Scooter des neiges

« Scooter des neiges. » L’expression est une véritable gifle pour les francophones du Canada.

Notre climat nordique nous a amenés à inventer un mode propulsion original monté sur des skis et activé par un petit moteur. Une sorte de moto qui glisse sur la neige, d’où son nom original de MOTONEIGE.

Je le mets en majuscules et en caractères gras, parce que je ne dérage pas en lisant le polar français Le dernier lapon, écrit par Olivier Truc. Tout au long de cet opus, couronné de nombreux prix, je lis « scooter des neiges »; le vrai terme motoneige apparait enfin à la page 116, comme un synonyme peu usité.

Or il s’avère que l’engin a été inventé au Québec par Joseph-Armand Bombardier. Il a pris d’abord le nom commercial de Ski-Doo, à l’époque où l’anglais dominait encore le Québec, mais le terme générique de motoneige s’est vite imposé. Plus personne n’utilise le terme Ski-Doo, et encore moins cette abomination française de « Scooter des neiges ».

Un scooter? Vraiment?

La vaste majorité des Français n’a jamais vu une motoneige. Je me demande comment on en est venu dans l’Hexagone à baptiser un véhicule canadien d’un nom anglais qui, comble de tout, est erroné. Erroné parce qu’il constitue un affront à l’appellation originale de motoneige, mais aussi parce qu’il ne correspond pas à la définition d’un scooter.

Le Robert : « 1. Motocycle léger, caréné, à cadre ouvert et à petites roues. 2. Scooter des neiges > Motoneige »

Une motoneige est certes équipée de roues, mais celles-ci activent des chenilles qui lui permettent d’avancer dans la neige; en outre, une motoneige glisse sur des skis. Avouons qu’on est finalement très loin de ces petites guêpes à deux roues qui sillonnent les capitales européennes.

Une question d’attitude

L’actrice française Vanessa Paradis a déjà séjourné au Québec et, dans une entrevue, pardon une interview, elle parlait des « scooters des neiges » qu’elle avait vus dans notre pays. Pourtant, elle a dû entendre des dizaines de fois l’expression motoneige. Alors pourquoi cette substitution? Par esprit de supériorité? Par mépris pour la langue québécoise?

Cette idée de rebaptiser à la française le nom d’une invention québécoise est insultante. Je suis sûr que le journaliste français Olivier Truc ne se rend même pas compte à quel point ses « scooters de neiges » sont irritants pour tous les francophones du Canada qui lisent son roman.

Que diraient les Français si je m’avisais d’appeler soudain la baguette française « pâte de farine »?

5 Thoughts on “Scooter des neiges

  1. Jean Bouchard on 20 juillet 2022 at 10:27 said:

    Merci.

  2. Bertrand on 20 juillet 2022 at 11:11 said:

    Non, « farine dough »‘ voyons…

    Plus sérieusement, l’exaspération se comprend mais mais comme celle qui me monterait au nez si, mettons, j’entendais un anglophone souligner la qualité de la reprise de My Way par Claude François, il ne faut pas non plus voir intentionnalité et malice (de calice) dans la négligence de Vanessa.

  3. Jean on 20 juillet 2022 at 23:52 said:

    Je vous comprends et suis avec vous de tout cœur. C’est fou…..

  4. patricia on 21 juillet 2022 at 07:18 said:

    « Scooter des neiges » ne m’a pas choquée la première fois que je l’ai vu, probablement parce qu’une motoneige ressemble plus au scooter de mon chum qu’à la moto de mon amie. Le Dictionnaire historique de la langue française précise que « les pieds du conducteur, qui est assis sur une selle, reposent sur le bas du carénage » d’un scooter.

    Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, France* a tendance à tout ramener à soi pour expliquer le monde. C’est particulièrement flagrant dans certains reportages à l’étranger des journaux télévisés, où sont quasi immanquablement interviewés « Pauline, qui s’est installée ici il y a 1 an » ou « Quentin, de passage dans la région ».

    Il faudrait demander à Olivier Truc ce qui a motivé son choix. (Je n’ai pas lu son livre.) Est-ce lié à l’histoire, à un choix d’éditeur, ou alors il ne s’est posé aucune question — hormis pour le passage où il mentionne « motoneige »? Ou alors il s’est mal documenté. Comme Fred Vargas, qui a fait parler ses personnages québécois (ou franco-ontariens?) dans un charabia insultant (apparemment, elle prend aussi des raccourcis en Normandie, mais à vérifier). Ou l’auteur de la première traduction d’un roman de Mordechai Richler qui nous a pondu un merveilleux Maurice « La Fusée » Richard. (J’ai refermé le bouquin; depuis, il a été retraduit par le duo de choc Lori Saint-Martin et Paul Gagné.)

    Comme beaucoup d’autres, France est parfois pétrie de clichés. Combien de fois ai-je entendu « prononce tel mot » ou « comment tu dis ça en québécois » ou « Heille, salut-tabernacle-sti, hahaha »? France confond souvent langue québécoise et registre familier, il faut lui expliquer. C’est pénible, mais nullement bien méchant. (Mais oui, c’est très pénible.)

    La plupart du temps, je doute que France agisse par « esprit de supériorité » ou par « mépris pour la langue québécoise » (quand je vous lis, j’entends notre sentiment d’infériorité qui refait surface). Je pense plutôt qu’il s’agit de la méconnaissance de l’autre, ou d’une absence de curiosité pour l’autre, ou d’une tentative de rapprochement maladroite (parce que ce qui lui paraît si sympathique ne l’est pas vraiment). Le résultat est parfois frustrant, mais je ne pense même pas que France en ait conscience. Par contre, quand vous lui expliquez calmement, elle ouvre une oreille et écoute. Et échange. Et elle s’ouvre. Et c’est chouette.

    L’autre oreille, elle s’en fout. Par mépris, ignorance, absence de curiosité, peu importe. Elle fait ça avec tout le monde, pas seulement le Québec. Et elle est souvent encore plus méchante chez elle (demandez aux Langues Régionales). Vous pouvez vous insurger contre cette autre oreille, lui cracher au pavillon, lui gueuler dans le conduit, ça ne changera rien. Et franchement, elle risque de ne même pas vous écouter (surtout si vous venez de lui hurler dans le conduit auditif). Mais peut-être ne vous adressez-vous même pas à elle.

    J’apprends toujours quelque chose en vous lisant, même sur un sujet que je pensais maîtriser. Par contre, je n’arrive plus à lire vos billets sur les anglicismes, car ils renvoient le même mépris caustique que vous reprochez, semble-t-il, à la France entière. Notre histoire et nos réactions épidermiques franco-québécoises à l’égard des mots anglais nous éloignent toujours du but recherché : l’utilisation ou la maîtrise ou l’apprentissage ou la beauté de la langue française. Moi qui pensais en apprendre plus sur l’origine de « scooter des neiges » et de « motoneige » me voilà en train d’essayer d’expulser par l’écriture la boule que vos mots ont fait naître dans mon ventre. Je vais aller tricoter, ce sera plus efficace.

    * Bien sûr que je généralise effrontément pour les besoins de mon coup de gueule!

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