Archives de catégorie : Politique

Systémique

Racisme systémique… que de crimes on a commis en ton nom, pour paraphraser Mme Roland.

Et si on se penchait sur le sens strict de cette formulation? Sans bagarre de saloon, pour une fois.

Contrairement à ce qu’on peut penser, le cœur du débat n’est pas uniquement politique, mais surtout sémantique. Quand on dit que le racisme est systémique, que veut-on dire au juste?

Le mot « systémique »

On entend par systémique une chose liée à un système. Le Trésor de la langue française est clair « Qui concerne un système ou qui agit sur un système. » Le Robert va dans le même sens : « Relatif à un système dans son ensemble. »

Par conséquent, parler de racisme systémique revient à dire que le racisme est le fruit d’une action organisée, érigée en système, dont le but est de discriminer des groupes précis d’individus. C’est donc un terme très fort.

D’accord ou pas?

Pour bien des gens, il est clair qu’un tel système existe et donc, que l’État et la société pratiquent ouvertement le racisme; ils sont à la fois les responsables et les complices du racisme.

Les brimades et les vexations subies par les minorités tendent à appuyer cette thèse. On pourrait citer l’attitude de bien des policiers à l’endroit des Noirs.

D’autres estiment que cette optique est exagérée et préfèrent parler d’un racisme courant, répandu, voire généralisé sans qu’il soit le fruit d’un système précis. Autrement dit, le racisme existe bel et bien, mais n’est pas le fruit d’une concertation. Mais ces mêmes personnes parleront aussi de racisme systémique, sans toutefois affirmer qu’il y a système.

Mais certains avanceront que le racisme est tellement répandu, qu’il devient par le fait même un système en soi. Bref, on pourrait en discuter longtemps.

L’usage

Il est évident que l’expression racisme systémique est très courante. S’il est clair que bien des gens qui l’utilisent sont convaincus de l’existence d’un système de discrimination, bien d’autres ne s’en tiennent pas au sens strict des mots et expriment l’idée que le racisme se voit partout dans nos sociétés, qu’il y ait système ou pas.

Je pense que cette dernière affirmation fait consensus, qu’on l’exprime ou pas par le mot systémique. En fait, il y a finalement une certaine convergence entre ceux qui parlent de racisme systémique et ceux qui emploient d’autres mots, mais dénoncent quand même le racisme.

Ainsi va l’usage : certains mots et certaines expressions finissent par prendre un sens qui s’écarte quelque peu des définitions traditionnelles.

Il me semblait important de rappeler le sens du mot systémique et d’essayer de faire la part des choses sans embarquer dans un débat idéologique. J’espère y être parvenu.

Fierté

Une fois mais n’est pas coutume. Mais comment résister à l’envie de publier dans ce blogue cette lettre adressée au Devoir, le 29 janvier, par une lectrice, Éliane Cantin? Une lettre où il est question de l’apprentissage des langues, de la fierté des Espagnols et du délabrement du français au Québec. La voici :

En 2019, je suis partie vivre en Espagne pendant un an. J’avais la ferme intention d’améliorer mon espagnol et d’atteindre un niveau avancé. J’ai économisé, demandé une année sabbatique, fait mes valises, et ai réservé un vol sans retour Montréal-Madrid. J’ai saisi toutes les occasions pour m’améliorer ; j’ai vécu dans une colocation où l’on ne parlait qu’espagnol, suivi 20 heures de cours par semaine et évité de parler anglais ou français autant que possible.

J’étais fascinée par l’aisance avec laquelle parlaient les Espagnols. Jalouse même. Ils n’avaient pas à réfléchir aux règles de grammaire que je révisais tous les soirs, ils les avaient intégrées inconsciemment dès leur enfance. Ils avaient le génie de leur langue.

Ce qui m’a fait réfléchir au génie de ma propre langue, le français. Quelle chance j’avais d’être née dans un environnement francophone. Le français est une langue incroyablement riche, belle et subtile et je n’ai pas à réfléchir à ses règles ; elles vivent en moi, font partie de moi.

