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Liberté académique

Le rapport Bastarache qui vient d’être déposé fait état d’un climat de peur et d’autocensure qui règne à l’Université d’Ottawa. L’ancien juge demande que la « liberté académique » soit protégée.

Ce rapport fait suite à l’intimidation dont a été victime une chargée de cours qui avait prononcé le mot nègre dans un cours, pour en expliquer l’évolution de l’usage. Une étudiante indignée a diffusé ses coordonnées personnelles pour se venger et n’a jamais été réprimandée. Le recteur lui a donné implicitement raison.

Autocensure

Depuis quelques années, les professeurs d’université canadiennes et américaines, et maintenant européennes, voient leur liberté d’enseigner remise en question. Certains étudiants, se croyant investis d’une conscience morale supérieure, veulent bannir des mots et des idées qu’ils jugent inacceptables. Ils pratiquent la culture du bannissement et veulent faire taire toutes les personnes qui ne sont pas d’accord avec elles. C’est pourquoi certains professeurs finissent par s’autocensurer, notamment parce que les directions d’université ne les soutiennent pas.

Ce qui est en jeu, c’est la liberté pour les professeurs d’aborder certaines réalités, certains concepts, pour en faire l’étude en classe, ce que l’on appelle couramment la liberté académique.

Un anglicisme?

Cette expression est employée un peu partout, dans le rapport Bastarache aussi bien que dans les médias canadiens. L’expression semble s’être frayé un chemin dans la presse française, notamment dans le Figaro. Je l’ai vue également dans Le Monde Diplomatique.

Mais ne s’agit-il pas d’un calque d’academic freedom? Ne serait-il pas préférable de parler de liberté d’enseignement, de liberté universitaire? D’ailleurs, le Monde Diplomatique parle du « chiffon rouge de la liberté universitaire ». Et, pourquoi pas, de liberté d’expression à l’université, puisque ce qui est en cause, c’est finalement la liberté de parole du corps enseignant, mais aussi de celle des étudiants qui subissent également l’intimidation de collègues bien-pensants.

J’ai été très surpris de découvrir dans le dictionnaire de l’Académie la locution liberté académique, qui serait un belgicisme (???), défini comme suit :

            (Liberté) dont jouissent les enseignants universitaires dans leurs activités d’enseignement et de recherche.

Conclusion

L’expression liberté académique semble s’imposer dans l’usage et il me parait difficile de la rattraper à présent, d’autant plus que le Dictionnaire de l’Académie vient semer le doute. Toutefois, les dictionnaires courants ne recensent pas l’expression. Troublant? Oui et non. Les lexicographes français sont souvent très en retard sur l’usage.

Collège électoral

Les États-Unis aiment bien se présenter comme la plus grande démocratie au monde. Il est facile d’invalider ce sophisme, notamment en évoquant les obstacles multiples que les États du Sud élèvent pour empêcher les Noirs de voter; en pensant aussi à des files interminables en Géorgie pour aller voter par anticipation, après DIX HEURES d’attente. Sans oublier le fait que chaque État organise le vote à sa manière, ce qui entraine d’importantes distorsions dans la façon de voter. Et que dire d’un président qui annonce déjà que l’élection sera truquée s’il perd?

Mais le symbole le plus retentissant du caractère antidémocratique du système américain se résume en deux mots : collège électoral.

Sur le plan linguistique

En anglais, on parlait de College of Electors, terme qui a évolué pour devenir Electoral College. En français : collège électoral. Ce dernier réunit 538 personnes, appelées electors en anglais et grands électeurs en français.

Comme on le voit, le français diffère sensiblement de l’expression anglaise, pour qui le mot electors ne peut que qualifier le groupe de personnes élisant le président des États-Unis, et non pas les voters, ceux qui vont aux urnes. Dans notre langue, il serait imprécis de parler des électeurs, à cause du risque de confusion évident entre les deux groupes. Par conséquent, ce sont des grands électeurs qui siègent au Collège électoral.

