues scandinaves. Je ne les parle pas, mais j’ai une bonne idée de la façon dont on dit les choses. Cela faisait de moi un personnage inquiétant pour beaucoup, mais j’avais mon utilité.

Alors le fameux lecteur, pris avec le nom de la capitale islandaise dans son bulletin, s’abaisse à me parler enfin pour me demander la prononciation. C’est la seule fois qu’il m’a adressé la parole. (Réponse : Reille-kia-vik)

La salle des nouvelles, cette petite jungle tropicale, bruissait sans arrêt de commérages, potinages, fausses rumeurs, vraies rumeurs, etc. Bref, on savait tout. Les journalistes sont une communauté tissée serrée; tout le monde se connaît. Certains reporters passaient de la radio à la télé et inversement. Ce fut le cas de Christine Saint-Pierre, avec qui j’ai travaillé. Ces échanges de personnels permettaient d’obtenir des infos privilégiées sur ce qui se passait du côté des nouvelles télé…

Un matin, je travaillais de 4 heures à midi avec l’équipe qui faisait le grand bulletin de 8 heures. Diplomate comme toujours, j’ai osé dire à un chef de pupitre qu’il ne se tenait pas assez debout devant certains reporters vedettes qui faisaient pression pour que leurs topos passent en premier… Le chef de pupitre, un grand nerveux, m’a fait une crise…

Le lendemain, j’étais avec l’équipe de soir et tout le monde savait que j’avais fait péter Guénette… Ils voulaient plus de précisions, car ce n’était pas clair… Comment avais-je réussi?

La rumeur voulait d’ailleurs que le même chef de pupitre fébrile allait cueillir un rédacteur à sa maison et le faisait travailler dans l’auto (!) avant d’arriver à la salle de rédaction à 4 heures 30… Certains croyaient que c’était vrai. On disait même que ledit rédacteur couchait dans le sous-sol du chef de pupitre…

Ce chef de pupitre Jean-Claude Guénette était au fond un bon bonhomme : il ne fallait tout simplement pas l’énerver pour rien, comme je l’ai fait à quelques reprises. Un jour il m’a dit : «Toé, tu parles trop.» Le plus drôle, c’est que j’ai fini par jouer au golf avec lui, non sans avoir évité une autre catastrophe.

Un matin, j’ai décidé de faire croire à M. Guénette qu’une bombe avait sauté dans le métro de Toronto… Un collègue protecteur s’est approché de moi : «Fais pas ça, le bonhomme va péter…» Cela faisait quelques fois que je l’énervais, ça suffisait.

Tout autour, il y avait assez d’anecdotes, de rumeurs pour en faire une anthologie.

Le grand classique était celle de la fausse bouteille de champagne, trafiquée par un technicien habile, remise à un lecteur de nouvelles, qui, selon les uns, l’avait déclaré délicieux ou, selon d’autres, l’avaient trouvé exécrable. On n’a jamais su la vérité.

Les journalistes se jouaient aussi des tours pendables entre eux. On parlait du lecteur Normand Harvey à qui un technicien avait empoigné les parties sexuelles, sous son pupitre, alors qu’il était en ondes. Ou encore d’un singe installé dans la cabine du lecteur de nouvelles snob et qui avait fait ses besoins sur la chaise dudit lecteur… tout juste avant qu’il aille en ondes. Il paraît que le pauvre homme se bouchait le nez en lisant son bulletin. Vrai ou faux?

Un chef de pupitre facétieux m’avait surnommé le Jeune… Pour me dégêner il m’avait balancé une dépêche à 14 h 58 pour le bulletin de 15h… L’heure à laquelle j’étais censé commencer. C’est ce qu’on appelle une urgence…

David Murphy était tout un personnage. Il faisait crouler de rire la salle de rédaction et très rapidement il m’a adopté, ce qui pouvait représenter le baiser de la mort pour un rédacteur. David était actif dans le syndicat et mal vu de la direction. Toujours est-il qu’une belle complicité s’est tissée, à coups de sarcasmes mutuels, car je savais me défendre sur ce terrain.

