Archives de catégorie : traduction

Holistique

Une approche holistique en éducation… Une vétérinaire holistique… S’attaquer aux problèmes d’une manière holistique.

Le terme fait un peu savant, il se pointe le nez de temps à autre dans les médias. Le langagier toujours sur ses gardes flaire un autre anglicisme tapi dans l’ombre. L’évidence s’impose, holistique est une déformation de l’anglais whole. La cause est entendue.

Pas vraiment, votre honneur.

Est holistique ce qui s’attache à la globalité d’une chose. Pourtant, les ouvrages de langues associent cet adjectif suspect au holisme. Définition du Robert :

Théorie selon laquelle l’être humain est un tout indivisible qui ne peut être expliqué par ses différentes composantes…

Le mot vient du grec holos, qui signifie entier.

Holistique est donc un hellénisme.

Une brève consultation des dictionnaires anglais nous apprend que whole, lui, n’a rien à voir avec le grec. Le mot vient du vieil anglais hal.

Morale de cette histoire : cultiver le doute, mais vérifier.

 

Suggérer

« Les entreprises canadiennes manquent de courage, suggère une étude … »

L’utilisation du verbe suggérer dans cette phrase étonne. Le doute nous saisit. On est un peu loin de la suggestion, telle qu’on la conçoit dans notre langue. Comment une étude peut-elle proposer un manque de courage?

Alexis de Tocqueville se disait étonné du français étrange que parlaient les colons canadiens conquis par la Grande-Bretagne. Il n’avait pas tort.

Il est clair que dans la phrase citée le verbe français s’inspire de l’anglais.

Là encore, l’anglais offre un champ sémantique plus diversifié que le français, d’où ce énième faux ami entre les deux langues.

Quand un anglophone suggère quelque chose, il ne vous fait pas toujours une proposition. En fait, il insinue quelque chose.

Are you suggesting that nobody is interested?

Insinuez-vous que personne n’est intéressé? Êtes-vous en train de nous dire que

Dans ce contexte, laisser croire, supposer constituent de belles solutions de rechange.

Comme on le voit, le verbe anglais peut exprimer une affirmation, qu’elle soit fondée ou non. Un exemple du Parlement du Canada :

If a company suggests it will produce 200 jobs…

Si une société prétend créer 200 emplois…

Toujours en anglais, une chose peut en suggérer une autre.

Prudence suggests a retreat.

La prudence conseille la retraite.

Comme on le voit, dès que l’anglais s’écarte des propositions, suggestions, hypothèses, il est préférable, en français, de rompre les amarres et de voguer sur des eaux moins périlleuses que celle des anglicismes.

Loin de moi l’idée de suggérer, pardon de prétendre, qu’il faut toujours se méfier des similitudes entre les deux langues. Mais la vigilance s’impose.

C’est ce que je vous suggère.

Le baseball en français

Troisième d’une série sur le sport en français.

Le baseball est une énigme enveloppée dans un mystère, pour paraphraser Churchill. Ce sport nord-américain est un descendant du cricket, la différence étant que les parties ne durent pas deux jours, mais quelques heures.

Dans les articles précédents, nous avons vu qu’il est possible de traduire le vocabulaire des sports anglo-saxons. Les Québécois l’ont fait avec brio.

Le terrain

Le terrain est défini par deux lignes à quatre-vingt dix degré. Le champ intérieur a la forme d’un losange composé de trois buts appelés bases en anglais. Le frappeur, appelé batteur en Europe, tente de frapper la balle que lui envoie un lanceur. Le frappeur tente d’y parvenir au moyen d’un bâton, appelé batte en Europe. Le lanceur envoie la balle au-dessus d’une plaque, appelée marbre.

Le champ extérieur est patrouillé par trois voltigeurs, traduction habile d’outfielder. Le champ extérieur est délimité par une clôture, voire une barricade, généralement élevée.

Derrière cette clôture se trouve l’enclos de pratique (bullpen) où se trouvent les lanceurs de relève (relief pitchers).

Le jeu

Si le frappeur tente de frapper la balle, mais échoue, il écope d’une prise (strike). Toutefois, un lancer qui est hors cible est une balle. Une balle frappée hors des limites du jeu est une fausse balle (foulball).

Le frappeur qui subit trois prises est retiré. C’est un retrait au bâton (strikeout). Lorsque le lanceur lance quatre balles à l’extérieur de la zone des prises, le frappeur reçoit un but sur balles (base on balls, walk).

L’équipe en défensive envoie neuf joueurs sur le terrain. En plus du lanceur, le receveur, le premier but, le deuxième but et le troisième but tentent de capter toute balle frappée au champ intérieur, que ce soit au sol ou dans les airs. Le joueur d’arrêt-court complète la brigade défensive. Cette appellation est un calque intégral de l’anglais short stop. Il s’agit en fait d’un intercepteur et c’est pourquoi on l’appelle parfois l’inter.

Lorsqu’un frappeur réussit à frapper la balle, il court vers le premier but. Si elle tombe au sol et qu’il atteint le but avant le tir d’un joueur en défensive, il est l’auteur d’un coup sûr (basehit). Si le joueur peut courir jusqu’au deuxième but, c’est un double, et vers le troisième but, c’est un triple. Si la balle sort des limites du terrain, au champ extérieur, c’est un coup de circuit (homerun). Si trois joueurs se trouvaient sur les buts, c’est un grand chelem (grand slam), emprunté au vocabulaire du tennis.