À mon retour au Québec un an plus tard, j’ai été happée par le mauvais traitement qu’on réservait à notre langue, et par extension à notre capacité à formuler des idées claires et structurées. Il faut croire que j’avais oublié les « Le gars que je suis allé avec », « Ça l’a rien donné », « La chose que je te parlais ». Oublié aussi le sort que réservaient au français trop de gens de ma génération qui ne semblent plus être en mesure de formuler une phrase sans emprunter à l’anglais sa syntaxe et son vocabulaire et qui en ont l’air, qui plus est, fiers.

Notre accent est beau et nous devons le célébrer. Mais un accent ne fait pas une langue. Si nous voulons bâtir une société intellectuellement prête à affronter les défis de demain, nous avons la responsabilité d’entretenir ce système de communication qui nous a été offert et grâce auquel nous voyons et exprimons le monde qui nous entoure de façon riche et distincte.

Ukraine

La Russie vient d’envahir l’Ukraine et occupe la Crimée, depuis 2014, et la partie est du Donbass depuis quelques années. Ces deux territoires comptent une importante population russe, comme d’autres États voisins de la Russie, par exemple les pays baltes.

L’impérialisme russe et l’intimidation dirigée contre ses États voisins, que Moscou appelle « le proche étranger », n’a rien de nouveau. Les Finlandais, Lettons, Lituaniens, Estoniens et Bélarusses pourraient vous en parler.

La tragédie ukrainienne

À bien des égards, l’histoire contemporaine de l’Ukraine est une tragédie. Brièvement indépendante en 1918, elle est envahie par l’Armée rouge et rattachée à l’Union soviétique en 1922. De 1931 à 1933 sévit la famine sur le territoire soviétique et l’Ukraine en est particulièrement victime. Le pouvoir soviétique utilise cette famine par mater le peuple ukrainien particulièrement rebelle. C’est ce qu’on appellera l’Holodomor, qui signifie faim et fléau. Cette tragédie aurait fait de 2,6 à 5 millions de morts. Bien entendu, elle alimente l’animosité de l’Ukraine à l’égard de son voisin russe, mais ce n’est pas le seul élément d’explication.

Russification de l’Ukraine

L’Ukraine a connu plusieurs siècles de russification, tant à l’époque de l’Empire de Russie qu’à celle de l’Union soviétique. C’est ce qui explique que la langue russe soit fréquemment utilisée dans ce pays, même si l’ukrainien est la langue officielle.

Cette russification a des répercussions sur la manière dont les Occidentaux écrivent les noms ukrainiens. Peu de gens le savent, mais les graphies courantes des noms de lieux ukrainiens sont très souvent des translittérations du russe, et non de l’ukrainien.

Le toponyme Ukraine est la traduction de Oukraïna.

S’il n’est pas question de russification dans le nom du pays, ce n’est pas le cas pour les villes importantes, à commencer par Kiev, nom russifié de Kyïv. Voir mon article à ce sujet.

Voici quelques autres exemples de graphies russes adoptées ici pour des noms ukrainiens.

Kharkov devrait se prononcer Kharkiv et s’écrire de la même manière.

Tchernobyl devrait se prononcer Tchornobyl et s’écrire de la même manière.

Lougansk devrait se prononcer Louhansk et s’écrire de la même manière.

Sébastopol devrait se prononcer Sévastopol et s’écrire de la même manière.

Une petite visite dans l’Encyclopédie Larousse montre encore une fois l’incohérence des ouvrages français dans l’écriture des noms étrangers. Voici les titres des entrées principales :

Kiev, en ukrainien Kyïv

Kharkiv, anciennement Kharkov

Tchernobyl, en ukrainien Tchornobyl

Louhansk, anciennement Lougansk

Sébastopol, sans équivalent ukrainien

Comme on le voit, les entrées Kharkiv et Louhansk sont énoncées en ukrainien, tandis que toutes les autres viennent du russe. Comprenne qui pourra.

Nos meilleures pensées accompagnent le peuple ukrainien.