Origines

Avant les élections accidentelles de Donald Trump en 2016 et de George Bush fils en 2000, peu de gens savaient que le président des États-Unis était élu au suffrage indirect, par un groupe restreint de personnes. Je dis « accidentelle » parce que Bush et Trump représentent les deux cas les plus récents où le candidat choisi par le Collège électoral ne correspond pas à celui qui aurait dû être porté au pouvoir, en tenant compte du suffrage populaire.

En effet, Hilary Clinton a obtenu 2 868 686 votes de plus que son rival; mais elle a perdu le scrutin au Collège électoral ne remportant que 227 votes, contre 304 pour Trump.

Une question nous vient tout de suite à l’esprit : pourquoi ne font-ils pas comme les Français en élisant leur président au suffrage direct? Pourquoi un collège électoral?

Pour y comprendre quelque chose, rappelons que la Révolution américaine était dirigée contre le roi britannique George III, perçu comme un dictateur sourd aux revendications des colons américains. La crainte de porter au pouvoir un dictateur est devenu l’obsession de ceux que l’on appelle les pères de la démocratie américaine.

L’un des penseurs de cette démocratie, Alexander Hamilton, a écrit que le peuple n’avait pas le discernement nécessaire pour éviter de choisir un démagogue susceptible de détourner le système politique à son avantage. Il fallait donc un corps de sages qui élirait à sa place le président des États-Unis. Nos voilà dans la République de Platon.

Aveu d’une candeur consternante. Nous sommes la meilleure démocratie au monde, mais on ne fait pas confiance aux électeurs. Dans n’importe quel autre pays démocratique, on se serait débarrassé depuis longtemps de cette institution viscéralement antidémocratique (Platon n’était pas un partisan de la démocratie; il souhaitait plutôt qu’une élite éclairée dirige la cité).

Mais voilà, les États-Unis ont beau être issus d’une révolution, ils n’en demeurent pas moins un pays extrêmement conservateur, en rupture quasi-totale avec toutes les démocraties occidentales, que ce soit sur le plan social ou politique.

Un collège parfaitement antidémocratique

Le peuple américain ne vote pas pour Biden ou Trump, il vote pour une liste de personnalités démocrates ou républicaines qui elles vont choisir le président des États-Unis. Si vous votez pour Biden, vous choisissez la liste des futurs grands électeurs démocrates de votre État qui voteront pour Biden à votre place…

Il est important de comprendre que les grands électeurs ne sont pas des politiciens professionnels. Ils sont choisis par les partis qui veulent honorer des membres éminents. Ils votent une seule fois, dans leur État et pas à Washington, et ensuite leur rôle prend fin. Ils rentrent chez eux. Croyez-le ou nom, le Collège électoral ne se réunit jamais, puisque les grands électeurs votent dans leur État. Les bulletins sont envoyés à Washington et dépouillés au Sénat, au début de janvier.

Dans chaque État, les 10, 25 ou 38 grands électeurs vont au parti qui aura recueilli le plus de votes, peu importe le pourcentage de vote obtenu. Par exemple, le parti qui remporte le scrutin en Californie rafle tous les 54 grands électeurs de cet État. On comprend maintenant l’importance accordée au vote par État dans un scrutin présidentiel, puisque chacun d’entre eux est un coffre au trésor de voix au Collège électoral.

Le scrutin présidentiel semble se faire à l’échelle du pays, mais ce n’est qu’illusion. C’est le résultat par État qui scelle l’issue du vote. Le pourcentage de votes recueillis à l’échelle nationale n’a aucune importance.

Répartition des grands électeurs

Chacun des États américains reçoit un nombre de grands électeurs équivalant au total de membres du Congrès qu’il élit. Par exemple, le Delaware compte trois grands électeurs, soit le nombre de représentants (1) et le nombre de sénateurs (2), pour un total de 3. Je le répète, ce ne sont pas les sénateurs et les représentants qui votent au Collège électoral, mais bien les personnes dont le nom est inscrit sur la liste de trois personnes qui est soumise par chacun des partis aux électeurs. Vous ne votez pas pour Trump, mais pour la liste républicaine : Johnny B. Goode, Smoky Joe Wood et Peter Gunn.