Le joueur qui parvient à toucher le marbre, après avoir franchi les trois buts précédents marque un point.

Tout joueur frappant la balle mais qui n’atteint pas le premier but avant le tir d’un joueur en défensive est retiré (out). Il est également retiré si un joueur en défensive capte une balle frappée avant qu’elle ne touche le sol.

L’équipe à l’attaque va au bâton tant et aussi longtemps que trois de ses joueurs n’ont pas été retirés. Les deux équipes frappent à tour de rôle. Chaque tour de batte (comme on dit en Europe) est appelé manche (inning) en Amérique du Nord. Un match de baseball comporte neuf manches.

Vocabulaire spécialisé

Le baseball est un sport truffé d’américanismes, évidemment. Sans volonté de traduction, il deviendrait un sabir incompréhensible… comme dans les films européens.

Quelques termes méritent qu’on s’y attarde.

Shoe string catch : se dit lorsqu’un joueur en défensive attrape une balle au niveau des lacets de chaussure, d’où l’expression anglaise. En français : vol au sol.

South paw : désigne un lanceur gaucher. Son bras était souvent du côté du soleil dans les anciens stades, d’où le terme énigmatique et pittoresque de « patte au sud » en anglais. Dans notre langue : lanceur gaucher tout simplement.

Fly ball : balle frappée dans les airs. En français : ballon.

Ground ball : balle frappée au sol. En français : roulant.

Pop fly : balle frappée à une faible hauteur. En français : chandelle.

Infield fly : jeu appelé pour empêcher un joueur en défensive d’échapper la balle pour provoquer plusieurs retraits. En français : retrait automatique.

Wild pitch : balle lancée hors cible par le lanceur. En français : mauvais lancer.

Passed ball : balle que laisse passer le receveur et qui roule au fond du terrain. En français : balle passée.

Double play : lorsque deux joueurs sont retirés coup sur coup. En français : double retrait.

Triple play : lorsque trois joueurs sont retirés coup sur coup, mettant fin à la manche. En français : triple jeu.

La traduction d’un tel vocabulaire n’allait pas de soi. Des efforts considérables ont été investis pour mettre à profit le génie du français et les résultats parlent d’eux-mêmes.

Traduction douteuse

Le terme Séries mondiales est une mauvaise traduction de World Series. En 1900 est formée la Ligue américaine de baseball qui vient concurrencer la Ligue nationale. On décide d’organiser une série de championnat entre les deux ligues. La finale est financée par un journal new-yorkais, The World. On aura donc les World Series, les séries du World, en bon français.

Mais le journal a depuis disparu et l’appellation américaine est restée… de même que sa traduction fautive. Impossible de corriger. D’ailleurs l’immense majorité des États-Uniens ignorent cette anecdote et pensent qu’on parle d’une série internationale… Alors l’appellation Séries mondiales en français n’est peut-être pas si mauvaise, en fin de compte.

En Europe

Mais cette fausse balle linguistique n’est rien quand on la compare avec le charabia épouvantable que proposent les traducteurs européens.

À commencer par la définition que donne le Larousse du mot baseball  : « Sport dérivé du cricket qui se pratique sur un terrain jalonné de piquets (bases)… »

Un exemple percutant qui démontre l’ignorance totale des francophones européens par rapport à un sport qui n’est pas ou peu pratiqué chez eux. Mais là n’est pas le problème. C’est surtout le refus d’admettre qu’ils ne comprennent rien au jeu et disent n’importe quoi.

Une équipe est dirigée par un manager. Les batteurs doivent frapper la balle et courir sur les bases (sans foncer dans les piquets, sans doute). Ils comptent un point s’ils atteignent le home, mais à condition de ne pas faire trois strikes avant. Il peut arriver qu’un joueur frappe la balle hors champ et c’est alors un home-run; alors tout le monde court sur les bases. Notons, qu’il y a neuf tours de batte dans une partie…

La série mondiale, aussi bien que les séries de championnat de ligue, sont un profond mystère et deviennent les séries de première division…N’importe quoi.

***

La solution est simple, traducteurs européens, marchez sur votre orgueil et consultez un francophone québécois ou canadien.

Humiliant, certes, mais nécessaire.

Articles précédents :

Le golf en français

Le tennis en français

Le tennis en français

Deuxième article d’une série sur le sport en français.

We are tennis. Telle est l’inscription inscrite au dos des t-shirts que portaient les chasseurs de balle au tournoi de Roland-Garros. Pourtant, le tennis, ce sont les Français qui en sont les inventeurs… d’une certaine manière.

Beaucoup de gens le savent déjà, le noble sport britannique tire son origine du jeu de paume français. Lorsqu’un joueur servait, il avertissait son adversaire ainsi : « Tenez. ». D’où la déformation anglaise de tennis. Fait amusant, le mot tennis est revenu par le rebond en français pour désigner un type de chaussure de sport…

Nous avons vu que le vocabulaire français du golf est presque entièrement anglicisé – du moins en Europe. Le tennis, qui nous vient pourtant des îles britanniques lui aussi, a moins subi l’influence de l’anglais. Peut-être à cause de ses origines françaises.

Le tennis se joue sur un court, que l’on prononce comme cour, mot français jadis écrit court.