Coup d’État

Commençons par une citation du Robert : « Conquête ou tentative de conquête du pouvoir par des moyens illégaux. »

Le 6 janvier marque le premier anniversaire de la tentative des partisans de Donald Trump d’empêcher le Sénat américain de valider l’élection à la présidence de Joe Biden. Autrement dit, l’ancien président tentait de conserver le pouvoir par la force.

Une expression française

Le coup d’État généralement cité dans les ouvrages historiques et lexicographiques est celui perpétré par Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851, qui mettait fin à la Deuxième République française. Napoléon III gouvernera jusqu’en 1871.

Malheureusement, les définitions proposées dans les ouvrages généraux en ligne ne vont pas plus loin que celle du Robert. L’Encyclopédie Larousse donne comme autre exemple la tentative de coup d’État à Moscou, en 1991, dont le but était d’écarter Mikhaïl Gorbatchev du pouvoir.

Il est intéressant de constater que l’Encyclopædia Britannica nous donne plus de détails. L’expression coup d’État est passée en anglais et souvent abrégée par le simple mot coup. L’encyclopédie vient éclairer notre lanterne en précisant qu’il s’agit d’une action violente menée par un petit groupe d’individus pour renverser un gouvernement élu. On voit bien que cette définition convient parfaitement quand il s’agit de qualifier les évènements du 6 janvier 2021 survenus au Capitole de Washington.

L’ouvrage précise la nuance avec la notion de révolution qui, elle, résulte d’une volonté populaire. (Il est bien dommage que les ouvrages français n’apportent pas cette nuance.)

Révolution

La plus célèbre des révolutions est la Révolution française qui a mené au renversement de la monarchie, en 1789. Mais la première révolution républicaine nous vient des États-Unis, en 1776.

Évidemment, il y a eu un grand nombre de révolutions tout au long de l’histoire. On peut penser aux révolutions démocratiques de 1989, en Europe centrale et orientale; à la Révolution islamique en Iran. Mais l’une des plus marquantes, à part la Révolution industrielle, reste la Révolution bolchévique, aussi appelée Révolution russe de 1917.

Celle-ci a été précédée d’un coup d’État, c’est-à-dire cet assaut donné par les bolchéviques pour s’emparer du palais d’Hiver de Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg). Il faut dire que le pouvoir était en pleine déliquescence et qu’il suffisait d’aller le cueillir au vol.

C’est là un exemple intéressant d’un coup d’État qui conduit à une révolution.

Putsch

Un terme allemand est venu s’insérer dans le vocabulaire anglais et français. En novembre 1923, Adolf Hitler tente de renverser le gouvernement bavarois dont certains membres sont réunis dans une brasserie. Cette tentative de coup d’État avorte mais passe à l’histoire sous le nom de putsch de la brasserie.

Depuis lors, le terme putsch s’emploie comme synonyme de coup d’État.

Le monde hispanique nous a donné l’expression pronunciamiento, définie comme un coup d’État militaire, un putsch.

Les lecteurs étonnés par la majuscule employée dans les noms de révolutions liront avec intérêt mon article la majuscule dans les noms de périodes historiques en français.

Portfolio

Le remaniement ministériel que le premier ministre Trudeau a partagé a eu de l’impact sur son Conseil des ministres et a fait en sorte que plusieurs d’entre eux ont changé de portfolio.

Qu’est-ce qui cloche dans cette phrase écrite en style journalistique contemporain? (Soupir…)

La voici réécrite : Le remaniement ministériel du premier ministre Trudeau a eu des répercussions sur son Conseil des ministres et plusieurs d’entre eux ont changé de portefeuille.

Les lecteurs qui voudront en savoir plus sur les corrections consulteront les articles suivants :

Les reportages sur la question nous ont malheureusement asséné une autre horreur que l’on n’attendait pas, à savoir portfolio, anglicisme grinçant pour portefeuille.

Par exemple, notre ancien alpiniste de la tour du CN, Steven Guilbault s’est vu confier le portefeuille de l’environnement. Certains médias, dont La Presse, ont employé portfolio.