Un jour, il m’a dit : « Toi pis moi on est pareils. On est deux grands sensibles. »

Un matin, il m’a bombardé affectateur international et m’a demandé de trouver un reportage sur une situation particulière au Pérou. Sans expérience, j’ai ratissé la liste de nos pigistes à l’étranger.

Premier numéro, je tombe sur des hispanophones (évidemment) qui n’avaient rien à voir avec le journaliste dont le nom figurait sur la liste. Dans une fricassée de mots espagnols et italiens, je m’excuse de les avoir dérangés. Je suis sûr que Murphy avait un sourire en coin.

Le deuxième appel est plus fructueux; je déniche une collaboratrice oubliée, ravie de faire un reportage pour nous. J’annonce à Murphy qu’il aura son topo pour le bulletin de 8 heures. Il sursaute. « Quoi, mais c’était seulement pour 9 heures. » Je luis réponds qu’il l’aura une heure à l’avance. Quin toé.

J’ai joué le rôle d’affectateur international à quelques reprises, ce qui m’a permis de participer à des réunions de production pour planifier le prochain bulletin. Habituellement, ce sont des journalistes aguerris qui exécutent cette tâche, mais ils doivent parfois être remplacés lorsqu’ils sont absents. Appeler Londres, Athènes ou Varsovie pour commander un reportage est absolument grisant. J’aurais fait cela toute ma vie. « Bonjour Jean-François Lépine, nous aurions besoin de quelque chose pour 10 heures, sur les réformes de Deng Xiao Ping. Qu’en pensez-vous? »

Le sympathique Murphy était tellement père-poule qu’il manigançait à haute voix un rendez-vous amoureux entre moi et avec la fille de ma nounou cheffe de pupitre…Le tout à haute voix, de sorte que toute l’équipe des nouvelles radio était au courant du dossier en progression. (Commentaire d’un collègue : « Sors pas avec elle, elle trop belle pis elle va te coûter cher. »)

Rien n’échappait aux journalistes. J’ai fait la connaissance d’une charmante lectrice de nouvelles, Cynthia. Longiligne, pétrie de culture française, bref, nous nous entendions très bien. Peut-être trop. J’aimais bien travailler avec elle, car elle était perfectionniste au point de s’auto-flageller un peu trop souvent à mon goût.

Une belle complicité nous unissait quand j’étais son chef de pupitre. En studio, le chef peut parler à la lectrice, lorsqu’un reportage joue. « Bon, la nouvelle sur la CSN est un peu trop longue. Pourrais-tu couper la dernière phrase? » « J’enlèverais plutôt celle du milieu. » «OK. » Vers la fin du bulletin : « N’oublie pas la nouvelle imposée, à la fin. » « Il va me manquer cinq secondes pour la lire. Veux-tu qu’on l’enlève? » Réflexion. Vite, le reportage achève… « Bon OK, ne coupe pas la CSN, comme ça on va arriver. »

Diriger un bulletin de nouvelles comme on pilote un paquebot était étourdissant.

La complicité avec Cynthia avait bien sûr attiré l’attention. Heureusement, personne n’a su qu’elle m’avait invité à souper chez elle, à l’impromptu, comme elle l’avait fait pour d’autres collègues. J’ai aussi visité le salon du livre en sa compagnie.

En 1985, j’avais décroché une bourse du gouvernement allemand pour aller étudier un an à l’Université de Bonn, la capitale de l’Allemagne fédérale. Avant mon départ, Cynthia m’avait donné une petite boucle bleue que je portais avec ma chemise, ce qui a contribué à renforcer les rumeurs. Avant mon départ, elle m’a servi cet avertissement : « Ne t’amourache pas d’une Française, elles sont chiantes. »

Par la suite, Cynthia est devenue lectrice à TVA et aux dernières nouvelles, elle était à Espace Musique de Radio-Canada. Il n’y a jamais eu d’idylle entre nous.