De prime abord, ce système semble équitable, mais en fait il ne l’est pas réellement. Le Congrès des États-Unis est le fruit d’un compromis : le nombre de députés à la Chambre des représentants est en proportion de la population, tandis que le nombre de sénateurs est fixé à deux pour tous les États, grands ou petits. Ce qui revient à dire que des États ruraux et moins peuplés comme le Wyoming sont légèrement surreprésentés parce qu’ils ont un nombre de sénateurs équivalent à celui de plus grands États, comme New York ou la Californie.

Or, les États ruraux sont à la fois beaucoup nombreux, et plus conservateurs, que les États urbains; par conséquent, ils ont plus tendance à voter pour les républicains. Les politicologues estiment qu’un candidat démocrate a besoin d’une avance d’au moins 3 ou 4 pour 100 au vote populaire pour être sûr de devancer un candidat républicain au Collège électoral. En termes clairs, le vote est pipé d’avance en faveur des républicains. Une démocratie-modèle, vous dites?

Abolir le Collège électoral?

Il n’est pas étonnant que ce système bancal ait été remis en question au fil des décennies. Le président Jimmy Carter a proposé d’abolir le Collège en 1977 et d’élire le président au suffrage universel direct, pour éviter qu’un candidat n’ayant pas remporté la majorité du vote populaire devienne président, comme cela s’était déjà produit trois fois à cette époque.

Les conséquences de cette éventuelle abolition seraient considérables. Les grands centres comme Los Angeles, New York, Chicago gagneraient en influence, tout comme les grands États comme le Texas, la Californie, etc. Qui alors se préoccuperait du vote à Hawaii, en Utah, en Caroline du Sud? Le problème devient hautement politique quand on sait que les grands centres en question votent surtout démocrate…

On voit tout de suite que les plus petits États n’ont pas intérêt à changer le système actuel.

Comme si ce n’était pas assez compliqué, l’abolition du Collège électoral requiert que l’on modifie la Constitution, un processus laborieux.

En gros, un amendement doit être adopté par les deux tiers des chambres du Congrès, ou encore par les trois quarts des législatures des États. Dans le premier cas, il faudrait que les élus manifestent une volonté réelle de réforme, ce qui, dans les circonstances actuelles, est difficilement concevable. Dans le second, il faudrait qu’un grand nombre d’États ruraux acceptent une perte importante de leur influence dans l’élection du président, ce qui tout aussi inconcevable.

Ce n’est donc pas la veille que le Collège électoral sera aboli.

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

On peut le commander sur le site LesLibraires.ca ou encore aux éditions Crescendo.

Nègre

Nègre. Voilà, le mot est lancé. Celui qu’il ne faut pas prononcer.

Le mot nègre n’est plus neutre, en supposant qu’il ne l’ait jamais été. En effet, il traîne avec lui un lourd passé colonial et esclavagiste, qui le rend de nos jours inacceptable.

Le Robert formule des observations particulièrement précises :

« Terme raciste sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes. » C’est clair.

Quant au Larousse, il suggère comme équivalent le mot noir et, dans un registre soigné, personne de couleur. Cette dernière expression est plus vague, car les gens de couleur ne sont pas uniquement des Noirs, quand on y pense un peu.

À cela, j’ajouterais qu’il convient d’éviter l’anglicisme ridicule black, dont j’ai parlé dans un article précédent.

De fait, le mot nègre persiste, mais dans un sens plutôt différent, pour désigner un auteur fantôme, par exemple un journaliste qui écrit la soi-disant autobiographie d’un athlète. Généralement, les éditeurs précisent le nom de la personne qui a recueilli les confidences du sportif. Un nègre peut également être l’auteur caché d’un livre attribué à une autre personne.