Ce mot est emprunté à l’italien portfogli et désigne un ensemble de photos ou de gravures qui sont présentées dans un coffret ou une pochette. En anglais, le même terme est employé pour l’ensemble des responsabilités d’un ministre, ce qu’on appelle portefeuille en français.

Cette erreur nous rappelle le danger d’emprunter directement à l’anglais sans vérifier la définition d’un mot en français. Traduire machinalement – pour ne pas dire comme une machine – n’est jamais une bonne idée.

Province

Le vocabulaire constitutionnel canadien est entachés d’anglicismes, sans compter tous les faits erronés rapportés dans les médias.

Le mot province, qui désigne les dix États fédérés composant la fédération canadienne, fait partie de ces anglicismes. Beaucoup seront surpris, car une province peut être une subdivision territoriale, comme l’indique le dictionnaire de l’Académie.

La Loi constitutionnelle de 1867 crée le Canada moderne et institue quatre provinces : le Québec, l’Ontario, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Ces États font partie d’une fédération – et non d’une confédération. Des pouvoirs précis leur sont attribués, certains exclusifs, d’autres partagés avec le nouveau gouvernement fédéral.

Le mot province, pour désigner un État fédéré, est inspiré de l’anglais et mentionné depuis un bon bout de temps dans les dictionnaires traditionnels, à commencer par celui de l’Académie; on y apprend que le même mot est utilisé en Belgique pour parler d’une division politique et administrative. Le Petit Robert, quant à lui, précise que les provinces sont souveraines dans leurs domaines de compétences.

Malgré les origines anglaises du terme en question, il serait vain de tenter de lui substituer l’expression État fédéré.

D’autres pays fédéraux emploient des mots originaux. Nous avons bien sûr les États-Unis, composés de cinquante États; la Suisse avec ses vingt-six cantons; l’Allemagne et ses seize Länder, mot qui signifie « pays ».

Pour ceux qui se posent la question, le Canada est une fédération, c’est-à-dire un pays divisé en États fédéraux. Une confédération est une association d’États souverains. L’Union européenne, par exemple, est un ensemble confédéral.

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Bruler Mein Kampf?

Au Canada, la réconciliation nécessaire avec les peuples autochtones devient un excellent prétexte pour les bien-pensants de la mouvance woke de poursuivre leur combat.

Comme le rapporte la journaliste Isabelle Hachey, Le comité d’évaluation du Conseil scolaire catholique Providence, en Ontario, « a retiré des encyclopédies pour des mots qui avaient mal vieilli, des bandes dessinées pour des dessins qui n’étaient pas assez représentatifs des Autochtones, des romans jeunesse qui ne passaient pas le test de cet obscur tribunal de l’Index. »

Radio-Canada révèle de son côté que près de 5000 livres jeunesse ont été retirés de 30 bibliothèques francophones du sud-est de l’Ontario. Certains ont été brulés au cours de cérémonies spirituelles inspirées par les Autochtones.

Parmi eux, Tintin en Amérique et Astérix et les Indiens.

Au Canada, on a commencé à bruler des livres dont on estime le contenu inacceptable, parce qu’ils dépeignent les Autochtones du Canada sous un jour défavorable. Même des citadelles de la bien-pensance comme Radio-Canada et La Presse s’en inquiètent. Certains Autochtones se sont dit perturbés de ce qui se fait en leur nom.

Bruler Mein Kampf?

Puisque l’on brule Tintin en Amérique, pourquoi ne fait-on pas la même chose avec Mein Kampf?

Contrairement à bien des gens qui en parlent, j’ai lu Mein Kampf d’un bout à l’autre. Je puis vous assurer que son contenu est nettement plus sulfureux que Tintin.

Mein Kampf est un torchon.

Il est atrocement mal écrit, plein de fautes de grammaire, de barbarismes; c’est une logorrhée assommante et répétitive, mal structurée. Comble de tout, l’ouvrage est d’une indigence intellectuelle consternante, ne comporte aucune bibliographie, aucune citation, aucun renvoi à des auteurs crédibles. Un ramassis d’affirmations non démontrées.