Les escapades amoureuses (les vraies, cette fois-ci) ne restaient pas secrètes non plus. Un lecteur qui s’était porté malade en même temps qu’une lectrice de nouvelles, vingt ans plus jeune que lui… Le rapprochement n’a pas tardé à être fait. D’ailleurs leurs regards les trahissaient un peu. C’est du moins ce que disait la rumeur.

Les journalistes savent bien des choses. Ils connaissent la vie intime des politiciens. Un matin, lors d’un déjeuner, j’ai assisté à tout un déballage sur les personnalités de l’époque. Si on avait publié ce qui s’est dit ce matin-là, il y en aurait eu pour quinze ou vingt poursuites devant les tribunaux.

Disons que ceux que l’on voit sur nos écrans ne sont pas toujours ceux qu’on imagine. Bien des personnalités sont bisexuelles, ce qui n’est pas un mal en soi. D’autres collectionnent les robes victoriennes et les portent chez eux le soir. Passe encore. Certains fumaient du pot.

Le pire cas : un député péquiste très connu, devenu plus tard une vedette médiatique. Ses adjoints de comté avaient brusquement démissionné en bloc. Le type était un sale pédophile et avait tenté de séduire un petit garçon, le fils d’un adjoint.

Je me souviens aussi de cette histoire abracadabrante des deux sœurs arrêtées en Amérique latine alors que leurs bagages contenaient de l’héroïne. Deux dames très ordinaires qu’on n’imaginait pas se transformer en mule pour des trafiquants. Pourtant…

Elles ont fini par être libérées, ces deux braves dames.

Je suis allé voir la lectrice du Téléjournal pour lui proposer le titre suivant : « Les deux héroïnes blanchies respirent. » Moi aussi j’étais capable d’être cynique.

Cette atmosphère de couvent était une expérience en soi. Elle en disait long sur la nature humaine. Je pense à la débarque magistrale d’Emmanuelle Latraverse, chassée de l’émission les Coulisses du pouvoir, dépouillée de son poste de chef de bureau à Ottawa, confinée à des reportages au Nunavik… Les raisons de cette chute brutale demeurent obscures. des bruits circulent, mais rien n’est confirmé.

Je suis sûr que dans les salles de rédaction, on connaît toute l’histoire. Et elle ne doit pas être très jolie.

L’un des moyens d’échapper au couvent était de faire l’horaire de nuit, de minuit à neuf heures le matin. Une expérience unique. La nuit, Radio-Canada ressemble à une station spatiale. Tout est noir aux alentours, les studios sont vides, les salles de rédaction désertées. De temps en temps on croise un technicien. Je suis chargé de suivre le fil de presse, de préparer un peu le travail du chef de pupitre.

Des reportages envoyés par les journalistes s’enregistrent. On a ordre de ne rien toucher à rien en régie : c’est le royaume des techniciens. Mais voilà, le temps est long. Combien de fois j’ai vu des techniciens transférer le contenu de la bande magnétique sur une cassette. Je suis capable de faire cela…

Eh bien ce matin-là ça foire. J’ai pesé sur le mauvais piton. La bande est altérée. On dirait que Chantal Hébert a envoyé son topo depuis l’au-delà. Pas moyen d’arranger ça… Merde.

Les gens du matin débarquent vers 4 heures et demie. La salle s’anime peu à peu. Le technicien constate que l’enregistrement est bizarre. Il me demande ce qui s’est passé. Rien, je ne sais pas. «Toi tu as touché à quelque chose», tonne-t-il. Je suis obligé de mentir comme un Vincent Marissal. Jamais de la vie, j’ai touché à rien, moi. Il n’est pas convaincu. Chantal doit reprendre son reportage… tôt le matin.

Prochain texte : une galerie de portraits, dont Pierre Elliott Trudeau

Souvenirs de Radio-Canada : première partie

  1. Les débuts

De 1984 à 1987, j’ai travaillé comme rédacteur de nouvelles à la radio de Radio-Canada à Montréal. Voici le récit de ma brève expérience en journalisme.