L’un des joueurs envoie la balle à son ou ses adversaires. C’est que l’on appelle le service, qui, s’il tombe dans le carré de réception et n’est pas retourné s’appelle un ace. Le serveur dont le pied ou le corps dépasse la ligne de service commet une faute, que l’arbitre appelle fault. Si le serveur tire la balle dans le filet, on entendra let ou filet.

Si le serveur tire la balle deux fois de suite dans le filet, il perd le point. C’est ce que l’on appelle une double faute.

Le joueur à la réception peut le retourner d’un coup droit ou encore du revers s’il renvoie la balle sur le côté opposé duquel il tient la raquette. Celle-ci vient aussi du jeu de paume; elle date du XVIe siècle.

La façon originale de compter les points viendrait du nombre de pas que devait reculer l’un des joueurs à la réception du service : 15 tout d’abord, ensuite 30 et finalement 40.

D’ailleurs, le pointage 15 à zéro exprimé en anglais s’inspire lui aussi du français : Fifteen-love, le zéro ayant la forme de l’œuf, déformé dans la langue de Shakespeare : love.

En anglais…

Le tennis vit une histoire d’amour avec la langue anglaise. Si une partie du vocabulaire vient d’Angleterre, un faux anglicisme s’est faufilé… Il s’agit de tennisman, terme qui n’existe PAS en anglais. On dit plutôt tennis player. Un homme tennis est un non-sens en anglais.

Un terme qui revient souvent est passing shot, « Balle rapide en diagonale ou près d’un couloir, évitant un joueur placé pour faire une volée. », nous explique le Robert. La banque de terminologie du gouvernement du Canada, Termium, nous propose coup de débordement ou débordement tout court. J’ai déjà lu placement, qui me paraît plus intéressant. Mais passing, en abrégé, est passé dans l’usage.

Autre expression courante : le smash, un coup que l’on voit aussi au volleyball ou au ping-pong. Le joueur qui smashe écrase la balle pour tenter un coup imparable. Tout le contraire d’un amorti.

Un joueur qui envoie la balle en hauteur effectue un lob afin qu’elle passe par-dessus la tête de son adversaire. Si le joueur a lifté la balle, celle-ci rebondira davantage. On peut également slicer une balle, c’est-à-dire la couper, pour lui imprimer une rotation qui la fera courber.

Le pointage

Compter les points au tennis est assez complexe. Pour remporter un jeu, il faut gagner quatre points et en détenir au moins deux d’avance. Le joueur qui remporte six jeux gagne la manche, qu’on appelle aussi le set.

Jadis, les manches pouvaient s’éterniser lorsque aucun des deux joueurs ne parvenait à distancer son adversaire par deux jeux. On dispute alors un jeu décisif, appelé bris d’égalité au Canada. Malheureusement le terme tie-break semble s’être imposé en Europe.

Le compte des points change. Finis les 15, 30 et 40… Le premier joueur à marquer sept points remporte la manche, s’il a deux points d’avance. On peut aussi bien gagner à 7-2, qu’à 11-9 ou bien 15-13… Ce jeu décisif permettra à l’un des deux joueurs de d’emporter la manche avec la marque de sept à six.

Pour gagner une partie, il faut gagner deux manches. Dans les grands tournois, les hommes doivent en remporter trois. Les grands tournois? Ce sont ceux du Grand Chelem : les Internationaux de l’Australie, les Internationaux de France (Roland-Garros), les Internationaux de Wimbledon et les Internationaux des États-Unis.

 

Prochain article : le baseball en français.

Le golf en français

De l’autre côté de l’Atlantique, en Europe, on semble croire que tout ce qui vient du monde du sport s’exprime d’abord et avant tout en anglais. Ce n’est pas tout à fait exact. On peut traduire, quand on le veut bien. Cet article est le premier d’une série sur le sport en français.

Le golf est une invention écossaise, c’est un fait établi. Quel golfeur n’a jamais rêvé d’aller fouler le terrain mythique de St. Andrew? Ce sport s’est ensuite répandu un peu partout dans le monde.

L’aménagement du terrain de St. Andrews reflète « l’esprit originel » du golf, un véritable parcours du combattant parsemé de fosses de sable, appelées bunkers, et d’autres innommables chausse-trapes.

Une rumeur persistante dit que le mot golf serait un acronyme pour gentlemen only ladies forbidden… À mon sens, elle a probablement pris naissance au dix-neuvième trou devant une chope de bière à la mousse abondante.

Le vocabulaire du golf est probablement le plus anglicisé de tous les sports. Peut-on parler français sur les links ? Bien sûr, en voici la preuve.

Pour jouer au golf, il faut un bâton, appelé club en Europe. Certains crieront à l’impropriété, mais si on se sert d’un bâton pour le ski, pourquoi pas pour le golf? Certains bâtons sont désignés en français : le bois pour les coups en longueur et le fer lorsqu’on se rapproche du vert, pardon, du green.

Le golfeur pose sa balle sur un tee, que certains écrivent té. Assez curieusement, le tee désigne aussi l’aire de départ d’un trou, du moins en Europe. Cette acception est inusitée au Canada. Après s’être réchauffé, le joueur s’élance d’un bel élan (swing); c’est le coup de départ (drive). Au Québec, on appelle souvent driver le bois utilisé à cette occasion.