À mon sens, il ne fait aucun doute que le mot nègre pris dans ce sens restrictif est appelé à disparaitre, surtout s’il hérisse les Noirs.

Dany Laferrière serait-il un raciste qui s’ignore?

L’écrivain d’origine haïtienne Dany Laferrière, membre de l’Académie française, a écrit un livre intitulé Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer et aussi Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? Le titre étonne de nos jours avec la controverse qui vient d’éclater à l’Université d’Ottawa (voir la rubrique suivante).

Le terme, on vient de le voir, ne s’emploie pratiquement plus en français. Alors comment le célèbre écrivain justifie-t-il le titre de son ouvrage? Pour lui, tous les mots du dictionnaire doivent survivre; ils ont droit de cité; le plus important, c’est de voir quelle est l’intention de la personne qui glisse nègre dans un discours, un écrit. C’est l’intention qui compte.

On lira avec intérêt ses propos dans le site Livres Haïti.

Utiliser les mots en N ou pas?

À l’automne 2019, j’ai fait un exposé sur ces précisions linguistiques dans un cours de rédaction française, à l’Université d’Ottawa. Aucun étudiant n’a protesté et une étudiante haïtienne approuvait du chef tout ce que je disais. Tout le monde a compris que je parlais en termes linguistiques et qu’il n’y avait aucune intention malicieuse dans ce que je disais. Mes étudiants ont fait preuve de discernement.

Un sort bien différent attendait deux chargées de cours, l’une à l’Université Concordia de Montréal et l’autre à l’Université d’Ottawa. Les deux ont abordé le terme nigger dans des exposés qui ne défendaient aucunement le racisme. Le simple fait d’avoir osé utiliser le terme honni leur a valu une fronde de certains étudiants qui les ont forcées à présenter des excuses. Une pétition à Concordia a circulé pour faire bannir de l’enseignement la prof coupable d’hérésie. Elle avait tout simplement mentionné le titre anglais du livre de Pierre Vallières, White Niggers of America.

À ce sujet, il faut être conscient que le fameux mot est perçu comme une insulte par les Noirs anglophones. Comme le révèle un article paru dans l’International Journal of Society, Culture and Language, une forte majorité de Noirs s’opposent à l’emploi du fameux N-Word par toute personne et en toute circonstance. Citation :

This so-called “right” to use a word is central to the notion of language as a cultural identifier signaling identity (convergence) with and difference (divergence) from others. Use of a word or term by an outsider may be met with resistance and otherwise negative response from the in-group.

Il y a donc une sensibilité dont il faut tenir compte. Est-ce une raison pour bannir tant le terme anglais que le terme français? La discussion est ouverte, ou en tout cas, elle devrait l’être, et c’est là où le bât blesse.

Une nouvelle Inquisition?

L’ennui, c’est que certains étudiants ne veulent aucune discussion point à la ligne. Ceux qui ont porté plainte contre l’enseignante de Concordia ont refusé d’entendre de ses explications, certains d’entre eux voulant poursuivre le combat à l’extérieur de l’enceinte universitaire pour anéantir une fois pour toutes la chargée de cours. On ne faisait pas mieux au Moyen Âge.

À Ottawa, une autre enseignante a subi le même sort, a présenté des excuses mais a été suspendue. La direction de l’université ainsi que son recteur Jacques Frémont ont implicitement donné raison à une poignée d’étudiants indignés.

C’est la goutte qui a fait déborder le vase. L’association des professeurs à temps partiel a protesté de même qu’un groupe d’enseignants courageux. Courageux, parce que des appels ont été lancés dans Twitter pour que ces personnes soient harcelées sur Internet. Oui, vous avez bien lu.

De nombreux médias d’Ottawa, de Montréal et d’ailleurs ont fait état de cette situation, malheureusement pas aussi inhabituelle qu’on peut le croire.

