Réformer le français
Cette semaine, le fouillis des noms composés.
Toute simplification du français passe nécessairement par une réforme du mode d’écriture des noms composés. La tâche s’annonce colossale, parce que les noms composés sont un véritable capharnaüm.
J’ai été plus d’une fois surpris
par les traquenards et les chausse-trapes, mais jamais plus souvent que par les
36 logiques qui se contredis(ai)ent concernant la formation des mots composés
au pluriel[1].
Comme nous, vous en avez sûrement assez de voir procès-verbalcohabiter avec compte
rendu. De devoir accepter
qu’on écrive portefeuillemais porte-monnaie.
Bienvenue dans le monde chaotique des noms composés – ou
devrais-je écrire noms-composés,
pour être un tantinet plus logique?
Ce chaos vient du fait que les
grammairiens ont persuadé les usagers qu’un nom composé n’était pas un nom
composé, mais un tour syntaxique. Avant de savoir comment écrire un nom, il
faut reconstituer la périphrase qui lui donné naissance et imaginer la
situation dans laquelle cette périphrase serait employée[2].
Les exemples suivants viennent d’un ouvrage méconnu, Libérons l’orthographe ! paru en 2006
sous la plume de Maryz Courberand. Cette rédactrice répertorie les illogismes
orthographiques de la langue française et présente un réquisitoire implacable
pour la modernisation de l’orthographe de notre langue.
Courberand observe, avec justesse, que les règles du
français ne sont pas véritablement des règles, mais des régularités porteuses d’un cortège d’exceptions, le plus souvent
illogiques, et que tout francophone est obligé d’apprendre par cœur.
Cette constatation se vérifie pour les noms composés, un
champ de mines pour tout rédacteur.
Un raz de marée et un
rez-de-chaussée
Qui n’a pas hésité devant le terme petit déjeuner? Faut-il l’écrire avec le trait d’union? Certains le
font : petit-déjeuner. Est-ce
une faute? En tout cas, c’est dans le Robert.
Idem pour faux
ami : j’ai souvent été tenté de l’écrire avec le trait d’union : faux-ami. Bien des lecteurs n’y auraient
vu que du feu. Le Robert écrit faux ami.
Il semblerait que le nom composé est soudé quand son sens
diffère des mots qui le composent. Ainsi, un portefeuille ne porte pas des feuilles tandis qu’un porte-monnaie porte de la monnaie.
Combien d’entre vous connaissaient cette pseudo-règle? Est-elle vraiment
appliquée partout? J’en doute.
Et que dire d’un portemine?
Ne porte-t-il pas des mines? Alors? Une autre exception à mémoriser?
Certains grammairiens, comme Goose, estiment que les noms
composés avec trait d’union acquièrent un sens propre[3].
Une belle-fille n’est pas
nécessairement une belle fille.
Entre vous et moi, cela nous fait une belle jambe, car bien
des concepts sont exprimés par des mots séparés. Liste non exhaustive : compte rendu, clin d’œil, pomme de terre,
clé de voûte, etc.
Devrait-on les écrire avec le trait d’union? D’après
Courberand, on mettrait le trait d’union quand il y a métaphore. Par exemple œil-de-bœuf. L’œil ne représente pas un œil, pas plus que le bœuf ne
représente un bœuf.
Donc la métaphore amène le trait d’union (ou
trait-d’union?); pas de métaphore, pas de trait d’union.
Cette règle serait très connue des correcteurs
professionnels, mais pas du public. Est-ce surprenant?
Mais alors, qu’en est-il d’arc-en-ciel? Il s’agit bien d’un arc dans le ciel et non d’une
métaphore. On devrait donc écrire arc
en ciel comme on écrit pomme
de terre.
Mais la question demeure : faudrait-il écrire avec le
trait d’union toute expression qui désigne un concept? Si nous répondons oui, nous
n’aurons pas assez d’un siècle pour réviser en profondeur la langue française.
Des milliers d’expressions liées par un trait d’union jailliraient dans nos
écrits. On imagine la foire-d’empoigne entre spécialistes. Pardon, foire
d’empoigne.
- Souder
tous les noms composés?
Si nous retenons l’idée de ne pas ajouter des traits d’union
un peu partout, nous pourrions être tenté d’en diminuer le nombre. Tiens,
pourquoi ne pas souder tous les noms composés? D’ailleurs, selon les ouvrages,
nous allons dans cette direction.