Je venais de terminer ma maîtrise en science politique, j’avais appris l’allemand et l’italien à l’université. Je souhaitais tout simplement enseigner dans un cégep. J’étais un baby-boomer, certes, mais ceux qui étaient légèrement plus âgés que moi avaient raflé les emplois intéressants de professeur et ils n’étaient pas sur le point de partir.

Par hasard, je rencontre mon ancien prof Paul-André Comeau chez Archambault. Il me dit que Radio-Canada embauche des surnuméraires pour ses salles de rédaction nouvelles. Je présente ma candidature et suis retenu pour un stage de formation à la radio. Je fais mes premières armes au printemps 1984.

Entrer dans une salle de nouvelles a quelque chose d’impressionnant. On entend le cliquetis fébrile des machines à écrire; on voit un affectateur qui appelle Pékin, un chef de pupitre qui met la dernière main au bulletin de 17 heures et  le lecteur de nouvelles qui court vers le studio (il reste 30 secondes avant d’entrer en ondes). Et les téléphones qui sonnent…

Être rédacteur de nouvelles n’est pas si facile qu’on peut le penser. Prendre une série de dépêches fourmillant de détails, en extraire l’essentiel, et en faire un texte de 8 à 12 lignes relève du tour de force. Être concis ou périr. Il faut donc maîtriser le français, avoir un vocabulaire riche. Et surtout apprendre à isoler l’élément fondamental de la nouvelle. Il faut capter l’attention du lecteur; avoir des phrases courtes et limpides; ne pas se perdre dans les détails, mais en dire le plus possible.

Heureusement, j’étais un rédacteur doué.

Je découvre assez vite que Radio-Canada est à la fois un panier de crabes et un couvent. Un panier de crabes qui ressemble à une cour d’école : tel journaliste bougon qui méprise les surnuméraires issus des rangs universitaires et qui n’y connaissent rien. Cela confinait à l’intimidation. Je n’en revenais pas de cette attitude, heureusement assez rare. Mais j’ai vite découvert que les journalistes manifestaient beaucoup de cynisme par rapport aux politiciens, à la vie en général. Cela surprend.

Ce qui me jette à terre, c’est de voir le peu de conscience sociale de beaucoup de journalistes. Le chômage chez les jeunes les indiffère; ils côtoient des surnuméraires comme moi, précaires, et s’en fichent éperdument. Ils trouvent qu’ils sont moins bien payés qu’à La Presse…

Heureusement, la plupart de mes nouveaux collègues sont plutôt sympathiques et cherchent à m’aider. Une cheffe de pupitre me prend un peu sous son aile : elle ressemble à Angela Merkel…

De l’aide, j’en avais besoin, car il y a bien des choses à apprendre. Par exemple, le montage des topos, ces reportages envoyés par téléphone et enregistrés à la régie sur bandes magnétiques. Le journaliste va dans une salle et travaille sur un magnétophone. Il peut couper une phrase ici, raccourcir un développement trop long un peu plus loin. Comment? Mais avec une lame de rasoir! On coupe au début du premier mot de la phrase et après le souffle de la fin de la phrase. Sinon, la coupure paraît trop et le reporter a l’air de parler de façon saccadée. On envoie ensuite la bande à la régie qui la transfère sur une cassette audio. C’est elle que le chef de pupitre apporte au studio.

Pour nous exercer, on nous donnait une entrevue de Jacques Parizeau entrecoupée de longues pauses, respirations, etc. Il fallait la « nettoyer ».

Cette technologie des bandes magnétiques est évidemment dépassée. Aujourd’hui, on procède par ordinateur.

Un jour, un technicien s’est amusé à faire jouer à répétition le début d’une citation du pape Jean-Paul II : « Je viens… je viens… je viens… » Quand j’ai levé la tête, il me regardait avec un grand sourire. Parce qu’il y a des facétieux à Radio-Canada.