Cette controverse met en lumière l’emprise croissante du politiquement correct dans le discours public, emprise dont on commence à peine à mesurer tous les dégâts. Elle soulève un bon nombre de questions fondamentales. Notamment : en vertu de quel principe une poignée d’étudiants se donne-t-elle le droit de censurer un professeur? D’imposer un vocabulaire précis? De faire des procès d’intention alors que ces étudiants savent très bien que l’enseignante n’a jamais affiché d’attitude raciste évidente? De refuser tout dialogue et de mener une chasse aux sorcières contre les enseignants jugés fautifs?

Il y a lieu de s’indigner, mais surtout de s’inquiéter pour la suite des choses.

Verra-t-on prochainement des buchers sur les campus pour bruler les hérétiques? Des autodafés de leurs écrits? Des procès en sorcellerie?

Pendant combien de temps encore allons-nous endurer ce genre d’Inquisition?

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Gerrymandering

À l’approche des élections américaines, il convient de parler de ce curieux phénomène appelé gerrymandering.

Définition

En gros, il s’agit du découpage malhonnête de circonscriptions électorales afin de fausser le résultat du vote. Les autorités d’un État vont charcuter une circonscription donnée par un découpage capricieux, pour que les partisans du parti B soient inclus dans une circonscription où les électeurs du parti A sont majoritaires, l’objectif étant de noyer le vote des premiers.

Ce qui signifie que dans un État où le parti B aurait normalement décroché cinq sièges, il n’en obtient finalement qu’un ou deux. En bon français, il s’agit du tripotage, de la manipulation du découpage des circonscriptions, ce qui est fondamentalement antidémocratique.

L’éparpillement du vote d’opposition dans plusieurs circonscriptions s’appelle le cracking, tandis la concentration du vote d’opposition dans une circonscription boursoufflée est appelée packing.

Origine du mot

L’expression gerrymandering vient du nom d’un gouverneur du Massachusetts Elbridge Gerry qui avait fait redessiner les contours des districts électoraux de son État pour favoriser son parti. Ce redécoupage malicieux avait la forme d’une salamandre, salamander en anglais, d’où le terme gerrymandering.

Traduction

L’expression anglaise est couramment employée par les politicologues. Dans Termium, on trouve les traductions suivantes : manipulation des limites électorales à des fins partisanes; remaniement arbitraire d’une circonscription; découpage arbitraire d’une circonscription; découpage abusif d’une circonscription.

On voit tout de suite que la traduction passe par une périphrase. Jusqu’à maintenant aucune traduction originale ne s’est imposée. En avez-vous une?

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Être dépisté

Peut-on se faire dépister? Peut-on dire que X milliers de personnes ont été dépistées? Dans la langue des médias, il semble que oui. Qu’en pensent les ouvrages de langue?

Définition

Dépister, c’est :

Rechercher systématiquement et découvrir (ce qui est peu apparent, ce qu’on dissimule).

La définition du Petit Robert est claire et, prise comme telle, il est quelque peu difficile de dire qu’on dépiste une personne.

On trouvera quelques exemples dans le dictionnaire de l’Académie dans lesquels le verbe dépister s’applique à des personnes. Par exemple Montherlant :

Le train allait partir! et il avait son billet en poche, et n’avait qu’à s’installer, mais Georges, de retour, sûrement le dépisterait

Mais on voit tout de suite que l’on pourrait remplacer le verbe en l’objet par trouver, découvrir.

C’est dans cet esprit que le Larousse donne l’exemple suivant :

Dépister de nouvelles vedettes de la chanson.

Être dépisté?

Les médias n’emploient cependant pas le verbe dépister au sens de découvrir, mais bel et bien au sens d’avoir subi un test pour la covid. On observe donc un écart avec la définition donnée par les dictionnaires.

Évidemment, les journalistes sont portés à trouver la solution la plus simple et la plus rapide, sans se poser plus de questions. Quand on dit que des milliers de personnes n’ont pas été dépistées, on entretient une certaine ambigüité.

1) Des milliers de personnes possiblement asymptomatiques courent les rues. On ne les a pas repérées.