Mais la sortie du tunnel est encore bien loin et il y aurait
peut-être lieu de modérer nos ardeurs réformatrices. Un petit aperçu :
arcenciel, oeildeboeuf, bellefille, arrièrepetitenfant, gardebarrière,
nouveauné, sansgêne, stationservice, portedocument, avantmidi, essuiemain,
gratteciel, avantmidi, chauffeeau…
Voilà qui nous donne une idée des périls qui nous attendent.
Ouf! C’est ce que l’on pourrait appeler le syndrome allemand qui consiste à souder
tous les mots d’un concept, d’une expression. Par exemple, limite de vitessese dit Geschwindigkeitsbegrenzung dans la langue de Goethe. Un pensezybien.
- Éliminer
complètement le trait d’union?
Cette solution est attrayante, du moins de prime abord. Elle
était d’ailleurs proposée dans le rapport Beslais, publié en 1965. Mais, comme
nous l’avons vu, les expressions liées peuvent prendre un sens qui leur est
propre.
Une belle fille n’est pas nécessairement une belle-fille.
Si l’on fait exception de cas précis, peut-on envisager de
faire maison nette et d’éliminer le trait d’union?
Ces quelques exemples montrent que la plupart des noms
composés pourraient perdre leur trait d’union sans problème.
Arc en ciel, œil de bœuf, arrière petit enfant, garde barrière, nouveau
né, sans gêne, station service, porte document, avant midi, essuie main, gratte
ciel, chauffe eau…
L’élimination du trait d’union est un changement tout aussi
considérable que de l’ajouter un peu partout… De plus, cette rectification
irait à l’encontre de la tendance actuelle de souder les termes qui en
comportent un…
Il n’est pas envisageable dans l’immédiat de bannir le trait
d’union, ni d’en ajouter à des milliers d’expressions. Cependant, on pourrait
le faire disparaitre pour des expressions miroirs dont l’une est sans trait
d’union.
- Des
traits d’union dont on pourrait se passer?
Si nous devons abandonner l’idée de faire maison nette, nous
pouvons certainement envisager d’éliminer les discordances pour des termes
similaires :
Par dessous, en-dessous
Château fort, coffre-fort
L’eau douce, l’eau-forte
État civil, état-major
Libre arbitre, libre penseur, libre-échange
Nouveau marié, nouveau-né
Compte rendu, procès-verbal
Le français compte des centaines de locutions construites
avec des mots comme delà, dessous,
devant, derrière. Même s’il n’existe pas de règle stricte, la plupart
d’entre elles s’écrivent sans trait d’union.
En bas de, à côté de, en deçà, en haut de, hors de, au milieu de, à
travers, jusque dans, etc.
On ne peut pas affirmer que ces expressions sont
incompréhensibles ainsi écrites. Malheureusement, d’autres viennent brouiller
les cartes :
Par-dehors, par-delà, par-derrière, par-dessous, par-dessus,
par-devers; au-delà, au-devant, au-dedans, au-dehors, au-dessous, au-dessus.
Déjà, le Robert propose
au-delà et au delà. La question à se poser est la suivante : le trait
d’union ajoute-t-il un élément de compréhension indispensable qui justifie son
maintien dans une douzaine d’expressions? Poser la question, c’est y répondre.
Ce cas illustre aussi le fait que le français n’est pas
qu’un enchevêtrement de règles parfois absurdes constellées d’exceptions
inexplicables. Dans bien des cas, il n’y a en fait aucune règle. Mais
l’absurdité, elle, est omniprésente.
Quelques illogismes
Les trois exemples suivants montrent à quel point l’adoption
d’un trait d’union ou non est finalement très arbitraire.
Il ne faut pas confondre un contresens
et un faux sens. Souvent, les
traductions faites par des amateurs sont de véritables non-sens.
On aurait tout aussi bien pu écrire :
Il ne faut pas confondre un contre-sens
et un faux-sens. Souvent, les traductions faites par des amateurs sont de
véritable non-sens
Parions que bien des gens n’y auraient vu que du feu.
[1]
Roger Little, commentant les préparatifs aux dictées de Pivot, dans Contre la réforme de l’orthographe, p.
64.
[2] Goose, op. cit., p. 63.
[3] Ibid., p.57.