Les thèses avancées ne sont pas étayées. En voici quelques-unes :

  • La race aryenne est à l’origine de 75 pour 100 des progrès de l’humanité. L’auteur ne définit pas la race aryenne et son affirmation principale n’est pas appuyée par des statistiques probantes. Du vent.
  • Les Juifs sont un peuple malfaisant, un corps étranger dans la nation allemande. Les Juifs complotent à l’échelle internationale pour dominer le monde. Encore une fois, pas l’ombre d’une preuve n’est avancée.
  • L’histoire du monde est l’histoire de la lutte des races. Affirmation non démontrée et calquée sur le marxisme, pour qui la lutte des classes est le moteur de l’histoire.
  • Les races supérieures sont destinées à dominer le monde. La race allemande, qui en fait partie, doit contrôler un territoire suffisant pour asseoir sa suprématie. Elle a parfaitement le droit de coloniser les territoires fertiles de l’Est (Russie, Ukraine, etc.).
  • Les Russes et autres Slaves sont une race inférieure destinée à être dominée par les Aryens.

J’arrête ici.

Je demeure convaincu que si le peuple allemand avait pris la peine de lire Mein Kampf, il aurait vu quel fou furieux était Hitler et que le cours de l’histoire en aurait été changé.

Bruler Mein Kampf ?

Ce torchon écrit en prison était la bible du nazisme, dont les conséquences ont été effroyables. Alors comment expliquer qu’un tel ouvrage soit toujours vendu en libraire? Qu’attend-on au juste pour le bruler?

Croyez-le ou non, Mein Kampf a été réédité. Si, si, vous avez bien lu. Mais avec des pages explicatives, qui dénoncent les propos mensongers qu’il contient, avec toutes les mises en garde nécessaires. En outre, la traduction française a été révisée pour refléter fidèlement l’indigence de la langue d’Adolf Hitler. Contrairement à ce qu’on voyait dans la première édition, on n’a pas toiletté la version française pour la rendre plus digeste.

Les éditeurs européens nous montrent le chemin. Remettre l’ouvrage dans son contexte, expliquer, pour éviter de revivre le passé. Au lieu de jeter Tintin au feu, mieux aurait valu le garder en bibliothèque et expliquer à quel point sa vision des Autochtones était dégradante.

Et que dire de Tintin au Congo? Encore pire que l’autre, il projette une image infantilisante des Noirs. Va-t-on le garder pour le prochain autodafé?

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Woke

Le mot est sulfureux et suscite la controverse. Je me contenterai d’en faire l’analyse linguistique.

Le dictionnaire en ligne Collins le définit ainsi : « Someone who is woke is very aware of social and political unfairness. » Le Robert me parait plus précis « Qui est conscient et offensé des injustices et des discriminations subies par les minorités et se mobilise pour les combattre, parfois de manière intransigeante. »

Le mot dérive du verbe wake qui signifie s’éveiller. Les wokes prétendent posséder un degré de conscience supérieur à celui de la population; ils sont donc éveillés. Le prétérit de wake est woke et le passé composé est woken, comme dans « He has woken up early. »

On voit tout de suite que c’est le prétérit woke qui a généré un nouveau substantif, et non pas l’infinitif, ce qui est assez surprenant. Mais les langues n’empruntent pas toujours des chemins très logiques.

Amusant aussi de voir le sort réservé au passé composé woken, qui s’emploie régulièrement… contrairement à awoken, considéré comme dépassé. On dira plutôt qu’une personne est awake, de sorte que l’infinitif s’est transformé en adjectif ou en une nouvelle forme de participe passé. Tout le monde est bien éveillé?

Taliban

Les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan il y a un an. Pour tous les esprits libres, et surtout les femmes, le retour de ces fanatiques religieux est une catastrophe dont les effets néfastes se font sentir de plus en plus.

Mais d’où vient au juste le mot taliban ?