2) Des milliers de personnes n’ont pas été testées.

Dans le premier cas, utiliser le verbe dépister revient à dire ce qui suit : « Elles n’ont pas été repérées/trouvées pour la covid-19. » Cette construction étonne. Pire encore : « Je n’ai pas été dépisté pour la covid-19. » Il serait plus exact de dire qu’on n’a pas été testé pour la covid-19.

C’est pourquoi il me parait quelque peu risqué d’utiliser le verbe dépister de cette manière.

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Cancel culture

On n’osait pas en parler, mais le phénomène a pris tellement d’ampleur qu’il est maintenant impossible pour les médias de l’ignorer, comme ils l’ont fait pendant des années.

La cancel culture sévit depuis un bon bout de temps sur les campus américains. Elle est le fait d’un groupe d’individus extrémistes, supposément progressistes, convaincus de posséder la vérité et qui ne tolèrent aucune contradiction. Ils sont souvent très agressifs et harcèlent tous leurs contradicteurs dans le but de les faire taire une fois pour toutes.

Cette nouvelle orthodoxie, qui déferle au Canada et ailleurs dans le monde, embrasse des causes souvent très louables, comme l’écologie, le véganisme, le féminisme, l’antiracisme, etc. Mais elle tend à les radicaliser et à supprimer toute nuance dans le débat public.

Traduction

L’expression se traduit assez mal. Comme on peut le deviner, l’anglicisme a la cote dans les médias français et même ici au Canada. Les traductions comme culture de la cancellation (sic), culture de l’annulation ne sont guère inspirantes.

La cancel culture conduit au bannissement, à l’élimination de certains groupes ou individus. Ils sont expulsés du débat public, dès qu’ils osent parler, des hordes de militants intraitables les harcèlent pour les empêcher de parler. C’est pourquoi on pourrait parler de culture du bannissement, de l’anéantissement, de l’annihilation.

Des lectrices me suggèrent culture-bâillon, culture-boycott.

Ces dernières années, l’actualité nous a fourni de nombreux exemples de professeurs d’université mis au ban, harcelés par leurs étudiants et leurs collègues au point de devoir démissionner. Le cas de la chargée de cours Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa est emblématique.

Le mot culture

Le mot culture pose un problème, car il n’est pas vraiment employé dans son sens propre, c’est-à-dire de « L’ensemble des aspects intellectuels, artistiques d’une civilisation », dixit le Robert.  Malheureusement, il est difficile de lui substituer un terme plus juste. On pourrait parler de l’idéologie du bannissement, mais, là encore, le terme serait inapproprié.

Une idéologie

Une idéologie est un « Système d’idées générales constituant un corps de doctrine philosophique et politique à la base d’un comportement individuel ou collectif » nous dit le Larousse.

De fait, le bannissement des personnes qui n’adhèrent pas au wokisme n’est qu’une manifestation du wokisme lui-même. Ce dernier correspond davantage à une idéologie, dans la mesure où il propose (ou impose) une série de postulats précis, par exemple le fait que le sexe (qu’il appelle genre) n’est pas une réalité biologique mais bien une construction sociale.

Conclusion

À défaut d’une meilleure expression, il faudra s’en tenir à la culture du bannissement pour traduire cancel culture.

Nipponneries

Dans un article précédent, je faisais état de l’influence limitée de la langue japonaise sur le français. Ce que peu de gens savent, c’est que le français a aussi laissé sa trace sur le japonais.

Il faut dire que la prononciation et les accents toniques du japonais sont assez différents du français, bien que la langue nipponne ne soit pas si difficile à prononcer pour un francophone. Néanmoins, l’importation de mots français ne se fait pas dans une parfaite fluidité. Tant s’en faut.

Commençons par les mots les plus simples.

Les Japonais aiment la shanson. Ils portent aussi le pantaron et boivent de la biru. Aimer la chanson, porter le pantalon et boire de la bière. Pas trop difficile à comprendre.