Le golfeur range ensuite ce bâton dans son sac qu’il tire dans un chariot, à moins d’avoir embauché un caddie, que l’on peut aussi appeler cadet. Évidemment, cela fait moins britannique.

Un bon joueur enverra sa balle au milieu de l’allée (fairway). S’il est plus maladroit, sa balle décrira une courbe vers la droite, qu’on appelle slice. Une courbe vers la gauche est un hook. Ce terme ne figure pas dans le Robert. Les joueurs français tirent donc uniquement vers la droite…

Si votre balle a dévié, elle pourrait aller choir dans un étang ou une trappe de sable, un calque de l’anglais populaire au Québec, car de trappe il n’y a point. Les plus malchanceux iront chercher leur balle dans le l’herbe longue, le rough.

À l’approche du vert, juste traduction du green, le joueur expérimenté approfondira l’utilisation de son arsenal en recourant au wedge, le décocheur, pour son coup d’approche.

Il cherchera à jouer la normale, le par. S’il est talentueux, il jouera un coup en dessous, soit un birdie, parfois traduit par oiselet. S’il est en forme, il pourrait réaliser un aigle, un eagle, voire un albatros. Les joueurs plus médiocres commettront un boggie en jouant un coup sous la normale.

Les professionnels réalisent parfois des prodiges sur le vert avec leurs coups roulés (putts) ultra précis. Putter est tout un art et les coups roulés de plusieurs mètres impressionnent toujours les néophytes.

Au Québec, le vocabulaire du golf est essentiellement français, même si les anglicismes ne sont pas rares, hélas.

Pour mieux connaitre les termes français appropriés, on consultera avec intérêt le site suivant : Lexique sur le golf.

Prochain article : le tennis en français.

Fake news

Fake news

 

L’expression, facile à prononcer, brille de tous ses feux. Elle envahit les médias européens, qu’ils soient francophones ou pas. Le locataire de la Maison-Blanche l’utilise quotidiennement, ou presque, jetant de l’huile sur le feu.

Un feu ardent, alimenté par la fascination que les États-Unis exercent sur beaucoup d’Européens et de Canadiens.

Ce n’est quand même pas la première fois de l’histoire que des médias, quand ce ne sont pas des politiciens, propagent des fausses nouvelles. L’art de triturer les faits, de les présenter de manière trompeuse existe depuis longtemps.

À l’époque de la Guerre froide, le régime soviétique était passé maître dans l’art de propager des vérités tronquées, destinées à induire en erreur des Occidentaux de bonne foi. C’est ce que l’on appelait de la désinformation. Certains feront valoir que Moscou n’a pas tellement changé…

Le président Macron a employé le terme contre-vérité devant son homologue russe, lorsqu’il dénonçait la désinformation de certains médias russes pendant l’élection française. Une contre-vérité peut cependant être faite de bonne foi.

Pour en revenir aux fake news, il serait très facile de parler de faux reportages, de fausses informations, ou de fausses infos. Ne manque que la volonté de s’exprimer en français…

Plusieurs lecteurs m’ont suggéré d’autres solutions, via Twitter.

Bobard : mot qu’on oublie. Il a le sens de fausse nouvelle.

Intox : qui vient d’intoxication. Selon le Robert : « Action insidieuse sur les esprits, tendant à accréditer certaines opinions, à démoraliser, à affaiblir le sens critique. »

Infox : l’allusion à Fox News n’échappera pas aux lecteurs avertis…

Infaux : jolie trouvaille! J’ai bien hâte de lire cela dans nos médias anglicisants.

Autres tromperies

Certains voudront utiliser le mot canular. Le champ sémantique n’est pas tout à fait le même. Un canular, c’est une mystification, un coup monté. On en voit beaucoup le premier avril… Le Robert signale que ce mot peut, par extension, désigner une fausse nouvelle, mais qu’il remplace l’anglicisme hoax, sur lequel je reviens ci-dessous.

Devant le déluge de faussetés qui polluent les médias sociaux, la pratique de la vérification des informations par des fact-checkeurs, qui font bien sûr du fact-checking, commence à se répandre. Ces deux horreurs, trouvées dans la presse française, n’ont pas leur place dans notre langue. La vérification des faits est suffisamment claire en soi. Ceux qui s’y adonnent sont des vérificateurs, tout simplement.

Il n’y a pas que les fausses nouvelles qui encombrent les médias sociaux. Il y a aussi ce que les Européens appellent les hoax. D’après le dictionnaire Collins, il s’agit d’une tromperie ou d’un tour. Il y en a eu beaucoup au siècle dernier; pensons au monstre du Loch Ness, aux circular crops, ces sillons en rond tracés par des farceurs dans des champs, que bien des gens attribuaient aux extra-terrestres…

De beaux canulars, bref.

L’électronique en français

Qui n’a jamais eu à se débattre avec des pourriels, que l’on appelle spams en Europe? La recommandation officielle est arrosage, un mot à mon avis imprécis. Le terme pourriel, inventé au Québec, vient de courriel, le mot français pour l’imbuvable email. Votre boîte de courriel électronique (courriel) est encombrée de messages publicitaires, elle devient une poubelle à cause de tous ces pourriels.

Comme on le voit, on peut parler des technologies informatiques en utilisant des termes français. Oui, on peut traduire. Non, l’anglais n’est pas indispensable pour exprimer ces réalités. Et ce n’est ni une fausse nouvelle ni un canular.