Et il y a ce reportage que j’avais charcuté, parce que trop long. Le chef de pupitre m’engueule et me dit de reconstituer la bande… Donc ramasser les coupures étalées par terre et restaurer l’original… Heureusement, un technicien a eu pitié de moi et m’a aidé à tout recoller.

Un jour, mon collègue Robert Verreau et moi avons emporté l’enregistrement de la chanson psychédélique Tomorrow Never Knows, des Beatles. Avant-gardiste pour l’époque (1965), on y entend des bruits étranges et des instruments de musique joués à l’envers. Nous avons demandé au technicien de copier l’enregistrement sur une bande magnétique et de la faire jouer à l’envers pour que nous entendions les instruments « à l’endroit ».

Stupéfaction. Le fond sonore est le même dans les deux sens! « Je ne sais pas comment ils ont fait cela », a commenté le technicien.

L’informatique fait une entrée timide dans la salle de rédaction. Un directeur amateur d’ordinateur – nous sommes en 1984 – a décidé qu’on se servirait d’une machine pour traiter le fil de presse. Nous sommes à la glorieuse époque du DOS avec ses écrans gris et caractères verts ou orange… Une mise en gras du carré de l’AFP signale qu’il y a une urgence. Mettons qu’on est loin des ordis modernes…

Néanmoins, cette technologie met fin au ruban de papier qui se déversait sans cesse et que nous devions sans cesse traiter. Mais les anciens étaient farouchement opposés à cette innovation technologique. Déjà le fossé des générations.

Je ne le savais pas encore, mais je n’étais pas le genre de personne que cherchaient les responsables de l’information à Radio-Canada.

Make my day

Nous avons tous en tête cette célèbre réplique de Clint Eastwood dans Dirty Harry : « Go ahead, make my day. » L’expression s’est frayé un chemin dans l’usage populaire.

Cet américanisme paraît impossible à traduire. En fait, il constitue toute une épreuve pour ceux qui confondent traduction et transposition de l’anglais en français. Vous savez, ces traducteurs hypnotisés par le mot clé de l’expression et qui s’arrachent les cheveux à en trouver une semblable en français avec le même mot clé?

Eh bien ça ne fonctionne pas; autrement les logiciels de traduction remplaceraient les professionnels de la langue et nous serions en train de parler de la Coupe du monde de soccer…

Trêve de ballon rond.

Nous écartons d’office Fais ma journée.

Imaginons deux situations, l’une positive, l’autre négative.

Dans le premier cas, que diriez à une personne que vous désirez encourager à faire quelque chose?

Fais-moi plaisir!

Amuse-toi!

Oooooui!

Vas-y fort!

Gêne-toi pas (québécois)

À ceux qui se cramponnent au mot journée, parce le mot se trouve dans l’original anglais : Illumine ma journée! (Mais je le répète, ça ne marche pas toujours.)

Dans le deuxième cas, nous pourrions aussi recycler les expressions positives et les lancer avec un ton ironique. D’autres possibilités plus agressives :

Vas-y, essaie pour voir!

Vas-y, ose toujours, je te mets au défi.

Essaie-toi, pour voir (québécois)!

Tu veux vraiment m’embêter? (Rire sardonique)

Je suis sûr que les lecteurs en trouveront d’autres.

Apparaître dans un document

« Le nom des donateurs apparaît dans le rapport annuel présenté au conseil d’administration. »

Quoi de plus naturel que cette phrase? Pourtant un anglicisme s’y cache, tel un ours tapi derrière les arbres et qui guette les randonneurs.

Bien des choses apparaissent dans les écrits : des citations, des mentions, des noms, des statistiques. L’ennui, c’est que tout cela est faux.

Sortons notre loupe de langagier pointilleux et examinons le coupable : apparaître.

Définition

Le verbe a habituellement les sens suivants :

Se rendre visible à quelqu’un;

Se montrer de manière inattendue;

Prendre naissance.