Ce dernier mot ne vient pas du français, mais on comprend aussi de quoi il est question. Soit dit en passant, le u se prononce toujours ou. Ma biru favorite au pays du Soleil-Levant est la Sapporo. Heureusement, elle est exportée.

J’ai vu très peu de pan au Japon. Il faut dire que la nourriture est très différente de celle des pays occidentaux, notamment de l’Italie, où le pane est toujours servi avec le repas. Quand on prend des bakansu au Japon, il faut s’attendre à un peu d’exotisme, après tu, pardon après tout. Les vacances, c’est fait pour cela, non?

Petit quizz

Votre esprit est maintenant bien aiguisé. Déterminez de quels mots français proviennent les gallicismes suivants :

  • Mayonezu
  • Aban taitoru
  • Angajuman
  • Anketo
  • Burujuwa
  • Puretaporute

Saviez-vous qu’à la fin d’un concert, les spectateurs crient ankoru! pour demander un rappel? En français on dirait bis.

Réponses au quizz

Mayonnaise, avant-titre, engagement, enquête, bourgeois, prêt-à-porter.

Il ne faut pas en vouloir aux Japonais pour toutes ces déformations amusantes. Le français a importé de l’anglais des mots comme riding coat, packet boat et fuel, devenus redingote, paquebot et fioul.

Autres articles sur le Japon :

Revenir du Japon

Incident au Japon

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Présentiel

Le mot irrite bien des gens. Il est en vogue depuis quelques années dans le monde de l’enseignement et traduit la soif de néologismes qui affecte ce milieu, comme cela se voit souvent ailleurs aussi.

La réalité qu’il décrit est pourtant très simple : le fait pour les étudiants de suivre un cours sur place, devant le professeur, d’être présent. Ce que l’on appelle tout simplement un cours en classe. Tellement simple qu’on se demande pourquoi il a fallu inventer une nouvelle terminologie.

Mais c’est justement le propre du jargon d’exprimer de manière compliquée des réalités très simples. Toutes les disciplines scientifiques ou non y passent.

Pour badiner, on serait tenté d’avancer que ceux qui ne suivent pas les cours en présentiel le font en… absentiel. Non, ils le font en ligne.

Bien sûr, il n’y a pas lieu de lancer un anathème contre le mot présentiel. Certains le trouvent joli et, pour une fois, il ne s’agit pas d’un anglicisme, ce qui est toujours agréable dans le contexte canadien.

D’ailleurs, le mot est entré dans les dictionnaires.

Réflexions d’un ancien chargé de cours

Pour les profs obligés de donner des cours en ligne, il faudrait parler de démerdentiel – si, si, le mot existe! Les plus curieux regarderont avec intérêt la vidéo suivante.

Car, pour les professeurs, les cours à distance ne sont pas de la tarte. L’enseignant doit chambarder son cours pour l’adapter au nouveau médium, opération qui exige des heures considérables de travail. En outre, la dynamique avec les étudiants et entre les étudiants est perturbée.

Les échanges sont forcément plus limités. Il est plus facile à certains étudiants de devenir distraits, de se perdre dans Facebook, en rédigeant quelques messages, tout en écoutant le prof distraitement, convaincus qu’ils arrivent à tout faire en même temps. La situation se complique quand certains optent pour le visionnement différé du cours, car à ce moment-là il est impossible de poser une question au prof. Le cours devient une autre vidéo YouTube…

Le cours en ligne permet toutefois à l’étudiant de faire des recherches complémentaires sur le Net pour mieux comprendre la conférence. Mais c’est exactement ce que font les étudiants en classe, certains vérifiant soigneusement toutes les allégations du prof, comme j’ai pu le constater…

Les enseignants préfèrent les cours en classe, ou en présentiel, si vous préférez. Mais il y a fort à parier que les universités profiteront de la brèche créée par la pandémie pour intensifier la prestation de cours à distance, et ce pour toutes sortes de raisons.