Taliban, le mode d’emploi

Le mot taliban est une importation de l’arabe talib, qui signifie « étudiant ». Le pluriel taliban a été adopté par les langues occidentales, ce qui n’est pas exceptionnel puisque d’autres formes plurielles étrangères sont passées en français et anglais. Pensons à spaghetti, pluriel de spaghetto et Touareg, pluriel de Targui.

Certains rédacteurs francophones préfèrent la forme plurielle sans s : les taliban. Mais il s’agit plutôt de cas exceptionnels. En effet, les mots étrangers acclimatés dans notre langue et mis au pluriel prennent habituellement le s final. On dit bel et bien des spaghettis et des Touaregs.

En français, taliban s’écrit sans majuscule, contrairement à ce qui se voit en anglais.

Le mot en question s’est tellement bien acclimaté à notre langue qu’il en existe une forme adjectivale : la politique talibane. L’anglais se sert aussi du terme comme adjectif.

Les médias anglophones comme le New York Times, le Washington Post, le Guardian de Londres et le Globe and Mail de Toronto écrivent Taliban sans jamais mettre le pluriel anglais, avec s.

L’arabe n’est pas la langue parlée en Afghanistan, mais c’est la langue du Coran; les habitants parlent le dari, dérivé du persan, le pachto, le turkmène et l’ouzbek. Il semble que l’appellation talibans, pour désigner ces étudiants en religion, soit passée dans les langues nationales.

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André Racicot vient de faire paraître un ouvrage Plaidoyer pour une réforme du français.  Ce livre accessible à tous est la somme de ses réflexions sur l’histoire et l’évolution de la langue française. L’auteur y met en lumière les trop nombreuses complexités inutiles du français, qui gagnerait à se simplifier sans pour autant devenir simplet. Un ouvrage stimulant et instructif qui vous surprendra.

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Engagement policy

En anglais, on appelle engagement policy le fait de maintenir des relations harmonieuses avec un pays qui ne respecte pas les conventions internationales; il peut s’agir dans certains cas d’un État voyou (voir l’article précédent).

En français, les traductions penchent souvent en direction du simple calque politique d’engagement ou encore engagement tout court, ce qui, à mon avis, est imprécis.

Au ministère des Affaires étrangères du Canada, le service de traduction avait retenu l’expression engagement constructif. Au sens de contrat, de pacte, le mot engagement se rapproche de la notion décrite, mais ne l’atteint pas tout à fait. Politique d’engagement est moins clair qu’engagement constructif.

Un exemple d’engagement constructif

Prenons l’exemple de la République islamique d’Iran. Sous le précédent gouvernement conservateur, le Canada a décidé de rompre les relations diplomatiques avec Téhéran, notamment à cause du non-respect des droits de la personne. Précisons que l’Irano-Canadienne Zahra Kazemi avait été assassinée en prison par le régime des ayatollahs.

Beaucoup ont salué la fermeté du Canada. La rupture des relations diplomatiques avec Téhéran complique cependant beaucoup le règlement des questions consulaires et Ottawa peut difficilement venir en aide aux Canadiens qui ont des problèmes avec le gouvernement iranien, car il n’a plus de légation diplomatique en Iran. Le gouvernement doit donc faire appel à des pays tiers.

D’aucuns estiment que ce genre d’approche radicale est contre-productif. Ils font valoir qu’il est plus judicieux pour les démocraties occidentales de maintenir des relations harmonieuses avec des régimes dictatoriaux pour mieux faire passer leurs messages.

Bien entendu, une dictature demeure une dictature, mais une politique d’engagement constructif, une attitude stratégique ou le maintien de relations de coopération (autres traductions possibles) peut donner plus de résultats que la dénonciation systématique d’un régime honni et la rupture complète des relations.

Les démocraties occidentales sont continuellement confrontées à ce genre de dilemme. Adopter une attitude intransigeante à l’égard de tous les régimes politiques contestables qui bafouent les droits de la personne reviendrait à entretenir des relations avec une poignée de pays, ce qui mènerait à une impasse.

De plus, les démocraties occidentales ont toujours eu du mal à gérer leurs relations avec des régimes abusifs, comme le démontre le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan et l’indécision des chancelleries occidentales.