Une personne, un objet qui apparaît devient visible de manière brusque. On pourrait employer un autre verbe, surgir.

La vérité apparut après le contre-interrogatoire.

Des taches sont apparues sur la peau.

Des difficultés sont apparues de manière inattendue.

L’ours apparut soudain dans le sous-bois, faisant fuir les randonneurs.

Un anglicisme insidieux

Notre loupe inquisitrice s’est baladée dans les ouvrages de langue et aucun d’entre eux ne semble retenir le sens anglais de figurer, être mentionné.

Une phrase, un mot, une citation ne peuvent apparaître dans un document, à moins que vous ne soyez en train de lire la Gazette du sorcier, dans Harry Potter.

Pas plus, d’ailleurs, qu’une personne ne peut apparaître devant un tribunal ou un comité, à moins qu’elle n’ait revêtu une cape d’invisibilité. Elle y comparaît, s’y présente.

Comme on le voit, les anglicismes prennent toutes sortes de chemins de traverse pour s’infiltrer en français et il faut parfois se faire magicien pour les faire disparaître.

 

Passer un examen

Que comprenez-vous dans les phrases suivantes?

Emmanuel a passé un examen.

Emmanuel a passé son examen de français.

« Passer un examen » a une connotation générale; Cela peut vouloir dire qu’Emmanuel a subi un examen des poumons ou d’autre chose. Dans un sens scolaire, toutefois, les choses se compliquent quelque peu. Beaucoup comprendront qu’Emmanuel a réussi son examen de français.

On s’attendrait à une réponse claire des dictionnaires courants, mais là encore nous sommes déçus. L’entrée passer ne donne rien d’intéressant

Une petite plongée en apnée dans le Trésor de la langue française se révèle fructueuse. « Passer un examen » signifie Se présenter aux épreuves, subir les épreuves d’un examen. L’auguste ouvrage donne aussi la définition « Passer un examen avec succès », mais avec la mention vieilli ou littéraire. Ce sens a survécu au Canada, probablement sous l’influence de l’anglais.

Il ressort donc clairement que le verbe passer n’a habituellement pas le sens de réussir. D’ailleurs, Meertens, dans son Guide anglais français de la traduction, donne les solutions suivantes pour pass : réussir, être reçu (à l’examen), réussir, satisfaire à, subir avec succès (épreuve).

Donc passer un examen, au sens de le réussir, est un anglicisme, du moins de nos jours. Un anglicisme chargé d’ambiguïté puisqu’on ne sait pas toujours très bien si une personne a subi ou réussi une épreuve.

Le Petit Robert vient toutefois jeter le doute devant cette assertion en apparence irréfutable. On y mentionne en effet un examen de passage.

Dans ce cas précis, il faut comprendre que l’on passe d’un niveau à un autre. Dixit Le Petit Robert : « Examen de passage, que subit un élève pour tenter de passer dans la classe supérieure. »

L’expression populaire « obtenir la note de passage » trouverait ici son sens, si elle implique de passer d’un niveau à l’autre. Uniquement dans ce cas, cependant. Car on peut réussir un examen dans un cours, sans nécessairement réussir le cours au complet.

Il serait plus juste de parler de note de réussite.

À la question « As-tu passé l’examen? », il serait plus juste de répondre : « Oui, je l’ai passé mais j’ai échoué. »

Mais, avec l’anglais qui balaie tout sur son passage (!), cette réponse en forme d’oxymore sèmerait le désarroi. Bref, elle ne passerait pas la rampe.

Demandant

Votre métier est-il demandant? Celui de traducteur l’est, en tout cas.

Cet adjectif est l’enfant naturel du verbe demander, le problème étant que le verbe en question n’a pas le même sens en anglais et en français. Autre cas typique de faux ami.

To demand, en anglais, c’est exiger.

Par conséquent, l’adjectif demandant devient lui aussi un anglicisme.