À regarder le paysage linguistique des médias européens, et souvent canadiens, on s’étonne de trouver encore dans le vocabulaire courant des mots étranges comme ordinateur, logiciel et informatique. De véritables diplodocus en ces temps de fake news.

 

Liste des noms de pays

La nécessité de dresser une liste complète des noms de pays relève de l’évidence. D’une part à cause de l’imprécision des dictionnaires, de leurs contradictions, et, d’autre part, de la fiabilité douteuse des nomenclatures que l’on peut trouver sur la Grande Toile.

Nomenclatures d’organisations internationales, de ministères, qui ne sont certes pas dénuées de valeur mais demeurent divergentes sur certains points, notamment sur le nom des habitants.

Les dictionnaires brouillons

Ces ouvrages sont imprécis. Ils l’étaient hier et ils le sont toujours aujourd’hui.

Le français est une langue comportant deux genres. Ils assez curieux que, voilà une trentaine d’années, les dictionnaires et ouvrages encyclopédiques ne donnaient pas systématiquement le genre grammatical des toponymes. Bien entendu, on ne se pose pas la question pour Belgique, Bénin, Sénégal, Russie, Cambodge ou Nouvelle-Zélande. Mais qu’en est-il de Cuba, Israël, Iran, Afghanistan?

Lorsque j’étais rédacteur de nouvelles à Radio-Canada, dans les années 1980, je me souviens d’avoir cherché en vain dans des ouvrages reconnus le genre grammatical d’Iran. Un accord grammatical m’avait sauvé.

Mais avouons qu’il était absurde de pourchasser le genre d’un toponyme dans le corps d’un article.

La situation a quelque peu évolué depuis, fort heureusement. À présent, le genre est « précisé » par cette inscription sibylline n.m, n.f. Iran est donc masculin. Et tout le monde sait qu’on dit « L’Iran. »

Mais qu’en est-il de Bahreïn? On le voit souvent énoncé ainsi : « Le Bahreïn. » C’est compréhensible, puisque les ouvrages lui donnent le genre masculin. Malheureusement, ils ne disent jamais que ce nom d’État ne prend pas l’article défini. Autrement dit, le lecteur est censé le savoir. Or, bien des toponymes ne prennent pas d’article et ils ne sont pas tous très connus. Va pour Cuba ou Israël, mais Saint-Kitts-et-Nevis?

Le nom des habitants (gentilé) est un autre écueil qui attend le langagier un peu trop curieux. Jadis, il n’était pas indiqué systématiquement dans les dictionnaires. À présent il l’est.

Cette avancée n’est toutefois pas aussi éclatante qu’on peut le penser. Manque une pièce importante du puzzle : le féminin. Là encore, les lexicographes estiment que les lecteurs déduiront la forme féminine du gentilé masculin. Dans la plupart des cas, ils ont raison. Personne ne se pose de question pour Colombienne, Australienne, Indienne, Allemande.

Mais comment s’appellent les habitantes du Kenya? Les Kényanes? Les Kényiannes?

La question lancinante en français du doublement des consonnes se pose avec acuité. À moins d’être un as en étymologie, un expert de l’orthographe, le langagier doit vérifier. Et ce ne sont pas les dictionnaires courants qui vont lui donner la réponse, puisqu’ils ne répertorient que le masculin.

Les lexicographes consentent à préciser la graphie du féminin lorsqu’elle est irrégulière : grecque, turque.

Surnoms et changements de noms

Le langagier n’est pas au bout de ses peines. S’il lit la presse française, il ne manquera pas de remarquer la Tchéquie et le Centrafrique. Les ouvrages de langue ignorent souvent ces appellations, comme si elles n’existaient pas. Personne ne semble avoir eu l’Idée de mettre un renvoi vers la République tchèque et la République centrafricaine. Au moins, on précise que le Zaïre s’appelle maintenant République démocratique du Congo.

Mais malheur à vous si vous lisez Bélarus dans un article, car, dans ce cas, aucun renvoi. Il s’agit en fait de la Biélorussie, dont c’est le nom officiel depuis 1991.

Les anglophones acceptent plus volontiers certains changements de noms, alors que les francophones ont tendance à s’en tenir aux appellations traditionnelles. Pensons à Pékin et Beijing. On voit plus souvent ce dernier en anglais.

Une liste originale et précise

J’ai œuvré pendant 29 ans au Bureau de la traduction du gouvernement du Canada. Je travaillais pour le ministère des Affaires étrangères lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. Le service de traduction de ce ministère se référait à la liste officielle des Nations Unies, mais la mise à jour de celle-ci tardait. J’ai donc dressé une liste interne et à jour pour notre service. J’en profitai pour corriger certaines anomalies qui ne correspondaient pas à l’usage courant (le Sri Lanka, et non Sri Lanka masculin et sans article, comme le recommandait l’ONU).

La liste comportait la forme féminine du gentilé et des renvois pour les anciens noms d’État, avec toutes les précisions nécessaires.

Au fil des ans, la liste a été enrichie avec le nom de la capitale, mais surtout la préposition.

Celle-ci n’était pas un luxe. La Liste des États souverains répondait à toutes les questions des traducteurs et terminologues quant aux noms des pays. Elle n’a pas tardé à se répandre dans les services de traduction du gouvernement fédéral, et même dans les ministères.