Le fait est que la tendance à pratiquer un enseignement à distance était déjà amorcée avant la pandémie chinoise. Mais celle-ci a accentué le processus. D’autres raisons expliquent cette transformation opérée par les universités.

Il y a bien sûr la fascination de la technologie et le désir de paraître à jour. Ensuite, les institutions d’enseignement ont investi beaucoup d’argent dans la quincaillerie informatique, donc difficile de faire marche arrière. De plus, le fait de vider les campus pourrait permettre de faire des économies dans la gestion des locaux. Moins de bâtiments seront nécessaires. Actuellement, les campus universitaires ressemblent à des villages abandonnés dans le Far West.

Je ne suis pas convaincu de la viabilité des cours à distance à plus long terme. Il est clair que la qualité de l’enseignement finira par en souffrir et que, à la manière du télétravail, les autorités universitaires opteront pour des formules mixtes.

Les cours en présentiel ne sont peut-être pas morts, mais leur vie sera transformée à tout jamais, pour le meilleur et pour le pire.

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Adresse à la nation

Le premier ministre Trudeau vient de prononcer une adresse à la nation au sujet de la pandémie qui reprend de la vigueur dans notre pays. Encore une fois, le Canada pense en anglais quand il parle en français.

Si en anglais on peut s’adresser à la nation, il en est tout autrement en français, surtout si on examine le sens du mot adresse. Les grands dictionnaires définissent une adresse, comme l’expression d’un vœu exprimé par une assemblée politique à un souverain. On est donc très loin du discours prononcé par M. Trudeau.

Adresse à la nation s’inspire de l’anglais address to the nation. La définition trouvée pour address dans le Merriam-Webster est assez éloquente :

A prepared speech delivered to a special audience or on a special occasion.

L’expression en l’objet est donc un autre calque de l’anglais, avec toutes les apparences de la normalité, raison pour laquelle il passe inaperçu un peu partout.

Le premier ministre a tout simplement prononcé un discours au pays, un discours aux Canadiens.

On lira avec intérêt mon article sur le mot nation.

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Loukachenko

Le président du Bélarus, Alexandre Loukachenko, attire beaucoup l’attention ces derniers temps. La foule rugissante dans les rues dénonce l’élection truquée qui l’a reporté au pouvoir cet automne. Le président est tellement alarmé qu’il s’est rapproché de l’inquiétant voisin russe qui ne pense qu’à l’annexer.

Le langagier que je suis ne peut que se réjouir de cette « popularité », parce que les journalistes francophones du Canada disposent de tellement de sources en français sur cette crise, qu’ils ne peuvent faire autrement que d’écrire le nom du président sans faire de faute.

Si Loukachenko était le directeur d’une centrale nucléaire du fin fond du pays, il y aurait de fortes chances que nos braves rédacteurs orthographieraient son nom ainsi Lukashenko. Pourquoi? Parce c’est écrit ainsi dans Canadian Press ou Reuter.

Ce qui saute aux yeux pour le président de la Russie est beaucoup moins clair quand on affiche le nom d’un inconnu dans un reportage. J’ai déjà fait part de cette problématique à la cheffe d’antenne du Téléjournal de Radio-Canada, mais elle ne m’a jamais répondu. Malheureusement, le Téléjournal continue d’afficher les noms slaves avec une orthographe anglaise, dans la très grande majorité des cas. Désolant.

Dans un article précédent, j’ai analysé le problème de la translittération des noms slaves écrits en caractère cyrilliques. Des langues comme le russe, l’ukrainien, le biélorusse, le serbe, entre autres, sont concernées. À cause de cela, les anglophones et les francophones ne transposent pas les sons de la même manière. Ainsi, Poutine s’écrit Putin en anglais.

La journaliste en poste à Moscou, si elle me répond un jour, me dirait probablement qu’elle n’a pas le temps de s’occuper de ce genre de choses. C’est peut-être vrai, mais les chefs de pupitre à Montréal? Ils s’en fichent aussi?