Heureusement, cet anglicisme est facile à déjouer. Exigeant nous vient tout de suite à l’esprit. Selon le contexte, on pourrait ajouter éprouvant. Et, à partir de ces solutions, on peut facilement faire sortir d’autres lapins de notre chapeau.

Que diriez-vous de astreignant, contraignant, oppressant, pénible, asservissant? Traduire est un métier accaparant; c’est un art délicat. Bref, un travail difficile – tiens, personne n’y avait pensé. Comme l’œuf de Colomb (qui était caché dans le frigo, soit dit en passant…)

Certains avanceront que la traduction est un travail pointilleux.

Ceux qui voudront épater la galerie diront que c’est un métier assujettissant.

Dans certains contextes, on pourra écrire qu’un projet est complexe, et non pas demandant.

Ai-je besoin d’en dire plus pour vous convaincre qu’on peut aisément se passer de ce somptueux anglicisme qu’est demandant?

Impacter

Impacter est le descendant direct d’impact, anglicisme qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue. Des mots nettement plus élégants comme effet d’entraînement, contrecoup, répercussions, etc. ont été balayés du vocabulaire courant.

Obnubilés par impact, les rédacteurs en sont venus à utiliser le verbe impacter, en parfaite harmonie avec l’anglais, pour qui substantif et verbe se confondent souvent.

Un bel exemple : « Les services ont été impactés par les compressions budgétaires. » On peut pêcher d’autres exemples du genre dans les eaux troubles de la Grande Toile.

Le verbe pertinent, dans cet exemple, serait affectés. Un coup d’œil au dictionnaire nous montre que ce terme peut avoir une connotation négative. Avec un peu d’imagination et surtout plus d’adresse, le rédacteur aurait pu donner plus de couleur à sa phrase : « Les compressions budgétaires ont chambardé, chamboulé la prestation de service. »

Vous ne trouvez pas que c’est mieux? Tout à coup, on parle français.

On le voit, le recours à des anglicismes passe-partout appauvrit le vocabulaire et la capacité d’expression. La paresse bouleverse le style, elle l’étrille, le charcute, etc. – elle ne l’impacte pas.

Impacter, tout comme son géniteur impact, est un terme fort. Derrière lui se cache l’idée d’un choc violent. Cette idée s’est diluée dans le raz de marée d’impacts qui envahit nos textes. N’importe quelle conséquence devient un impact. Le même danger guette impacter.

 

Review

Le verbe review n’est pas aussi simple à traduire qu’on veut bien le croire. Ceux qui s’adonnent à la traduction servile le rendent par passer en revue, un terme militaire qui constitue le plus souvent un faux sens.

En anglais, review a plusieurs cordes à son arc; toutefois son sens très courant est étudier, examiner, se pencher sur. L’autre sens fréquent est de critiquer un film, un livre ou une pièce de théâtre.

Si on demande à un rédacteur de faire une review d’un texte, on veut tout simplement qu’il soit relu.

On conviendra que passer en revue un rapport, un programme, est quelque peu forcé. Passer des troupes en revue, soit; passer en revue les diverses options pour régler un problème peut certainement convenir. À la rigueur, disons, sous forme de métaphore.

Mais justement, il ne faut pas abuser de cette métaphore et aller au fond de la question.

Comme la traduction passe par l’interprétation des idées, il est intéressant de se demander ce qu’a en tête l’auteur lorsqu’il parle de review. Pensons aux priorités gouvernementales. Sont-elles révisées, examinées, étudiées, réévaluées? Selon le contexte, toutes ces réponses sont plausibles. Une traductrice habile parlera d’entamer une réflexion sur les priorités du gouvernement. Bref, ces priorités seront analysées.

Elles seront analysées parce qu’on en aura fait l’inventaire.

Chers traducteurs et réviseurs, sortons des rangs de l’armée et mettons à profit les ressources du français pour traduire review.

Lever des fonds

Peut-on lever des fonds en français? Est-il exact de parler de levée de fonds?