J’en ai trouvé des copies pirates dans certaines bibliothèques et des personnes de l’extérieur du gouvernement m’en demandaient une mise à jour.

Devant ce succès, les Éditions du gouvernement du Canada en ont fait une version imprimée, en 2000, sous le titre de Liste des noms de pays, de capitales et d’habitants. En 2006, la Terminologie du Bureau de la traduction l’a réimprimée en ajoutant les drapeaux nationaux! La Terminologie en a fait aussi un Bulletin de terminologie (BT) portant le numéro 264.

Le ministère des Affaires étrangères a intégré cette liste dans son propre guide de rédaction.

La Liste a également été mise en ligne et elle est très consultée. En 2017, la Liste des noms de pays, de capitales et d’habitants comporte maintenant des entrées en portugais et en espagnol, en plus de l’anglais et du français. Un outil de traduction idéal!

Vous la trouverez à l’adresse suivante : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-eng.html?lang=eng&srchtxt=&i=1&index=alt&codom2nd_wet=1&page=publications/nomspays-countrynames-eng#resultrecs

Cette nomenclature ne comporte malheureusement pas la préposition, mais toutes les capitales ont été intégrées par ordre alphabétique dans la liste.

Vous pouvez aussi consulter une liste unilingue française avec l’article et la préposition : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/clefsfp/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_catlog_l&page=9iXDUHKL12ns.html.

Opportunité

Voilà quelques décennies, lorsqu’on voulait déclencher une bagarre en règle chez les traducteurs et les rédacteurs, on n’avait qu’à parler de « belle opportunité ». Aussitôt, le paisible salon de madame de Sévigné se métamorphosait en saloon du Far West. Petits fours et tasses de thé en porcelaine anglaise fusaient comme autant de projectiles.

Les temps ont bien changé.

Le mot opportunité, au sens d’occasion favorable, semble s’être acclimaté dans notre langue, malgré les protestations.

Définitions classiques

Le Robert donne comme première définition : « Caractère de ce qui est opportun. » Il signale toutefois, en deuxième définition, l’emploi critiqué « Circonstance opportune. » Suit une citation non attribuée. C’est un détail significatif. L’ouvrage ne semble pas avoir trouvé d’auteur assez connu pour étayer l’anglicisme.

Car, on l’aura deviné, il s’agit bel et bien d’un anglicisme.

Le Larousse donne les mêmes définitions, sans toutefois préciser que la seconde vient de l’anglais. C’est malheureusement un défaut de ce dictionnaire. L’absence de mention laisse croire que le terme est suffisamment passé dans l’usage pour en oublier l’origine.

Une petite visite au Trésor de la langue française s’impose. On ne sera pas surpris de voir que l’ouvrage partage les vues des dictionnaires plus récents quant à la définition d’opportunité.

La cause est entendue – du moins il le semble.

Un sens tiré de l’anglais

On ne peut pas dire que les anglicismes pullulent dans le vénérable Trésor. Il était donc inconcevable d’y retrouver la définition anglaise d’opportunité. Rassurez-vous, elle ne s’y trouve pas… du moins pas en tant qu’anglicisme.

Le Trésor parle de métonymie. « Occasion ou circonstance favorable. » L’exemple donné date de 1830 : « Il n’a pas le génie adroit et cauteleux d’un procureur qui ne perd ni une minute ni une opportunité. » La citation est de Stendhal, dans Le Rouge et le Noir.

La Banque de dépannage linguistique, de l’Office québécois de la langue française, précise que le mot en question était attesté au sens d’occasion dans des dictionnaires jusqu’au XIXe siècle.

Ce n’étaient donc pas tous les ouvrages qui donnaient une définition plus ouverte. Au fil du temps, le sens semble avoir rétréci pour se limiter au caractère opportun d’un événement.

Soit. Mais l’anglais a fait son œuvre au siècle suivant et son sens a fini par filtrer en français.

Un survol de la Grande Toile montre l’utilisation fréquente du tandem opportunité-occasion dans la presse française, comme en témoignent Le Monde, Le Figaro, L’Express :

La révolution numérique est une opportunité.

Les migrants représentent une opportunité économique importante.

J’ai toujours essayé de transformer les désastres en opportunité.

La crise, une opportunité au cœur du danger.

Les exemples sont innombrables. La presse québécoise embouche d’ailleurs la même trompette… opportune. Le sens anglais du terme est fréquent dans La Presse, mais un peu moins dans Le Devoir qui tend à se limiter au sens plus traditionnel.

Encore une fois, l’usage s’impose.

Comme dans bien d’autres cas semblables, le rédacteur aussi bien que le traducteur a plusieurs cordes à son arc. Le contexte, aussi asservissant soit-il, ouvre des perspectives abondantes, pour peu qu’on tente d’oublier l’anglicisme.

Une opportunité peut être une chance, une ouverture, un débouché. Le traducteur embourbé dans l’anglais parlera d’un avantage, d’un moyen (d’agir). Autres solutions, selon les circonstances : latitude, marge de manœuvre, facilité, jeu.

Si le texte de départ évoque l’idée de liberté, on peut penser aux solutions suivantes : autonomie, disponibilité, faculté, libre arbitre.

Comme en toute chose, le traducteur cherchera d’abord à s’affranchir de la phraséologie anglaise, fera une petite pause méditation, et réinventera avec des mots simples les idées exprimées en anglais. Les synonymes français devraient venir d’eux-mêmes.