La question se pose puisqu’en anglais on dit raise funds.

Immédiatement, le langagier a les sens en alerte; il flaire le piège. Eh bien, pour une fois, son instinct lui joue des tours. Une visite éclair au Petit Robert nous réserve des surprises.

L’expression lever des fonds, des capitaux,, des impôts y est inscrite en toutes lettres. L’expression a cours depuis le XIIIe siècle! Il semble donc que ce soit l’anglais qui s’est inspiré du français.

Des verbes comme collecter, percevoir, recueillir peuvent se substituer à lever.

C’est plutôt l’expression levée de fonds qui pose problème. Un bel exemple d’un problème fréquent en français : une logique pour le verbe et une autre pour le substantif. Pour levée, le Robert précise : « Action de recueillir, de prélever (dans quelques emplois). » Par exemple, la levée du courrier.

Le Trésor de la langue française parle de levée d’argent. L’exemple date de 1836… On brûle.

Le Colpron ne dénonce pas le verbe mais s’attaque à levée de fonds : campagne de collecte de fonds, collecte de fonds; également : campagne de souscription, de financement.

Les puristes au verbe court seront tentés d’écrire financement, point à la ligne. Mais ce terme lapidaire étête quelque peu la réalité dans la mesure où il ne rend pas compte des efforts tous azimuts menés pour recueillir l’argent.

En clair, l’expression levée de fonds n’a pas encore reçu ses lettres de créances lexicographiques. Pourtant, elle s’inscrit dans la logique du verbe lever qui, lui, est correct. Ceux qui voudront parler de levée de fonds dans leur texte s’exposeront à des accusations d’anglicisme, accusations qui, à mon humble avis, ne sont pas vraiment fondées.

Par ailleurs, le tandem collecter/collecte est, quant à lui, tout à fait admis, et négligé des rédacteurs, traducteurs et de tout ce qui scribouille, comme disait le Général.

Collectez, collectez, il en restera toujours quelque chose.

Zone de confort

Dans l’expression zone de confort, il y a tout d’abord le mot confort. Celui-ci est un emprunt de l’anglais, datant de 1815. Nul ne songerait à le dénoncer aujourd’hui comme anglicisme; de toute façon, le mot vient de l’ancien français … confort.

Il faut dire que l’expression en l’objet a gagné beaucoup de popularité ces derniers temps, sûrement à cause de l’influence de l’anglais.

Toujours est-il que l’expression est répertoriée dans les deux grands dictionnaires que sont le Larousse et le Robert. Définition du Robert pour zone de confort de quelqu’un :

L’ensemble des situations qui font partie de ses habitudes. Oser sortir de sa zone de confort.

Et le Larousse :

Ensemble des habitudes des croyances intégrées, des savoir-faire maîtrisés qui procurent à quelqu’un un sentiment de sécurité.

Sommes-nous enchainés à cette zone de confort? Pas du tout. Ceux qui souhaitent y échapper n’ont qu’à puiser dans leur imagination.

Imaginons un politicien qui ne veut pas sortir de sa zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie? Le plus souvent, il a contourné la question; il a refusé de répondre; il n’a pas voulu se prononcer; il n’a pas voulu s’aventurer plus loin.

Vous êtes sorti de votre zone de confort. Vous avez osé. Vous vous êtes aventuré à faire telle chose. Et pourquoi pas? Vous êtes allé un petit peu plus loin, vous avez pris des risques.

En poussant la réflexion, on peut vouloir sortir de son cocon, de ses rituels, faire les choses autrement, faire preuve d’imagination, etc. Bref, s’avancer.

Dans certains cas, on pourra employer la bonne vieille expression sortir des sentiers battus.

On voit que le contexte nous aide à reformuler. Penser en français aussi.

Vous n’êtes pas dans votre zone de confort. Qu’est-ce que ça signifie en mots simples?

(Temps de réflexion.)

« Je suis mal à l’aise. »

Tout simplement.

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