Rédacteurs et traducteurs doivent se donner la liberté de réinventer leur texte, utiliser leur marge de manœuvre, bref profiter de leur avantage et saisir les belles occasions qui s’offrent à eux.

Voilà qui est opportun.

Rectitude politique

La rectitude politique…

Tout le monde en parle, certains la dénoncent à leurs risques et périls, mais combien tentent de la définir?

Ses retombées sur la langue courante sont considérables, pour le meilleur pour le pire. Pour le meilleur parce que bien des expressions insultantes sont bannies du vocabulaire; pour le pire parce que tout le monde sans exception finit par s’autocensurer. La crainte du faux pas est une obsession palpable tant dans le discours public que dans les conversations privées.

Dans cet article, je me pencherai sur le côté linguistique de la rectitude politique.

Définition

On peut aisément circonscrire le phénomène. Éviter, adoucir ou changer toute formulation pouvant heurter un certain public, notamment quand il est question d’ethnies, de cultures, de religions, d’infirmités, de classes sociales ou de préférences sexuelles.

« Vaste programme », aurait dit de Gaulle.

Les anglophones appellent la rectitude politique political correctness. On parle parfois de propos politiquement corrects en français. Il s’agit évidemment d’un calque.

Intégration

La rectitude politique est tellement intégrée dans le vocabulaire courant, qu’on tend à l’oublier. Sa manifestation la plus frappante est la féminisation des titres, qui, bien sûr, relève aussi du féminisme. Terme qui, en soi, ne devrait pas être considéré comme péjoratif, quoi qu’en pensent certaines femmes.

Le Québec a été à l’avant-garde de la francophonie en dressant une liste féminisée des titres de professions. Les pays francophones européens ont par la suite emboîté le pas. Seuls certains académiciens protestent encore…

La neutralisation de certains termes constitue un phénomène secondaire :

Chairperson pour chairman

Native American pour Indians

African Americans pour Blacks

Le français a lui aussi cheminé, puisque président a été féminisé en présidente; Autochtones a remplacé Indiens et Afro-Américain désigne les Noirs des États-Unis.

Les Noirs

Il va sans dire que les termes negro et nègres ne sont pratiquement plus employés. Jadis, le mot nègre constituait déjà une avancée, car il remplaçait sauvage. Au Canada, c’est ce mot que l’on employait pour désigner les Autochtones, d’ailleurs récemment rebaptisés Indigenous en anglais.

Le Robert précise que nègre est un « terme raciste, sauf s’il est employé par les Noirs eux-mêmes ».

Certains lui ont substitué l’expression personnes de couleur. Ce n’est pas un choix très heureux. Un Marocain, un Bangladais peuvent être considérés comme des personnes de couleur. Pourtant, ce ne sont pas des Noirs.

D’ailleurs, parler des Noirs est-il plus insultant qu’employer des mots comme Asiatiques, Caucasiens, Sud-Américains ?

Le ridicule ne tuant pas, on parle maintenant des blacks en Europe francophone…

Le monde médical

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Bon nombre d’expressions employées il y a une quarantaine d’années étaient franchement blessantes. Que l’on pense aux personnes souffrant de déficience intellectuelle : malades mentaux, handicapés mentaux, arriérés, débiles, mongoliens, mongols, déséquilibrés, malades, etc.

À présent, on parle de personnes souffrant de déficience intellectuelle, de déficients intellectuels.

L’appellation scientifique de trisomique est moins percutante que ce qu’on entendait il y a quarante ans, mais elle ne couvre pas tout le spectre des maladies mentales. Signe des temps, des appellations comme hyperactif, autiste, asperger sont apparues. Les personnes que l’on qualifiait de maniaco-dépressives sont maintenant appelées bipolaires.

Moins défendables sont les expressions qui évacuent des termes non offensants. On y voit l’empreinte de la bureaucratie. La liste s’allonge sans cesse…

Aveugle – non-voyant, malvoyant

Sourd – malentendant

Infirme – personne à mobilité réduite

Handicapé – personne handicapée

Patient – bénéficiaire

Amis, famille – aidants naturels

Cancer – longue maladie

Hôpital – centre hospitalier, pire : CISSS

Hospice – CHSLD

Beaucoup de gens veulent bannir le verbe souffrir pour le remplacer par un autre soi-disant plus neutre : avoir. Vous ne souffrez plus du cancer, du diabète, vous avez le cancer, vous vivez avec le diabète.

Une transformation radicale du vocabulaire

La peur d’insulter, d’exclure un groupe de personnes prend une ampleur démesurée. Au point où l’on assiste à un lessivage en règle du vocabulaire. Pour certains, le but est d’épurer le vocabulaire de toute trace réelle ou perçue de préjugé. Pour d’autres, la rectitude politique ne connaît plus de limite et étouffe la liberté d’expression.

Les exemples suivants illustrent à divers degrés ce phénomène :

Chômeur – sans-emploi, chercheur d’emploi

Misère, pauvreté – dénuement, exclusion

Avortement –interruption volontaire de grossesse

Mensonge – contre-vérité, demi-vérité

Réfugié – demandeur d’asile (qui n’est pas un synonyme véritable)

Vagabond, clochard – itinérant, sans-abri

Pornographique – au contenu explicite, pour adultes

Prostituée – travailleuse du sexe

Personnes âgées – troisième âge, aînés

Obèse – personne enveloppée, personne ayant une surcharge pondérale, personne épanouie (!)

Bien entendu, toutes ces substitutions ne sont pas à condamner, notamment lorsqu’elles permettent l’introduction de néologismes créatifs comme itinérant. Mais elles relèvent sans conteste du phénomène plus vaste de la rectitude politique.

L’orientation sexuelle

S’il est un domaine dans lequel les insultes pullulent, c’est bien celui de l’orientation sexuelle. Oublions les termes les plus dégradants que nous connaissons tous.

L’avancée la plus marquante à ce sujet est l’avènement du terme gai, bien sûr orthographié à l’anglaise en Europe.

Peu de gens en connaissent l’origine. San Francisco est depuis longtemps La Mecque des homosexuels. Lorsqu’une personne voulait entrer en contact avec ses semblables, elle demandait à un passant s’il connaissait un endroit gai. C’était une question codée. Les initiés en comprenaient immédiatement le sens réel. À la longue, le mot gai en est venu à désigner les homosexuels. Le terme lesbienne a en partie disparu au profit du féminin gaie, bien qu’on le voie encore.

Depuis, on essaie à tout prix de couvrir le spectre complet de la diversité sexuelle. Ainsi prolifèrent les transgenres, les bisexuels, les personnes en questionnement, etc. Autant de réalités que les anglophones ont tenté de rassembler sous le sigle abominable de LGBTQ2… Nouveau délire de la siglite aiguë qui a fait l’objet d’un billet dans ce blogue.

D’ailleurs, les néologismes prolifèrent dans le domaine : queer, two-spirited, questioning, intersex, asexual, ally, pansexual, agender, pangender, gender variant, etc.

En français, pour mettre de l’ordre dans cette écurie d’Augias, on commence à parler d’intersexualité. À suivre.

Mais c’est l’évolution du mot genre qui demeure la plus intéressante. L’anglais gender a fini par influencer le français, et ce pour les bonnes raisons. Le Robert définit genre de la manière suivante : « Construction sociale de l’identité sexuelle. »

Ce néologisme – certains crieront à l’anglicisme – vient nuancer le français. L’adjectif sexuel était quelque peu maladroit pour traduire certaines expressions. Pensons à gender issues, gender specialist, etc.

Conclusion

Que retenir de tout cela? Que les langues évoluent, certains mots prenant la poussière, d’autres épousant de nouveaux sens. Les dictionnaires sont remplis de mots qui ont fini par suivre un cours nouveau. En outre, les néologismes soulèvent parfois la controverse avant d’être adoptés.

On ne peut cependant manquer de relever un certain appauvrissement du vocabulaire quand des mots neutres sont jetés aux ordures et remplacés par des expressions plus vagues.

Il faut rester vigilant et dénoncer ces dérives, même au risque d’essuyer les critiques offensées de certains.

Gentrification

Le terme gentrification se répand de plus en plus et il a même fait son entrée dans le Petit Robert. Et à bon droit, car il désigne un phénomène sociologique marqué, celui de l’embourgeoisement des quartiers populaires.

Le Devoir, dans son édition du 19 mai 2018, rend compte du phénomène, en signalant d’ailleurs que le mot est entré au dictionnaire.

À Montréal, les actes de vandalisme contre certains nouveaux commerces branchés dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve ont défrayé la manchette. Des habitants du quartier dénoncent l’invasion de ces jeunes hipsters qui achètent des logements et font monter les loyers.

Le phénomène existe aussi en France et explique l’apparition du mot gentrification, un autre anglicisme, bien entendu. Le Robert le définit ainsi :

Processus par lequel la population d’un quartier populaire fait place à une couche sociale plus aisée.

Le terme est recensé depuis longtemps dans le Colpron ; l’auteur propose embourgeoisement et élitisation comme traduction.

Comme les lecteurs ont pu le constater, je ne suis guère tolérant envers les anglicismes inutiles qui délogent des mots bien français qui pourraient convenir. Dans ces pages j’ai déjà dénoncé des emprunts inutiles comme sniper qui ont la cote en Europe.

J’aurais tendance à nuancer mes propos pour gentrification. Le mot me paraît intéressant parce qu’il définit une réalité très précise, bien circonscrite. Certains ne seront pas d’accord.

Comme le relate un article paru dans Le Devoir du 6 mai 2017, cette nouvelle bourgeoisie conquérante carbure à la mondialisation. Elle ne vient pas nécessairement des quartiers chics traditionnels. Bien au contraire, elle en conteste l’hégémonie.

Le journaliste américain David Brooks a lancé le concept de bourgeoisie bohème (bobo) pour désigner ces hipsters apparus dans les grandes villes américaines.

Elle était cool, dit-il, de gauche, ouverte au monde, contre la financiarisation, les inégalités et le libéralisme dur. Comme Steve Jobs, elle ne portait pas de cravate et travaillait en baskets. En réalité, ces gens étaient les gagnants de la mondialisation.

Tant aux États-Unis qu’en France, cet antagonisme entre bobos et classes populaires a une incidence majeure sur la politique. Les populations déclassées par la mondialisation se jettent dans les bras de partis extrémistes en espérant (vainement) qu’ils vont faire justice; les bobos, grands gagnants de la mondialisation, la défendent à tous crins.

Nous n’avons pas fini d’entendre parler de la gentrification.